Bienvenue. Tu t'apprêtes à entrer en prépa, et ce cours est fait pour t'y conduire en te hissant, épisode après épisode, du programme de terminale jusqu'aux exigences de la classe préparatoire : la rigueur, les auteurs cités avec leurs œuvres et leurs dates, les débats assumés. Mon ambition est exigeante autant que simple : faire de toi quelqu'un qui ne récite pas l'économie mais qui la pense, qui sait d'où vient une idée et peut l'opposer à une autre. Pendant quarante-huit épisodes je te tutoierai comme le ferait un bon professeur de prépa, et nous bâtirons ensemble cette culture économique que le concours attend de toi.
Commençons par une scène que tu connais sans y penser. Tu as un samedi devant toi et plusieurs envies : réviser ta spécialité, voir tes amis, dormir. Tu ne peux pas tout faire. Choisir l'un, c'est renoncer aux autres. Voilà l'économie tout entière en germe : non pas l'argent, non pas la Bourse, mais le choix sous contrainte. Toute société, comme tout individu, fait face à des désirs nombreux et à des moyens limités, et c'est de cette tension que naît la discipline.
Tu as déjà rencontré au lycée la rareté et le coût d'opportunité ; rappelons-les vite, car ils sont le socle de tout le reste. La rareté ne signifie pas la pauvreté : elle désigne le fait que les ressources, le temps, les compétences, les matières premières, sont en quantité finie face à des besoins qui, eux, ne le sont pas. Dès qu'il y a rareté, choisir devient nécessaire. Le coût d'opportunité d'une décision, c'est la valeur de la meilleure option à laquelle tu renonces en la prenant. Quand tu passes une heure à réviser, son coût n'est pas mesuré en euros mais en ce que cette heure aurait pu être autrement : une heure de sommeil, une heure entre amis. Retiens cette idée, car elle court à travers toute la microéconomie : le vrai coût d'une chose n'est jamais ce qu'elle affiche, mais ce à quoi elle te fait renoncer.
Voilà pourquoi l'économie peut se définir comme la science du choix. Cette définition n'a rien d'évident ni d'ancien ; elle est le fruit d'une histoire. Longtemps, on a défini l'économie par son objet. Adam Smith, dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations*, en 1776, s'interroge sur ce qui fait la richesse des nations ; Alfred Marshall, dans ses *Principles of Economics* de 1890, parle d'une étude de l'humanité dans les affaires ordinaires de la vie, dans la production et l'usage du bien-être matériel. L'économie, dans cette tradition, c'est la science de la richesse, des choses matérielles.
C'est un économiste de la London School of Economics, Lionel Robbins, qui opère le basculement décisif. Dans son *Essay on the Nature and Significance of Economic Science*, en 1932, il propose une définition restée canonique : l'économie est la science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares ayant des usages alternatifs. Mesure bien la rupture. L'économie n'est plus définie par un domaine, l'argent, l'industrie, le commerce, mais par un type de problème : l'allocation de moyens limités à des fins multiples et hiérarchisées. Dès lors, l'économie peut s'appliquer à tout choix sous contrainte, le temps d'un étudiant comme l'usage d'une rivière, et c'est cette extension qui fait sa puissance et, ses critiques le diront, son impérialisme. Car la définition de Robbins ne fait pas l'unanimité : on lui a reproché de réduire l'économie à une logique d'optimisation et d'oublier ce que les classiques mettaient au centre, la production, la valeur, les rapports sociaux. Karl Marx, dans *Le Capital*, en 1867, ne voyait pas l'économie comme une science du choix individuel mais comme l'analyse des rapports de production et de classe d'un mode historique de production. Tiens déjà ce fil : derrière une définition se cache toujours une vision du monde.
Si l'économie est science du choix, comment choisit-on bien ? Ici intervient une distinction que tu dois maîtriser parfaitement, car elle structure toute la discipline et reviendra dans tes dissertations : la distinction entre économie positive et économie normative. L'économie positive décrit ce qui est : si l'État instaure un salaire minimum sur le marché du travail, quel sera l'effet sur l'emploi ? C'est une question de fait, en principe tranchable par l'observation et les données. L'économie normative, elle, énonce ce qui devrait être : faut-il instaurer un salaire minimum, est-il juste de le faire ? C'est une question de valeurs. Cette frontière, on la doit notamment à John Neville Keynes, le père de John Maynard Keynes, dans *The Scope and Method of Political Economy*, en 1890, et elle prolonge une exigence plus ancienne, celle que David Hume formulait dès le dix-huitième siècle en distinguant ce qui est de ce qui doit être. L'économiste, comme savant, relève d'abord du positif ; mais aucune politique économique ne se décide sans jugement de valeur. Le débat n'est donc pas clos. Milton Friedman, dans ses *Essais d'économie positive*, en 1953, défendait l'idée que l'économie pouvait et devait être une science positive, ses prédictions seules important. D'autres, comme Gunnar Myrdal, ont au contraire soutenu qu'aucune analyse n'est jamais purement neutre, que des valeurs implicites guident toujours le choix des questions. Garde cette controverse en tête : savoir distinguer le positif du normatif, et savoir aussi que la frontière est poreuse, c'est déjà raisonner en élève de prépa.
Quelques mots, maintenant, sur l'esprit de ce cours et la manière de t'en servir. Nous procéderons par strates. Ce premier module pose les fondations épistémologiques : qu'est-ce que l'économie, avec quels outils raisonne-t-elle, comment s'est-elle constituée en science, quels grands paradigmes l'animent. Puis nous descendrons dans la microéconomie, les marchés, les prix, les défaillances ; nous remonterons vers la macroéconomie, la croissance, la monnaie, l'emploi, les politiques ; nous traverserons l'économie internationale, l'histoire économique, et nous finirons par les grands débats contemporains et la méthode de la dissertation. À chaque étape, j'ouvrirai sur ce que la prépa, et singulièrement l'épreuve d'économie, sociologie et histoire du monde contemporain, l'ESH, attend de toi : non pas des réponses toutes faites, mais la capacité à problématiser, à mobiliser un auteur, une date, un fait, à confronter des thèses.
Ce qu'il faut retenir de cette première séance tient en quelques idées-forces. D'abord, l'économie n'est pas la science de l'argent : c'est la science du choix sous contrainte de rareté, et son cœur est le coût d'opportunité, ce à quoi l'on renonce. Ensuite, cette définition par le choix, formulée par Lionel Robbins en 1932, a remplacé la définition par l'objet héritée de Smith et de Marshall, et ce déplacement n'est pas neutre : il a ses critiques, marxistes notamment. Troisièmement, il faut distinguer rigoureusement l'économie positive, qui décrit, de l'économie normative, qui prescrit, tout en sachant que la science elle-même n'est jamais totalement étrangère aux valeurs. Enfin, l'esprit de ce cours, et celui de la prépa, c'est de ne jamais te contenter d'une seule lecture : à chaque notion, demande-toi quelle école la défend, laquelle la conteste, et avec quels arguments.
Dans le prochain épisode, nous ouvrirons la boîte à outils de l'économiste : qu'est-ce qu'un modèle, pourquoi raisonne-t-on toutes choses égales par ailleurs, qui est cet homo œconomicus si souvent invoqué et si souvent critiqué, d'Herbert Simon à la rationalité limitée. Car avant de regarder les marchés, il faut comprendre comment l'économiste pense. À très bientôt.