Bienvenue : ce qu'est l'ESH et ce qu'on attend de toi
Économie, sociologie et histoire du monde contemporain : une épreuve à trois disciplines, un programme qui court depuis le début du XIXe siècle, et une exigence centrale, mobiliser un auteur avec son œuvre, sa date et son argument.
Alfred Marshall1842-1924 — Ce qu'est l'ESH et ce que la prépa attend
Bienvenue. Tu t'apprêtes à entrer en classe préparatoire économique et commerciale, voie générale, et cette série est faite pour t'y conduire puis t'y accompagner. Commençons par lever un malentendu qui coûte cher à beaucoup d'élèves les premières semaines : la matière que tu vas découvrir ne s'appelle pas économie. Elle s'appelle économie, sociologie et histoire du monde contemporain, en abrégé ESH, et ces trois mots ne sont pas décoratifs. Ils décrivent trois manières différentes de rendre compte d'un même monde, et le concours te demandera de les faire dialoguer dans une seule et même copie.
Le texte officiel qui fixe ton programme, l'arrêté du cinq janvier deux mille vingt et un, l'énonce sans ambiguïté : cet enseignement associe trois approches complémentaires, la science économique, l'histoire de la pensée et des faits économiques et sociaux, et la sociologie. Retiens la formule centrale du texte, parce qu'elle décrit exactement ce qu'on attend de toi pendant deux ans : il s'agit d'expliquer les faits économiques et sociaux par l'analyse, ou d'éclairer l'analyse par les faits. Une théorie seule est une coquille vide ; un fait seul est une anecdote. C'est le va-et-vient entre les deux qui fait une copie d'ESH.
Deuxième repère, chronologique celui-là, et il est piégeux. Le programme court depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à aujourd'hui. Tu entendras parfois dire que l'ESH commence en 1850 : c'était le cadrage de l'ancienne voie économique et commerciale option économique, remplacée depuis. Le programme actuel remonte plus haut, révolution industrielle comprise, ce qui change beaucoup de choses : les débuts du capitalisme industriel, Ricardo, Malthus et Marx entrent pleinement dans ton champ, et non pas seulement comme préhistoire lointaine.
Ta première année se déroulera en quatre modules, et je te les donne dès maintenant car ils vont rythmer ton année. Le premier module pose les fondements de l'économie et de la sociologie : les acteurs et le circuit, la monnaie et le financement, les grands courants de la pensée économique depuis le seizième siècle, la microéconomie du consommateur et du producteur, les défaillances de marché, puis les fondements de la sociologie. Le deuxième traite de la croissance et du développement depuis le dix-neuvième siècle, des transformations sociales et démographiques, de l'entreprise et des organisations. Le troisième est consacré à la mondialisation économique et financière et à l'intégration européenne. Le quatrième porte sur les déséquilibres, l'inflation, le chômage, les grands modèles macroéconomiques, l'intervention des pouvoirs publics et les politiques sociales. Cette série suit exactement cet ordre, pour que tu puisses réécouter le bon épisode au bon moment de ton année.
Venons-en maintenant au point qui commande tout le reste, et qui explique la façon dont ce cours est bâti. Dans ce premier module, le programme demande explicitement l'étude des grands courants de la pensée économique depuis la naissance de l'économie politique, et il ajoute une précision décisive : ainsi que les filiations entre les auteurs. Autrement dit, on ne te demande pas une galerie de portraits, mais un arbre généalogique. Qui hérite de qui. Qui rompt avec qui. Contre quoi telle idée a été forgée. C'est pour cela que cette série commence par l'histoire de la pensée, avant même la microéconomie : parce que sans cette carte, tu apprendras des théories flottantes, et avec elle, tu auras un système de rangement où tout le reste vient se loger.
Je veux que tu mesures ce que ça change concrètement. Si tu apprends la loi de l'offre et de la demande comme un fait de nature, tu auras une connaissance fragile, incapable de se défendre. Si tu sais que la valeur a d'abord été pensée comme incorporant du travail chez les classiques et chez Marx, puis comme naissant de l'utilité marginale à partir des années 1870, tu comprends que l'appareil que tu manipules est daté, qu'il a été construit contre quelque chose, et qu'il a ses angles morts. Une théorie économique n'est jamais tombée du ciel : elle est une réponse à un problème historique précis. Le mercantilisme répond à l'État qui doit financer ses guerres. Les classiques répondent à la révolution industrielle. Marx répond à la question sociale. Keynes répond à 1929. Le monétarisme répond à la stagflation des années soixante-dix. Voilà le fil que nous allons suivre.
Un mot sur ce que veut dire mobiliser un auteur, car c'est la compétence que le concours sanctionne le plus. Ce n'est pas coller un nom en ornement, du type comme le disait Keynes. C'est attribuer précisément un argument à quelqu'un, avec son œuvre et sa date, et s'en servir comme d'un outil dans une démonstration. Compare ces deux phrases. La première : l'État doit relancer l'économie en cas de crise, comme le pensait Keynes. La seconde : dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936, Keynes soutient qu'un équilibre de sous-emploi peut être durable, parce que la demande effective anticipée par les entrepreneurs, et non le niveau des salaires, détermine le volume de l'emploi ; d'où sa justification d'une dépense publique compensatrice. La seconde phrase montre que tu as compris le mécanisme, pas seulement retenu le slogan. C'est cette précision-là que tu vas construire, épisode après épisode.
Que suppose ce cours de ta part ? Un bon niveau de terminale en sciences économiques et sociales. Je ne réexpliquerai pas longuement ce que tu sais déjà, le marché, les défaillances, Schumpeter, le chômage, l'avantage comparatif : je le rappellerai en une phrase, puis je monterai d'un cran vers ce que la prépa exige, c'est-à-dire la rigueur des définitions, les auteurs sourcés, les débats assumés. Tu remarqueras d'ailleurs que je te tutoie, comme le ferait un professeur qui te suit à l'année, et que je n'hésiterai pas à te dire quand un point est contesté ou quand une formule populaire est fausse.
Un conseil de méthode pour finir, et il n'est pas anodin. Ces épisodes durent une dizaine de minutes chacun, ce qui les rend écoutables en marchant, dans les transports, ou en révisant. Mais l'écoute seule ne fixe rien. Prends l'habitude, après chaque épisode, de noter à la main trois choses : un mécanisme, un auteur avec son œuvre et sa date, un fait ou un chiffre. Trois lignes, pas davantage. À la fin de l'année, tu auras constitué toi-même le stock que tes camarades chercheront désespérément en avril. En prépa, la régularité bat toujours l'intensité.
Ce qu'il faut retenir de cet épisode tient en quatre points. Premièrement, l'ESH est une épreuve à trois disciplines, et une copie qui ne fait que de l'économie se prive de la moitié de ses moyens. Deuxièmement, le programme court depuis le début du dix-neuvième siècle, pas depuis 1850, et il s'organise en quatre modules que cette série suit pas à pas. Troisièmement, l'histoire de la pensée économique n'est pas un supplément culturel mais un chapitre du programme, et le texte officiel réclame les filiations entre auteurs. Quatrièmement, mobiliser un auteur, c'est lui attribuer un argument daté et s'en servir pour démontrer, jamais pour décorer.
Dans le prochain épisode, nous ouvrirons la boîte à outils commune à ces trois disciplines : comment raisonnent les sciences sociales, ce qu'est un modèle et pourquoi il a le droit d'être faux dans le détail, ce que recouvre cet homo œconomicus dont tout le monde se moque sans toujours l'avoir compris, et où passe la frontière entre ce que l'économiste peut établir et ce qu'il ne peut que recommander.