Cours d'économie

Consolider, approfondir, viser la prépa ECG

Un cours d'économie en épisodes de 5 à 7 minutes pour les élèves de terminale (spécialité SES) qui visent une classe préparatoire ECG. On consolide le programme du lycée et on monte d'un cran vers les exigences de la prépa : microéconomie, macroéconomie, économie internationale, histoire et méthode. Érudition, auteurs sourcés et débats. Une dizaine de minutes par épisode.

48 épisodes · ~10 min
Comment l'utiliser ? Écoute les épisodes dans l'ordre, à ton rythme — en marchant, en voiture, le soir. Chaque épisode dure une dizaine de minutes, suppose le programme de terminale SES acquis et le prolonge vers les exigences de la prépa, auteurs et sources à l'appui. Le texte complet est disponible sous chaque épisode pour lire, réviser et retrouver les références. Tu peux aussi t'abonner en podcast (plus bas).

Module 1 — Épistémologie et méthode

Ce qu'est l'économie et comment elle raisonne
Épisode 1

Bienvenue : l'économie comme science du choix

8:02

Bienvenue. Tu t'apprêtes à entrer en prépa, et ce cours est fait pour t'y conduire en te hissant, épisode après épisode, du programme de terminale jusqu'aux exigences de la classe préparatoire : la rigueur, les auteurs cités avec leurs œuvres et leurs dates, les débats assumés. Mon ambition est exigeante autant que simple : faire de toi quelqu'un qui ne récite pas l'économie mais qui la pense, qui sait d'où vient une idée et peut l'opposer à une autre. Pendant quarante-huit épisodes je te tutoierai comme le ferait un bon professeur de prépa, et nous bâtirons ensemble cette culture économique que le concours attend de toi.

Commençons par une scène que tu connais sans y penser. Tu as un samedi devant toi et plusieurs envies : réviser ta spécialité, voir tes amis, dormir. Tu ne peux pas tout faire. Choisir l'un, c'est renoncer aux autres. Voilà l'économie tout entière en germe : non pas l'argent, non pas la Bourse, mais le choix sous contrainte. Toute société, comme tout individu, fait face à des désirs nombreux et à des moyens limités, et c'est de cette tension que naît la discipline.

Tu as déjà rencontré au lycée la rareté et le coût d'opportunité ; rappelons-les vite, car ils sont le socle de tout le reste. La rareté ne signifie pas la pauvreté : elle désigne le fait que les ressources, le temps, les compétences, les matières premières, sont en quantité finie face à des besoins qui, eux, ne le sont pas. Dès qu'il y a rareté, choisir devient nécessaire. Le coût d'opportunité d'une décision, c'est la valeur de la meilleure option à laquelle tu renonces en la prenant. Quand tu passes une heure à réviser, son coût n'est pas mesuré en euros mais en ce que cette heure aurait pu être autrement : une heure de sommeil, une heure entre amis. Retiens cette idée, car elle court à travers toute la microéconomie : le vrai coût d'une chose n'est jamais ce qu'elle affiche, mais ce à quoi elle te fait renoncer.

Voilà pourquoi l'économie peut se définir comme la science du choix. Cette définition n'a rien d'évident ni d'ancien ; elle est le fruit d'une histoire. Longtemps, on a défini l'économie par son objet. Adam Smith, dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations*, en 1776, s'interroge sur ce qui fait la richesse des nations ; Alfred Marshall, dans ses *Principles of Economics* de 1890, parle d'une étude de l'humanité dans les affaires ordinaires de la vie, dans la production et l'usage du bien-être matériel. L'économie, dans cette tradition, c'est la science de la richesse, des choses matérielles.

C'est un économiste de la London School of Economics, Lionel Robbins, qui opère le basculement décisif. Dans son *Essay on the Nature and Significance of Economic Science*, en 1932, il propose une définition restée canonique : l'économie est la science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares ayant des usages alternatifs. Mesure bien la rupture. L'économie n'est plus définie par un domaine, l'argent, l'industrie, le commerce, mais par un type de problème : l'allocation de moyens limités à des fins multiples et hiérarchisées. Dès lors, l'économie peut s'appliquer à tout choix sous contrainte, le temps d'un étudiant comme l'usage d'une rivière, et c'est cette extension qui fait sa puissance et, ses critiques le diront, son impérialisme. Car la définition de Robbins ne fait pas l'unanimité : on lui a reproché de réduire l'économie à une logique d'optimisation et d'oublier ce que les classiques mettaient au centre, la production, la valeur, les rapports sociaux. Karl Marx, dans *Le Capital*, en 1867, ne voyait pas l'économie comme une science du choix individuel mais comme l'analyse des rapports de production et de classe d'un mode historique de production. Tiens déjà ce fil : derrière une définition se cache toujours une vision du monde.

Si l'économie est science du choix, comment choisit-on bien ? Ici intervient une distinction que tu dois maîtriser parfaitement, car elle structure toute la discipline et reviendra dans tes dissertations : la distinction entre économie positive et économie normative. L'économie positive décrit ce qui est : si l'État instaure un salaire minimum sur le marché du travail, quel sera l'effet sur l'emploi ? C'est une question de fait, en principe tranchable par l'observation et les données. L'économie normative, elle, énonce ce qui devrait être : faut-il instaurer un salaire minimum, est-il juste de le faire ? C'est une question de valeurs. Cette frontière, on la doit notamment à John Neville Keynes, le père de John Maynard Keynes, dans *The Scope and Method of Political Economy*, en 1890, et elle prolonge une exigence plus ancienne, celle que David Hume formulait dès le dix-huitième siècle en distinguant ce qui est de ce qui doit être. L'économiste, comme savant, relève d'abord du positif ; mais aucune politique économique ne se décide sans jugement de valeur. Le débat n'est donc pas clos. Milton Friedman, dans ses *Essais d'économie positive*, en 1953, défendait l'idée que l'économie pouvait et devait être une science positive, ses prédictions seules important. D'autres, comme Gunnar Myrdal, ont au contraire soutenu qu'aucune analyse n'est jamais purement neutre, que des valeurs implicites guident toujours le choix des questions. Garde cette controverse en tête : savoir distinguer le positif du normatif, et savoir aussi que la frontière est poreuse, c'est déjà raisonner en élève de prépa.

Quelques mots, maintenant, sur l'esprit de ce cours et la manière de t'en servir. Nous procéderons par strates. Ce premier module pose les fondations épistémologiques : qu'est-ce que l'économie, avec quels outils raisonne-t-elle, comment s'est-elle constituée en science, quels grands paradigmes l'animent. Puis nous descendrons dans la microéconomie, les marchés, les prix, les défaillances ; nous remonterons vers la macroéconomie, la croissance, la monnaie, l'emploi, les politiques ; nous traverserons l'économie internationale, l'histoire économique, et nous finirons par les grands débats contemporains et la méthode de la dissertation. À chaque étape, j'ouvrirai sur ce que la prépa, et singulièrement l'épreuve d'économie, sociologie et histoire du monde contemporain, l'ESH, attend de toi : non pas des réponses toutes faites, mais la capacité à problématiser, à mobiliser un auteur, une date, un fait, à confronter des thèses.

Ce qu'il faut retenir de cette première séance tient en quelques idées-forces. D'abord, l'économie n'est pas la science de l'argent : c'est la science du choix sous contrainte de rareté, et son cœur est le coût d'opportunité, ce à quoi l'on renonce. Ensuite, cette définition par le choix, formulée par Lionel Robbins en 1932, a remplacé la définition par l'objet héritée de Smith et de Marshall, et ce déplacement n'est pas neutre : il a ses critiques, marxistes notamment. Troisièmement, il faut distinguer rigoureusement l'économie positive, qui décrit, de l'économie normative, qui prescrit, tout en sachant que la science elle-même n'est jamais totalement étrangère aux valeurs. Enfin, l'esprit de ce cours, et celui de la prépa, c'est de ne jamais te contenter d'une seule lecture : à chaque notion, demande-toi quelle école la défend, laquelle la conteste, et avec quels arguments.

Dans le prochain épisode, nous ouvrirons la boîte à outils de l'économiste : qu'est-ce qu'un modèle, pourquoi raisonne-t-on toutes choses égales par ailleurs, qui est cet homo œconomicus si souvent invoqué et si souvent critiqué, d'Herbert Simon à la rationalité limitée. Car avant de regarder les marchés, il faut comprendre comment l'économiste pense. À très bientôt.

Épisode 2

La boîte à outils de l'économiste : modèles et rationalité

8:46

Prends une carte au cent millième. Elle ne montre ni les arbres, ni les nids-de-poule, ni la couleur des volets : elle ment, en un sens, par omission. Et pourtant c'est précisément parce qu'elle simplifie qu'elle te permet d'arriver à destination. Une carte qui reproduirait le territoire à l'échelle un pour un serait aussi inutile que le territoire lui-même. Voilà ce qu'est un modèle économique : une carte délibérément fausse dans le détail pour être vraie dans l'essentiel. Dans l'épisode précédent, on a défini l'économie comme la science du choix en situation de rareté, à la suite de Lionel Robbins en 1932. Aujourd'hui on ouvre la boîte à outils : comment l'économiste raisonne-t-il concrètement, avec quels instruments, et au prix de quelles hypothèses ?

Le premier outil, c'est l'abstraction. Tu connais déjà l'idée depuis le lycée : pour penser le marché, on ne décrit pas chaque boulanger de France, on construit un cadre. L'économiste isole quelques variables, en suppose d'autres constantes, et déduit des relations. C'est ici qu'intervient la formule latine que tu retrouveras partout en prépa : ceteris paribus, « toutes choses égales par ailleurs ». Quand on dit que la hausse du prix d'un bien fait baisser la quantité demandée, on ajoute mentalement : à revenu inchangé, à goûts inchangés, à prix des autres biens inchangés. On gèle le reste du monde pour observer l'effet d'une seule cause. C'est exactement la démarche du laboratoire, transposée dans une discipline où l'on ne peut presque jamais faire d'expérience contrôlée. La méthode a été théorisée par Alfred Marshall dans ses Principles of Economics de 1890, et avant lui déjà l'économie politique classique procédait par cette « méthode abstraite » que John Stuart Mill défendait dès 1836.

Mais un modèle n'est pas qu'une simplification innocente : il repose sur des hypothèses, et le débat porte souvent moins sur les conclusions que sur le réalisme de ces hypothèses. Faut-il que les hypothèses soient vraies pour que le modèle soit bon ? Milton Friedman, dans un essai célèbre de 1953, « The Methodology of Positive Economics », répond non : peu importe que les hypothèses soient irréalistes, seule compte la capacité du modèle à prédire. Le joueur de billard ne connaît pas les lois de la physique, mais tout se passe comme s'il les calculait ; de même on peut modéliser l'entreprise comme si elle maximisait son profit avec une précision parfaite. À l'inverse, des économistes plus institutionnalistes, et plus tard les comportementalistes, objecteront qu'une économie bâtie sur des prémisses fausses finit par se tromper précisément là où ça compte. Garde cette controverse en tête : elle structure une grande partie de l'épistémologie économique.

Au cœur de la boîte se trouve un personnage que tu dois connaître intimement : l'homo œconomicus. C'est l'hypothèse de rationalité. Cet agent fictif a des préférences cohérentes, il les classe sans se contredire, et il choisit ce qui maximise sa satisfaction sous contrainte de ressources. Le consommateur maximise son utilité, le producteur son profit. L'expression elle-même est forgée à la fin du dix-neuvième siècle par les critiques du marginalisme, mais l'idée court depuis Adam Smith et sa Richesse des nations de 1776, où chacun, poursuivant son intérêt, concourt sans le vouloir à l'intérêt général. Attention au contresens fréquent : rationnel ne veut pas dire égoïste ni froidement calculateur. La rationalité économique est purement formelle : elle dit seulement que l'agent agit de façon cohérente avec ses fins, quelles que soient ces fins, fussent-elles altruistes. Un moine qui se prive rationnellement pour son salut est, en ce sens technique, un homo œconomicus.

Cette fiction est d'une puissance redoutable, mais elle a été passée au crible. La critique la plus structurante vient d'Herbert Simon, prix Nobel 1978, qui forge dès les années 1950, notamment dans Models of Man en 1957, le concept de rationalité limitée, bounded rationality. Son idée : les humains n'ont ni l'information complète, ni le temps, ni les capacités cognitives pour maximiser vraiment. Ils ne cherchent pas la solution optimale mais une solution satisfaisante ; Simon parle de satisficing, contraction de satisfy et suffice. Tu ne compares pas les quarante restaurants de la ville pour dîner : tu prends le premier qui dépasse ton seuil d'exigence. Cette rationalité procédurale, attentive à la manière de décider et non au seul résultat, ouvre tout un champ. Dans son prolongement, l'économie comportementale de Daniel Kahneman et Amos Tversky, à partir de leur article sur la théorie des perspectives en 1979, documente les biais systématiques de nos décisions, et vaudra à Kahneman le Nobel 2002 — qu'il reçoit seul, Tversky étant décédé en 1996, le Nobel n'étant pas décerné à titre posthume. L'homo œconomicus n'est donc pas un dogme : c'est un point de départ, contesté et amendé, qu'il faut savoir mobiliser et critiquer à la fois.

Deuxième grande distinction de la boîte à outils : la microéconomie et la macroéconomie. La microéconomie part de l'agent individuel, ménage ou entreprise, et étudie comment ses choix se coordonnent sur des marchés particuliers. La macroéconomie raisonne sur les grandeurs globales d'une nation : le produit intérieur brut, l'inflation, le chômage, l'investissement agrégé. On doit la popularisation de ces termes à l'économiste norvégien Ragnar Frisch dans les années trente, au moment où la crise de 1929 forçait à penser l'économie en bloc. Cette séparation n'est pas anodine. Longtemps on a cru pouvoir simplement additionner les comportements individuels pour obtenir le tout, mais c'est un piège, le sophisme de composition : ce qui est vrai pour un agent peut être faux pour l'ensemble. Keynes l'a magistralement illustré avec le paradoxe de l'épargne dans sa Théorie générale de 1936 : si chacun épargne davantage, la consommation chute, l'activité ralentit, et au bout du compte l'épargne globale peut diminuer. Depuis Robert Lucas et sa critique adressée à la macroéconomie dans les années 1970, on exige d'ailleurs que les modèles macroéconomiques soient fondés sur des comportements microéconomiques explicites : ce sont les microfondations, un grand chantier que tu recroiseras.

Reste l'instrument qui imprègne tout le raisonnement économique moderne, hérité de la révolution marginaliste de 1871-1874 qu'on détaillera bientôt : le raisonnement à la marge. La bonne question économique n'est presque jamais « tout ou rien », mais « un peu plus ou un peu moins ». L'agent rationnel n'évalue pas la valeur totale d'une action, il en compare le coût marginal et le bénéfice marginal, c'est-à-dire ce que rapporte et ce que coûte la dernière unité. Tant que le bénéfice de l'unité supplémentaire dépasse son coût, on continue ; on s'arrête au point où ils s'égalisent. C'est ce raisonnement qui résout le vieux paradoxe de l'eau et du diamant qui troublait déjà Adam Smith : l'eau est vitale mais abondante, donc sa dernière unité vaut peu ; le diamant est inutile mais rare, donc sa dernière unité vaut cher. Ce n'est pas l'utilité totale qui fixe le prix, c'est l'utilité marginale. Cette logique, qu'on retrouvera par exemple dans l'égalité de la recette marginale et du coût marginal pour le producteur, irrigue toute la microéconomie que nous allons construire.

Que faut-il retenir de cet épisode ? D'abord qu'un modèle économique est une simplification volontaire, jugée non sur la fidélité de ses détails mais sur sa fécondité, et que la clause ceteris paribus est son geste fondateur. Ensuite que l'homo œconomicus rationnel est une fiction de travail puissante mais critiquée, à laquelle Herbert Simon oppose la rationalité limitée et le satisficing, et qu'il faut donc tenir des deux mains : l'utiliser et la discuter. Retiens aussi la distinction entre micro et macro, et le piège du sophisme de composition qui interdit de passer naïvement de l'une à l'autre. Enfin que l'économiste pense à la marge, en comparant des incréments, et non en bloc. Avec ces outils en main, nous pouvons descendre d'un cran dans le concret. Au prochain épisode, on cartographie l'ensemble de l'économie : le circuit économique, les flux entre agents et l'équilibre emplois-ressources, avec un détour fondateur par le Tableau économique de Quesnay, en 1758.

Épisode 3

Le circuit économique et la comptabilité nationale

11:35

Place-toi un instant en orbite et regarde l'économie entière d'un pays se déployer sous tes yeux non pas comme une collection d'individus isolés, mais comme un vaste système de flux qui circulent en boucle, jour et nuit, sans jamais s'arrêter. Des salaires qui partent des entreprises vers les ménages, des dépenses de consommation qui remontent des ménages vers les entreprises, des impôts qui s'écoulent vers l'État, des marchandises exportées qui franchissent les frontières. C'est exactement cette vision que les économistes ont voulu construire, et elle porte un nom : le circuit économique. Comprendre ce circuit, c'est apprendre à penser l'économie comme une totalité cohérente, et c'est la condition pour aborder ensuite toute la macroéconomie.

Reprenons les bases que tu connais déjà du lycée, mais très vite. Tu sais qu'on distingue de grands agents économiques : les ménages, les sociétés non financières, les institutions financières, les administrations publiques et le reste du monde. Tu sais aussi qu'entre eux circulent des flux. Mon objectif n'est pas de te réexpliquer ces catégories, mais de t'amener à voir pourquoi cette représentation en circuit est une révolution conceptuelle, et comment elle débouche sur l'instrument le plus puissant de l'économiste appliqué : la comptabilité nationale.

L'idée du circuit n'est pas récente. Elle naît avec un médecin de la cour de Louis XV, François Quesnay, qui publie en 1758 son célèbre *Tableau économique*. Quesnay, justement parce qu'il est médecin, transpose à l'économie l'idée de circulation du sang qu'avait mise en évidence William Harvey. Pour lui, la richesse circule dans le corps social comme le sang dans l'organisme. Son tableau décrit les flux entre trois classes : la classe productive, c'est-à-dire les agriculteurs, seuls capables selon les physiocrates de dégager un surplus, le « produit net » ; la classe des propriétaires terriens ; et la classe « stérile », artisans et commerçants, qui ne feraient que transformer sans créer de richesse nouvelle. Peu importe ici que cette thèse agraire soit fausse à nos yeux. Ce qui est génial, c'est l'intuition : l'économie est un circuit fermé où la dépense des uns est le revenu des autres, et où tout doit boucler. Marx admirait ce tableau, et Schumpeter y voyait l'une des trois ou quatre contributions fondatrices de l'histoire de la pensée économique.

Cette intuition de Quesnay débouche, deux siècles plus tard, sur la comptabilité nationale moderne, dont les artisans sont notamment Simon Kuznets aux États-Unis dans les années trente, et Richard Stone au Royaume-Uni, qui recevra pour cela le prix Nobel en 1984. La comptabilité nationale, c'est l'enregistrement systématique et chiffré de tous ces flux, dans un cadre comptable rigoureux où, par construction, tout s'équilibre. C'est en quelque sorte la photographie chiffrée du circuit de Quesnay. Et ce n'est pas un hasard si elle s'institutionnalise dans ces années-là : c'est la Grande Dépression des années trente, puis l'effort de guerre, qui obligent les États à mesurer précisément la richesse nationale pour pouvoir agir sur elle. On ne pilote bien que ce que l'on mesure. La théorie keynésienne, qui demande à l'État d'agir sur la demande globale, et la comptabilité nationale, qui en fournit les instruments de mesure, sont donc deux sœurs nées de la même crise.

Avant d'aller plus loin, précisons une distinction que la prépa exige : un flux n'est pas un stock. Un flux se mesure sur une période, une année par exemple, comme l'eau qui s'écoule d'un robinet ; le produit intérieur brut, le revenu, l'investissement de l'année sont des flux. Un stock se mesure à un instant donné, comme le niveau d'eau dans la baignoire ; le patrimoine d'un ménage, le capital d'une entreprise, la dette publique sont des stocks. Confondre les deux est l'une des fautes les plus pénalisées dans une copie. Le circuit économique relie d'abord des flux, mais ces flux alimentent ou ponctionnent des stocks : l'épargne d'une année vient grossir le patrimoine, l'investissement vient renouveler et accroître le capital.

Entrons maintenant dans le cœur du sujet : la logique des flux. Le principe fondamental, celui que tu dois absolument intégrer, est qu'à toute opération correspondent deux flux de sens opposé. Quand une entreprise verse un salaire, il y a un flux monétaire qui va de l'entreprise vers le ménage, et en contrepartie un flux réel, le travail fourni, qui va du ménage vers l'entreprise. Quand un ménage achète du pain, le flux monétaire va du ménage vers le boulanger, le flux réel, le pain, va dans l'autre sens. On distingue donc partout les flux réels, qui portent sur des biens, des services et du travail, et les flux monétaires, qui portent sur de la monnaie. Cette dualité est la grammaire élémentaire de toute la discipline.

De cette grammaire découle une égalité comptable qui structure toute la macroéconomie : l'équilibre emplois-ressources. L'idée est d'une simplicité redoutable. Pour un produit, ou pour l'économie entière, tout ce qui est disponible doit être utilisé. Les ressources, ce sont la production intérieure, mesurée par le produit intérieur brut, plus les importations, c'est-à-dire ce que l'on fait venir de l'étranger. Les emplois, ce sont les usages de cette richesse : la consommation des ménages, l'investissement, qu'on appelle formation brute de capital fixe, la consommation des administrations publiques, et les exportations. L'identité fondamentale dit donc que le produit intérieur brut plus les importations égale la consommation plus l'investissement plus les dépenses publiques plus les exportations. Tu reconnais là l'ancêtre de l'équation keynésienne du revenu national, et nous y reviendrons longuement à l'épisode 28. Retiens pour l'instant que ce n'est pas une théorie, c'est une identité comptable : elle est toujours vraie, par construction.

Cet équilibre emplois-ressources n'est rien d'autre que la présentation de l'optique dépenses élargie au commerce extérieur : il dit que tout ce qui est offert sur le territoire, production intérieure plus importations, se retrouve dans les emplois finals, consommation, investissement, dépenses publiques et exportations. Mais attention à un raccourci fréquent et fautif : ce n'est pas cet équilibre qui fonde l'égalité des trois optiques du produit intérieur brut. Ce qui garantit que les approches production, revenus et dépenses donnent le même chiffre, c'est l'identité comptable de la valeur ajoutée. Voyons cela de près. La première approche, dite par la production, additionne les valeurs ajoutées de tous les producteurs, c'est-à-dire la valeur de ce qu'ils produisent moins la valeur des consommations intermédiaires qu'ils ont utilisées. La deuxième approche, par les revenus, additionne tout ce qui est distribué à partir de cette même valeur ajoutée : les salaires, l'excédent brut d'exploitation (EBE), les revenus mixtes, les impôts nets sur la production. Par construction comptable, toute la valeur ajoutée produite est intégralement distribuée sous l'une de ces formes : c'est cette identité, et non l'équilibre emplois-ressources, qui rend la deuxième approche égale à la première. La troisième approche, par les dépenses, additionne la consommation, l'investissement et le solde extérieur : c'est ici que l'équilibre emplois-ressources intervient, comme expression de cette optique dépenses ouverte sur l'étranger. Les trois donnent le même chiffre, et ce n'est pas un miracle : c'est la traduction même du principe que la dépense de l'un est le revenu de l'autre, que ce que produit l'économie est exactement ce qu'elle distribue et exactement ce qu'elle dépense. Le circuit boucle.

Autour de ce noyau gravitent les grands agrégats de la comptabilité nationale, ce vocabulaire que tu dois manier avec aisance. Le produit intérieur brut mesure la production sur le territoire ; le revenu national brut y ajoute les revenus reçus de l'étranger et en retranche ceux versés. À côté, on suit l'épargne, l'investissement, la capacité ou le besoin de financement de chaque secteur. Le cadre central s'organise en comptes successifs : compte de production, compte d'exploitation, comptes de revenu, compte de capital, compte financier. Chaque agent y voit ses ressources d'un côté, ses emplois de l'autre, et le solde de chaque compte se reporte sur le suivant, en cascade, jusqu'à boucler le système. C'est cette architecture, normalisée aujourd'hui à l'échelle internationale par le Système de comptabilité nationale des Nations unies, qui permet de comparer les pays et de piloter les politiques économiques.

Faut-il pour autant tenir la comptabilité nationale pour un miroir fidèle de la richesse ? Non, et c'est ici que commence le débat, que tu retrouveras à l'épisode 19. Le produit intérieur brut ne compte que ce qui passe par le marché ou par des conventions d'évaluation : il ignore le travail domestique, le bénévolat, l'économie souterraine. Comme l'avait noté Arthur Cecil Pigou dans *The Economics of Welfare* en 1920, un homme qui épouse sa femme de ménage fait baisser le produit intérieur brut, puisque le service qu'elle rendait contre rémunération devient travail domestique gratuit. Le même indicateur comptabilise des activités qui détruisent du bien-être, comme la réparation des dégâts d'une marée noire ou les dépenses de dépollution, et ignore en revanche l'épuisement des ressources naturelles et la dégradation du climat. Il ne dit rien, enfin, de la répartition : deux pays au même produit par habitant peuvent abriter, l'un une classe moyenne large, l'autre une poignée de fortunes et une masse de pauvres. Dès 1934, devant le Congrès américain, Kuznets lui-même, l'un de ses pères, avertissait qu'on ne saurait déduire le bien-être d'une nation de la seule mesure de son revenu national. Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, commandé par la France, reprendra cette critique avec force et proposera des indicateurs complémentaires, autour de l'indice de développement humain conçu par Amartya Sen et Mahbub ul Haq. La comptabilité nationale est un instrument remarquable, mais c'est une convention, façonnée par des choix politiques et théoriques, et non une vérité de la nature.

Voici ce qu'il faut retenir. D'abord, l'économie se pense comme un circuit fermé de flux où la dépense des uns fait le revenu des autres, intuition léguée par Quesnay en 1758. Ensuite, à toute opération correspondent deux flux opposés, l'un réel, l'autre monétaire : c'est la grammaire de toute la macroéconomie. Ensuite encore, l'égalité des trois optiques du produit intérieur brut, production, revenus et dépenses, repose sur l'identité comptable de la valeur ajoutée, tandis que l'équilibre emplois-ressources est la présentation de l'optique dépenses élargie au commerce extérieur : l'un et l'autre sont des identités comptables toujours vraies. Enfin, cet édifice chiffré est un outil de pilotage formidable, mais une convention discutable, qui mesure l'activité marchande, pas le bien-être.

Dans le prochain épisode, nous prendrons de la hauteur pour dresser la carte des grands paradigmes de la pensée économique, classiques, marxiste, néoclassique, keynésien, institutionnaliste, et comprendre ce qui les oppose vraiment sur la valeur, le marché et le rôle de l'État.

Épisode 4

Les grands paradigmes de la pensée économique

9:17

Entre dans une grande bibliothèque où chaque rayon défend une thèse différente sur la même question : comment une société produit-elle ses richesses, et qui décide de leur partage ? Tu n'y trouveras pas une vérité unique mais des familles de pensée, des paradigmes, qui ne regardent pas le monde par la même fenêtre. Avant de plonger dans la microéconomie et la macroéconomie des prochains modules, tu as besoin d'une carte d'orientation. Cet épisode est cette carte. Il ne s'agit pas encore de mécanismes fins, mais de comprendre les grandes lignes de fracture qui traversent toute l'histoire de la discipline, parce que tu les retrouveras partout, en dissertation comme à l'oral de concours.

Tu connais déjà, du lycée, quelques noms : Smith et la main invisible, Marx et l'exploitation, Keynes et la relance. Ce que la prépa attend de toi, c'est de cesser de les voir comme des slogans isolés et de les replacer dans des écoles cohérentes, qui s'affrontent sur trois grandes questions. D'abord, d'où vient la valeur des choses ? Ensuite, le marché s'autorégule-t-il ou faut-il l'encadrer ? Enfin, quel rôle pour l'État ? Garde ces trois questions en tête, elles sont le fil qui relie tout le reste.

Commençons par les classiques, qui fondent l'économie politique entre la fin du dix-huitième siècle et le milieu du dix-neuvième. Adam Smith, dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations*, en 1776, fait de la division du travail et de l'échange marchand le moteur de la prospérité. Sa fameuse main invisible exprime une intuition forte : la poursuite de l'intérêt individuel peut produire, sans le vouloir, l'ordre et l'enrichissement collectif. David Ricardo, dans ses *Principes de l'économie politique et de l'impôt*, en 1817, prolonge et durcit l'édifice avec la théorie de la valeur-travail, la rente différentielle et l'avantage comparatif que nous reverrons. Pour les classiques, la valeur d'une marchandise s'enracine dans le travail nécessaire à la produire, l'économie tend spontanément vers l'équilibre, et l'État doit se cantonner à ses fonctions régaliennes. C'est le socle libéral, optimiste, mais traversé de tensions : Thomas Malthus, dès 1798 dans son *Essai sur le principe de population*, y introduit la crainte de la surpopulation et du blocage, rappelant que ce libéralisme n'est pas naïvement euphorique.

De ce tronc classique sort, par la critique, le paradigme marxiste. Karl Marx, dans *Le Capital* dont le premier livre paraît en 1867, reprend la valeur-travail mais en retourne la portée. Il forge le concept de plus-value : le capitaliste paie la force de travail à sa valeur, mais l'ouvrier produit davantage que ce qu'il coûte, et cet écart est le profit. Le marché n'est plus un lieu d'harmonie mais le théâtre d'un rapport de classes, d'une exploitation structurelle. Là où Smith voit une coopération spontanée, Marx voit une contradiction interne au capitalisme, vouée selon lui à des crises répétées et à un dépassement historique. Tu mesures déjà l'écart : même point de départ sur la valeur, conclusions politiques opposées. Retiens que Marx est à la fois économiste, philosophe et sociologue, et que sa puissance tient à cette ambition totalisante.

Survient alors une rupture majeure, la révolution marginaliste des années 1871 à 1874, que l'épisode six détaillera. Stanley Jevons, Carl Menger et Léon Walras, indépendamment, font basculer la fondation de la valeur. Celle-ci ne vient plus du travail incorporé mais de l'utilité marginale, c'est-à-dire de la satisfaction que procure la dernière unité consommée, donc de la rareté et de la subjectivité du désir. C'est l'acte de naissance du paradigme néoclassique. Alfred Marshall, dans ses *Principles of Economics*, en 1890, en donne la forme aboutie avec l'équilibre par l'offre et la demande. Il faut bien distinguer cet ouvrage des *Principes de l'économie politique et de l'impôt* de Ricardo, en 1817 : malgré la proximité des intitulés en français, ce sont deux jalons étrangers l'un à l'autre, le premier marginaliste et néoclassique, le second classique et fondé sur la valeur-travail. Ce paradigme pense en termes d'individus rationnels qui maximisent leur satisfaction, de marchés qui s'équilibrent par les prix, et d'un optimum vers lequel la concurrence conduit. C'est la matrice de toute la microéconomie que tu vas étudier. Sa force est l'élégance et la rigueur mathématique ; sa faiblesse, souvent reprochée, est l'abstraction de ses hypothèses et son indifférence aux rapports de pouvoir.

Puis vient le grand séisme du vingtième siècle. Face à la Grande Dépression des années trente, John Maynard Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie*, en 1936, conteste le cœur même de l'orthodoxie néoclassique. Non, dit-il, l'économie ne revient pas spontanément au plein emploi. Un chômage de masse peut durablement persister parce que la demande effective, l'ensemble des dépenses anticipées, reste insuffisante. Si chacun, par prudence, épargne et n'investit pas, la machine se grippe et rien ne la relance automatiquement. D'où la justification d'une intervention publique : par la dépense, par l'investissement, l'État soutient la demande et, grâce au multiplicateur, entraîne une hausse plus que proportionnelle de l'activité. Le paradigme keynésien renverse ainsi le rapport au marché et à l'État, et tu vois resurgir nos trois questions de départ, tranchées dans l'autre sens que chez les classiques.

Reste une famille plus discrète mais essentielle, le paradigme institutionnaliste. Thorstein Veblen, dès sa *Théorie de la classe de loisir*, en 1899, refuse l'homo œconomicus solitaire et calculateur : les comportements économiques sont façonnés par les habitudes, les normes, les institutions. Cette lignée se prolonge au vingtième siècle avec John Kenneth Galbraith et, sous une forme renouvelée, avec la nouvelle économie institutionnelle de Ronald Coase et Douglass North, qui montrent que les règles, les droits de propriété et les coûts de transaction expliquent en profondeur la performance des économies. L'idée centrale est que le marché n'existe jamais à l'état pur : il est toujours encastré dans un tissu de règles, comme le soulignait déjà Karl Polanyi dans *La Grande Transformation*, en 1944.

Maintenant que la carte est dressée, ressaisis ce qui oppose vraiment ces écoles, car c'est là que se joue la qualité d'une dissertation. Sur la valeur : travail incorporé chez les classiques et chez Marx, utilité subjective chez les néoclassiques. Sur le marché : autorégulateur et harmonieux pour les libéraux, traversé de contradictions pour Marx, défaillant à court terme pour Keynes, toujours institué pour les institutionnalistes. Sur l'État : minimal pour les classiques et les néoclassiques, appelé à un rôle actif chez Keynes, instance de domination ou de transformation chez Marx, architecte des règles chez les institutionnalistes. Ces clivages ne sont pas de simples curiosités d'histoire des idées : ils structurent encore les débats d'aujourd'hui, entre tenants de l'austérité et partisans de la relance, entre confiance dans le marché et appel à la régulation.

Une mise en garde de méthode, qui te servira tout au long de la prépa. Ces paradigmes ne sont pas étanches ni successifs comme des dynasties. Ils coexistent, se répondent, s'hybrident. La synthèse néoclassique d'après-guerre, qu'incarne le modèle IS-LM de John Hicks dès 1937, marie l'appareil néoclassique et l'intuition keynésienne. Le monétarisme de Milton Friedman, dans les années soixante et soixante-dix, relancera l'offensive libérale contre Keynes. Penser par paradigmes ne veut donc pas dire ranger chaque auteur dans une case définitive, mais comprendre les logiques qui s'affrontent.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées-forces. Premièrement, l'économie n'est pas une science unifiée mais un champ de paradigmes rivaux, et c'est précisément cette pluralité qui en fait une discipline vivante. Deuxièmement, trois questions traversent toutes les écoles : l'origine de la valeur, la capacité d'autorégulation du marché, le rôle de l'État. Troisièmement, classiques, marxistes, néoclassiques, keynésiens et institutionnalistes y répondent de façons cohérentes mais opposées, et tu dois savoir les attribuer précisément, avec auteurs, œuvres et dates. Quatrièmement, ces oppositions ne sont pas mortes : elles arment encore les controverses contemporaines.

Garde cette carte sous la main, car chacun de ces continents, nous allons maintenant l'explorer en détail. Dans le prochain épisode, nous remonterons aux origines, avant même Smith, du côté des mercantilistes et des physiocrates, pour voir comment l'économie politique s'est lentement détachée de la morale et de la politique pour devenir une science à part entière.

Épisode 5

Aux origines : mercantilisme et physiocratie

9:23

Remontons à la France de Louis XIV, vers 1670. Les galions espagnols ont déversé sur l'Europe des tonnes d'or et d'argent venus du Potosí, et dans tous les cabinets royaux on raisonne de la même façon : la puissance d'un royaume se mesure au stock de métaux précieux entassés dans ses coffres. Vendre à l'étranger plus qu'on ne lui achète, c'est faire entrer de l'or ; acheter plus qu'on ne vend, c'est se saigner. Voilà l'intuition qui a dominé la politique économique européenne pendant près de trois siècles, de la fin du Moyen Âge jusqu'aux Lumières. Avant Adam Smith, avant Ricardo dont tu connais déjà l'avantage comparatif, il a bien fallu que la pensée économique naisse quelque part. Elle naît ici, dans deux grandes matrices qui s'affrontent : le mercantilisme et la physiocratie.

Tu sais déjà, par ton cours de terminale, que les économistes débattent du rôle de l'État et des sources de la richesse. Ces deux questions sont précisément celles que tranchent, à leur manière, mercantilistes et physiocrates. Mais ne va pas croire qu'il s'agit d'une préhistoire poussiéreuse : ces débats reviennent, sous d'autres habits, dans toute l'histoire de la discipline.

Commençons par le mercantilisme. Le mot, attention, est en partie une invention rétrospective : ce sont les libéraux du dix-huitième siècle, et surtout Adam Smith dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations* en 1776, qui ont forgé l'étiquette pour mieux désigner l'adversaire à abattre. Smith parle de « système mercantile » pour qualifier des auteurs et des praticiens très divers, du seizième au dix-huitième siècle. Leur point commun tient en une idée : la richesse d'une nation se confond avec son stock de métaux précieux, son or et son argent, ce qu'on appelle le bullionisme dans sa version la plus brute. Pour accumuler ces métaux quand on ne possède pas de mines, une seule voie : dégager un excédent commercial durable. Vendre beaucoup, importer peu, et que la différence rentre en espèces sonnantes.

De là découle tout un arsenal de politiques. Protéger le marché intérieur par des droits de douane élevés sur les produits finis étrangers ; encourager les exportations de produits manufacturés à forte valeur ajoutée ; développer une marine marchande et des colonies pour s'assurer débouchés et matières premières. En Angleterre, Thomas Mun, marchand de la Compagnie des Indes orientales, rédige son texte vers 1628-1630, mais celui-ci ne paraît qu'à titre posthume en 1664 sous le titre *England's Treasure by Forraign Trade* — Mun étant mort en 1641 —, où il formule clairement la règle de la balance commerciale : il faut que la valeur de ce que nous vendons aux étrangers excède chaque année la valeur de ce que nous leur achetons. En France, le mercantilisme prend un visage industriel et étatique avec Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV de 1665 à 1683. Le colbertisme, c'est l'État qui fonde des manufactures royales, comme les Gobelins ou la glacerie de Saint-Gobain, réglemente minutieusement la qualité des produits, attire les artisans étrangers et bâtit une flotte. La richesse passe par l'industrie soutenue à bout de bras par le pouvoir.

Quel est le présupposé profond du mercantilisme ? Une vision du commerce comme jeu à somme nulle. Si le stock mondial d'or est à peu près fixe, ce qu'un pays gagne, un autre le perd nécessairement. Le commerce international devient une guerre par d'autres moyens, une rivalité pour capter le métal du voisin. Tu mesures la distance avec ce que tu apprendras plus tard, l'idée ricardienne que l'échange profite simultanément aux deux partenaires. Retiens dès maintenant cette opposition : pour le mercantiliste, le gain de l'un est la perte de l'autre ; pour le libéral, l'échange crée de la valeur des deux côtés.

Le mercantilisme a été critiqué très tôt, et de l'intérieur même. Le philosophe écossais David Hume, dans ses *Discours politiques* de 1752, lui porte un coup décisif avec ce qu'on appelle le mécanisme des flux d'espèces, le « price-specie-flow mechanism ». Son raisonnement est limpide : supposons qu'un pays accumule effectivement tout l'or grâce à ses excédents. Cet afflux de métal augmente la masse monétaire intérieure, donc fait monter les prix domestiques. Or si nos prix montent, nos produits deviennent chers à l'exportation et les produits étrangers deviennent attractifs : l'excédent se retourne en déficit, et l'or repart. Autrement dit, l'accumulation perpétuelle visée par les mercantilistes est une chimère, le système se corrige tout seul. Hume montre ainsi que confondre la monnaie avec la richesse réelle est une erreur de raisonnement.

Passons à l'autre matrice, la physiocratie, dont le nom signifie en grec « gouvernement de la nature ». C'est, vers 1750-1770, la première véritable école d'économistes au sens moderne, structurée autour d'un maître, François Quesnay, médecin de Madame de Pompadour à la cour de Louis XV. Quesnay publie en 1758 son célèbre *Tableau économique*, dont tu as déjà entendu parler à propos du circuit économique. C'est une rupture intellectuelle majeure : pour la première fois, l'économie est représentée comme un système de flux circulaires entre classes sociales, une circulation des richesses comparable, dans l'esprit du médecin, à la circulation du sang dans le corps.

La thèse centrale des physiocrates renverse celle des mercantilistes. La vraie richesse ne vient ni du commerce ni de l'or, mais de la terre. Seule l'agriculture est productive, parce qu'elle seule dégage un produit net, c'est-à-dire un surplus : la nature donne plus que ce que le paysan a semé et consommé. L'industrie et le commerce, eux, sont jugés « stériles » : ils transforment et déplacent la valeur sans en créer de nouvelle. Quesnay distingue donc trois classes : la classe productive, les agriculteurs ; la classe des propriétaires fonciers, qui perçoivent le produit net sous forme de rente ; et la classe stérile, artisans et marchands. Le *Tableau* montre comment le produit net circule entre ces trois classes et se reproduit d'année en année. De cette analyse découle une recommandation fiscale audacieuse, l'impôt unique sur le produit net foncier, puisque c'est la terre qui porte au fond toute la richesse.

Et c'est aux physiocrates que l'on doit la formule qui va traverser les siècles : « laissez faire, laissez passer ». Si l'ordre économique est un ordre naturel, voulu par la Providence, alors l'intervention pointilleuse de l'État, le colbertisme, ne fait que perturber ce mécanisme spontané. Il faut au contraire libérer le commerce des grains, abolir les entraves intérieures, laisser les prix se former. Vincent de Gournay, intendant du commerce, popularise cette devise. Anne Robert Jacques Turgot, le plus brillant des proches de l'école, va jusqu'à l'appliquer : contrôleur général des finances de Louis XVI de 1774 à 1776, il libéralise le commerce des blés et supprime les corporations, avant d'être renvoyé. Dans ses *Réflexions sur la formation et la distribution des richesses*, rédigées en 1766, publiées en 1769-1770, Turgot affine d'ailleurs l'analyse du capital et de l'épargne, et énonce une intuition de la loi des rendements décroissants en agriculture.

Tu vois alors le fil qui se tisse. Les physiocrates, par leur défense du laisser-faire et leur idée d'un ordre naturel autorégulateur, sont les véritables précurseurs du libéralisme classique. Adam Smith, qui a séjourné en France et rencontré Quesnay et Turgot vers 1765, leur doit beaucoup, même s'il rejette leur thèse de la stérilité de l'industrie : pour Smith, le travail, dans tous les secteurs, est la source de la valeur. La grande inflexion smithienne, c'est de garder le laisser-faire des physiocrates tout en abandonnant leur agrarianisme et le bullionisme des mercantilistes.

Que faut-il retenir pour la prépa ? D'abord que ces deux écoles posent les questions fondatrices de toute l'économie : qu'est-ce que la richesse, et quel rôle pour l'État ? Le mercantilisme y répond par les métaux, l'excédent commercial et l'État interventionniste ; la physiocratie par la terre, le produit net et le laisser-faire. Ensuite, que le mercantilisme conçoit le commerce comme un jeu à somme nulle, intuition que la pensée libérale renversera totalement. Troisièmement, que le *Tableau économique* de Quesnay inaugure l'analyse macroéconomique en termes de circuit, ancêtre lointain des comptabilités nationales. Enfin, que la physiocratie est le berceau du libéralisme, le pont qui mène à Adam Smith.

Dans le prochain épisode, nous franchirons un siècle d'un coup pour assister à la grande rupture des années 1871 à 1874, la révolution marginaliste, quand Jevons, Menger et Walras feront basculer la valeur du côté de l'utilité subjective et fonderont la microéconomie moderne.

Épisode 6

La révolution marginaliste (1871-1874)

8:43

Imagine un instant un diamant et un verre d'eau. Le diamant coûte une fortune, l'eau ne vaut presque rien. Pourtant, sans eau tu meurs en trois jours, tandis qu'un diamant ne t'a jamais désaltéré. Ce « paradoxe de la valeur », Adam Smith le formulait déjà en 1776 dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations*, et il l'avait laissé sans réponse satisfaisante. Comment se peut-il que l'utile soit bon marché et l'inutile hors de prix ? Pendant un siècle, l'économie classique a buté sur cette énigme. Et puis, en l'espace de trois années à peine, entre 1871 et 1874, trois hommes qui ne se connaissaient pas, écrivant dans trois pays et trois langues différents, ont tranché le nœud d'un même coup. On appelle cet épisode la révolution marginaliste, et c'est l'acte de naissance de la microéconomie moderne.

Rappelle-toi ce que disaient les classiques sur la valeur. Pour Smith, Ricardo et plus tard Marx, la valeur d'une marchandise dépendait du travail nécessaire à la produire : c'est la théorie de la valeur-travail. Le drap vaut cher parce qu'il a fallu beaucoup d'heures pour le tisser. C'est une vision de la valeur du côté de l'offre, du coût, de la production. Le problème, tu le sens déjà, c'est qu'elle explique mal le paradoxe de l'eau et du diamant, et plus généralement les prix réels du marché, qui dépendent visiblement aussi du désir des acheteurs.

La rupture marginaliste consiste à renverser entièrement la perspective. La valeur ne vient plus de l'objet ni de son coût de production, elle vient du sujet, de l'usage qu'il en fait, de la satisfaction qu'il en retire. C'est une théorie subjective de la valeur. Mais l'idée géniale, celle qui résout le paradoxe, c'est de raisonner non pas sur l'utilité totale d'un bien, mais sur son utilité marginale, c'est-à-dire la satisfaction procurée par la dernière unité consommée. L'eau a une énorme utilité totale, car elle nous maintient en vie, mais comme elle est abondante, l'utilité de la dernière goutte, celle avec laquelle on arrose son jardin, est minuscule. Le diamant a une faible utilité totale, mais comme il est rarissime, l'utilité de l'unité supplémentaire reste très élevée. Le prix se règle sur la marge, sur le dernier exemplaire, pas sur le total. L'énigme s'évapore. Et derrière elle se cache un principe que tu retrouveras partout : la loi de l'utilité marginale décroissante, déjà entrevue par le Prussien Hermann Heinrich Gossen en 1854, selon laquelle chaque unité supplémentaire d'un bien procure moins de satisfaction que la précédente.

Venons-en aux trois pères fondateurs, car la simultanéité de leur découverte est l'un des faits les plus troublants de l'histoire de la pensée économique. Le premier est l'Anglais William Stanley Jevons, qui publie en 1871 sa *Theory of Political Economy*. Jevons, formé aux sciences exactes, veut faire de l'économie une discipline mathématique, fondée sur le calcul des plaisirs et des peines, dans la filiation de l'utilitarisme de Jeremy Bentham. Il énonce que la valeur dépend entièrement de l'utilité et formule clairement le calcul à la marge. Le deuxième est l'Autrichien Carl Menger, qui fait paraître la même année, en 1871, ses *Principes d'économie politique*, les *Grundsätze*. Mais Menger, lui, se méfie des mathématiques : il raisonne par hiérarchie des besoins et par causalité, sans une seule équation. Il fonde ce qu'on appellera l'école autrichienne, dont sortiront plus tard Eugen von Böhm-Bawerk, puis au vingtième siècle Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Le troisième, enfin, est le Français Léon Walras, professeur à Lausanne, qui publie en 1874 ses *Éléments d'économie politique pure*.

Walras est sans doute le plus ambitieux des trois. Là où Jevons et Menger raisonnent surtout sur un bien à la fois, lui veut embrasser l'économie entière. Il construit la théorie de l'équilibre général : l'idée que tous les marchés sont interdépendants et se déterminent mutuellement, que le prix du pain dépend de celui du blé, du travail du boulanger, et indirectement de tous les autres prix de l'économie. Walras formalise ce système par des équations simultanées et imagine la figure célèbre du commissaire-priseur, qui ajuste les prix par tâtonnements jusqu'à ce que toutes les offres égalisent toutes les demandes. Nous y reviendrons longuement à l'épisode onze, car c'est l'un des sommets de la pensée néoclassique. Joseph Schumpeter, qui n'était pourtant pas tendre, le tenait pour le plus grand des économistes purs.

Que change réellement cette révolution ? Trois choses essentielles. D'abord, elle déplace le centre de gravité : de la production vers la consommation, de l'objet vers le sujet, de la valeur-travail vers l'utilité. Ensuite, elle installe le raisonnement à la marge comme méthode universelle de l'économie : tu décides de consommer une unité de plus tant que sa satisfaction supplémentaire dépasse son coût supplémentaire, et tu t'arrêtes quand les deux s'égalisent. Ce principe, l'égalisation à la marge, structurera toute la microéconomie, du choix du consommateur que nous verrons à l'épisode neuf jusqu'à la maximisation du profit du producteur, où la recette marginale égale le coût marginal. Enfin, elle mathématise la discipline : le calcul à la marge, c'est, pour qui connaît l'outil, le calcul différentiel, la dérivée. L'économie se dote d'un langage formel.

Mais ne crois pas que tout fut acquis sans débat, car la prépa aime les controverses. La première oppose les marginalistes entre eux. Walras et Jevons croient à la mesure et aux équations ; Menger et les Autrichiens refusent l'utilité cardinale, ce nombre qu'on collerait sur le plaisir, et défendent une approche purement ordinale, où l'on classe les satisfactions sans les chiffrer. Ce débat sera tranché plus tard, autour de 1900, par Vilfredo Pareto, successeur de Walras à Lausanne, qui montrera qu'on peut tout reconstruire avec de simples courbes d'indifférence, sans jamais mesurer l'utilité : nous y reviendrons à l'épisode neuf. La deuxième controverse est plus profonde et plus politique. En faisant venir la valeur du désir subjectif et non du travail, le marginalisme sape les fondations de l'analyse marxiste, qui reposait sur la valeur-travail et la plus-value. C'est d'ailleurs en partie pour cela qu'on a parfois accusé l'école néoclassique d'être une réponse idéologique au marxisme. La querelle des méthodes, le fameux *Methodenstreit* des années 1880, opposera quant à elle Menger à l'école historique allemande de Gustav Schmoller, qui reprochait à cette économie pure son abstraction et son mépris de l'histoire et des institutions.

Pourquoi cela compte-t-il pour toi qui prépares l'ESH ? Parce que 1871 marque la frontière entre l'économie classique et l'économie néoclassique, et que tout le programme de microéconomie qui t'attend en découle. Le terme « néoclassique » lui-même viendra plus tard, mais c'est ici qu'il prend racine. Sans le marginalisme, pas de courbes d'offre et de demande de Marshall, pas d'équilibre du consommateur, pas de théorie du producteur, pas d'optimum de Pareto. C'est aussi un magnifique cas d'école pour réfléchir sur l'histoire des sciences : trois découvertes indépendantes et quasi simultanées suggèrent que l'idée était, comme on dit, dans l'air du temps, mûrie par un siècle d'apories classiques.

Retiens donc quatre choses. Premièrement, la valeur n'est pas dans l'objet ni dans le travail incorporé, mais dans la satisfaction subjective de celui qui consomme. Deuxièmement, c'est l'utilité marginale, celle de la dernière unité, et non l'utilité totale, qui détermine le prix, ce qui résout enfin le paradoxe de l'eau et du diamant. Troisièmement, trois hommes l'ont découvert presque ensemble entre 1871 et 1874, Jevons en Angleterre, Menger en Autriche, Walras en France, fondant respectivement la tradition mathématique anglaise, l'école autrichienne et la théorie de l'équilibre général. Quatrièmement, le raisonnement à la marge devient la grammaire de toute la microéconomie. Dans le prochain épisode, nous verrons comment Alfred Marshall, en 1890, réconcilie l'offre des classiques et la demande des marginalistes dans la figure des fameux ciseaux, et fonde l'analyse moderne du marché.

Module 2 — Microéconomie : marchés et prix

Offre, demande, consommateur, producteur, équilibre
Épisode 7

Offre, demande et équilibre de marché

9:03

Imagine un marché aux poissons, un matin, sur un port breton. Les pêcheurs arrivent avec leurs caisses, les acheteurs avec leurs paniers, et en quelques minutes un prix s'établit, sans qu'aucune autorité ne le décrète. Si les bateaux ont fait une pêche miraculeuse, le prix s'effondre ; si la tempête a vidé les cales, il grimpe. Ce spectacle banal contient toute l'énigme que la science économique cherche à percer depuis deux siècles : comment, de la confrontation d'une multitude d'intérêts égoïstes, émerge un ordre, un prix, une quantité échangée ? Cet épisode est consacré au modèle qui formalise cette intuition, le modèle de l'offre et de la demande, et à son architecte, Alfred Marshall.

Tu connais déjà, depuis le lycée, la loi de la demande : toutes choses égales par ailleurs, quand le prix d'un bien augmente, la quantité demandée diminue. Et la loi de l'offre, son miroir : quand le prix monte, les producteurs sont incités à offrir davantage. Ces deux relations dessinent deux courbes, l'une décroissante, l'autre croissante, dont l'intersection donne le prix et la quantité d'équilibre. Voilà le socle. Notre travail aujourd'hui est de comprendre d'où vient ce modèle, ce qu'il dit vraiment, et où il faut le manier avec précaution.

L'histoire commence avec Alfred Marshall, qui publie en 1890 ses *Principes d'économie politique*, les *Principles of Economics*, ouvrage qui fonde l'école néoclassique anglaise et restera le manuel de référence pendant un demi-siècle. Marshall réalise une synthèse remarquable. Les classiques, Smith et Ricardo, expliquaient la valeur par le coût de production, donc par l'offre, par le travail incorporé. Les marginalistes, que tu as rencontrés à l'épisode précédent, Jevons, Menger et Walras, à partir de 1871, expliquaient au contraire la valeur par l'utilité, donc par la demande, par la satisfaction subjective du consommateur. Marshall refuse de trancher. La fameuse image qu'il emploie est celle des ciseaux : se demander si c'est l'offre ou la demande qui détermine le prix, écrit-il, revient à se demander si c'est la lame supérieure ou la lame inférieure d'une paire de ciseaux qui coupe le papier. Les deux lames coupent ensemble. Le prix est le fruit de leur rencontre. C'est ce qu'on appelle les ciseaux marshalliens, et c'est une réconciliation théorique majeure.

Marshall apporte une seconde innovation, plus technique mais décisive : il porte le prix en ordonnée, sur l'axe vertical, et la quantité en abscisse, sur l'axe horizontal. Cette convention, qui peut sembler anodine, est en réalité contre-intuitive, car le prix est habituellement la variable que l'on considère comme expliquant la quantité. Pourtant elle s'est imposée universellement, et c'est ce graphique, la croix de Marshall, que tu retrouveras dans tous les manuels. La courbe de demande descend, la courbe d'offre monte, et leur point de croisement définit l'équilibre.

Que signifie précisément cet équilibre ? Au prix d'équilibre, la quantité que les consommateurs veulent acheter égale exactement la quantité que les producteurs veulent vendre. Le marché est apuré : il n'y a ni pénurie ni surplus. Et surtout, cet équilibre est stable. Suppose que le prix soit, pour une raison quelconque, supérieur au prix d'équilibre. À ce prix élevé, les producteurs offrent beaucoup, mais les consommateurs achètent peu : il se forme un excès d'offre, une mévente. Les vendeurs, voyant leurs stocks s'accumuler, baissent leurs prix pour écouler la marchandise, et le prix glisse vers l'équilibre. Inversement, si le prix est trop bas, la demande excède l'offre, une pénurie apparaît, les acheteurs frustrés sont prêts à payer davantage, et le prix remonte. Le marché possède ainsi une force de rappel, comme un ressort qui ramène toujours le système vers son point de repos. C'est cette propriété qui fait du marché concurrentiel, aux yeux des néoclassiques, un mécanisme autorégulé, l'expression moderne de la main invisible de Smith.

Il faut ici introduire une distinction conceptuelle essentielle, que les correcteurs de prépa attendent : ne confonds jamais un déplacement le long d'une courbe et un déplacement de la courbe elle-même. Si seul le prix du bien change, on se déplace le long de la courbe de demande : c'est une variation de la quantité demandée. Mais si c'est un autre facteur qui change, le revenu des consommateurs, le prix d'un bien substituable ou complémentaire, les goûts, les anticipations, alors c'est la courbe tout entière qui se déplace : c'est une variation de la demande. De même pour l'offre, déplacée par le coût des facteurs, la technologie ou la fiscalité. Cette gymnastique, qui consiste à faire bouger les courbes et à lire le nouvel équilibre, porte un nom : la statique comparative. On compare deux états d'équilibre, l'ancien et le nouveau, sans s'attarder sur le chemin parcouru entre les deux.

Prenons un exemple daté et réel. Lors des chocs pétroliers, en 1973 puis en 1979, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole réduit l'offre de brut. Sur le graphique, la courbe d'offre se déplace vers la gauche : à chaque prix, on offre moins. Le nouvel équilibre se forme à un prix plus élevé et une quantité plus faible. Le baril, qui valait quelques dollars, est multiplié par plusieurs. Voilà la statique comparative à l'œuvre sur un fait historique majeur, dont nous reparlerons à l'épisode quarante.

Marshall introduit encore une idée d'une grande fécondité : la dimension temporelle de l'ajustement. Il distingue trois horizons. Dans la période de marché, l'offre est rigide, fixée, car on ne peut rien produire de plus dans l'immédiat ; pense à nos poissons déjà pêchés. À court terme, l'entreprise peut faire varier le travail mais pas ses équipements, son capital fixe. À long terme, tout devient ajustable, on peut construire de nouvelles usines, et des firmes peuvent entrer ou sortir du marché. Plus l'horizon s'allonge, plus l'offre devient élastique, et plus le poids de la demande dans la formation du prix s'atténue au profit des coûts de production. Marshall réconcilie ainsi finement les classiques et les marginalistes : à court terme l'utilité commande, à long terme le coût reprend ses droits.

Ce modèle, d'une élégance redoutable, n'est pas sans limites, et c'est là que le candidat prépa doit montrer sa hauteur de vue. Première limite, soulignée par Marshall lui-même : c'est une analyse d'équilibre partiel. On étudie un seul marché en supposant tous les autres figés, par la clause toutes choses égales par ailleurs. Or les marchés sont interdépendants. C'est Léon Walras qui, dès ses *Éléments d'économie politique pure* en 1874, avait proposé l'ambition supérieure de l'équilibre général, la détermination simultanée de tous les prix de l'économie ; nous y reviendrons à l'épisode onze. Deuxième limite : le modèle suppose la concurrence pure et parfaite, des agents preneurs de prix, une information parfaite, une atomicité des acteurs. Dès qu'apparaît un monopole, un oligopole ou une asymétrie d'information, ces beaux automatismes se grippent, et ce seront les sujets des épisodes treize à dix-huit. Troisième limite, plus fondamentale : la critique keynésienne. Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie* en 1936, conteste que tous les marchés s'équilibrent toujours, en particulier le marché du travail, où peut subsister durablement un chômage involontaire que la seule baisse des salaires ne résorbe pas. L'équilibre généralisé n'est, pour lui, qu'un cas particulier.

Que faut-il retenir ? D'abord, que le prix de marché n'est pas une donnée arbitraire mais le résultat émergent de la confrontation de l'offre et de la demande, les deux lames des ciseaux de Marshall. Ensuite, que cet équilibre est stable, doté d'une force de rappel qui en fait le cœur de la vision libérale du marché autorégulé. Troisièmement, qu'il faut distinguer rigoureusement le déplacement le long de la courbe et le déplacement de la courbe, et raisonner par statique comparative. Enfin, que ce modèle, magnifique outil, reste un équilibre partiel et concurrentiel, dont les limites ouvrent tout le programme de microéconomie qui suit. Garde en tête que derrière chaque courbe se cachent des comportements : la demande naît des choix du consommateur, l'offre des décisions du producteur. C'est justement pour mesurer la réactivité de ces courbes au prix et au revenu que nous étudierons, au prochain épisode, un outil central : l'élasticité.

Épisode 8

L'élasticité : mesurer les sensibilités

8:53

Deux ministres des finances se font face. Le premier veut maximiser les recettes d'une taxe sur le tabac, le second sur le pain. Le premier réussit, le second provoque une émeute et ne récolte presque rien de plus. Pourquoi ? Parce que les fumeurs continuent d'acheter même quand le prix grimpe, tandis que les ménages, eux, ajustent vite leur consommation de pain. Tout l'épisode tient dans cette différence de réaction. Dans l'épisode précédent, tu as vu les ciseaux marshalliens et l'équilibre de marché. Mais savoir qu'une hausse de prix réduit la demande ne suffit pas : il faut savoir de combien. C'est exactement ce que mesure l'élasticité.

Rappelle-toi du lycée : la demande décroît avec le prix, l'offre croît. L'élasticité, c'est l'instrument qui chiffre cette sensibilité sans dépendre des unités : elle rapporte la variation relative de la quantité demandée à la variation relative du prix. Sa définition la plus rigoureuse remonte à Alfred Marshall, dans ses *Principes d'économie politique*, en 1890 : l'élasticité-prix de la demande est le rapport entre la variation relative de la quantité demandée et la variation relative du prix. Autrement dit, c'est un pourcentage divisé par un pourcentage. Si le prix augmente de dix pour cent et que la quantité baisse de vingt pour cent, l'élasticité vaut moins deux. Le génie de Marshall, c'est d'avoir construit une mesure sans dimension : peu importe que tu comptes en kilos, en litres ou en euros, le chiffre reste comparable d'un bien à l'autre. Voilà pourquoi on raisonne en variations relatives et non en variations absolues.

Le signe d'abord. L'élasticité-prix de la demande est négative, puisque prix et quantité varient en sens contraire. Par commodité, on raisonne souvent sur sa valeur absolue. Si elle dépasse un, on dit que la demande est élastique : la quantité réagit plus que proportionnellement au prix, comme pour les voyages d'agrément ou les biens de luxe. Si elle est inférieure à un, la demande est inélastique, ou rigide : c'est le tabac, le sel, l'essence à court terme, les médicaments vitaux. Si elle vaut exactement un, on parle d'élasticité unitaire. Et deux cas limites encadrent le tout : une demande parfaitement inélastique, verticale, où la quantité ne bouge jamais, quoi qu'il arrive au prix ; et une demande parfaitement élastique, horizontale, où la moindre hausse de prix fait fuir toute la clientèle. Tu retrouveras cette dernière dans le cas du producteur en concurrence pure et parfaite, preneur de prix, que nous verrons bientôt.

Qu'est-ce qui rend une demande élastique ou rigide ? Trois facteurs, surtout. D'abord, l'existence de substituts : plus un bien a de remplaçants proches, plus on s'en détourne quand il renchérit. Le beurre devient élastique parce que la margarine existe ; le sel reste rigide parce que rien ne le remplace. Ensuite, la part du budget : un bien qui pèse lourd dans la dépense, comme le logement, appelle un arbitrage attentif, donc une réaction plus vive. Enfin, le temps, qui est décisif et que les copies oublient souvent. À court terme, l'automobiliste subit la hausse de l'essence, il roule quand même. À long terme, il achète une voiture sobre, déménage, change de mode de transport : l'élasticité est toujours plus forte dans la durée. C'est pourquoi un choc pétrolier semble d'abord indolore sur les quantités, puis transforme en profondeur les comportements, comme l'ont montré les années qui ont suivi 1973.

Vient ensuite l'application qui fait la fortune de cette notion : le lien entre élasticité et recette. La recette totale, c'est le prix multiplié par la quantité. Or quand le prix monte, le prix joue dans un sens et la quantité dans l'autre : tout dépend de qui l'emporte. Si la demande est inélastique, la quantité résiste, et une hausse de prix gonfle la recette ; c'est tout l'intérêt des taxes sur le tabac ou l'alcool, qui rapportent gros précisément parce que les consommateurs ne renoncent guère. Si la demande est élastique, au contraire, augmenter le prix fait fondre les quantités plus vite, et la recette diminue : mieux vaut alors baisser le prix pour vendre davantage. À l'élasticité unitaire, la recette est à son maximum et ne bouge plus. Retiens cette boussole : pour maximiser une recette, on cherche le point d'élasticité unitaire. C'est l'intuition au cœur de la tarification du monopole, où la recette marginale s'annule justement à cet endroit.

L'élasticité-prix n'est pas seule. L'élasticité-revenu mesure la sensibilité de la demande au revenu, et elle permet une classification que tu dois maîtriser. Quand le revenu augmente et que la consommation suit, l'élasticité-revenu est positive : le bien est normal. Si elle dépasse un, le bien est dit supérieur, ou de luxe : sa consommation croît plus vite que le revenu, comme les loisirs ou la restauration. Si elle est positive mais inférieure à un, le bien est nécessaire : on en consomme plus, mais moins que proportionnellement, comme l'alimentation de base. Et quand l'élasticité-revenu devient négative, le bien est inférieur : on en achète moins à mesure qu'on s'enrichit. Cette logique éclaire une grande loi empirique, formulée par Ernst Engel en 1857 : la part du budget consacrée à l'alimentation décroît à mesure que le revenu s'élève. Ce qui ne veut pas dire qu'on mange moins, mais que la nourriture occupe une place relative déclinante. Les coefficients budgétaires d'Engel restent un outil d'analyse des niveaux de vie, et la part de l'alimentation dans la dépense des ménages français, tombée d'environ un tiers au milieu du vingtième siècle à moins de quinze pour cent aujourd'hui, en donne une illustration saisissante.

Troisième élasticité, croisée cette fois : elle mesure la sensibilité de la demande d'un bien au prix d'un autre bien. Son signe trahit la nature de la relation. Si elle est positive, les deux biens sont substituts : quand le prix du café monte, la demande de thé augmente, car on remplace l'un par l'autre. Si elle est négative, ils sont compléments : quand le prix de l'imprimante baisse et que sa demande monte, celle des cartouches d'encre monte aussi. Et si elle est nulle, les biens sont indépendants, sans relation de consommation. Cette élasticité croisée est un instrument de premier ordre pour les autorités de la concurrence : pour savoir si deux produits appartiennent au même marché pertinent, et donc si une fusion crée un pouvoir de marché, on mesure précisément à quel point la demande de l'un réagit au prix de l'autre.

Reste à confronter cet outil à ses limites, car la prépa attend de toi du recul. L'élasticité est une mesure locale : sa valeur change le long de la courbe de demande, et pour une demande linéaire, c'est-à-dire une droite, elle est élevée en haut, faible en bas, si bien qu'un même bien peut être élastique à un prix et rigide à un autre. Elle suppose le fameux ceteris paribus, toutes choses égales par ailleurs, alors que dans la réalité prix, revenus et préférences bougent ensemble. L'estimer empiriquement est délicat : c'est tout le problème de l'identification en économétrie, distinguer un déplacement de la demande d'un déplacement de l'offre. Surtout, l'élasticité prend les préférences pour données et n'explique pas pourquoi les gens réagissent ; l'économie comportementale, dans la lignée de Daniel Kahneman et Amos Tversky, montre que ces réactions dépendent du cadrage, des habitudes, de l'aversion à la perte. L'élasticité décrit la sensibilité ; elle ne la fonde pas.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, l'élasticité est un rapport de variations relatives, sans unité, qui rend les sensibilités comparables d'un bien à l'autre. Deuxièmement, l'élasticité-prix commande l'effet d'une hausse de prix sur la recette, et le maximum de recette se trouve au point d'élasticité unitaire : c'est ta boussole pour la fiscalité comme pour le monopole. Troisièmement, l'élasticité-revenu classe les biens en normaux, supérieurs, nécessaires et inférieurs, et donne corps à la loi d'Engel. Quatrièmement, l'élasticité croisée révèle substituts et compléments, et sert à délimiter les marchés. Garde en tête le rôle du temps : presque tout devient plus élastique à long terme.

Dans le prochain épisode, nous descendrons d'un cran, derrière la courbe de demande, pour comprendre d'où elle vient : nous entrerons dans la tête du consommateur, avec l'utilité, les courbes d'indifférence et le choix optimal sous contrainte budgétaire.

Épisode 9

Le consommateur : utilité et choix optimal

8:53

Te voilà devant un distributeur de boissons, dix euros en poche, et l'envie simultanée d'un café et d'un soda. Que choisis-tu, et surtout pourquoi ? Cette banalité quotidienne est le point de départ de toute la théorie microéconomique du consommateur. Derrière ton geste se cache un programme d'optimisation : tirer le maximum de satisfaction d'un budget limité. C'est exactement la question que l'épisode précédent, consacré à l'élasticité, supposait résolue ; aujourd'hui nous descendons sous la courbe de demande pour comprendre d'où elle vient. La demande, en effet, n'est pas une donnée tombée du ciel : elle est le résultat agrégé de millions d'arbitrages individuels rationnels, et c'est cette logique d'arbitrage que nous allons disséquer.

Au lycée, tu as appris que le consommateur maximise son utilité sous contrainte budgétaire. Tu connais l'idée. Mais sais-tu qu'elle repose sur une querelle conceptuelle majeure, celle de la mesurabilité du plaisir ? Les marginalistes des années 1870 — William Stanley Jevons dans sa *Théorie de l'économie politique* de 1871, Carl Menger, et Léon Walras dans les *Éléments d'économie politique pure* de 1874 — raisonnaient en termes d'utilité cardinale. Pour eux, la satisfaction se mesurait en unités absolues, les fameuses « utils », comme on mesure une température. De cette hypothèse découle la loi de l'utilité marginale décroissante, parfois appelée première loi de Gossen du nom de Hermann Heinrich Gossen, qui l'énonça dès 1854 : chaque unité supplémentaire d'un bien procure un surcroît de satisfaction de plus en plus faible. Le premier verre d'eau après une marche dans le désert vaut une fortune subjective ; le dixième, presque rien. La condition d'équilibre cardinale, dite deuxième loi de Gossen, en découle : le consommateur égalise les utilités marginales pondérées par les prix, c'est-à-dire qu'il répartit son budget de sorte que le dernier euro dépensé en café lui rapporte autant de satisfaction que le dernier euro dépensé en soda.

Le problème, tu le devines, c'est qu'on ne sait pas mesurer une « util ». Personne n'a jamais branché un cardiomètre du bonheur. C'est ici qu'intervient une révolution silencieuse, celle de l'utilité ordinale. Vilfredo Pareto, dans son *Manuel d'économie politique* de 1906, puis John Hicks et Roy Allen dans un article fondateur de 1934, ont montré qu'on peut reconstruire toute la théorie du consommateur sans jamais mesurer l'utilité, en se contentant de la classer. Il suffit que tu saches dire « je préfère ce panier à celui-là », ou « ces deux paniers me sont indifférents », sans avoir besoin de chiffrer de combien. C'est l'approche par les préférences, que Paul Samuelson radicalisera avec sa théorie des préférences révélées en 1938 : nos choix observables suffisent à révéler nos préférences, inutile de spéculer sur des sensations internes.

De cette approche ordinale naît l'outil graphique central : la courbe d'indifférence. Représente sur un plan deux biens, disons café en abscisse et soda en ordonnée. Une courbe d'indifférence relie tous les paniers qui te procurent la même satisfaction. Elle est décroissante, car pour garder le même niveau de bonheur en perdant du café il faut compenser par du soda. Elle est convexe, courbée vers l'origine, et cette convexité traduit une idée profonde : plus tu possèdes de café et moins tu as de soda, plus tu es prêt à sacrifier beaucoup de café pour un peu de soda. La pente de cette courbe en un point porte un nom, le taux marginal de substitution. Il mesure la quantité d'un bien que tu acceptes d'abandonner pour obtenir une unité supplémentaire de l'autre, en restant indifférent. Et ce taux marginal de substitution est égal au rapport des utilités marginales des deux biens. Sa décroissance le long de la courbe est l'écho ordinal de la loi de Gossen : nous fuyons les paniers extrêmes, nous aimons le panaché.

Reste à introduire le réel, c'est-à-dire la contrainte. Ton budget de dix euros et les prix des deux biens définissent une droite de budget, qui délimite l'ensemble des paniers que tu peux te payer. Sa pente est le rapport des prix changé de signe : si le café coûte deux fois plus cher que le soda, renoncer à un café te libère de quoi acheter deux sodas. Cette pente est un taux d'échange objectif, imposé par le marché, là où le taux marginal de substitution était ton taux d'échange subjectif, dicté par tes goûts. L'équilibre du consommateur, son choix optimal, se trouve au point précis où la droite de budget est tangente à la plus haute courbe d'indifférence atteignable. En ce point, et c'est l'aboutissement de tout le raisonnement, le taux marginal de substitution égale le rapport des prix. Ton arbitrage subjectif coïncide alors exactement avec l'arbitrage objectif du marché : tu n'as plus aucun intérêt à réaffecter ne serait-ce qu'un euro. Remarque que les deux approches, cardinale et ordinale, conduisent à la même condition d'optimum ; l'ordinale l'obtient simplement avec des hypothèses bien plus économes.

Mais que se passe-t-il quand le monde bouge ? Si le prix du café baisse, ta droite de budget pivote, et ta consommation se modifie. Or ce mouvement mêle deux effets qu'il faut absolument distinguer, et c'est là que l'analyse atteint sa finesse prépa. D'un côté, l'effet de substitution : le café devenant relativement moins cher, tu en consommes davantage au détriment du soda, par simple jeu des prix relatifs. De l'autre, l'effet de revenu : la baisse du prix accroît ton pouvoir d'achat réel, comme si tu étais devenu plus riche, ce qui modifie aussi tes quantités. Deux économistes ont proposé deux manières de décomposer cet effet total. Eugen Slutsky, dès 1915, isole l'effet de substitution en compensant le revenu pour que l'ancien panier reste juste accessible. John Hicks, dans *Valeur et capital* en 1939, le compense plutôt pour maintenir le consommateur sur sa courbe d'indifférence initiale, à utilité constante. La décomposition de Hicks est plus élégante théoriquement, celle de Slutsky plus opérationnelle car fondée sur des paniers observables.

Cette décomposition n'est pas un raffinement gratuit : elle explique des paradoxes. Pour un bien normal, les deux effets jouent dans le même sens et la demande diminue quand le prix monte, comme attendu. Mais pour un bien inférieur, l'effet de revenu joue à contresens. Et dans un cas extrême, le bien de Giffen, du nom de Robert Giffen évoqué par Alfred Marshall à propos du pain des familles pauvres au dix-neuvième siècle, l'effet de revenu négatif l'emporte sur l'effet de substitution : la demande augmente quand le prix monte. La courbe de demande devient localement croissante. C'est l'exception qui confirme la règle, et elle montre que la loi de la demande n'est pas un axiome mais le résultat d'une mécanique précise.

Garde toutefois l'esprit critique que la prépa exige. Tout cet édifice repose sur l'homo œconomicus, ses préférences stables, complètes et transitives. Herbert Simon, prix Nobel 1978, lui a opposé sa rationalité limitée. Et l'économie comportementale, avec Daniel Kahneman et Amos Tversky et leur théorie des perspectives de 1979, a montré que nos choix réels violent souvent ces axiomes : nous sommes sensibles à la façon dont les options sont présentées, nous redoutons la perte plus que nous n'aimons le gain. La théorie standard du consommateur reste pourtant le socle indispensable, car même critiquée elle fixe la norme à partir de laquelle on mesure les écarts.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, le consommateur maximise sa satisfaction sous contrainte budgétaire, et ce programme fonde la courbe de demande de l'épisode précédent. Ensuite, l'utilité ordinale, avec courbes d'indifférence et taux marginal de substitution, dispense de mesurer le plaisir tout en aboutissant à la même règle que l'utilité cardinale. Cette règle, troisièmement, c'est l'égalité entre le taux marginal de substitution et le rapport des prix, au point de tangence entre courbe d'indifférence et droite de budget. Enfin, toute variation de prix se décompose en un effet de substitution et un effet de revenu, ce qui éclaire jusqu'aux biens de Giffen. Dans le prochain épisode, nous changerons de personnage : après celui qui consomme, celui qui produit, avec la fonction de production, les rendements, les coûts, et la fameuse maximisation du profit lorsque la recette marginale égale le coût marginal.

Épisode 10

Le producteur : production, coûts et offre

9:41

Entrons dans un atelier. Une boulangerie, disons, avec son four, son pétrin, son local loué au mois, et trois employés. Le patron veut savoir combien de baguettes produire chaque matin, et à quel prix les vendre. Toute la théorie du producteur tient dans cette question apparemment banale. Là où, dans l'épisode précédent, nous avons disséqué le consommateur cherchant à maximiser son utilité sous contrainte budgétaire, nous allons maintenant pénétrer de l'autre côté du marché, dans l'entreprise, ce lieu que la microéconomie standard traite longtemps comme une boîte noire qui transforme des facteurs en produits. Notre fil conducteur sera simple et exigeant : le producteur cherche à maximiser son profit, et de cette recherche découle, presque mécaniquement, sa courbe d'offre.

Commençons par la fonction de production. Tu connais l'idée du lycée : combiner du travail et du capital pour obtenir une quantité produite. Formellement, on écrit que la quantité produite est une fonction du travail et du capital, c'est-à-dire des facteurs mobilisés. Approfondissons. À court terme, l'économiste suppose qu'au moins un facteur est fixe, typiquement le capital, parce qu'on ne construit pas un nouvel atelier du jour au lendemain. Seul le travail varie. C'est là qu'intervient une loi centrale, pressentie dès le dix-huitième siècle par Turgot dans ses *Observations sur le mémoire de Saint-Péravy* en 1767, à propos de l'agriculture : la loi des rendements factoriels décroissants. Quand on ajoute des travailleurs à une quantité fixe de capital, chaque travailleur supplémentaire apporte certes une production additionnelle, qu'on appelle la productivité marginale du travail, mais cette production additionnelle finit par diminuer. Le dixième ouvrier dans la boulangerie, faute d'un second four, se marche sur les pieds des autres. C'est une loi technique, pas une loi morale : elle dit simplement que la marge décroît.

Il faut distinguer ici trois notions que les copies de prépa confondent toujours. La productivité moyenne, c'est la production totale divisée par le nombre de travailleurs. La productivité marginale, c'est le supplément de production qu'apporte le dernier travailleur embauché. Et le produit total, c'est l'ensemble. Retiens cette règle géométrique précieuse : tant que la productivité marginale est supérieure à la productivité moyenne, la moyenne monte ; quand la marginale passe sous la moyenne, la moyenne baisse. La marginale tire toujours la moyenne. Tu retrouveras exactement la même logique avec les coûts, et ce n'est pas un hasard.

Passons donc aux coûts, le cœur de l'épisode. Le producteur, pour produire, supporte des coûts. À court terme, on les sépare en deux. Les coûts fixes ne dépendent pas de la quantité produite : le loyer du local, l'amortissement du four restent dus qu'on fabrique une baguette ou mille. Les coûts variables croissent avec la production : la farine, l'électricité, les heures de travail. La somme des deux donne le coût total. Maintenant, divise. Le coût moyen, ou coût unitaire, c'est le coût total rapporté à la quantité ; il a typiquement la forme d'un U, parce qu'au début les coûts fixes se répartissent sur une production croissante et le coût unitaire chute, puis les rendements décroissants l'emportent et il remonte. Le coût marginal, lui, c'est le supplément de coût qu'entraîne la dernière unité produite. Et voici à nouveau la règle d'or, exactement symétrique de celle des productivités : le coût marginal coupe le coût moyen en son point le plus bas. Tant que produire une unité de plus coûte moins cher que la moyenne actuelle, la moyenne baisse ; dès que la marge dépasse la moyenne, la moyenne remonte. Ce point bas du coût moyen, on l'appelle l'optimum technique : c'est la taille où l'on produit au coût unitaire minimal.

Tout cela est de court terme. À long terme, tous les facteurs deviennent variables : on peut agrandir l'atelier, acheter un second four. On parle alors de rendements d'échelle. Si en doublant tous les facteurs on plus que double la production, les rendements sont croissants ; on parle aussi d'économies d'échelle, et tu en verras l'importance décisive quand nous aborderons le monopole naturel. Si la production double exactement, rendements constants ; si elle augmente moins que proportionnellement, rendements décroissants, souvent liés aux lourdeurs des très grandes organisations. Cette analyse formelle doit beaucoup à Alfred Marshall, dont les *Principes d'économie politique* de 1890 ont posé l'appareil des courbes de coûts, et plus tard à Jacob Viner, dans les années trente, à qui l'on doit la distinction rigoureuse entre courbes de court et de long terme.

Venons-en au comportement du producteur, c'est-à-dire à la décision. L'entreprise néoclassique poursuit un seul but : maximiser son profit, défini comme la différence entre la recette totale et le coût total. La recette totale, c'est le prix multiplié par la quantité vendue. La question est : quelle quantité produire pour que cet écart soit le plus grand possible ? La réponse est l'une des plus belles élégances de la microéconomie. Le profit est maximal quand la recette marginale égale le coût marginal. Pourquoi ? Parce que tant que la dernière unité vendue rapporte plus qu'elle ne coûte, autrement dit tant que la recette marginale dépasse le coût marginal, il faut produire davantage. Et dès que la dernière unité coûte plus qu'elle ne rapporte, il faut réduire. L'équilibre se trouve à l'égalité exacte des deux marges. Cette règle, recette marginale égale coût marginal, est universelle : elle vaut en concurrence comme en monopole, ce que nous exploiterons plus tard.

Précisons le cas de la concurrence parfaite, qui nous mènera directement à l'offre. Dans ce cadre, que l'épisode suivant détaillera, l'entreprise est preneuse de prix : trop petite pour influencer le marché, elle subit le prix. La recette marginale est alors égale au prix lui-même, puisque chaque unité supplémentaire se vend au même prix de marché. La condition de profit maximal devient donc : prix égale coût marginal. Et voilà la révélation. La courbe de coût marginal de l'entreprise est sa courbe d'offre. Pour chaque prix de marché, l'entreprise produit la quantité telle que son coût marginal égale ce prix ; en lisant la courbe de coût marginal, on lit directement combien elle offrira. La courbe d'offre n'est pas un postulat tombé du ciel, comme on peut le croire en terminale : c'est le résultat dérivé du calcul de maximisation du profit. Elle est croissante précisément parce que le coût marginal est croissant, lui-même conséquence des rendements décroissants.

Un raffinement essentiel pour la prépa. L'entreprise ne produit pas à tout prix. À court terme, elle continue tant que le prix couvre au moins son coût variable moyen, car les coûts fixes sont déjà engagés, irrécupérables ; même en perte comptable, mieux vaut produire si l'on couvre le variable et qu'on grignote un peu de fixe. En dessous du minimum du coût variable moyen, c'est le seuil de fermeture : on arrête. À long terme, en revanche, le prix doit couvrir le coût moyen total, sinon l'entreprise quitte le marché : c'est le seuil de rentabilité. Cette distinction entre les deux seuils est un classique des concours.

Reste à confronter cette belle mécanique. La théorie standard suppose que l'entreprise maximise effectivement son profit et connaît parfaitement ses coûts. Or des courants entiers contestent cette boîte noire. Herbert Simon, futur lauréat du prix de la Banque de Suède en 1978, a montré dès les années cinquante, avec sa notion de rationalité limitée, que les dirigeants ne maximisent pas mais se contentent d'un résultat satisfaisant, ce qu'il nomme satisficing. Ronald Coase, dans son article *The Nature of the Firm* de 1937, a posé la question oubliée par les marginalistes : pourquoi des firmes existent-elles, plutôt que de simples contrats de marché ? Sa réponse, les coûts de transaction, a fondé toute une économie des organisations, prolongée par Oliver Williamson. Et l'analyse principal-agent rappelle que les managers n'ont pas forcément les intérêts des actionnaires. La firme n'est donc pas la fonction mécanique de nos manuels.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la production se heurte aux rendements décroissants à court terme, d'où des coûts marginaux croissants. Ensuite, la marge gouverne la moyenne, et le coût marginal coupe le coût moyen à son minimum, l'optimum technique. Puis le producteur maximise son profit en égalisant recette marginale et coût marginal. Enfin, en concurrence parfaite, cette règle devient prix égale coût marginal, et la courbe de coût marginal est tout simplement la courbe d'offre. Garde aussi en tête que cette élégante mécanique repose sur des hypothèses fortes que Simon et Coase ont sérieusement ébranlées.

Nous tenons désormais les deux versants du marché : la demande issue du consommateur, l'offre issue du producteur. L'épisode suivant les fera se rencontrer dans le cadre le plus pur, celui de la concurrence pure et parfaite, et nous monterons d'un cran vers l'équilibre général de Walras et la fameuse main invisible de Smith.

Épisode 11

Concurrence pure et parfaite et équilibre général

9:25

Imagine un marché aux poissons à l'ancienne, où des dizaines de pêcheurs vendent une marchandise rigoureusement identique, où chaque acheteur connaît tous les prix d'un coup d'œil, et où personne, ni vendeur ni client, n'est assez gros pour faire bouger le cours à lui seul. Personne ne marchande vraiment : il y a un prix, et tu le prends ou tu pars. Ce marché imaginaire, c'est l'idéal-type de la concurrence pure et parfaite. Ce n'est pas une description du monde réel, c'est un étalon. Comme un physicien qui raisonne d'abord dans le vide sans frottements pour isoler les lois pures, l'économiste construit ce marché abstrait pour comprendre ce que serait une coordination parfaite par les prix. Et la grande question de cet épisode, c'est de savoir si, quand tous les marchés fonctionnent ainsi en même temps, l'économie tout entière peut tenir en équilibre.

Tu connais déjà l'offre, la demande et le prix d'équilibre que nous avons vus avec Marshall. Tu sais aussi, depuis l'épisode précédent, que le producteur maximise son profit en égalisant sa recette marginale et son coût marginal. Il nous reste à préciser le cadre exact dans lequel ce raisonnement vaut, puis à changer d'échelle pour passer du marché unique à la totalité des marchés.

La concurrence pure et parfaite repose sur cinq conditions qu'il faut connaître par cœur. D'abord l'atomicité : il y a une multitude d'offreurs et de demandeurs, chacun si petit que sa décision individuelle ne pèse rien sur le prix. Ensuite l'homogénéité du produit : tous les biens échangés sont parfaitement identiques, si bien que l'acheteur n'a aucune raison de préférer un vendeur plutôt qu'un autre, sinon le prix. Troisièmement, la libre entrée et la libre sortie : aucune barrière, aucun brevet, aucun coût d'installation n'empêche une entreprise d'entrer sur le marché si le profit l'attire, ou d'en sortir si elle perd de l'argent. Quatrièmement, la transparence ou information parfaite : tous les agents connaissent instantanément et gratuitement tous les prix et toutes les qualités. Enfin, la mobilité parfaite des facteurs de production : le travail et le capital peuvent se déplacer sans coût d'un secteur à l'autre. Les trois premières conditions, atomicité, homogénéité, fluidité de l'entrée, définissent la concurrence ; les deux dernières, transparence et mobilité, la rendent parfaite.

La conséquence centrale de tout cela, c'est que l'entreprise en concurrence pure et parfaite est preneuse de prix, ce que les économistes appellent un price taker. Elle ne fixe pas son prix, elle le subit. À l'échelle de la firme, la demande qui s'adresse à elle est parfaitement élastique : si elle vend un centime au-dessus du prix du marché, elle perd tous ses clients d'un coup, car le bien est homogène et l'information parfaite ; et elle n'a aucun intérêt à vendre en dessous puisqu'elle peut écouler toute sa production au prix courant. Pour elle, le prix est donc une donnée. Sa recette marginale, c'est-à-dire ce que lui rapporte chaque unité supplémentaire vendue, est exactement égale au prix. La règle de maximisation du profit, recette marginale égale coût marginal, devient alors prix égale coût marginal. Voilà l'égalité fondamentale de la concurrence parfaite : à l'optimum, le prix s'aligne sur le coût marginal.

Mais le raisonnement le plus profond concerne le long terme et fait intervenir la libre entrée. Suppose que, à un moment, les entreprises du secteur réalisent un profit. Ce profit agit comme un signal lumineux : il attire de nouveaux entrants. L'offre globale augmente, le prix baisse, et le profit s'érode. À l'inverse, si les entreprises perdent de l'argent, certaines sortent, l'offre diminue, le prix remonte. Ce mouvement ne s'arrête que lorsque le profit économique devient nul. À l'équilibre de long terme, le prix égale donc à la fois le coût marginal et le coût moyen minimum. Attention au piège : un profit économique nul ne signifie pas que l'entrepreneur ne gagne rien. Le coût moyen intègre déjà la rémunération normale des facteurs, ce que les économistes nomment le coût d'opportunité du capital. Profit nul veut dire que le secteur ne rapporte ni plus ni moins qu'un placement équivalent ailleurs. C'est une situation d'efficience productive maximale : chaque bien est produit au coût le plus bas possible.

Élevons maintenant le regard. Jusqu'ici nous avons raisonné sur un marché isolé, c'est ce qu'on appelle l'équilibre partiel, la méthode d'Alfred Marshall dans ses *Principes d'économie politique* de 1890, qui étudie un marché en supposant tout le reste inchangé, le fameux *ceteris paribus*. Mais les marchés sont reliés entre eux. Le prix du blé dépend de celui des terres, qui dépend des salaires agricoles, qui dépendent du prix du pain. Tout tient ensemble. C'est ici qu'intervient le génie de Léon Walras, l'économiste français de l'école de Lausanne, qui publie ses *Éléments d'économie politique pure* à partir de 1874. Walras pose une question vertigineuse : existe-t-il un système de prix, un prix pour chaque bien et chaque facteur, tel que tous les marchés s'équilibrent simultanément, l'offre égalant la demande partout en même temps ? C'est le problème de l'équilibre général.

Walras le formalise comme un immense système d'équations, autant d'équations que d'inconnues, chaque prix étant une variable et chaque équilibre de marché une équation. Pour expliquer comment ce système trouve sa solution, il imagine une fiction restée célèbre : le commissaire-priseur. Avant tout échange réel, un crieur central annonce des prix au hasard ; chacun déclare alors ce qu'il voudrait acheter ou vendre à ces prix. S'il y a excès de demande quelque part, le commissaire-priseur monte le prix ; s'il y a excès d'offre, il le baisse. Ce processus de tâtonnement se répète, et aucun échange n'a lieu tant que l'équilibre général n'est pas atteint. Une fois le bon vecteur de prix trouvé, on échange, et tout s'écoule sans reste. C'est une fiction, bien sûr : il n'existe nulle part de commissaire-priseur central. Mais c'est une métaphore puissante du rôle coordinateur des prix.

Et c'est ici que se noue le lien avec une intuition bien plus ancienne. Adam Smith, dans ses *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations* en 1776, avait écrit que chaque individu, en poursuivant son seul intérêt, est conduit par une main invisible à promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de ses intentions, le bien de tous. La main invisible de Smith, c'était une intuition littéraire, presque poétique. L'équilibre général de Walras en est, près d'un siècle plus tard, la traduction mathématique : il montre rigoureusement comment des décisions décentralisées et égoïstes peuvent se coordonner par les seuls prix vers une cohérence d'ensemble. Au vingtième siècle, Kenneth Arrow et Gérard Debreu, dans un article fondateur de 1954, démontreront enfin, par des outils mathématiques sophistiqués, les conditions précises d'existence d'un tel équilibre. Debreu en tirera sa *Théorie de la valeur* en 1959.

Mais il faut garder l'esprit critique, car la prépa attend de toi du recul. Ce modèle est d'une beauté logique impressionnante, et c'est précisément sa limite : ses hypothèses sont irréalistes. L'information n'est jamais parfaite, les produits sont différenciés par les marques, les barrières à l'entrée existent partout, le commissaire-priseur n'existe pas. Surtout, le modèle dit que l'équilibre existe, mais il garantit mal qu'on y parvienne et qu'il soit unique : les travaux de Sonnenschein, Mantel et Debreu, dans les années soixante-dix, ont montré que la stabilité du tâtonnement n'est pas assurée en général. La concurrence pure et parfaite n'est donc pas une photographie du capitalisme réel ; c'est une norme, un point de référence à partir duquel on mesure les écarts. Tout le reste de la microéconomie, le monopole, l'oligopole, les externalités, l'information asymétrique, consistera précisément à étudier ce qui se passe quand une ou plusieurs des cinq conditions tombent.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. La concurrence pure et parfaite se définit par cinq conditions : atomicité, homogénéité, libre entrée et sortie, transparence, mobilité des facteurs. L'entreprise y est preneuse de prix, et elle maximise son profit en égalisant le prix au coût marginal, le profit économique tendant vers zéro à long terme par le jeu de l'entrée. L'équilibre général de Walras étend ce raisonnement à tous les marchés simultanément et donne corps mathématique à la main invisible de Smith. Enfin, ce modèle est un idéal-type, une norme féconde, pas une description : sa fonction est de servir d'étalon pour penser toutes les imperfections.

Dans le prochain épisode, nous prolongerons cette logique en nous demandant non plus si l'équilibre existe, mais s'il est bon : nous parlerons du surplus du consommateur et du producteur, de l'optimum de Pareto et des deux théorèmes du bien-être, qui tentent de fonder en rigueur l'idée que la concurrence parfaite mène à l'efficience collective.

Épisode 12

Surplus, efficience et théorèmes du bien-être

9:07

Prends un marché du café. Le prix s'établit à trois euros la tasse. Pourtant, il y a dans la file un amateur qui aurait été prêt à payer six euros, et un torréfacteur qui aurait accepté de vendre dès deux euros. Tous deux échangent à trois. Cet écart, ce gain que chacun empoche au-delà de ce qu'il exigeait, c'est tout l'objet de notre épisode. Au-delà de la simple description de l'équilibre que tu connais déjà, nous allons apprendre à juger un marché : non plus seulement comment il fonctionne, mais s'il fonctionne bien. Nous passons de l'économie positive à l'économie normative.

Rappelle-toi l'acquis du lycée et de l'épisode précédent : sur un marché concurrentiel, l'offre et la demande se croisent en un point d'équilibre qui fixe un prix et une quantité. Ce que nous ajoutons aujourd'hui, c'est une mesure du bien-être que cet équilibre produit, et un verdict sur sa qualité. L'outil central est dû à Alfred Marshall, dans ses *Principes d'économie politique* de 1890, qui formalise la notion de surplus, héritée de l'ingénieur français Jules Dupuit dès 1844.

Commençons par le surplus du consommateur. La courbe de demande, tu le sais, se lit comme une échelle de dispositions à payer : pour chaque unité, elle indique le prix maximal qu'un acheteur consentirait. Le surplus du consommateur, c'est la différence entre cette disposition à payer et le prix effectivement déboursé, sommée sur toutes les unités achetées. Géométriquement, c'est l'aire comprise entre la courbe de demande et le niveau de prix. Notre amateur de café prêt à payer six euros et qui ne paie que trois engrange un surplus de trois euros : un gain net, une satisfaction non payée.

Symétriquement, le surplus du producteur est la différence entre le prix reçu et le coût marginal de production, c'est-à-dire le prix minimal auquel le vendeur aurait accepté de céder son bien. C'est l'aire entre le prix et la courbe d'offre, laquelle reflète précisément ces coûts marginaux croissants que nous avons vus à l'épisode dix. La somme des deux, surplus du consommateur plus surplus du producteur, donne le surplus collectif, ou bien-être total. C'est notre thermomètre du gain mutuel à l'échange.

Voici alors le résultat décisif. À l'équilibre concurrentiel, ce surplus total est maximal. Toute quantité échangée inférieure à la quantité d'équilibre laisse sur la table des échanges mutuellement avantageux : il existe encore des acheteurs disposés à payer plus que le coût de production, donc du gain à capter. Toute quantité supérieure force des transactions où le coût excède la disposition à payer, ce qui détruit de la valeur. Le point où l'offre rencontre la demande est exactement celui qui épuise toutes les bonnes affaires sans en forcer aucune mauvaise. C'est là que naît l'intuition de la main invisible d'Adam Smith, dans les *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations* de 1776 : la poursuite de l'intérêt individuel, encadrée par la concurrence, conduit à un résultat collectivement satisfaisant.

Mais « satisfaisant » selon quel critère ? Ici intervient Vilfredo Pareto, économiste et sociologue italien, dans son *Manuel d'économie politique* de 1906. Pareto propose un critère d'efficience d'une prudence extrême. Une situation est dite optimale, au sens de Pareto, lorsqu'il est impossible d'améliorer le sort d'un individu sans dégrader celui d'un autre. Tant qu'on peut rendre quelqu'un plus heureux sans léser personne, on n'est pas à l'optimum : on parle d'amélioration parétienne. L'équilibre concurrentiel, dans un monde idéal, réalise un tel optimum. Mesure bien la modestie du critère : il ne dit rien de la justice. Une situation où une personne possède tout et les autres rien peut être Pareto-optimale, puisqu'on ne peut donner aux pauvres sans retirer au riche. Pareto sépare délibérément l'efficience de l'équité.

Cette distinction culmine dans les deux théorèmes fondamentaux de l'économie du bien-être, établis avec rigueur au vingtième siècle par Kenneth Arrow et Gérard Debreu. C'est Kenneth Arrow qui, dans son article de 1951 « An Extension of the Basic Theorems of Classical Welfare Economics », démontre formellement le premier et le second théorème du bien-être. Il faut bien distinguer ce résultat de l'article qu'Arrow et Debreu signent ensemble en 1954 : celui-ci, lui, établit l'existence d'un équilibre général concurrentiel, c'est-à-dire prouve qu'un tel équilibre existe bel et bien sous certaines hypothèses, ce qui est une question différente de l'optimalité de cet équilibre. Le premier théorème énonce que tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. C'est la traduction mathématique de la main invisible : laissez les marchés parfaits opérer, et vous obtenez l'efficience. Le second théorème, plus subtil et politiquement plus chargé, affirme la réciproque conditionnelle : tout optimum de Pareto souhaité peut être atteint comme équilibre concurrentiel, à condition de redistribuer au préalable les dotations initiales, puis de laisser le marché jouer. Autrement dit, on peut séparer le problème de l'efficience de celui de la répartition : l'État fixe la justice en redistribuant les ressources de départ, par des transferts forfaitaires, et le marché se charge ensuite de l'allocation efficiente. C'est l'argument théorique le plus puissant en faveur d'une économie de marché corrigée par la redistribution, plutôt que par l'intervention directe sur les prix.

Ces théorèmes sont magnifiques, mais regarde le prix de leur élégance. Ils ne valent que sous les hypothèses très exigeantes de la concurrence pure et parfaite de l'épisode onze : atomicité, information parfaite, absence d'externalités, absence de biens publics, marchés complets. Dès qu'une de ces conditions tombe, le premier théorème se brise. Un monopole, des externalités de pollution, des asymétries d'information à la Akerlof, et l'équilibre de marché cesse d'être optimal : il apparaît alors une perte sèche, ce triangle de surplus évaporé que nous étudierons en détail dès le prochain épisode avec le monopole. Ce sont les défaillances de marché, qui occuperont tout le module trois.

Le second théorème a sa propre fragilité. La redistribution qu'il suppose doit être forfaitaire, sans effet sur les comportements. Or les impôts réels, sur le revenu ou la consommation, modifient les incitations à travailler ou à épargner : ils introduisent des distorsions. Arthur Cecil Pigou, dès *L'économie du bien-être* de 1920, avait déjà conscience que toute intervention a un coût. La séparation pure entre efficience et équité reste donc largement un idéal de tableau noir.

Il faut enfin entendre la critique de fond. Le critère de Pareto et la notion de surplus reposent sur des fondements normatifs discutables. Sommer les surplus, c'est traiter d'un même poids l'euro du milliardaire et celui du smicard, comme l'a souligné toute l'économie du bien-être après Pigou. Pour contourner le silence de Pareto sur les arbitrages, Nicholas Kaldor et John Hicks ont proposé en 1939 un critère de compensation potentielle : une réforme est bonne si les gagnants pourraient dédommager les perdants tout en restant gagnants, même si la compensation n'a pas lieu. Critère commode, mais idéologiquement lourd, car il valide des changements qui font en pratique des perdants réels. Enfin, Kenneth Arrow, dans *Choix social et valeurs individuelles* de 1951, a montré par son théorème d'impossibilité qu'aucune procédure démocratique ne peut agréger sans contradiction les préférences individuelles en un choix collectif cohérent. L'efficience parétienne ne nous dispense jamais du débat politique sur le partage.

Que faut-il retenir, pour la prépa ? D'abord, que le surplus est l'instrument qui permet de quantifier le bien-être et de juger une politique : taxe, quota, monopole se mesurent tous en gain ou en perte de surplus. Ensuite, que l'optimum de Pareto est un critère d'efficience minimaliste, étranger à toute idée de justice. Troisièmement, que les deux théorèmes du bien-être donnent à la fois la légitimité scientifique du marché concurrentiel et, par leurs hypothèses, la liste exacte de ses défaillances. Enfin, que l'efficience n'épuise jamais la question normative : derrière l'apparente neutralité du surplus se cachent des choix de valeurs que l'économiste doit assumer. Garde cette tension, classique contre interventionniste, Pareto contre Rawls, au cœur de tes dissertations d'ESH.

Dans le prochain épisode, nous quittons ce monde parfait pour son premier accroc majeur : le monopole, son pouvoir de marché, et cette fameuse perte sèche qui mesurera, en surplus perdu, le prix de l'absence de concurrence.

Module 3 — Pouvoir de marché et défaillances

Monopoles, jeux, externalités, information
Épisode 13

Le monopole et le pouvoir de marché

8:50

Prends le cas, longtemps banal, d'une entreprise unique détenant la distribution de l'eau dans une ville. Le client n'a pas le choix : un seul vendeur, pas de concurrent vers qui se tourner. Cette situation, qui semble exceptionnelle, est en réalité le révélateur le plus puissant de ce qu'on appelle le pouvoir de marché. Dans l'épisode précédent, tu as vu la concurrence pure et parfaite culminer dans les deux théorèmes du bien-être : un monde idéal où le marché atteint l'optimum de Pareto et où aucun acteur ne peut influencer le prix. Aujourd'hui, on quitte ce paradis pour entrer dans le monde réel, celui où certaines firmes peuvent fixer leur prix. Et tu vas comprendre pourquoi cela coûte cher à la collectivité.

Reprenons rapidement le socle. En concurrence parfaite, la firme est preneuse de prix : elle subit un prix donné par le marché, et pour elle ce prix est aussi sa recette marginale, c'est-à-dire ce que lui rapporte la vente d'une unité supplémentaire. Le monopole brise cette mécanique. Étant seul face à la demande de tout le marché, il fait face à une courbe de demande décroissante : s'il veut vendre davantage, il doit baisser son prix. Et là réside toute la subtilité. Pour vendre une unité de plus, il ne baisse pas seulement le prix de cette unité, mais celui de toutes les unités qu'il aurait pu vendre plus cher. Conséquence décisive : la recette marginale du monopoleur est inférieure à son prix. Si tu retiens une seule idée de cet épisode, retiens celle-là, car tout en découle.

Antoine Augustin Cournot, dans ses *Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses*, en 1838, fut le premier à formaliser rigoureusement le comportement du monopoleur : il en a posé la maximisation du profit en termes de quantité produite. Le concept explicite de recette marginale, lui, ne sera dégagé et nommé que plus tard, notamment par Joan Robinson en 1933 ; c'est dans ce vocabulaire affiné qu'on reformule aujourd'hui le résultat de Cournot. La condition d'optimum est d'une limpidité saisissante : le monopole maximise son profit en produisant la quantité pour laquelle la recette marginale égale le coût marginal. C'est la même règle de bon sens que pour n'importe quel producteur — tant qu'une unité supplémentaire rapporte plus qu'elle ne coûte, on continue. Mais comme la recette marginale est désormais inférieure au prix, le monopoleur s'arrête plus tôt que ne le ferait un secteur concurrentiel. Il produit donc moins, et il vend ce moins plus cher. Le prix de monopole excède le coût marginal, alors qu'en concurrence parfaite prix et coût marginal s'égalisent. Cet écart entre le prix et le coût marginal, c'est précisément la mesure du pouvoir de marché. L'économiste Abba Lerner, en 1934, en a tiré un indice qui porte son nom : plus l'écart relatif entre prix et coût marginal est grand, plus le pouvoir de marché est élevé. Et cet indice est l'inverse de l'élasticité-prix de la demande : moins les consommateurs sont sensibles au prix, plus le monopole peut serrer la vis.

Venons-en au cœur de la critique : la perte sèche, ou perte de bien-être. Souviens-toi des surplus de l'épisode douze. En réduisant la quantité offerte sous le niveau concurrentiel, le monopole crée une situation où il existe des consommateurs prêts à payer un prix supérieur au coût marginal de production, mais qui ne sont pas servis. Des échanges mutuellement avantageux n'ont tout simplement pas lieu. Le monopole capture une partie du surplus du consommateur et le transforme en profit — ce transfert, en lui-même, n'est pas une perte pour la société, juste une redistribution. Mais une fraction du surplus total disparaît purement et simplement : personne ne la récupère. C'est cela, la perte sèche, le triangle de Harberger, du nom d'Arnold Harberger qui tenta d'en mesurer l'ampleur aux États-Unis dans les années cinquante. Le monopole est donc inefficace au sens de Pareto : on pourrait produire davantage et améliorer le sort de certains sans nuire à personne.

Le tableau se complique avec la discrimination par les prix, c'est-à-dire le fait de vendre le même bien à des prix différents selon les acheteurs. Arthur Cecil Pigou, dans *The Economics of Welfare* en 1920, en a proposé une typologie restée canonique. La discrimination du premier degré, dite parfaite, consiste à faire payer chaque consommateur exactement le prix maximal qu'il est prêt à débourser : le monopoleur s'empare alors de la totalité du surplus, mais — paradoxe fécond — il produit la quantité efficace, car il n'a plus intérêt à restreindre l'offre. La perte sèche disparaît, au prix d'une captation totale par le vendeur. La discrimination du deuxième degré joue sur les quantités, comme les tarifs dégressifs ou les abonnements. Celle du troisième degré sépare les clients en groupes identifiables — étudiants, seniors, marché national contre marché étranger — et applique un prix plus élevé là où la demande est la moins élastique. Tu croises ces pratiques tous les jours : billets d'avion, places de cinéma, logiciels. Elles montrent que le pouvoir de marché ne se résume pas à un prix unique trop haut.

Reste un cas particulièrement important pour la prépa : le monopole naturel. Il survient lorsque les coûts fixes sont si massifs que le coût moyen décroît sur toute l'étendue pertinente de la demande — pense aux réseaux ferroviaires, à l'électricité, à la distribution d'eau, aux télécommunications historiques. Dans ces industries à rendements croissants, une seule firme produit à un coût moyen plus bas que plusieurs firmes en concurrence : dupliquer les rails ou les canalisations serait un gaspillage. Le monopole est alors techniquement justifié, mais le problème de l'abus de pouvoir demeure. D'où la question de la régulation. La solution de premier rang, faire payer le prix égal au coût marginal, condamnerait l'entreprise à des pertes, puisque ce coût marginal est inférieur au coût moyen décroissant. On recourt alors à des solutions de second rang : la tarification au coût moyen, qui assure l'équilibre financier sans profit excessif, ou la tarification de Ramsey, qui répartit la couverture des coûts fixes en chargeant davantage les segments à demande inélastique. Ces débats ont structuré toute l'histoire des services publics français et la vague de privatisations et de mises en concurrence depuis les années quatre-vingt-dix.

Il faut nuancer la condamnation du monopole, et c'est là qu'intervient Joseph Schumpeter, dans *Capitalisme, socialisme et démocratie*, en 1942. Pour lui, la concurrence parfaite n'est pas l'idéal qu'on croit. Le véritable moteur du capitalisme, c'est l'innovation, et l'innovateur a besoin d'une rente temporaire de monopole — protégée par un brevet, par exemple — pour rentabiliser ses efforts de recherche. Le pouvoir de marché serait alors le prix à payer pour le progrès technique, le carburant de la « destruction créatrice ». Face à la statique de Harberger, qui ne voit que le triangle de perte sèche, Schumpeter oppose une vision dynamique : le profit de monopole d'aujourd'hui finance le saut technologique de demain, et tout monopole est de toute façon menacé d'être balayé par la prochaine innovation. Ce débat entre efficacité statique et efficacité dynamique traverse toute l'économie industrielle contemporaine, et tu le retrouves vivace dans les controverses actuelles sur les géants du numérique.

Que faut-il retenir ? D'abord que le monopole se distingue par une seule propriété fondatrice : sa recette marginale est inférieure à son prix, ce qui le pousse à produire moins et à vendre plus cher qu'un marché concurrentiel, suivant la condition de maximisation héritée de Cournot, qui veut que la recette marginale égale le coût marginal. Ensuite que ce comportement engendre une perte sèche, une destruction nette de bien-être que mesurent l'indice de Lerner et le triangle de Harberger. Retiens aussi que la discrimination par les prix, théorisée par Pigou, complique le diagnostic, jusqu'à pouvoir restaurer l'efficacité dans le cas extrême du premier degré. Enfin que le monopole naturel justifie une intervention régulatrice, tandis que Schumpeter renverse la perspective en faisant du pouvoir de marché le moteur de l'innovation. Le monopole n'est donc ni un pur mal ni un pur bien : c'est un objet de débat, ce qui en fait une mine pour la dissertation d'ESH.

Dans le prochain épisode, nous quitterons le vendeur unique pour le cas plus réaliste et plus retors où quelques firmes se font face : l'oligopole et la concurrence imparfaite, avec Cournot encore, mais aussi Bertrand, Stackelberg et Chamberlin.

Épisode 14

Oligopole et concurrence imparfaite

8:55

Imagine le marché de l'eau minérale de deux sources voisines, en Auvergne, au début du dix-neuvième siècle. Deux propriétaires, chacun assis sur sa fontaine, doivent décider combien de litres mettre en vente. Aucun n'est seul comme un monopoleur, aucun n'est noyé dans une foule d'anonymes comme en concurrence parfaite. Chacun sait que la quantité qu'il déverse sur le marché va faire bouger le prix, et donc le profit de l'autre. C'est exactement l'image que choisit Antoine Augustin Cournot, dans ses *Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses*, en 1838, pour fonder ce qui reste aujourd'hui le modèle de référence de l'oligopole. Voilà le territoire de cet épisode : ces structures intermédiaires, entre le monopole que tu viens d'étudier et la concurrence pure et parfaite, où un petit nombre de vendeurs ou des produits différenciés font naître un pouvoir de marché.

Rappelle-toi le décor. En concurrence pure et parfaite, l'atomicité rend chaque agent preneur de prix ; en monopole, un vendeur unique fixe sa quantité là où sa recette marginale égale son coût marginal, et empoche une rente au prix d'une perte sèche pour la collectivité. Entre ces deux pôles, le monde réel : quelques constructeurs automobiles, trois ou quatre opérateurs télécoms, des marques de dentifrice presque identiques mais jamais tout à fait. C'est la concurrence imparfaite, et son trait commun est l'interdépendance stratégique. La décision de l'un dépend de ce qu'il anticipe des autres. Cette idée simple fait basculer toute l'analyse, parce qu'elle introduit l'incertitude sur le comportement d'autrui là où la concurrence parfaite l'avait soigneusement évacuée.

Commençons par Cournot. Ses deux producteurs choisissent simultanément une quantité, en supposant celle du rival fixée. Chacun détermine sa meilleure réponse à la production de l'autre ; l'équilibre est atteint quand les deux décisions sont mutuellement cohérentes, c'est-à-dire quand personne n'a intérêt à dévier. Tu reconnais là, avec plus d'un siècle d'avance, ce que John Nash formalisera en 1950 : l'équilibre de Cournot est un équilibre de Nash en quantités. Le résultat est remarquable. Le prix d'oligopole se situe entre celui du monopole et celui de la concurrence parfaite, et à mesure que le nombre de firmes augmente, on glisse continûment vers le prix concurrentiel. L'oligopole apparaît ainsi comme un pont théorique entre les deux extrêmes du programme, ce qui en fait un objet précieux pour le concours.

Mais le choix de la variable stratégique n'est pas neutre, et c'est là qu'intervient une critique célèbre. En 1883, dans un compte rendu publié au *Journal des savants*, le mathématicien Joseph Bertrand reproche à Cournot d'avoir fait raisonner ses producteurs en quantités alors qu'un industriel fixe d'abord un prix. Reprends le modèle en faisant porter la concurrence sur les prix, avec des produits identiques, et le résultat se renverse : il suffit de deux firmes pour retomber sur le prix concurrentiel, égal au coût marginal, et donc sur un profit nul. C'est le paradoxe de Bertrand. Chaque firme est tentée de sous-coter légèrement sa rivale pour rafler toute la demande, et cette guerre des prix ne s'arrête qu'au coût de production. Deux suffisent pour reproduire l'idéal concurrentiel : conclusion troublante, et qui montre à quel point les prédictions de l'oligopole dépendent des hypothèses retenues. La réalité atténue ce paradoxe par la différenciation des produits, les capacités de production limitées et la répétition des interactions, autant de portes que nous rouvrirons.

Troisième variante, l'asymétrie temporelle. Heinrich von Stackelberg, dans son ouvrage sur la structure des marchés en 1934, suppose que les firmes ne jouent plus simultanément : l'une, le meneur, choisit sa quantité la première, l'autre, le suiveur, réagit ensuite. Le meneur, parce qu'il anticipe la meilleure réponse du suiveur, en tire un avantage : il produit davantage et capte une part plus grande du profit. C'est l'avantage du premier entrant, l'avantage de jouer en premier, qui éclaire bien des stratégies industrielles, de l'expansion préventive de capacités à la course à l'investissement. Retiens cette typologie en trois temps : Cournot, concurrence en quantités simultanée ; Bertrand, concurrence en prix ; Stackelberg, concurrence en quantités séquentielle. Trois lectures d'une même réalité, trois résultats distincts.

Tournons-nous maintenant vers l'autre grande façon d'imparfaire la concurrence : non plus le petit nombre, mais la différenciation. Au tournant des années trente, deux économistes proposent presque simultanément une théorie de la concurrence monopolistique. Edward Chamberlin, à Harvard, publie *The Theory of Monopolistic Competition* en 1933 ; la même année, à Cambridge, Joan Robinson fait paraître *The Economics of Imperfect Competition*. Leur intuition commune est que la plupart des marchés réels combinent un grand nombre de vendeurs, comme en concurrence parfaite, avec des produits différenciés, comme en monopole. Chaque coiffeur, chaque restaurant, chaque marque de café est un petit monopoleur de son produit singulier, mais cerné par une nuée de substituts proches. Il fait donc face à une courbe de demande décroissante, et non horizontale : il peut un peu augmenter son prix sans tout perdre, parce que sa clientèle lui est partiellement fidèle.

La conséquence est subtile et compte beaucoup pour la prépa. À court terme, la firme en concurrence monopolistique se comporte comme un monopoleur et peut dégager un profit. Mais la libre entrée, à long terme, attire des concurrents : de nouvelles variétés apparaissent, la demande adressée à chacun se rétracte, et le profit s'évanouit jusqu'à devenir nul, comme en concurrence parfaite. Sauf que l'équilibre final n'est pas efficient : la firme produit à un coût moyen supérieur à son minimum, ce que Chamberlin appelle la capacité excédentaire. Autrement dit, la différenciation a un prix social : trop de variétés, des séries trop courtes, des capacités sous-utilisées. Mais elle a aussi une vertu, que Robinson souligne à sa manière en analysant le pouvoir de marché : le consommateur gagne en diversité, en innovation, en adaptation à ses goûts. Le débat sur la publicité s'enracine ici. Crée-t-elle une information utile qui fluidifie le marché, ou bien fabrique-t-elle artificiellement la fidélité et érige des barrières à l'entrée ? Les deux lectures coexistent et tu dois savoir les opposer.

Une parenthèse historiquement importante : Joan Robinson, dans ce même ouvrage de 1933, forge le concept de monopsone, ce marché où un acheteur unique fait face à de nombreux vendeurs. Pense à un employeur dominant dans un bassin d'emploi : il peut, symétriquement au monopoleur, tirer les salaires vers le bas. Ce concept connaît un puissant regain aujourd'hui dans l'analyse du marché du travail, et il montre que le pouvoir de marché n'est pas réservé au vendeur.

Pourquoi tout cela compte-t-il pour l'épreuve d'économie, sociologie et histoire ? Parce que la concurrence imparfaite est le pivot qui relie la microéconomie pure aux politiques publiques. Elle justifie le droit de la concurrence, la lutte contre les ententes et les abus de position dominante, le contrôle des concentrations. Elle nourrit l'économie industrielle, de Jean Tirole, prix Nobel 2014 pour ses travaux sur la régulation des marchés à pouvoir de marché, à toute l'analyse des plateformes numériques contemporaines, où quelques géants dominent par les effets de réseau. Et surtout, elle débouche directement sur l'épisode suivant : car dès lors que les firmes s'observent et s'anticipent, il nous faut un outil pour penser l'interaction stratégique elle-même.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, la concurrence imparfaite occupe tout l'espace entre monopole et concurrence parfaite, et son cœur est l'interdépendance stratégique. Ensuite, les modèles d'oligopole dépendent crucialement de la variable de décision : Cournot et les quantités donnent un prix intermédiaire, Bertrand et les prix ramènent au coût marginal, Stackelberg récompense celui qui joue le premier. Puis, la concurrence monopolistique de Chamberlin et Robinson explique la coexistence du grand nombre et du pouvoir de marché par la différenciation, au prix d'une capacité excédentaire mais avec le bénéfice de la diversité. Enfin, ces structures fondent l'intervention publique et l'économie industrielle moderne. Dans le prochain épisode, nous donnerons sa grammaire à cette interdépendance avec la théorie des jeux : Von Neumann, Morgenstern, l'équilibre de Nash et le fameux dilemme du prisonnier.

Épisode 15

Théorie des jeux : décider en interaction

9:22

Imagine deux grandes enseignes de supermarchés qui se font face dans la même ville. Chacune se demande si elle doit baisser ses prix. Le problème, c'est que le résultat de ta décision ne dépend pas que de toi : il dépend de ce que va faire ta rivale, et elle, de son côté, anticipe ce que tu vas faire. Tu te retrouves dans une situation où ton calcul intègre le calcul de l'autre, qui intègre ton propre calcul, à l'infini. C'est très exactement l'objet de la théorie des jeux : l'étude des décisions rationnelles en situation d'interaction stratégique, là où le sort de chacun dépend des choix de tous.

Jusqu'à présent, dans nos épisodes de microéconomie, l'agent était soit un preneur de prix anonyme face à un marché trop vaste pour qu'il l'influence, soit un monopoleur seul au monde. Avec l'oligopole vu dans l'épisode précédent, on a vu surgir un nombre restreint d'acteurs assez gros pour que chacun pèse sur les autres. Cournot, dès 1838, avait pressenti le problème, mais il manquait un cadre général. Ce cadre, on le doit à John von Neumann et Oskar Morgenstern, qui publient en 1944 leur ouvrage fondateur, la *Theory of Games and Economic Behavior*. Ils y posent le vocabulaire qui reste le nôtre : les joueurs, les stratégies, les gains, et la distinction entre jeux coopératifs et non coopératifs.

Précisons ce vocabulaire, car il est rigoureux. Un joueur, c'est un décideur. Une stratégie, c'est un plan d'action complet, qui prévoit ce que le joueur fera dans chaque situation possible. Les gains, ce sont les conséquences, mesurées en utilité, de chaque combinaison de stratégies. Et l'on appelle forme normale la représentation du jeu sous forme d'une matrice qui croise les choix de chacun. Von Neumann avait d'abord démontré, en 1928, son célèbre théorème du minimax pour les jeux à somme nulle, ces jeux où ce que l'un gagne, l'autre le perd exactement, comme aux échecs. Mais l'économie est rarement à somme nulle : le commerce, lui, peut enrichir les deux parties. Il fallait donc aller plus loin.

Ce pas décisif, c'est John Nash qui le franchit en 1950, dans un article de quelques pages seulement, en proposant le concept qui porte aujourd'hui son nom : l'équilibre de Nash. La définition est d'une élégance redoutable. On dit qu'une combinaison de stratégies forme un équilibre de Nash lorsque aucun joueur n'a intérêt à modifier seul sa stratégie, étant donné les stratégies des autres. Autrement dit, chaque joueur fait le meilleur choix possible compte tenu de ce que font les autres, et personne ne regrette son choix une fois tous les choix connus. C'est un point de repos, une situation stable, parce que nul ne gagnerait à en dévier unilatéralement. Nash a démontré qu'un tel équilibre existe toujours, au moins en stratégies mixtes, c'est-à-dire si l'on autorise les joueurs à tirer leur action au sort selon certaines probabilités. Ce résultat lui vaudra le prix Nobel d'économie en 1994, partagé avec Harsanyi et Selten.

Pour saisir toute la portée du concept, il faut rencontrer le jeu le plus célèbre de toute la discipline : le dilemme du prisonnier, formalisé vers 1950 par Merrill Flood et Melvin Dresher, et baptisé ainsi par Albert Tucker. L'histoire est connue. Deux complices sont arrêtés et interrogés séparément. Si les deux se taisent, la police manque de preuves et chacun ne prend qu'une peine légère. Si l'un dénonce l'autre quand celui-ci se tait, le délateur est libéré et le silencieux lourdement condamné. Si les deux se dénoncent mutuellement, ils écopent tous deux d'une peine intermédiaire. Examine maintenant le raisonnement de chaque prisonnier. Quoi que fasse l'autre, il a toujours intérêt à dénoncer : si l'autre se tait, dénoncer me libère ; si l'autre dénonce, dénoncer m'évite la peine maximale. Dénoncer est ce qu'on appelle une stratégie dominante, meilleure dans tous les cas de figure.

Et voilà le drame. Les deux prisonniers, parfaitement rationnels chacun de son côté, choisissent de se dénoncer, et se retrouvent tous deux avec une peine intermédiaire, alors que s'ils s'étaient tus l'un et l'autre, ils auraient été bien mieux lotis. La rationalité individuelle débouche sur un résultat collectivement désastreux. L'équilibre de Nash du jeu, la double dénonciation, n'est pas l'optimum de Pareto, qui serait le double silence. Tu mesures ici la rupture avec la tradition de la main invisible héritée de Smith : l'intérêt bien compris de chacun ne conduit pas toujours au bien de tous. C'est l'une des idées les plus fécondes de toute la microéconomie contemporaine.

Le dilemme du prisonnier éclaire une foule de situations réelles. Pense à deux entreprises d'un duopole tentées par une entente sur des prix élevés : chacune a intérêt à trahir l'accord en baissant secrètement ses prix pour rafler la clientèle, si bien que l'entente s'effondre et que la concurrence reprend ses droits, pour le plus grand bénéfice du consommateur, mais au désespoir des firmes. Pense aussi à la course aux armements, à la surexploitation d'une ressource halieutique, ou aux politiques fiscales que se livrent les États pour attirer les capitaux. Partout où l'intérêt individuel pousse à la défection alors que la coopération serait collectivement préférable, le dilemme du prisonnier rôde.

Mais la réalité offre une issue, et c'est là que les choses deviennent passionnantes. Que se passe-t-il si le jeu n'est pas joué une seule fois, mais répété indéfiniment, comme le sont les relations entre concurrents qui se retrouvent chaque jour sur le marché ? La coopération peut alors émerger spontanément, sans contrainte extérieure. Robert Axelrod l'a montré de façon spectaculaire dans *The Evolution of Cooperation*, en 1984, en organisant un tournoi informatique où s'affrontaient des stratégies du dilemme répété. La stratégie gagnante, d'une simplicité confondante, fut celle proposée par Anatol Rapoport : le donnant-donnant, en anglais *tit for tat*. Elle consiste à coopérer au premier tour, puis à imiter ensuite le coup précédent de l'adversaire. Gentille, car elle ne trahit jamais la première ; réactive, car elle punit la trahison ; indulgente, car elle pardonne dès que l'autre revient à la coopération. La menace crédible d'une rétorsion future suffit à discipliner les joueurs dans le présent.

Tous les jeux ne sont pas des dilemmes, heureusement. Il existe aussi des jeux de pure coordination, où les joueurs ont intérêt à s'accorder mais peinent à choisir sur quoi. Pense au choix d'une norme technique, d'une langue commune, ou simplement du côté de la route où rouler : peu importe qu'on roule à droite ou à gauche, pourvu que tout le monde fasse pareil. Ces jeux possèdent souvent plusieurs équilibres de Nash, et le problème n'est plus la défection mais la sélection : sur lequel des équilibres va-t-on converger ? Thomas Schelling, dans *The Strategy of Conflict* publié en 1960, a introduit l'idée féconde de point focal, ce repère saillant, souvent dicté par la culture ou l'habitude, vers lequel les attentes des joueurs convergent naturellement. Schelling recevra lui aussi le Nobel, en 2005, pour avoir éclairé la dissuasion et le conflit par la théorie des jeux.

Il faut enfin raffiner l'équilibre de Nash lorsque les joueurs jouent les uns après les autres et non simultanément, comme dans le duopole de Stackelberg où une firme bouge la première. On représente alors le jeu sous forme d'arbre, dite forme extensive, et on le résout par récurrence à rebours : on raisonne en partant de la fin, en anticipant ce que fera le dernier joueur, puis l'avant-dernier, et ainsi de suite jusqu'au départ. Reinhard Selten a montré en 1965 que tous les équilibres de Nash ne se valent pas dans ce cadre : certains reposent sur des menaces non crédibles, qu'aucun joueur rationnel n'exécuterait vraiment le moment venu. Il a donc proposé l'équilibre parfait en sous-jeux, qui ne retient que les menaces que le joueur aurait effectivement intérêt à mettre à exécution.

Que faut-il retenir de cet épisode dense ? D'abord, que la théorie des jeux fournit le langage rigoureux de l'interaction stratégique, là où ma décision optimale dépend de la tienne, et réciproquement. Ensuite, que l'équilibre de Nash, point où nul n'a intérêt à dévier seul, est le concept central, mais qu'il ne coïncide pas forcément avec l'efficacité collective, comme le révèle crûment le dilemme du prisonnier. Retiens encore que la répétition du jeu et la possibilité de représailles ouvrent la voie à la coopération, ce qu'incarne le donnant-donnant d'Axelrod. Garde enfin à l'esprit que cette boîte à outils irrigue toute l'économie moderne, de l'oligopole à la régulation de la concurrence, des enchères à l'économie de l'information que nous aborderons bientôt.

Car dans le prochain épisode, justement, nous quitterons les défaillances liées au pouvoir de marché pour examiner celles qui naissent des effets débordant sur les tiers : les externalités et l'environnement, avec l'affrontement classique entre la taxe de Pigou et le théorème de Coase.

Épisode 16

Externalités et environnement

9:42

Imagine une rivière. En amont, une usine de papier déverse ses effluents ; en aval, des pêcheurs voient leurs prises s'effondrer. L'usine paie ses ouvriers, son électricité, sa pâte de bois, mais elle ne paie pas la rivière. Le coût qu'elle inflige aux pêcheurs n'apparaît nulle part dans ses comptes. Voilà, en une image, ce qu'est une externalité : un effet de l'activité d'un agent sur le bien-être d'un autre, sans contrepartie monétaire, sans passer par le marché. Et c'est précisément parce que cet effet échappe au marché qu'il échappe au prix, et donc à la régulation spontanée que tu as étudiée avec la concurrence pure et parfaite.

Tu te souviens de l'épisode douze : sous les conditions idéales, l'équilibre concurrentiel atteint l'optimum de Pareto, et les deux théorèmes du bien-être garantissent que le marché alloue efficacement les ressources. L'externalité est l'une des grandes brèches dans cette belle construction. C'est une défaillance de marché, au même titre que le monopole ou les biens publics que nous verrons à l'épisode suivant. Quand il y a externalité, l'équilibre de marché cesse d'être optimal : on produit trop, ou pas assez, du point de vue de la collectivité.

Distinguons d'abord les deux familles. L'externalité est négative quand l'activité d'un agent dégrade le bien-être d'autrui : la pollution, le bruit d'un aéroport, les embouteillages, les émissions de gaz à effet de serre. Elle est positive quand cette activité bénéficie à autrui gratuitement : un apiculteur dont les abeilles pollinisent le verger du voisin, un propriétaire qui restaure une façade et embellit la rue, ou, exemple central pour la prépa, la recherche-développement et l'éducation, dont les retombées de connaissance profitent à toute la société. Tu retrouveras ces externalités positives de connaissance à l'épisode vingt et un, avec la croissance endogène de Paul Romer.

Le cœur du raisonnement, c'est l'écart entre coût privé et coût social. Le producteur arbitre sur son coût marginal privé : ce qu'il dépense lui-même pour produire une unité de plus. Mais la société supporte en outre le coût marginal externe, le dommage infligé aux tiers. La somme des deux, c'est le coût marginal social. Quand l'externalité est négative, le coût social dépasse le coût privé : l'agent, qui ne raisonne que sur son coût privé, produit jusqu'au point où son bénéfice marginal égale ce coût privé, donc au-delà de l'optimum social. Il y a surproduction du bien polluant, et une perte sèche pour la collectivité, exactement comme la perte sèche du monopole vue à l'épisode treize, mais d'origine différente. Symétriquement, pour une externalité positive, le bénéfice social dépasse le bénéfice privé, et le marché sous-produit : on fait trop peu de recherche, trop peu d'éducation, par rapport à ce qui serait collectivement souhaitable.

C'est Arthur Cecil Pigou, économiste de Cambridge, héritier de Marshall, qui formalise tout cela dans *L'Économie du bien-être*, en 1920. Sa solution est limpide et reste aujourd'hui la matrice de la fiscalité environnementale. Puisque le pollueur ne perçoit pas le coût qu'il impose, l'État doit le lui faire percevoir : on instaure une taxe égale au dommage marginal, au point optimal. C'est la fameuse taxe pigouvienne. Elle internalise l'externalité : le coût externe entre dans le calcul privé de l'agent. Le pollueur, désormais confronté au vrai coût social, réduit sa production jusqu'au niveau socialement efficace. Symétriquement, une externalité positive appelle une subvention pigouvienne : on subventionne la recherche, l'éducation, la vaccination, pour rapprocher le niveau privé du niveau optimal. La taxe carbone que tu vois dans l'actualité est, dans son principe, une taxe pigouvienne sur les émissions de gaz à effet de serre.

Mais voici le grand renversement, et il est capital pour une copie de prépa. En 1960, dans un article devenu l'un des plus cités de toute la science économique, *Le Problème du coût social*, Ronald Coase conteste frontalement Pigou. Son idée est déroutante. Une externalité, dit Coase, a un caractère réciproque : si l'usine nuit aux pêcheurs, c'est tout autant la présence des pêcheurs qui rend l'usine nuisible. La vraie question n'est pas « qui pollue ? » mais « comment allouer la ressource rare au mieux ? ». Et Coase énonce alors son théorème, du moins ce que George Stigler baptisera ainsi : en l'absence de coûts de transaction, et si les droits de propriété sont clairement définis, les agents peuvent négocier entre eux et parviendront toujours à l'allocation efficace, quelle que soit la répartition initiale des droits. Peu importe qu'on donne à l'usine le droit de polluer ou aux pêcheurs le droit à une eau pure : par la négociation, ils aboutiront au même niveau optimal de pollution. La répartition des droits change qui paie qui, mais pas l'efficacité du résultat.

La portée est radicale. Pour Coase, l'externalité n'est pas un échec du marché mais un échec de la délimitation des droits de propriété. Inutile, dès lors, de faire intervenir l'État avec ses taxes : il suffit de bien définir les droits et de laisser les agents marchander. C'est une arme intellectuelle considérable, dont s'empareront les économistes libéraux et l'école de Chicago, où Coase enseigna. Il recevra le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel en 1991.

Seulement, le théorème de Coase vaut surtout par ses hypothèses, et c'est par là qu'il faut le critiquer. Première limite, décisive : l'absence de coûts de transaction est une fiction. Quand des millions d'automobilistes émettent du carbone qui nuit à des milliards d'habitants répartis sur toute la planète et sur plusieurs générations, comment imaginer une négociation directe ? Les coûts de transaction sont prohibitifs, et la négociation coasienne s'effondre. Deuxième limite : la répartition initiale des droits n'est peut-être pas neutre pour l'efficacité, à cause des effets de richesse, et elle n'est certainement pas neutre pour la justice, car elle décide qui supporte le fardeau. Coase lui-même, c'est ironique, voulait montrer non que la négociation résout tout, mais qu'en présence de coûts de transaction, le choix des institutions devient central. On a souvent retenu de lui le contraire de ce qu'il pensait.

L'opposition Pigou-Coase structure donc tout le champ de l'économie de l'environnement, et elle se traduit concrètement dans deux grandes familles d'instruments. D'un côté, l'héritage pigouvien : les instruments de prix, c'est-à-dire les taxes, comme la taxe carbone. De l'autre, l'héritage coasien : les instruments de quantité fondés sur des droits de propriété échangeables, les marchés de quotas d'émission. Le principe du marché de quotas est élégant. L'autorité fixe un plafond global d'émissions, distribue ou vend des permis d'émettre, puis laisse les entreprises les échanger. Celles qui peuvent dépolluer à bas coût vendent leurs permis ; celles pour qui c'est coûteux en achètent. À l'arrivée, l'objectif global est atteint au moindre coût total. C'est le système d'échange de quotas de l'Union européenne, lancé en 2005, le plus vaste au monde. Premier grand succès de la logique de marché contre la pollution : le programme américain de lutte contre les pluies acides, contre les émissions de dioxyde de soufre, dans les années 1990, souvent cité comme la preuve par l'exemple de l'efficacité des marchés de permis.

Taxe ou quota, prix ou quantité ? Le débat est nourri. La taxe donne de la certitude sur le prix mais pas sur la quantité finalement émise ; le quota garantit la quantité mais laisse le prix fluctuer, parfois violemment, comme l'a montré la volatilité du prix du carbone européen. Martin Weitzman, dans un article fondateur de 1974, *Prix contre quantités*, a montré que le choix optimal dépend de la pente relative des courbes de coût et de dommage. Pour le climat, où le dommage dépend du stock cumulé de carbone, beaucoup d'économistes penchent pour la taxe ; pour un seuil écologique à ne pas franchir, le quota s'impose. Et William Nordhaus, prix Nobel 2018 pour ses travaux pionniers sur l'intégration du climat dans l'analyse économique de long terme, a fait de la taxe carbone mondiale la clé de voûte de sa pensée.

Que faut-il retenir ? D'abord, qu'une externalité est un coût ou un bénéfice non pris en compte par le marché, qui éloigne l'équilibre de l'optimum : c'est une défaillance majeure, et l'environnement en est le cas le plus brûlant. Ensuite, qu'il existe deux grandes réponses, la taxe de Pigou qui internalise le dommage par le prix, et la solution de Coase qui mise sur les droits de propriété et la négociation. Retiens aussi que Coase ne tient que sous l'hypothèse, irréaliste pour le climat, de coûts de transaction nuls. Enfin, que la pratique combine les deux héritages dans les taxes carbone et les marchés de quotas, sans que l'instrument parfait existe. Tu disposes là d'un débat précieux, mobilisable dans toute dissertation sur le rôle de l'État ou sur la soutenabilité de la croissance.

Cette idée de bien que personne ne possède vraiment, comme l'air ou le climat, nous conduit tout droit au prochain épisode : les biens publics et les biens communs, de Samuelson à la tragédie des communs et à la réponse d'Elinor Ostrom.

Épisode 17

Biens publics et biens communs

9:32

Pense à un phare planté sur un cap battu par les vents. La nuit, son faisceau balaie la mer et sauve les navires du naufrage. Mais pose-toi une question simple : quel armateur accepterait de payer pour ce service ? Aucun. Car une fois le phare allumé, sa lumière éclaire tous les bateaux, qu'ils aient contribué ou non. Cette image du phare circule depuis longtemps dans la pensée économique : on la trouve chez John Stuart Mill, puis chez Henry Sidgwick au dix-neuvième siècle, et chez Arthur Cecil Pigou au vingtième. Le phare est ainsi devenu l'illustration canonique du bien public, ce bien que le marché, livré à lui-même, ne saurait produire — du moins le croyait-on, car nous verrons que Ronald Coase a précisément contesté cette légende.

Tu as déjà rencontré au lycée l'idée de défaillance de marché. Quand il y a externalité, monopole ou asymétrie d'information, la main invisible déraille. Les biens publics et les biens communs sont une nouvelle famille de défaillances, et l'épisode précédent sur les externalités t'a déjà mis sur la piste : un bien public, après tout, c'est un peu une externalité positive poussée à l'extrême. Mais il faut maintenant un appareil théorique précis, et il nous vient de Paul Samuelson.

En 1954, dans un article célèbre intitulé « La théorie pure de la dépense publique », publié dans la Review of Economics and Statistics, Samuelson pose les deux critères qui définissent un bien public pur. Il ne raisonne pas, lui, sur le phare, mais sur les « biens de consommation collective », dont l'exemple type est la défense nationale. Premier critère, la non-rivalité : ma consommation du bien ne diminue pas la quantité disponible pour toi. Quand je regarde le faisceau du phare, je n'en prive personne ; quand tu respires l'air d'une rue assainie, tu n'en retires rien à ton voisin. C'est l'inverse d'une pomme : si je la mange, tu ne l'auras pas. Second critère, la non-exclusion : il est techniquement impossible, ou ruineux, d'empêcher quelqu'un de profiter du bien une fois qu'il existe. On ne peut pas éteindre le phare pour le seul bateau qui n'a pas payé. La défense nationale illustre parfaitement les deux propriétés : elle protège tout le territoire indistinctement, et nul habitant ne peut en être exclu.

Croise ces deux critères et tu obtiens une typologie en quatre cases qui structure tout le chapitre. Quand il y a rivalité et exclusion, tu as le bien privé ordinaire, ta pomme. Quand il y a non-rivalité et exclusion possible, tu as ce qu'on appelle un bien de club : une chaîne de télévision cryptée, une autoroute à péage non saturée. Le bien est partageable, mais on peut faire payer l'accès. Quand il y a non-exclusion mais rivalité, tu as le bien commun, sur lequel nous reviendrons : le banc de poissons, la nappe phréatique. Et quand il y a à la fois non-rivalité et non-exclusion, tu as le bien public pur. Retiens cette grille, elle vaut de l'or en dissertation.

Le drame du bien public, c'est le passager clandestin, ce que les anglophones nomment le free rider. Puisque je profiterai du phare que je paie ou non, mon intérêt rationnel est de ne rien donner et de laisser les autres financer. Mais comme chacun raisonne ainsi, personne ne paie, et le bien n'est pas produit. Tu reconnais ici la structure du dilemme du prisonnier vu à l'épisode quinze : l'addition de comportements individuellement rationnels débouche sur un désastre collectif. Samuelson en tire la condition d'optimalité de la dépense publique, dite condition de Samuelson : pour un bien public, l'optimum exige que la somme des dispositions à payer de tous les individus égale le coût marginal de production. Pour un bien privé, on égalisait chaque consentement individuel au prix ; ici, parce que tout le monde consomme la même unité simultanément, ce sont les consentements qui s'additionnent. La conséquence est nette : le marché ne révélant pas ces consentements, c'est à la puissance publique, par l'impôt, de fournir le bien. On tient là un fondement théorique majeur de l'intervention de l'État, et tu peux le mobiliser dans tout sujet sur le rôle de la puissance publique.

Mais attention à ne pas confondre bien public et bien produit par le secteur public. L'éducation et la santé sont largement financées par l'État, pourtant ce sont des biens largement rivaux et excluables : une place à l'hôpital occupée n'est plus disponible. On les appelle biens tutélaires, selon le concept de Richard Musgrave dans sa Théorie des finances publiques de 1959 : l'État les fournit non parce que le marché ne le pourrait pas, mais parce qu'il juge qu'on doit en consommer plus que ne le ferait un choix purement individuel. Et inversement, certains biens publics ont été produits par le privé : Ronald Coase, dans un article de 1974 sur le phare en économie, a montré que les phares britanniques furent longtemps financés par des redevances portuaires privées. La frontière est donc moins technique qu'institutionnelle, et c'est tout l'enjeu du débat.

Venons-en à la troisième case, celle des biens communs, qui a donné lieu à l'une des controverses les plus fécondes de la discipline. En 1968, dans la revue Science, le biologiste Garrett Hardin publie « La tragédie des communs ». Son image : un pâturage ouvert à tous les bergers d'un village. Chaque berger a intérêt à ajouter une bête de plus, car il en empoche tout le bénéfice tandis que le coût de la surcharge, l'épuisement de l'herbe, est partagé par tous. Résultat, le pâturage est dévasté. Le bien est non excluable, comme le bien public, mais rival, à la différence de lui : ce que ta vache broute, la mienne ne le broutera pas. Hardin en tirait une conclusion pessimiste : pour sauver le commun, il n'existerait que deux issues, la privatisation, qui rétablit l'exclusion, ou la coercition étatique, le Léviathan. Surpêche, déforestation, pollution de l'atmosphère, le schéma semblait universel.

C'est ici qu'intervient la grande figure de notre sujet, Elinor Ostrom. Dans son livre de 1990, La gouvernance des biens communs, cette politiste démontre, faits à l'appui, que Hardin avait raté une troisième voie. Étudiant des pêcheries turques, des systèmes d'irrigation espagnols, des alpages suisses ou des forêts japonaises gérés depuis des siècles sans effondrement, elle établit que des communautés savent s'auto-organiser pour gérer durablement une ressource commune, sans privatisation ni État. Elle en dégage huit principes de bonne gouvernance : des frontières clairement définies, des règles adaptées au contexte local, la participation des usagers à l'élaboration des règles, une surveillance, des sanctions graduées, des mécanismes de résolution des conflits, la reconnaissance du droit des usagers à s'auto-organiser, et, pour les grands systèmes, des entités emboîtées. Ce travail lui a valu en 2009 le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel, première femme à le recevoir en économie. Sa leçon est profonde : entre le tout-marché et le tout-État, il existe un troisième terme, l'institution collective, et cela bouscule l'opposition trop commode entre le privé et le public.

Le débat ne s'arrête pas là, et c'est ce qui doit t'intéresser pour la prépa. La révolution numérique a fait surgir une nouvelle classe de biens. Une connaissance, un logiciel libre, une formule mathématique sont parfaitement non rivaux : que des milliers de gens utilisent le théorème de Pythagore n'en use pas un atome. Ce sont des biens communs informationnels, et toute la question des brevets et du droit d'auteur consiste à créer artificiellement de l'exclusion, pour inciter à l'innovation, au risque de sous-utiliser un savoir qui ne coûte rien à partager. On retrouve la tension entre incitation et efficacité que tu reverras avec la croissance endogène et Paul Romer. Cette idée éclaire enfin les biens publics mondiaux contemporains : le climat stable, la couche d'ozone, la stabilité financière, pour lesquels aucun État mondial n'existe pour jouer le rôle de l'État de Samuelson.

Que faut-il retenir au sortir de cet épisode ? D'abord, que deux critères, la rivalité et l'exclusion, suffisent à classer tous les biens et à comprendre pourquoi le marché échoue sur certains d'entre eux. Ensuite, que le bien public pur, par le jeu du passager clandestin, fonde théoriquement la dépense publique, selon la condition de Samuelson de 1954. Puis, que le bien commun, rival mais non excluable, expose à la tragédie de Hardin, sans que celle-ci soit une fatalité. Enfin, que la grande contribution d'Elinor Ostrom est d'avoir ouvert une troisième voie, la gouvernance communautaire, qui relativise l'alternative figée du marché et de l'État. Garde en tête que ces notions irriguent les sujets sur l'environnement, sur le rôle de l'État et sur l'économie de la connaissance.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les biens pour l'information elle-même : les asymétries d'information, le marché des voitures d'occasion d'Akerlof, la sélection adverse et l'aléa moral, une autre grande famille de défaillances qui a profondément renouvelé la microéconomie.

Épisode 18

Les asymétries d'information

9:08

Suppose que tu veuilles vendre ta voiture d'occasion. Tu sais, toi, qu'elle roule parfaitement, qu'elle n'a jamais eu d'accident, que tu en as pris soin. Mais l'acheteur, lui, n'en sait rien. Devant lui, ta belle voiture et une épave maquillée ont exactement la même apparence. Comment va-t-il fixer son prix ? Cette question, en apparence anodine, a fait basculer toute une partie de l'économie au cours des années soixante-dix. Elle nous force à abandonner une hypothèse confortable mais fausse de la concurrence parfaite : l'idée que l'information serait parfaite et gratuite, identiquement partagée par tous les agents.

Tu te souviens des épisodes précédents : nous avons exploré les défaillances du marché par les externalités et par les biens publics. L'asymétrie d'information est une troisième grande source de défaillance. On parle d'asymétrie quand, dans une transaction, une partie en sait plus que l'autre sur la qualité d'un bien, sur ses propres intentions, ou sur ses propres caractéristiques. Cette inégalité de savoir suffit à dérégler les marchés, parfois jusqu'à les faire disparaître purement et simplement.

Le texte fondateur, c'est George Akerlof, dans son article *The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism*, paru en 1970 dans le *Quarterly Journal of Economics*. Le mot « lemon » désigne, en argot américain, une voiture d'occasion défectueuse, par opposition à un « peach », une bonne occasion. Akerlof raisonne ainsi : sur le marché des voitures d'occasion, l'acheteur ne distingue pas les bonnes des mauvaises. Il propose donc un prix moyen, correspondant à la qualité moyenne attendue. Mais à ce prix moyen, les vendeurs de bonnes voitures, qui les estiment au-dessus, refusent de vendre et se retirent. Ne restent sur le marché que les mauvaises voitures. L'acheteur, comprenant ce mécanisme, révise son prix à la baisse, ce qui chasse les voitures de qualité moyenne, et ainsi de suite. C'est le phénomène d'antisélection, ou sélection adverse : la mauvaise qualité chasse la bonne, exactement comme dans la loi de Gresham la mauvaise monnaie chasse la bonne. À la limite, le marché peut s'effondrer complètement, alors même que des échanges mutuellement avantageux existaient. Voilà le résultat troublant : une simple asymétrie d'information détruit un marché qui aurait dû exister.

Il faut bien saisir que l'antisélection est un problème qui surgit avant la transaction : c'est une information cachée sur une caractéristique préexistante. L'assurance santé en offre l'illustration la plus classique. Si une compagnie propose un contrat à un tarif moyen, elle attire surtout les individus qui se savent malades ou à risque, tandis que les bien-portants jugent la prime trop chère et renoncent. La population assurée se dégrade, les coûts grimpent, les primes augmentent, et le cercle vicieux se referme. Le crédit fonctionne de même : à un taux d'intérêt élevé, ne se présentent que les emprunteurs les plus risqués, ceux qui n'ont pas l'intention de rembourser ou qui portent les projets les plus aventureux.

Mais l'économie ne s'arrête pas au diagnostic du désastre. Le génie de cette littérature, c'est d'avoir montré comment les agents et les institutions inventent des parades. La première, c'est le signal, théorisé par Michael Spence dans sa thèse devenue l'article *Job Market Signaling*, publié en 1973. Spence prend l'exemple du marché du travail. L'employeur ignore la productivité réelle du candidat. Comment le candidat, s'il est vraiment productif, peut-il le prouver ? En envoyant un signal coûteux, c'est-à-dire un signal que les moins productifs ne pourraient pas se permettre d'imiter. Le diplôme joue ce rôle. Même si, à la limite, les études n'apprenaient strictement rien d'utile, le simple fait qu'elles soient plus coûteuses en effort pour les moins doués suffirait à séparer les profils. Le diplôme devient alors un signal crédible parce qu'il est différemment coûteux selon le type. C'est la thèse provocatrice du diplôme-signal, à distinguer de la thèse du capital humain de Gary Becker, pour qui le diplôme accroît réellement la productivité. Le débat entre signal et capital humain reste vif, et tu pourras le mobiliser sur toute question portant sur l'éducation.

La deuxième parade vient de la partie non informée, qui cherche activement à trier : c'est le screening, le filtrage. La paternité même du concept revient d'abord à Joseph Stiglitz, dans son article de 1975 *The Theory of Screening, Education, and the Distribution of Income*, où il forge l'idée de filtrage. Le modèle de référence en assurance, lui, doit beaucoup à Stiglitz à nouveau, avec Michael Rothschild dans leur article de 1976 sur les marchés d'assurance avec information imparfaite. Ici, c'est l'assureur qui conçoit un menu de contrats pour amener chaque client à se révéler. En proposant, d'un côté, une franchise élevée à prime faible et, de l'autre, une couverture complète à prime forte, l'assureur incite les bons risques à choisir le premier contrat et les mauvais risques le second. Chacun, en optimisant son choix, révèle malgré lui son type. La franchise, l'examen médical, l'apport personnel exigé d'un emprunteur sont autant de dispositifs de screening. Retiens bien l'asymétrie de qui agit : dans le signal, c'est la partie informée qui prend l'initiative ; dans le screening, c'est la partie non informée.

Reste la seconde grande famille de problèmes, qui surgit, elle, après la signature du contrat : l'aléa moral, ou risque moral, en anglais moral hazard. Le terme vient du vocabulaire de l'assurance. L'aléa moral désigne une action cachée : une fois assuré contre le vol, je deviens moins vigilant ; une fois mon prêt obtenu, je peux l'utiliser pour un projet plus risqué que prévu. L'information cachée ne porte plus sur une caractéristique, mais sur un comportement que l'autre partie ne peut pas observer. C'est le cœur de la relation principal-agent, formalisée dans les travaux des années soixante-dix et quatre-vingt. Le principal, par exemple l'actionnaire ou l'employeur, délègue une tâche à un agent, le dirigeant ou le salarié, dont il n'observe pas parfaitement l'effort. Comment aligner les intérêts ? Par des contrats incitatifs : rémunération à la performance, stock-options, ou salaires d'efficience, que théorisent justement Carl Shapiro et Joseph Stiglitz en 1984, où l'on paie le salarié au-dessus du marché pour rendre coûteuse la perte de son emploi et le dissuader de tirer au flanc. Tu mesures la portée : la crise financière de 2008, que nous verrons plus tard, est saturée d'aléa moral, avec ces banques jugées trop grandes pour faire faillite qui prennent des risques excessifs parce qu'elles anticipent un sauvetage public.

La consécration de ce programme de recherche est venue en 2001, quand le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel a récompensé conjointement Akerlof, Spence et Stiglitz pour leurs analyses des marchés caractérisés par l'asymétrie d'information. C'est l'aboutissement d'une révolution intellectuelle qui a fait de l'information un objet économique à part entière, avec ses coûts, ses stratégies, ses institutions.

Que faut-il en retenir pour la prépa ? D'abord, qu'il existe deux grandes catégories à ne jamais confondre : l'antisélection, problème d'information cachée avant le contrat, portant sur une caractéristique, et l'aléa moral, problème d'action cachée après le contrat, portant sur un comportement. Ensuite, que le marché n'est pas démuni : signal, screening, réputation, contrats incitatifs et garanties sont des réponses endogènes, inventées par les agents eux-mêmes. Enfin, que l'asymétrie d'information justifie économiquement bien des institutions qu'on croyait simplement coutumières : les diplômes, les labels et certifications, les garanties commerciales, la régulation prudentielle des banques, et même l'obligation d'assurance, qui contre l'antisélection en forçant tout le monde à entrer dans le pool. Cette économie de l'information dialogue d'ailleurs avec la nouvelle économie institutionnelle, celle des coûts de transaction de Ronald Coase et Oliver Williamson, que tu retrouveras en filigrane. C'est une notion reine en dissertation, car elle nuance le théorème de la main invisible : le marché ne réalise l'optimum que si l'information circule, ce qui n'est presque jamais le cas dans le monde réel.

Dans le prochain épisode, nous quitterons la microéconomie pour entrer dans la macroéconomie, en commençant par la question de la mesure : comment évalue-t-on la richesse d'une nation avec le produit intérieur brut, et pourquoi ce thermomètre fait-il l'objet de tant de critiques.

Module 4 — Macroéconomie : croissance

Richesse, croissance, innovation, développement
Épisode 19

Mesurer la richesse : le PIB et au-delà

9:18

Imagine qu'on te demande, en une seule formule, de résumer la prospérité d'un pays de soixante-sept millions d'habitants. Tu vas répondre : le produit intérieur brut. C'est le réflexe, et il n'est pas absurde : depuis l'après-guerre, le PIB est la boussole des gouvernements, le chiffre qu'on surveille trimestre après trimestre, celui dont la croissance fait gagner ou perdre les élections. Mais sais-tu vraiment ce qu'il mesure, ce qu'il laisse échapper, et pourquoi tant d'économistes, depuis un demi-siècle, cherchent à regarder « au-delà » ? C'est le cœur de cet épisode, et c'est un classique absolu des copies de prépa, parce qu'il articule la technique comptable et le débat normatif.

Reprenons d'abord le socle que tu connais. Le PIB, c'est la somme des valeurs ajoutées produites sur un territoire pendant une année, augmentée des impôts sur les produits nets de subventions. La valeur ajoutée, c'est la valeur de la production diminuée des consommations intermédiaires : on évite ainsi de compter deux fois l'acier dans la valeur de la voiture. Trois optiques équivalentes le calculent. L'optique production additionne les valeurs ajoutées. L'optique demande additionne les emplois finals : consommation, investissement, dépenses publiques, et solde extérieur, ce que les Anglo-Saxons résument par l'égalité comptable où le PIB égale la consommation plus l'investissement plus les dépenses publiques plus les exportations moins les importations. L'optique revenus, enfin, additionne les rémunérations : salaires, excédent brut d'exploitation, impôts liés à la production. Trois chemins, un même agrégat, parce que toute valeur produite est nécessairement dépensée et perçue par quelqu'un. C'est l'équilibre emplois-ressources que tu as vu au moment du circuit économique, avec Quesnay en arrière-plan.

Approfondissons maintenant. Il te faut distinguer le PIB nominal et le PIB réel, et c'est une distinction que les correcteurs adorent voir maniée proprement. Le PIB nominal est mesuré aux prix courants de l'année. S'il augmente de cinq pour cent, on ne sait pas si c'est parce qu'on a produit davantage ou simplement parce que les prix ont monté. Le PIB réel corrige cet effet en raisonnant à prix constants, c'est-à-dire en valorisant les quantités de chaque année avec les prix d'une année de base. Le rapport entre les deux donne le déflateur du PIB, l'indice de prix le plus large dont on dispose. Quand tu lis qu'un pays « croît », c'est toujours du PIB réel qu'il s'agit. Ajoute-y la démographie et tu obtiens le PIB par habitant, meilleur indicateur du niveau de vie moyen, mais qui masque la répartition : un PIB par habitant élevé est compatible avec une misère massive si une minorité capte l'essentiel. Retiens enfin la distinction entre PIB et PNB, le produit national brut, qui rapporte la richesse aux résidents nationaux où qu'ils produisent, et qui compte pour l'Irlande ou le Luxembourg, gonflés par des bénéfices de firmes étrangères.

Voilà pour la mécanique. Vient le moment décisif : les critiques. Et là, il faut que tu sois historien autant qu'économiste. La comptabilité nationale moderne est née dans les années trente et quarante, sous l'impulsion de Simon Kuznets aux États-Unis, qui construit les premiers comptes nationaux dans les années 1930, et de Richard Stone et James Meade au Royaume-Uni pendant la guerre. Or Kuznets lui-même, dès son rapport au Congrès américain en 1934, avertit qu'on peut difficilement déduire le bien-être d'une nation d'une mesure de son revenu national. L'inventeur de l'outil en désignait déjà la limite. Quelles sont-elles, ces limites ?

D'abord, le PIB ignore largement le non-marchand. Le travail domestique, la garde des enfants par les parents, le bénévolat ne donnent lieu à aucune transaction, donc n'entrent pas dans le PIB, alors qu'ils produisent une utilité immense. Paradoxe célèbre, parfois attribué à Pigou : si un homme épouse sa femme de ménage, le PIB baisse, parce qu'un service marchand devient gratuit. Les services publics non marchands, eux, sont comptés, mais à leur coût de production faute de prix de marché, ce qui sous-estime sans doute leur valeur réelle. Ensuite, le PIB ne dit rien de la répartition : deux pays au même PIB par habitant peuvent être l'un égalitaire, l'autre profondément inégal. Tu feras le lien avec l'épisode sur les inégalités et avec Piketty.

Troisième angle, peut-être le plus actuel : l'environnement. Le PIB compte les flux mais pas les stocks. Il enregistre la production issue de la déforestation ou de l'épuisement d'un gisement comme un gain, sans inscrire au passif la destruction du capital naturel. Pire, il comptabilise positivement des dépenses dites défensives : reconstruire après une catastrophe, dépolluer une rivière, soigner les maladies dues à la pollution gonflent le PIB. Une marée noire est, comptablement, une bonne nouvelle. Quatrième angle, plus technique : le PIB peine à saisir la qualité, l'innovation et le numérique. Quand un service gratuit comme un moteur de recherche remplace des biens autrefois payants, le surplus du consommateur s'envole mais le PIB ne le voit pas, ce qui nourrit le débat actuel sur la mesure de la croissance à l'ère immatérielle.

De ces critiques sont nées des alternatives, et il faut que tu en connaisses deux ou trois précisément. La plus célèbre est l'indice de développement humain, l'IDH, conçu en 1990 pour le Programme des Nations unies pour le développement par l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq, en s'appuyant sur l'approche par les capabilités d'Amartya Sen. Sen, prix Nobel 1998, soutient notamment dans Un nouveau modèle économique, développement, justice, liberté, paru en 1999, que le développement doit s'évaluer à l'aune des libertés réelles dont disposent les individus, et non du seul revenu. L'IDH combine donc trois dimensions : le revenu par habitant, l'espérance de vie et le niveau d'éducation. Un pays peut être riche et mal classé, ou modeste et bien classé, ce qui déplace le regard du « combien » vers le « pour quoi faire ». D'autres indicateurs ont suivi : l'IDH ajusté aux inégalités, l'empreinte écologique, l'indice de bien-être économique durable, ou encore le bonheur national brut revendiqué par le Bhoutan.

Le moment fort de ce débat, et tu dois absolument le citer, c'est la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi. En 2008, le président Nicolas Sarkozy confie à Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi la mission de repenser la mesure de la performance économique et du progrès social. Leur rapport, remis en 2009, formule une idée simple et forte : il faut cesser de regarder seulement la production et se tourner vers le bien-être des gens et la soutenabilité, c'est-à-dire la capacité à transmettre aux générations futures un patrimoine intact, économique, social et environnemental. Le rapport ne réclame pas d'abolir le PIB, qui reste un excellent indicateur de l'activité conjoncturelle, mais de l'entourer d'un tableau de bord plus riche. La France a depuis adopté, avec la loi Sas de 2015, dix indicateurs de richesse complémentaires.

Pour la dissertation d'ESH, ne tombe pas dans le piège du procès à charge. Le PIB garde des vertus majeures : il est comparable dans le temps et dans l'espace, il est régulièrement produit, il corrèle fortement avec l'espérance de vie, l'éducation et même le bonheur déclaré, du moins jusqu'à un certain seuil de revenu. Le débat n'oppose donc pas les naïfs du PIB aux lucides du bien-être : il oppose ceux qui croient un indicateur unique suffisant à ceux qui réclament une pluralité de mesures. La bonne réponse, celle d'un Stiglitz, est de dire que tout dépend de la question posée : pour piloter une relance, le PIB réel reste pertinent ; pour juger d'une société, il faut bien davantage.

Que faut-il retenir ? D'abord que le PIB mesure une production marchande sur un territoire, par valeurs ajoutées, et qu'il faut toujours préciser nominal ou réel, total ou par habitant. Ensuite qu'il a été conçu par Kuznets et Stone comme un outil conjoncturel, et que ses inventeurs eux-mêmes le savaient impropre à mesurer le bien-être. Ensuite que ses angles morts sont le non-marchand, les inégalités, l'environnement et la qualité, dont la marée noire qui enrichit le PIB est l'illustration. Enfin que les réponses existent, de l'IDH de Haq et Sen au rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, et qu'elles invitent non pas à jeter le PIB mais à le compléter par un tableau de bord du bien-être et de la soutenabilité.

Maintenant que tu sais mesurer la richesse produite, une question s'impose : d'où vient-elle ? Dans le prochain épisode, nous chercherons les sources de la croissance, le travail, le capital, et ce mystérieux résidu de Solow qui porte le nom de productivité globale des facteurs.

Épisode 20

Les sources de la croissance

8:46

Voici une énigme qui a occupé les économistes pendant tout le vingtième siècle. Prends deux pays partis du même niveau au sortir de la guerre : la Corée du Sud et le Ghana avaient, au début des années 1960, un produit par habitant comparable. Soixante ans plus tard, la Corée du Sud est devenue dix fois plus riche que le Ghana. D'où vient un écart aussi vertigineux ? Pourquoi certaines économies décollent et d'autres stagnent ? Cette interrogation, c'est celle des sources de la croissance, et elle est si fondamentale que le prix Nobel Robert Lucas, dans son article *On the Mechanics of Economic Development* en 1988, confessait qu'une fois qu'on a commencé à y penser, il est difficile de penser à autre chose.

Au lycée, tu as appris qu'on mesure la croissance par la variation du PIB réel, et que c'est l'augmentation soutenue de la production sur longue période. C'est entendu. Mais d'où provient cette augmentation ? La comptabilité de la croissance répond en décomposant la production en ses ingrédients. On part d'une fonction de production agrégée : la richesse produite par une économie dépend d'abord de la quantité de travail, c'est-à-dire du nombre d'heures travaillées et de la taille de la population active, et ensuite de la quantité de capital, c'est-à-dire le stock de machines, d'usines, d'infrastructures et d'outils accumulés. Plus de bras et plus de machines : voilà déjà deux sources évidentes.

Et c'est ici qu'apparaît une distinction décisive pour la prépa, celle entre croissance extensive et croissance intensive. La croissance extensive, c'est produire plus en mobilisant davantage de facteurs : plus de travailleurs, plus de capital, sans que chaque travailleur ou chaque machine ne devienne plus efficace. Tu doubles les usines et la main-d'œuvre, tu doubles la production. La croissance intensive, au contraire, c'est produire plus avec la même quantité de facteurs, parce qu'on les utilise mieux : c'est la croissance par la productivité. Cette distinction n'est pas qu'académique. Paul Krugman, dans un article retentissant de 1994, *The Myth of Asia's Miracle*, soutenait que les dragons asiatiques avaient surtout connu une croissance extensive, une accumulation massive de capital et de travail, et que ce moteur finirait par s'essouffler, comme s'était essoufflée l'Union soviétique qui avait elle aussi accumulé du capital à marche forcée.

Pourquoi cet essoufflement ? À cause d'une loi que tu dois connaître par cœur : la loi des rendements décroissants. Si tu ajoutes sans cesse du capital à une quantité de travail donnée, chaque nouvelle machine rapporte un peu moins que la précédente. Le premier tracteur transforme un champ ; le dixième tracteur sur la même parcelle ne sert presque à rien. La productivité marginale du capital diminue à mesure qu'on l'accumule. Conséquence redoutable : l'accumulation pure ne peut pas soutenir indéfiniment la croissance. Une économie qui ne ferait qu'empiler du capital finirait par stagner. Il faut donc un autre moteur.

C'est là qu'intervient la grande découverte de la comptabilité de la croissance, et le nom à retenir absolument est celui de Robert Solow. Dans un article fondateur de 1957, *Technical Change and the Aggregate Production Function*, Solow s'est livré à un exercice comptable sur l'économie américaine entre 1909 et 1949. Il a mesuré combien la croissance du capital et du travail expliquaient de la croissance observée. Et il a fait un constat stupéfiant : ces deux facteurs n'expliquaient qu'une faible part, de l'ordre d'un huitième selon ses calculs, de l'augmentation de la production par tête. Tout le reste, près de sept huitièmes, restait inexpliqué par la simple accumulation des facteurs. Ce reliquat, on l'a appelé le résidu de Solow.

Ce résidu porte un nom plus technique que tu dois maîtriser : la productivité globale des facteurs. C'est la part de la croissance qui ne s'explique ni par plus de travail, ni par plus de capital, mais par le fait qu'on combine mieux ces facteurs : meilleure organisation, progrès technique, innovation, qualité de la main-d'œuvre, efficacité des institutions. Solow lui-même l'identifiait au progrès technique au sens large. Autrement dit, la véritable source de la croissance de long terme, ce n'est pas tant l'accumulation que l'efficacité avec laquelle on transforme les facteurs en production. Le résidu, disait-on avec ironie, c'est notre mesure de l'ignorance, parce qu'il capte tout ce qu'on ne sait pas attribuer directement au travail ou au capital.

Il faut être honnête sur les limites de cet exercice. Le résidu de Solow est un solde comptable : on l'obtient par soustraction, ce qui veut dire qu'il absorbe aussi nos erreurs de mesure. Si l'on mesure mal le capital, ou si l'on néglige des facteurs, tout cela se retrouve dans le résidu. C'est pourquoi les économistes ont cherché à le réduire en affinant la mesure des facteurs. Une avancée majeure a été d'incorporer le capital humain, notion popularisée par Gary Becker dans son ouvrage *Human Capital* en 1964 : un travailleur formé, éduqué, en bonne santé, n'a pas la même productivité qu'un travailleur sans qualification. En tenant compte de la qualité du travail, et non seulement de sa quantité, on explique une partie de ce qui restait mystérieux. Les travaux d'Edward Denison ou de Dale Jorgenson ont ainsi grignoté le résidu, sans jamais le faire disparaître.

Demeure alors la question des questions : qu'y a-t-il vraiment dans ce résidu ? Et tu sens bien que le progrès technique pointe vers un personnage que tu connais déjà, Joseph Schumpeter, dont la *Théorie de l'évolution économique*, parue en 1911, fait de l'innovation et de l'entrepreneur le cœur du capitalisme. Mais il y a un problème logique chez Solow : dans son modèle, ce progrès technique tombe du ciel, il est exogène, comme une manne extérieure que l'économie reçoit sans qu'on explique d'où elle vient. Or si le progrès technique est la principale source de la croissance, ne pas l'expliquer, c'est laisser un trou béant au centre de la théorie. Voilà précisément ce que reprocheront les théoriciens de la croissance endogène, Paul Romer en tête avec son article de 1986, qui chercheront à faire naître le progrès technique à l'intérieur même du système économique, par la recherche, le savoir et l'éducation. Ce sera notre prochain rendez-vous.

Avant cela, situons l'enjeu pour la dissertation. Comprendre les sources de la croissance, c'est comprendre ce que peut et ce que ne peut pas une politique économique. Si la croissance vient de l'accumulation, alors il faut soutenir l'épargne et l'investissement. Si elle vient de la productivité, alors c'est l'éducation, la recherche, l'innovation et la qualité des institutions qu'il faut cultiver. Des économistes comme Daron Acemoglu et James Robinson, dans *Why Nations Fail* en 2012, insistent justement sur les institutions, ces règles du jeu qui incitent ou non à investir et à innover, pour expliquer pourquoi certains pays accumulent efficacement et d'autres gaspillent leurs facteurs. La Corée du Sud et le Ghana de tout à l'heure : la différence ne tient pas qu'au nombre de machines, mais à tout ce que capture, justement, le résidu.

Que faut-il retenir ? D'abord, la production agrégée repose sur deux facteurs accumulables, le travail et le capital, mais leur seule accumulation se heurte aux rendements décroissants et ne suffit pas à la croissance durable. Ensuite, on distingue la croissance extensive, par mobilisation de plus de facteurs, et la croissance intensive, par gains de productivité, qui seule est soutenable à long terme. Troisième idée, la comptabilité de la croissance de Solow révèle que l'essentiel de la croissance par tête provient d'un résidu, la productivité globale des facteurs, qui mesure le progrès technique et l'efficacité, bien plus que l'accumulation. Enfin, ce résidu reste largement une boîte noire et une mesure de notre ignorance, que les économistes ont cherché à éclairer par le capital humain et les institutions, et qu'ils tenteront d'expliquer par la croissance endogène.

C'est exactement là que nous emmène le prochain épisode : nous passerons de la simple comptabilité au modèle théorique de Solow lui-même, avec sa convergence et son état stationnaire, puis nous franchirons le pas vers les théories de la croissance endogène, où le savoir et l'innovation deviennent enfin les moteurs que l'économie produit elle-même.

Épisode 21

Théories de la croissance : de Solow à l'endogène

9:29

Prends un instant pour regarder l'objet le plus banal de ton quotidien, un smartphone. Il contient plus de puissance de calcul que toutes les machines dont disposait la NASA pour envoyer un homme sur la Lune, et il coûte une poignée d'heures de salaire. Recule encore : un ouvrier français d'aujourd'hui produit en une heure ce que son arrière-grand-père mettait une journée entière à produire. D'où vient cette accumulation prodigieuse de richesse, qui a transformé la condition humaine en deux siècles plus qu'au cours des dix millénaires précédents ? Et pourquoi ce mouvement profite-t-il à certaines nations bien plus qu'à d'autres ? Cette question est sans doute la plus importante de toute la macroéconomie, et elle a structuré un demi-siècle de recherche. Dans l'épisode précédent, tu as identifié les sources de la croissance : le travail, le capital, et ce mystérieux résidu qu'on nomme la productivité globale des facteurs. Reste à comprendre comment ces ingrédients s'articulent dans un modèle cohérent, et c'est là que la théorie entre en scène.

Le point de départ obligé, c'est Robert Solow, qui publie en 1956 un article fondateur intitulé « A Contribution to the Theory of Economic Growth », travail qui lui vaudra le prix Nobel en 1987. Solow construit un modèle d'une élégance redoutable. Il part d'une fonction de production où la richesse dépend du capital et du travail, et il introduit une hypothèse décisive : les rendements du capital sont décroissants. Que signifie cette idée ? Que chaque nouvelle machine ajoutée à une économie rapporte un peu moins que la précédente. Donne une première pelleteuse à un terrassier, sa productivité explose ; donne-lui une dixième pelleteuse, elle dort dans un hangar. Le capital, accumulé seul, finit par buter sur ce mur de l'inefficacité.

De cette hypothèse découle la conclusion la plus célèbre du modèle : l'état stationnaire. À mesure qu'une économie accumule du capital, l'investissement supplémentaire sert d'abord à remplacer les machines usées, c'est-à-dire à compenser la dépréciation, et à équiper les nouveaux travailleurs. Arrive un point où l'épargne investie ne fait plus que maintenir le stock de capital par tête constant : la croissance par habitant s'arrête. Augmenter le taux d'épargne déplace le pays vers un état stationnaire plus riche, mais ne change pas la conclusion de fond : à long terme, l'accumulation pure ne nourrit plus la croissance par tête. C'est un résultat dérangeant, presque pessimiste.

De ce mécanisme découle une prédiction puissante, la convergence. Puisque le capital est plus rare dans les pays pauvres, son rendement y est plus élevé ; ces pays devraient donc croître plus vite que les pays riches et finir par les rattraper. C'est l'idée de convergence absolue, parfois illustrée par le rattrapage spectaculaire de l'Europe et du Japon sur les États-Unis après 1945, ou par l'expérience des dragons asiatiques. Mais alors, d'où vient la croissance durable, puisque l'accumulation s'épuise ? Solow apporte une réponse honnête mais frustrante : du progrès technique. Et le progrès technique, dans son modèle, tombe du ciel. Il est exogène, traité comme une manne extérieure que l'économie ne produit pas elle-même. La théorie désigne le moteur de la croissance de long terme tout en avouant qu'elle ne sait pas l'expliquer.

Cette boîte noire a longtemps gêné les économistes, d'autant que la prédiction de convergence absolue ne se vérifie pas dans les faits. Si elle était vraie, le Ghana aurait dû rattraper la Corée. Or l'écart se creuse. Les données empiriques, notamment les travaux rassemblés par les chercheurs autour des comparaisons internationales et de Robert Barro dans les années quatre-vingt-dix, montrent au mieux une convergence conditionnelle : les pays convergent vers leur propre état stationnaire, lequel dépend de leur taux d'épargne, de leur démographie, de leurs institutions. Deux pays aux caractéristiques différentes n'ont aucune raison de se rejoindre. Et surtout, le fameux résidu de Solow, ce progrès technique inexpliqué, représente l'essentiel de la croissance observée des nations développées. Une théorie qui laisse son principal moteur dans l'ombre appelle un dépassement.

Ce dépassement, c'est la théorie de la croissance endogène, qui émerge dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Son ambition tient dans le mot endogène : faire entrer le progrès technique à l'intérieur du modèle, le rendre le produit des décisions économiques des agents plutôt qu'une grâce extérieure. Le coup d'envoi est donné par Paul Romer, dans deux articles décisifs, « Increasing Returns and Long-Run Growth » en 1986 puis « Endogenous Technological Change » en 1990, travaux qui lui vaudront le Nobel en 2018. Romer s'attaque frontalement à l'hypothèse de rendements décroissants. Son intuition : la connaissance n'obéit pas aux mêmes lois que les machines.

La connaissance, en effet, a deux propriétés singulières. Elle est non rivale : si je t'enseigne le théorème de Pythagore, je ne le perds pas pour autant ; une idée peut être utilisée par une infinité d'agents simultanément. Et elle engendre des externalités positives. Quand une entreprise investit dans la recherche et développement, elle produit un savoir qui, fût-ce partiellement, déborde, se diffuse, profite à toute l'économie. Ces externalités de connaissance contrecarrent les rendements décroissants : l'accumulation de savoir peut entretenir une croissance qui ne s'éteint jamais. Le progrès technique devient le fruit d'un investissement délibéré, celui des laboratoires, des chercheurs, des entrepreneurs en quête de profits de monopole temporaires sur leurs innovations.

Romer n'est pas seul. La même décennie, en 1988, Robert Lucas, déjà célèbre pour ses travaux sur les anticipations rationnelles, publie « On the Mechanics of Economic Development » et place au cœur de la croissance le capital humain : le stock de compétences, de savoir-faire, de santé incorporé dans les travailleurs. Investir dans l'éducation, c'est accroître ce capital, lequel rend chacun plus productif et bénéficie aussi à ses collègues, autre externalité positive. On peut résumer la théorie endogène par une formule mnémotechnique due à ses propres acteurs : la croissance repose sur plusieurs sources de capital, le capital physique, le capital humain, le capital public, ces infrastructures qui dynamisent l'activité étudiées notamment par Robert Barro en 1990, et le capital technologique issu de la recherche.

Le basculement intellectuel est immense, et l'enjeu de politique économique le devient tout autant. Chez Solow, l'État était impuissant à modifier la croissance de long terme. Chez les endogènes, il devient un acteur central, parce que les agents privés, ne s'appropriant pas toutes les retombées de leurs investissements en savoir, sous-investissent spontanément dans la recherche et l'éducation. La puissance publique a donc un rôle légitime : subventionner la recherche, financer l'université, protéger l'innovation par les brevets, bâtir des infrastructures. La croissance n'est plus une fatalité subie, elle se cultive. C'est une conclusion considérable, qui réconcilie partiellement la tradition libérale du marché avec un interventionnisme ciblé.

Faut-il pour autant enterrer Solow ? Surtout pas, et c'est un point qu'un correcteur de prépa attend de toi. Le modèle de Solow demeure le socle, le cadre comptable dans lequel on raisonne encore, et la croissance endogène le prolonge plus qu'elle ne le détruit. La controverse n'est d'ailleurs pas close. Certains économistes ont reproché aux modèles endogènes une fragilité empirique, voire une certaine circularité : on suppose les rendements croissants qu'on cherchait à expliquer. Et plus récemment, des auteurs comme Robert Gordon, dans « The Rise and Fall of American Growth » en 2016, doutent que la connaissance suffise à entretenir une croissance forte, évoquant une possible stagnation séculaire face à des innovations moins transformatrices que l'électricité ou l'assainissement d'hier. Le débat sur les moteurs profonds de la richesse reste ouvert.

Que faut-il retenir ? D'abord que Solow, en 1956, a montré par les rendements décroissants que la simple accumulation de capital ne peut soutenir indéfiniment la croissance par tête, qui dépend en dernier ressort d'un progrès technique resté exogène. Ensuite que la croissance endogène, avec Romer et Lucas dans les années quatre-vingt, a internalisé ce progrès en faisant de la connaissance, non rivale et génératrice d'externalités, un facteur capable d'échapper aux rendements décroissants. Retiens aussi le contraste sur la convergence : absolue chez le premier Solow, seulement conditionnelle dans les faits. Et garde enfin le grand renversement politique : d'une croissance subie à une croissance qui se construit par l'éducation, la recherche et les institutions. Tu tiens là un couple d'auteurs incontournable de l'ESH. Dans le prochain épisode, nous donnerons un visage à ce progrès technique en explorant l'innovation et la destruction créatrice avec Schumpeter.

Épisode 22

Innovation et destruction créatrice

8:41

Imagine la rue principale d'une ville française vers 1900. On y croise un maréchal-ferrant, un loueur de chevaux, un fabricant de bougies, un télégraphiste. Trente ans plus tard, ces métiers ont presque disparu, balayés par l'automobile, l'ampoule électrique et le téléphone. Personne n'a interdit le maréchal-ferrant : c'est l'innovation elle-même qui l'a rendu inutile. Voilà, en image, ce que Joseph Schumpeter a baptisé la destruction créatrice, l'idée que le capitalisme progresse en détruisant sans cesse ses propres structures. C'est sans doute le concept le plus puissant pour comprendre pourquoi la croissance de long terme n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de ruptures.

Tu te souviens de l'épisode précédent : Solow expliquait la croissance par l'accumulation de capital, puis butait sur un résidu inexpliqué, le progrès technique, tombé du ciel, exogène. La croissance endogène de Romer et Lucas réintégrait ce progrès dans le modèle, en faisant un fruit de la recherche et du capital humain. Schumpeter, lui, écrit bien avant, et il propose une tout autre dramaturgie. Là où les néoclassiques voient un équilibre lisse, il voit un déséquilibre permanent, une économie qui ne tient jamais en place. La croissance, pour lui, n'est pas une affaire de quantité de facteurs, mais de qualité des combinaisons productives.

Reprenons à la source. Dans la *Théorie de l'évolution économique*, parue en allemand en 1911, Schumpeter distingue cinq formes d'innovation : un nouveau produit, une nouvelle méthode de production, un nouveau marché, une nouvelle source de matières premières, une nouvelle organisation. Le point décisif, c'est qu'innover n'est pas inventer. L'invention est une idée, un brevet qui peut dormir dans un tiroir ; l'innovation est sa mise en œuvre économique effective. Et l'agent de cette mise en œuvre, c'est l'entrepreneur, figure centrale et presque héroïque chez Schumpeter. L'entrepreneur n'est pas le capitaliste qui apporte l'argent, ni l'inventeur qui a l'idée : c'est celui qui ose réaliser des combinaisons nouvelles, qui brise la routine. Son moteur n'est pas seulement le profit, mais le désir de fonder un royaume, la joie de créer, la volonté de vaincre. Pour financer cette aventure, il a besoin du crédit, donc du banquier : le système monétaire devient ainsi le levier qui permet de détourner des ressources vers le neuf. Retiens cette articulation, entrepreneur et crédit, car elle relie l'innovation à la création monétaire que nous verrons dans le module suivant.

C'est dans *Capitalisme, socialisme et démocratie*, en 1942, que Schumpeter forge l'expression devenue célèbre. Il y écrit que le capitalisme est par nature une forme de changement économique qui n'est jamais et ne peut jamais être stationnaire. Ce processus de destruction créatrice, dit-il, constitue la donnée fondamentale du capitalisme. Le mot est dur, et il est juste : chaque innovation majeure dévalorise des capitaux existants, ruine des entreprises, déplace des emplois. Le profit de l'innovateur est temporaire, une rente de monopole qui récompense l'audace, mais que l'imitation des concurrents vient éroder. Quand la nouveauté se diffuse, le surprofit s'évanouit, et il faut innover de nouveau pour le retrouver. La concurrence pertinente, insiste Schumpeter, n'est pas celle des prix entre produits identiques, mais celle du produit nouveau, de la technique nouvelle, qui frappe non pas les marges des firmes existantes mais leurs fondations mêmes.

Schumpeter ajoute une intuition sur le rythme. L'innovation, observe-t-il, n'arrive pas régulièrement ; elle survient par grappes. Un entrepreneur réussit, son succès rassure et entraîne une nuée d'imitateurs et d'innovations connexes, d'où une phase d'expansion ; puis le marché se sature, le surprofit disparaît, et vient la dépression qui assainit en éliminant les firmes inefficaces. Il relie ces grappes aux longs cycles décrits par l'économiste russe Nikolaï Kondratiev en 1925, des vagues d'environ cinquante ans. Schumpeter les associe à de grandes innovations : la machine à vapeur et le textile, puis le chemin de fer et l'acier, puis l'électricité, la chimie et l'automobile, et l'on prolonge aujourd'hui avec l'informatique et le numérique. Chaque grande vague structure une époque entière, avec sa montée, son apogée et son déclin.

Là où Schumpeter devient vraiment provocant, c'est dans son pronostic. Contrairement à Marx, qui annonçait l'effondrement du capitalisme par ses contradictions internes, et contrairement aux libéraux qui le croyaient éternel, Schumpeter prédit que le capitalisme mourra de son succès. À mesure que les grandes firmes bureaucratisent l'innovation dans leurs laboratoires de recherche, l'entrepreneur héroïque devient inutile, le progrès se routinise, et la classe d'intellectuels que la prospérité a fait naître se met à miner les valeurs bourgeoises. Le capitalisme glisserait ainsi, paradoxalement, vers une forme de socialisme. Cette prophétie ne s'est pas réalisée, mais elle pose une vraie question, toujours ouverte : l'innovation reste-t-elle l'affaire de pionniers isolés, ou bien des grands départements de recherche organisés des multinationales ?

Ce débat traverse toute l'économie de l'innovation. La vision schumpetérienne où les grosses firmes en position de monopole innovent le mieux, car elles seules ont les moyens de financer la recherche, s'oppose à l'idée que c'est la concurrence vive et l'arrivée de nouveaux entrants qui stimule l'invention. Les travaux contemporains de Philippe Aghion et Peter Howitt, qui formalisent la destruction créatrice dans un modèle de croissance endogène en 1992, suggèrent une relation en cloche : un peu de concurrence stimule l'innovation, mais trop de concurrence la décourage en rabotant les profits qui la récompensent. On retrouve ici la tension fondamentale entre la rente, nécessaire pour inciter, et la diffusion, nécessaire pour profiter à tous, qui justifie tout le débat sur les brevets et la propriété intellectuelle.

Mais l'innovation est-elle vraiment le moteur inépuisable que l'on croit ? L'économiste américain Robert Gordon, dans *The Rise and Fall of American Growth* en 2016, en doute sérieusement. Sa thèse de stagnation séculaire technologique est rafraîchissante : les innovations qui ont vraiment transformé la vie humaine, l'eau courante, l'électricité, le moteur à explosion, les antibiotiques, datent de la seconde révolution industrielle, entre 1870 et 1940. À côté de cela, soutient Gordon, le numérique et internet auraient un impact bien plus limité sur la productivité. Le débat fait écho au paradoxe de Solow, formulé en 1987 dans une formule restée fameuse : on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. De fait, les gains de productivité ralentissent dans les pays riches depuis les années 1970, malgré l'avalanche d'innovations apparentes. La question reste vive avec l'intelligence artificielle : nouvelle grande vague à la Kondratiev, ou simple promesse qui ne réenclenchera pas la croissance ?

Que faut-il retenir pour la prépa ? D'abord, que la croissance schumpetérienne est qualitative et conflictuelle : elle ne se résume pas à accumuler des facteurs, mais à les recombiner, et ce mouvement fait des perdants en même temps que des gagnants. Ensuite, distingue rigoureusement invention, innovation et diffusion, et place l'entrepreneur et le crédit au cœur du mécanisme. Troisièmement, garde en tête la dynamique cyclique des grappes d'innovations et des longues vagues de Kondratiev, qui relie ce thème aux cycles que nous étudierons bientôt. Enfin, sache mobiliser le grand débat contemporain : la destruction créatrice formalisée par Aghion et Howitt d'un côté, le doute de Gordon sur l'épuisement du progrès de l'autre. Voilà un sujet de dissertation idéal, car il oppose des thèses fortes et te permet de relier théorie, histoire et actualité.

Cette idée que l'économie avance par à-coups, par phases d'expansion et de purge, nous conduit naturellement au prochain épisode. Nous y étudierons les fluctuations et les cycles économiques, les cycles courts de Kitchin, les cycles d'affaires de Juglar, jusqu'aux longues ondes de Kondratiev, et les manières rivales de lire ces oscillations, du côté réel comme du côté monétaire.

Épisode 23

Fluctuations et cycles économiques

10:30

Imagine que tu observes la courbe du produit intérieur brut d'un pays sur deux siècles. Vue de loin, elle monte : c'est la croissance, le sujet de nos derniers épisodes. Mais approche-toi, et la ligne droite se met à frémir, à onduler. Des années où l'activité s'emballe, des années où elle s'effondre, des reprises, des rechutes. Cette respiration de l'économie autour de sa tendance longue, c'est ce qu'on appelle les fluctuations. Et la grande question, celle qui hante les économistes depuis le dix-neuvième siècle, est de savoir si ces oscillations obéissent à un rythme régulier, à un cycle, ou si elles ne sont qu'une succession de secousses imprévisibles. C'est tout l'enjeu de cet épisode.

Au lycée, tu as appris à distinguer croissance et fluctuations, et à nommer les phases : l'expansion quand l'activité accélère, le pic, puis le retournement, la récession, le creux, et la reprise. Tu sais aussi qu'on parle de récession, au sens technique souvent retenu, quand le PIB recule pendant au moins deux trimestres consécutifs, et de dépression pour une contraction profonde et durable, comme celle des années trente. Partons de là et montons d'un cran.

L'intuition d'une périodicité est ancienne. Dès 1862, l'économiste français Clément Juglar, dans son ouvrage *Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis*, identifie un cycle des affaires d'une durée de huit à dix ans, articulé autour de l'investissement et du crédit. C'est le cycle Juglar, le plus classique. Plus tard, on a complété le tableau avec d'autres rythmes superposés. Joseph Kitchin, en 1923, décrit un cycle court d'environ trois à quatre ans, lié aux variations des stocks des entreprises : quand les carnets se dégarnissent, on déstocke et on ralentit la production ; quand ils se vident trop, on relance. Et puis il y a le grand cycle, le plus spectaculaire : celui qu'a décrit le Russe Nikolaï Kondratiev en 1925, des ondes longues de quarante à soixante ans, de longues phases ascendantes suivies de longues phases dépressives. Schumpeter, dont nous avons parlé à l'épisode précédent, reprendra ces ondes longues dans ses *Business Cycles* de 1939 et proposera de les emboîter : les cycles Kondratiev portent les Juglar, qui portent eux-mêmes les Kitchin, comme des vagues de tailles différentes qui se chevauchent. Il les rattache à des grappes d'innovations majeures, la vapeur, le chemin de fer, l'électricité, qui structurent chaque onde longue.

Donnons un peu de chair à ces ondes longues, car elles parlent à l'imagination et structurent bien une copie. On date traditionnellement le premier Kondratiev de la fin du dix-huitième siècle au milieu du dix-neuvième, porté par la machine à vapeur et le textile ; le deuxième de 1850 environ à 1890, porté par le chemin de fer et l'acier ; le troisième de la fin du dix-neuvième siècle à l'après-guerre, porté par l'électricité, la chimie et le moteur à explosion ; et un quatrième, de l'après-guerre à aujourd'hui, porté par l'électronique et l'informatique. Chaque onde connaît une phase A d'expansion où l'innovation diffuse ses gains, puis une phase B de dépression où les profits s'érodent et où le système attend la grappe d'innovations suivante. Schumpeter voit dans ces phases B non pas un malheur mais un nettoyage : la destruction créatrice élimine les entreprises et les techniques dépassées. Tu vois le lien direct avec l'épisode précédent sur l'innovation.

Reste à savoir d'où viennent ces fluctuations. Et là, il faut être lucide : la régularité des cycles a souvent été surestimée. L'économétrie contemporaine est prudente et préfère parler de fluctuations plus que de cycles mécaniques. Ce qui est sûr, c'est qu'on peut classer les causes en deux grandes familles : les chocs de demande et les chocs d'offre. Un choc de demande, c'est une variation soudaine de la dépense globale. Une vague de pessimisme qui fait chuter l'investissement et la consommation provoque un choc de demande négatif. À l'inverse, un plan de relance budgétaire ou une bulle de crédit produit un choc positif. Un choc d'offre, lui, affecte les conditions de production : pense au quadruplement du prix du pétrole entre 1973 et 1974, qui a renchéri tous les coûts d'un coup et fait reculer l'activité tout en faisant monter les prix. C'est cette distinction qui permet de comprendre pourquoi certaines crises s'accompagnent d'inflation et d'autres de déflation. Un choc de demande négatif tire en général les prix vers le bas en même temps que l'activité ; un choc d'offre négatif, lui, fait reculer l'activité tout en poussant les prix vers le haut, et c'est précisément cette combinaison déroutante qui a donné la stagflation des années soixante-dix, ce mélange de stagnation et d'inflation que les modèles keynésiens de l'époque peinaient à expliquer.

Maintenant, le débat théorique, le cœur du sujet pour la prépa. Comment expliquer qu'une économie de marché, censée s'autoréguler, connaisse ces emballements et ces effondrements ? Trois grandes lectures s'affrontent. La première est keynésienne. Pour Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie* de 1936, les fluctuations naissent de l'instabilité de la demande effective, et surtout de l'investissement, gouverné par les anticipations volatiles des entrepreneurs, ce qu'il appelle leurs *animal spirits*, leur esprit animal. Une rechute de la confiance, et l'investissement s'effondre, entraînant l'emploi et la consommation par le jeu du multiplicateur. Les keynésiens ont prolongé cette idée avec le modèle de l'oscillateur de Paul Samuelson en 1939, repris et approfondi par John Hicks dans sa *Contribution à la théorie du cycle économique* de 1950. L'idée mérite qu'on s'y arrête, car elle est élégante. Combine deux mécanismes : le multiplicateur, qui veut qu'une hausse de l'investissement engendre une hausse plus que proportionnelle du revenu, et l'accélérateur, qui veut que l'investissement dépend non du niveau mais de la variation de la demande. Branche les deux l'un sur l'autre et tu obtiens un système qui s'auto-entretient : la demande monte, donc l'investissement bondit par l'accélérateur, donc le revenu monte encore par le multiplicateur, jusqu'à ce que la croissance de la demande ralentisse, ce qui suffit à faire chuter l'investissement et à renverser le mouvement. Hicks ajoute des butoirs, un plafond fixé par le plein-emploi et un plancher fixé par l'amortissement du capital, entre lesquels l'économie rebondit. Conclusion politique : le marché ne s'autostabilise pas, donc l'État doit stabiliser l'activité par des politiques contracycliques, en soutenant la demande dans les creux et en la freinant dans les sommets.

La deuxième lecture est monétariste. Milton Friedman et Anna Schwartz, dans leur *Histoire monétaire des États-Unis* publiée en 1963, renversent la perspective : ce ne sont pas les marchés qui sont intrinsèquement instables, ce sont les erreurs de politique monétaire qui engendrent les cycles. Selon eux, la Grande Dépression de 1929 ne fut pas l'échec du capitalisme mais celui de la banque centrale américaine, qui laissa la masse monétaire s'effondrer d'un tiers. La monnaie est ici la source des fluctuations, et la stabilité s'obtient par une règle de croissance monétaire régulière plutôt que par l'activisme budgétaire.

La troisième lecture est celle des nouveaux classiques, et elle est radicale. C'est la théorie des cycles réels, le *Real Business Cycle*, développée par Finn Kydland et Edward Prescott dans un article fondateur de 1982, qui leur vaudra le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel en 2004. Leur thèse provoque : les fluctuations ne sont pas des dysfonctionnements à corriger, mais la réponse optimale d'agents parfaitement rationnels à des chocs réels, essentiellement des chocs de productivité, des chocs technologiques. Quand la technologie progresse plus ou moins vite, les agents ajustent rationnellement leur travail et leur investissement, et l'économie fluctue sans qu'il y ait la moindre défaillance de marché. Dans cette vision extrême, toute politique de stabilisation est inutile, voire nuisible. La nouvelle économie keynésienne répondra en réintroduisant les rigidités de prix et de salaires pour réhabiliter, dans des modèles modernes, le rôle stabilisateur de l'État. Tu vois le fil rouge : derrière une querelle sur le cycle, c'est toute la question du rôle de l'État qui se rejoue.

Quelles limites garder en tête ? D'abord, méfie-toi de l'illusion de régularité : aucun de ces cycles n'a la ponctualité d'une horloge, et chercher à dater le prochain retournement à l'année près relève souvent de la divination. Ensuite, l'enchevêtrement des causes rend l'attribution délicate : la crise de 2008, que nous étudierons, fut à la fois un choc financier, un choc de demande et une crise de confiance. Enfin, la frontière entre fluctuation et croissance est elle-même discutée : certains économistes soutiennent qu'une récession profonde laisse des cicatrices durables sur la croissance potentielle, ce qu'on nomme les effets d'hystérèse, et que le court terme du cycle finit par contaminer le long terme de la tendance.

Pour la dissertation d'ESH, retiens d'abord ceci : les fluctuations sont la respiration normale de l'économie de marché, et la grande controverse oppose ceux qui y voient une instabilité endogène à corriger, les keynésiens, à ceux qui y voient soit une erreur de politique, les monétaristes, soit une réponse optimale, les nouveaux classiques. Retiens ensuite la typologie des cycles, Kitchin court par les stocks, Juglar moyen par l'investissement et le crédit, Kondratiev long par les innovations, et leur emboîtement schumpétérien. Retiens enfin la distinction entre chocs d'offre et chocs de demande, qui est ta grille de lecture pour analyser n'importe quelle crise concrète. Garde aussi en mémoire que ce débat sur le cycle prépare directement la révolution keynésienne et la naissance des politiques de stabilisation, que nous reverrons.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les pays riches pour interroger le développement, le sous-développement et les inégalités mondiales, de Rostow à Amartya Sen, en demandant pourquoi certaines nations décollent et d'autres restent prises au piège de la pauvreté.

Épisode 24

Développement, sous-développement et inégalités mondiales

8:36

Prends deux enfants nés le même jour, l'un à Oslo, l'autre à Bamako. Au moment précis de leur naissance, l'espérance de vie qui les attend diffère de plus de vingt ans, le revenu moyen autour d'eux dans un rapport de un à cinquante, la probabilité d'aller à l'université dans un rapport plus grand encore. Aucune théorie économique sérieuse ne peut détourner les yeux de cet écart. La question du développement, c'est cela : pourquoi certaines nations se sont-elles enrichies et d'autres non, et que peut-on y faire ? C'est sans doute la question la plus politiquement chargée de toute l'économie, et l'une des plus disputées.

Au lycée, tu as appris à distinguer croissance et développement. La croissance, c'est l'augmentation du PIB ; le développement, selon la définition classique de François Perroux dans les années 1960, c'est l'ensemble des changements de structures mentales, sociales et institutionnelles qui permettent à une population de faire croître durablement son produit réel. Autrement dit, la croissance est quantitative, le développement est qualitatif et durable. Garde cette distinction, mais nous allons l'enrichir considérablement, car la prépa attend de toi que tu connaisses les grandes familles d'explication du sous-développement et leurs querelles.

Commençons par la lecture la plus optimiste, celle qui a dominé l'après-guerre. En 1960, l'Américain Walt Whitman Rostow publie *Les Étapes de la croissance économique*, sous-titré significativement *Un manifeste non communiste*. Rostow y soutient que toute société traverse cinq étapes : d'abord la société traditionnelle, ensuite les conditions préalables au décollage, puis le décollage lui-même, le fameux *take-off*, suivi de la marche vers la maturité, et enfin l'ère de la consommation de masse. Le sous-développement n'est donc qu'un retard : les pays pauvres sont des pays jeunes qui finiront par suivre le même chemin que l'Angleterre ou les États-Unis, à condition d'accumuler suffisamment de capital pour amorcer le décollage. C'est une vision linéaire, universaliste et profondément rassurante : le développement serait au bout du chemin pour tout le monde.

Cette vision a très vite été contestée, et de manière radicale, par les théoriciens de la dépendance, surtout latino-américains. Pour Raúl Prebisch, qui dirigeait la Commission économique pour l'Amérique latine, et pour des auteurs comme l'Égyptien Samir Amin ou le Brésilien Celso Furtado, le sous-développement n'est pas un retard mais un produit. Loin d'être une étape précoce du développement des autres, il en est la conséquence directe. Le centre s'est développé en sous-développant la périphérie : l'échange international, présenté comme mutuellement bénéfique par Ricardo, serait en réalité inégal. Prebisch insiste sur la détérioration tendancielle des termes de l'échange : les pays qui exportent des matières premières voient le prix relatif de leurs exportations baisser face aux produits manufacturés du centre, si bien qu'il leur faut vendre toujours plus de café ou de cuivre pour acheter la même machine. La spécialisation primaire, loin d'enrichir, appauvrit relativement. La conclusion politique est claire : il faut rompre, ou du moins se protéger, et industrialiser par substitution aux importations. Tu vois ici resurgir, transposée au Sud, la vieille querelle entre libre-échange et protectionnisme que nous reverrons à l'épisode trente-trois.

Entre ces deux pôles, une troisième voie a profondément renouvelé la pensée du développement : celle de l'Indien Amartya Sen, prix Nobel 1998. Dans *Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté*, paru en anglais en 1999 sous le titre *Development as Freedom*, Sen opère un déplacement décisif. Il refuse de réduire le développement au revenu par tête. Ce qui compte, dit-il, ce ne sont pas les biens que possède une personne, mais ce qu'elle est réellement capable de faire et d'être : se nourrir, être en bonne santé, lire, participer à la vie de sa communauté. C'est sa célèbre approche par les capabilités, l'ensemble des fonctionnements qu'un individu a la liberté réelle d'atteindre. Le développement devient alors un processus d'expansion des libertés réelles. Sen le montre par des exemples saisissants : certains États indiens comme le Kerala, pourtant pauvres en revenu, affichent une espérance de vie et une alphabétisation dignes de pays riches, parce qu'ils ont investi dans la santé et l'éducation. Et il rappelle qu'aucune famine grave ne s'est jamais produite dans une démocratie dotée d'une presse libre, car le politique y réagit. Cette approche a une descendance concrète : avec le Pakistanais Mahbub ul Haq, Sen a inspiré l'Indice de développement humain du PNUD, créé en 1990, qui combine revenu, santé et éducation, et que nous avons croisé à l'épisode dix-neuf.

Reste une énigme que ces grandes fresques expliquent mal : pourquoi certains pays restent-ils bloqués tout en bas ? C'est l'idée de trappe à pauvreté, ou cercle vicieux du sous-développement, formalisée dès les années 1950 par Ragnar Nurkse. Un pays pauvre épargne peu, donc investit peu, donc reste peu productif, donc reste pauvre : le cercle se referme. La pauvreté s'auto-entretient en deçà d'un certain seuil. Ce raisonnement, l'économiste américain Jeffrey Sachs l'a remis au goût du jour dans les années 2000 pour plaider un « grand coup de pouce », un afflux massif d'aide capable de faire franchir le seuil d'un coup. Sur ce point, le débat contemporain fait rage. William Easterly, dans *Le Fardeau de l'homme blanc* en 2006, lui répond que des décennies d'aide ont surtout nourri la corruption et déresponsabilisé les gouvernements. Et la génération de l'expérimentation aléatoire, autour d'Esther Duflo et Abhijit Banerjee, refuse de trancher dans l'abstrait : elle teste, programme par programme, ce qui marche vraiment, des moustiquaires à la vaccination, par essais contrôlés. C'est ce qui leur a valu, avec Michael Kremer, le prix Nobel 2019 pour leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté ; leur ouvrage *Repenser la pauvreté*, publié en anglais sous le titre *Poor Economics* en 2011, en est la vitrine. C'est un changement de méthode autant que de doctrine.

Tout cela débouche sur une question macroéconomique majeure que tu retrouveras partout : le monde converge-t-il ou diverge-t-il ? Le modèle de Solow, vu à l'épisode vingt et un, prédit une convergence : à cause des rendements décroissants du capital, les pays pauvres devraient croître plus vite et rattraper les riches. Or ce que l'on observe à l'échelle mondiale, c'est plutôt une convergence conditionnelle. Les pays ne convergent que vers leur propre état stationnaire, qui dépend de leurs institutions, de leur capital humain, de leur épargne. Sur deux siècles, Angus Maddison a documenté une « grande divergence » spectaculaire entre l'Occident et le reste du monde après la révolution industrielle. Mais depuis trois décennies, l'irruption de la Chine et de l'Inde a fait reculer fortement l'extrême pauvreté mondiale et resserrer l'écart pour des milliards d'individus, même si les inégalités à l'intérieur des pays, elles, se sont souvent creusées. Et l'explication ultime de ces trajectoires, Daron Acemoglu et James Robinson la placent dans les institutions : dans *Prospérité, puissance et pauvreté* en 2012, ils opposent les institutions inclusives, qui protègent la propriété et ouvrent l'accès à tous, aux institutions extractives, qui concentrent le pouvoir et la rente au profit d'une élite.

Que retenir de tout cela ? D'abord que le développement ne se confond pas avec le revenu : santé, éducation, libertés et institutions en sont le cœur, et c'est l'apport durable de Sen. Ensuite que trois grandes lectures s'affrontent, le rattrapage de Rostow, la dépendance de Prebisch et Amin, l'analyse institutionnelle d'Acemoglu, et qu'une bonne copie de prépa les met en dialogue plutôt qu'elle n'en choisit une seule. Enfin que la convergence n'a rien d'automatique : elle est conditionnelle, suspendue aux choix politiques et institutionnels. Garde en tête ce mot de Sen, qui résume tout : le développement, c'est la liberté.

Dans le prochain épisode, nous changerons de continent théorique pour entrer dans la monnaie : sa nature, ses fonctions et le mystère de sa création par le crédit bancaire.

Module 5 — Monnaie, emploi, politiques

Monnaie, inflation, chômage, Keynes, politiques
Épisode 25

La monnaie : nature, fonctions, création

8:23

Imagine que tu doives, ce matin, te procurer ton café sans monnaie. Il te faudrait trouver un torréfacteur qui veuille précisément ce que tu produis, au moment où tu le produis, et dans la quantité exacte. Les économistes appellent cela la double coïncidence des besoins, et c'est le cauchemar logique du troc. La monnaie naît de ce cauchemar : elle est d'abord l'institution qui dénoue les échanges en les décomposant en deux actes, vendre puis acheter, séparés dans le temps. Tu connais déjà du lycée les trois fonctions canoniques de la monnaie ; nous allons les approfondir, puis attaquer la vraie question de prépa, celle qui déroute tout le monde : d'où vient la monnaie, qui la fabrique, et comment.

Reprenons d'abord le socle, vite. Aristote, dans l'*Éthique à Nicomaque* au quatrième siècle avant notre ère, distinguait déjà la monnaie comme intermédiaire des échanges, mesure des valeurs et réserve. La tradition a fixé trois fonctions. D'abord, unité de compte : la monnaie est l'étalon dans lequel on exprime tous les prix, ce qui réduit drastiquement le nombre de rapports d'échange à connaître. Dans une économie de troc à mille biens, il faut mémoriser près de cinq cent mille prix relatifs ; en monnaie, mille prix suffisent. Ensuite, intermédiaire des paiements, ou moyen d'échange : la monnaie a un pouvoir libératoire, elle éteint les dettes, et le cours légal en France oblige à l'accepter. Enfin, réserve de valeur : elle permet de transporter du pouvoir d'achat dans le temps, de différer la dépense. Ces trois fonctions sont liées mais peuvent diverger : en hyperinflation, la monnaie reste moyen de paiement mais cesse d'être réserve de valeur, et les agents fuient vers le dollar ou les biens réels.

Sur la nature profonde de la monnaie, il faut connaître une grande opposition qui structure toute l'ESH. D'un côté, la conception métalliste ou marchande, héritée des classiques : la monnaie est une marchandise comme une autre, choisie par le marché pour ses qualités, et sa valeur tient à sa matière. Carl Menger, en 1892 dans son article sur l'origine de la monnaie, en donne la version la plus fine : la monnaie émerge spontanément des échanges, sans décision collective, parce que les agents convergent vers le bien le plus liquide, le plus facile à céder. De l'autre côté, la conception chartaliste, défendue par Georg Friedrich Knapp dans sa *Théorie étatique de la monnaie* en 1905 : la monnaie n'a pas besoin d'une valeur intrinsèque, elle vaut parce que l'État la décrète, l'impose, et surtout parce qu'il exige qu'on paie l'impôt avec elle. C'est l'impôt qui crée la demande de monnaie. Cette opposition n'est pas scolastique : elle commande ta lecture de l'euro, monnaie sans contrepartie métallique dont la valeur repose entièrement sur la confiance et l'institution.

Cette idée de confiance mérite qu'on s'y arrête, car la prépa l'attend. Michel Aglietta et André Orléan, dans *La monnaie souveraine* en 1998, ont reformulé la monnaie comme un rapport social et un fait de confiance à trois étages. Confiance méthodique, la routine d'accepter ce que tout le monde accepte ; confiance hiérarchique, garantie par les institutions, la banque centrale, l'État ; confiance éthique, l'adhésion aux valeurs que la monnaie incarne. La monnaie n'est donc pas un voile neutre posé sur l'économie réelle, comme le voulaient les classiques, mais le lien social par excellence, le ciment de la communauté de paiement. Garde cette formule : la monnaie est un fait social total.

Venons-en au cœur du programme, la création monétaire. Les formes de la monnaie ont évolué : monnaie marchandise, puis monnaie métallique frappée, puis monnaie fiduciaire, les billets, dont la valeur repose sur la confiance et non sur le métal, puis la monnaie scripturale, de simples écritures sur des comptes, qui représente aujourd'hui plus de quatre-vingt-dix pour cent de la masse monétaire dans la zone euro. Pour mesurer cette masse, les banquiers centraux construisent des agrégats emboîtés. L'agrégat le plus étroit, M1, regroupe les pièces, les billets et les dépôts à vue, c'est-à-dire la monnaie immédiatement disponible. M2 ajoute les dépôts à court terme, les livrets ; M3, le plus large suivi par la Banque centrale européenne, ajoute les instruments négociables comme les titres d'OPCVM monétaires. Plus on s'éloigne de M1, moins l'actif est liquide. La liquidité, justement, c'est la capacité d'un actif à se transformer en moyen de paiement sans coût ni délai ni perte de valeur.

Maintenant, la phrase qui doit devenir un réflexe : ce sont les crédits qui font les dépôts, et non l'inverse. L'intuition spontanée veut que la banque prête l'argent que les épargnants y ont déposé ; c'est faux, ou du moins ce n'est pas l'essentiel. Quand une banque accorde un crédit, elle inscrit simplement une somme au crédit du compte de l'emprunteur, par un double jeu d'écritures, sans puiser dans une réserve préexistante. Elle crée de la monnaie ex nihilo, à partir de rien. Schumpeter, dès sa *Théorie de l'évolution économique* en 1911, avait saisi que le banquier est le créateur du pouvoir d'achat qui permet à l'entrepreneur d'innover. Cette monnaie naît du crédit et meurt avec son remboursement : quand l'emprunteur rembourse, la monnaie correspondante est détruite. La masse monétaire respire ainsi au rythme de l'endettement net de l'économie.

Mais alors, si une banque peut créer de la monnaie d'un trait de plume, qu'est-ce qui la limite ? Trois freins. D'abord, les fuites : une partie des crédits accordés se transforme en billets ou file vers les autres banques quand le client paie un fournisseur ; la banque doit alors se procurer de la monnaie banque centrale, la seule qui circule entre banques, sur le marché interbancaire ou auprès de la banque centrale. Ensuite, les réserves obligatoires : la banque doit déposer auprès de la banque centrale une fraction de ses dépôts, un pour cent en zone euro. Enfin, la demande de crédit solvable : une banque ne crée de la monnaie que si des emprunteurs se présentent et qu'elle juge le risque acceptable. C'est ici que se loge le grand débat. La vision dite du multiplicateur de crédit, longtemps enseignée, fait de la banque centrale le maître du jeu : elle injecte de la base monétaire, et les banques démultiplient mécaniquement. La vision du diviseur de crédit, plus réaliste et défendue notamment par les postkeynésiens comme Nicholas Kaldor, inverse la causalité : ce sont les banques qui prêtent d'abord, selon la demande, et qui se refinancent ensuite ; la banque centrale, prêteur en dernier ressort, ne peut guère refuser la liquidité sans étrangler le système. On parle alors de monnaie endogène, créée par le bas, contre la monnaie exogène pilotée par le haut.

La banque centrale n'est donc pas hors jeu, mais son levier est indirect. Elle ne crée pas le crédit ; elle en règle le prix par son taux directeur, et la quantité de réserves disponibles. En relevant ses taux, elle renchérit le refinancement, freine le crédit, donc la création monétaire ; en les baissant, elle l'encourage. Depuis 2015, avec l'assouplissement quantitatif, elle a aussi créé massivement de la base monétaire en rachetant des titres, sans pour autant déclencher l'inflation immédiate que la théorie quantitative naïve prédisait, ce qui a relancé tous les débats que nous verrons à l'épisode suivant.

Retiens quatre idées-forces. La monnaie se définit par ses fonctions, unité de compte, paiement, réserve, et non par sa matière. Sa nature oppose le métallisme marchand au chartalisme étatique, et la pensée contemporaine la lit comme confiance et rapport social. L'essentiel de la monnaie moderne est scripturale et naît du crédit bancaire : les crédits font les dépôts, la monnaie est créée puis détruite. Enfin, le pouvoir des banques de second rang est borné par les fuites, les réserves et le refinancement, ce qui place la banque centrale en régulateur indirect plus qu'en démiurge. Tout cela te prépare directement à l'épisode 26, où nous verrons ce qui arrive quand cette création dérape ou s'effondre : l'inflation, la déflation et leurs théories, de Fisher à Friedman.

Épisode 26

Inflation, déflation et leurs théories

8:00

Recevoir sa paie chaque mois en milliards : c'est ce qu'ont vécu les Allemands à l'automne 1923 : un pain coûtait deux cents milliards de marks, on transportait les billets dans des brouettes, et le papier-monnaie servait littéralement à allumer le poêle parce qu'il chauffait mieux que ce qu'il pouvait acheter. À l'autre extrême, le Japon a passé près de deux décennies, des années 1990 jusqu'aux années 2010, avec des prix qui stagnaient ou reculaient doucement, une économie engourdie qu'on a surnommée la décennie perdue. Inflation galopante d'un côté, déflation rampante de l'autre : voilà les deux maladies des prix, et comprendre pourquoi elles surgissent, c'est entrer au cœur des grandes batailles théoriques de la macroéconomie.

Tu connais déjà la définition de base : l'inflation est la hausse durable et générale du niveau des prix, la déflation son symétrique, une baisse durable et auto-entretenue. On la mesure en France par l'indice des prix à la consommation que calcule l'INSEE, un panier pondéré de biens et services suivi dans le temps ; au niveau européen, c'est l'indice des prix à la consommation harmonisé, l'IPCH, qui permet de comparer les pays de la zone euro et que cible la Banque centrale européenne. Garde en tête deux pièges classiques : ne confonds pas inflation et hausse du coût de la vie ressenti, car le panier moyen ne correspond à personne en particulier ; et distingue la désinflation, simple ralentissement de la hausse des prix, de la déflation, qui est une baisse effective.

Entrons dans les mécanismes. Les économistes distinguent traditionnellement trois grandes familles de causes. D'abord l'inflation par la demande : quand la demande globale excède les capacités de production, les prix montent pour rationner une offre qui ne suit pas. C'est l'analyse qu'on rattache à Keynes, dans son court essai *Comment payer la guerre* de 1940, où il forge l'idée d'inflation gap, l'écart inflationniste qui apparaît lorsque la demande dépasse le plein emploi. Ensuite l'inflation par les coûts : une hausse du prix des matières premières ou des salaires se répercute sur les prix de vente. Le choc pétrolier de 1973, où le baril quadruple, en est l'exemple canonique. On parle alors parfois de spirale prix-salaires : les salariés exigent des hausses pour compenser, ce qui relance les coûts, donc les prix, donc de nouvelles revendications.

Mais la troisième famille, l'inflation d'origine monétaire, est la plus chargée théoriquement, et c'est elle qui va structurer tout notre épisode. L'idée remonte loin : dès le seizième siècle, Jean Bodin, dans sa *Réponse à monsieur de Malestroit* de 1568, explique la hausse des prix en Europe par l'afflux d'or et d'argent venus d'Amérique. C'est l'intuition fondatrice de la théorie quantitative de la monnaie. Elle reçoit sa formulation rigoureuse avec l'économiste américain Irving Fisher, dans *Le Pouvoir d'achat de la monnaie* de 1911 : la fameuse équation des échanges, qui pose que la masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation égale le niveau des prix multiplié par le volume des transactions. Si l'on admet que la vitesse de circulation est stable et que le volume des transactions est déterminé par l'économie réelle, alors toute augmentation de la quantité de monnaie se traduit mécaniquement par une hausse proportionnelle des prix. La formule que tu dois retenir, c'est celle de Milton Friedman : « l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire », au sens où elle naît d'une croissance de la monnaie plus rapide que celle de la production.

Friedman, justement, est le grand théoricien du monétarisme, qu'il développe à partir des années 1950 et 1960, notamment dans sa monumentale *Histoire monétaire des États-Unis* coécrite avec Anna Schwartz en 1963. Sa thèse centrale s'oppose frontalement à l'arbitrage keynésien hérité de la courbe de Phillips, cette relation empirique de 1958 qui semblait promettre qu'on pouvait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. Dans son discours présidentiel à l'American Economic Association en 1968, Friedman démolit cet arbitrage : à long terme, dit-il, il existe un taux de chômage naturel vers lequel l'économie revient toujours, et toute tentative de descendre en dessous par la relance monétaire ne produit, une fois les anticipations ajustées, que de l'inflation sans gain d'emploi. La courbe de Phillips est donc verticale à long terme. Cette intuition sera radicalisée par les nouveaux classiques, Robert Lucas en tête, avec les anticipations rationnelles dans les années 1970 : si les agents anticipent correctement la politique monétaire, celle-ci n'a aucun effet réel, même à court terme. La stagflation des années 1970, ce mélange inédit de chômage et d'inflation que la pensée keynésienne peinait à expliquer, donnera un poids considérable à ces analyses.

Retournons-nous maintenant vers les hyperinflations, ces emballements où l'inflation dépasse, selon le seuil classique de Philip Cagan dans son étude de 1956, cinquante pour cent par mois. L'Allemagne de 1923, mais aussi la Hongrie de 1946, qui détient le record absolu avec des prix doublant toutes les quinze heures, ou plus récemment le Zimbabwe à la fin des années 2000. Le mécanisme y est presque toujours le même : un État incapable de se financier par l'impôt ou l'emprunt fait tourner la planche à billets, finançant son déficit par la création monétaire. C'est ce que Cagan modélise comme une fuite devant la monnaie : plus l'inflation s'accélère, plus les agents se débarrassent vite de leur argent, ce qui augmente la vitesse de circulation et nourrit la spirale. L'hyperinflation est donc le laboratoire grandeur nature de la théorie quantitative.

Penchons-nous enfin sur l'autre versant, la déflation, longtemps sous-estimée parce qu'on imaginait naïvement qu'une baisse des prix profite au consommateur. C'est Irving Fisher, encore lui, ruiné par le krach de 1929, qui en livre l'analyse décisive dans son article *La théorie des grandes dépressions par la déflation de la dette* de 1933. Son raisonnement, la debt-deflation, est implacable : quand les prix baissent, la valeur réelle des dettes augmente, car on rembourse en monnaie devenue plus chère. Les agents endettés vendent leurs actifs en catastrophe pour se désendetter, ce qui fait encore baisser les prix, donc alourdit encore les dettes réelles. Plus on rembourse, plus on doit, dit Fisher dans une formule saisissante. À cela s'ajoute le report des achats : pourquoi acheter aujourd'hui ce qui sera moins cher demain ? La demande s'effondre, l'activité avec elle. La déflation est donc une trappe qui s'auto-entretient, et c'est précisément la hantise des banques centrales modernes, ce qui explique qu'elles visent une inflation légèrement positive, autour de deux pour cent, plutôt que zéro : une marge de sécurité contre la chute.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, inflation et déflation se mesurent par des indices de prix, IPC et IPCH, dont il faut connaître les limites. Ensuite, les causes se rangent en trois familles, demande, coûts et monnaie, mais la dimension monétaire est celle qui a nourri les plus grands débats théoriques. Puis, la théorie quantitative de Fisher et le monétarisme de Friedman opposent une vision où la monnaie gouverne les prix à long terme à la tradition keynésienne plus attentive au court terme et à la demande. Enfin, la déflation n'est pas l'amie du consommateur mais un poison lent que Fisher a théorisé par la debt-deflation, et que toute la politique monétaire contemporaine cherche à conjurer.

Tu vois déjà se profiler la suite : si la monnaie et les prix mobilisent tant l'emploi, c'est qu'ils touchent au travail. Le prochain épisode étudiera justement le marché du travail et le chômage, ses mesures et ses lectures rivales, néoclassique et keynésienne, où nous retrouverons cette courbe de Phillips dont nous venons d'entrevoir le destin tourmenté.

Épisode 27

Marché du travail et chômage

9:23

Imagine un instant que le travail soit une marchandise comme une autre, achetée et vendue sur un marché où l'on échangerait des heures de labeur contre un salaire. C'est précisément l'image que retient la tradition néoclassique, et c'est aussi le point de tension le plus vif de toute la macroéconomie. Car si le travail était vraiment un marché comme les autres, le chômage durable serait impossible : il suffirait que le prix baisse pour que toute offre trouve preneur. Or le chômage existe, massivement, pendant des années. Tout l'enjeu de cet épisode est de comprendre pourquoi.

Tu connais déjà la définition du lycée. Rappelons-la vite : un chômeur, au sens du Bureau international du travail, est une personne en âge de travailler, sans emploi, disponible pour travailler et qui recherche activement un emploi. Cette définition stricte distingue le chômage de l'inactivité, et elle se mesure par enquête, pas seulement par les inscriptions à Pôle emploi devenu France Travail. La population active réunit les actifs occupés et les chômeurs ; le taux de chômage rapporte les chômeurs à cette population active, pas à la population totale. Garde cette précision : un pays peut afficher peu de chômage parce que beaucoup de gens ont renoncé à chercher et sont sortis de la population active. Le taux d'emploi corrige cette illusion.

Venons-en au cœur théorique. La lecture néoclassique modélise le marché du travail comme la rencontre d'une offre de travail émanant des ménages et d'une demande de travail émanant des entreprises. Le salaire réel y joue le rôle du prix qui équilibre tout. L'entreprise embauche tant que la productivité marginale du travail dépasse le salaire réel : à l'équilibre, le salaire réel égale la productivité marginale du dernier travailleur. Du côté des ménages, l'offre de travail résulte d'un arbitrage entre travail et loisir ; le salaire est le prix du renoncement au loisir. Dans ce cadre, esquissé par Alfred Marshall puis formalisé par Arthur Cecil Pigou, notamment dans *The Theory of Unemployment* en 1933, le marché s'équilibre toujours. S'il y a du chômage, c'est qu'un obstacle empêche le salaire de baisser jusqu'à son niveau d'équilibre.

D'où la notion de chômage volontaire chez les classiques : à l'équilibre concurrentiel, ne restent sans emploi que ceux qui refusent de travailler au salaire offert. Le chômage involontaire massif serait alors le symptôme de rigidités : salaire minimum légal, syndicats imposant des salaires trop élevés, indemnités de chômage qui désincitent à reprendre un emploi. La solution classique en découle logiquement : flexibiliser, laisser les salaires s'ajuster à la baisse, et l'emploi reviendra. C'est la logique qui inspire encore aujourd'hui de nombreuses recommandations de dérégulation du marché du travail.

C'est ici que survient la rupture keynésienne, et tu dois en saisir toute la portée. Dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie*, en 1936, John Maynard Keynes renverse le raisonnement. Pour lui, le chômage involontaire existe bel et bien : il y a des travailleurs prêts à travailler au salaire courant, voire en dessous, et qui ne trouvent pourtant pas d'emploi. La raison est que le niveau de l'emploi n'est pas déterminé sur le marché du travail, mais sur le marché des biens, par la demande effective, c'est-à-dire la demande anticipée par les entrepreneurs. Si les débouchés sont insuffisants, les entreprises produisent peu et embauchent peu, quel que soit le niveau des salaires.

Et Keynes ajoute un argument décisif contre la solution classique de la baisse des salaires. Baisser les salaires, c'est baisser le pouvoir d'achat, donc la consommation, donc la demande, donc à nouveau l'emploi : la baisse généralisée des salaires aggrave la crise au lieu de la résorber. C'est le paradoxe que reprendront plus tard les keynésiens : ce qui est rationnel pour une entreprise isolée devient destructeur quand tout le monde le fait. Le marché du travail ne s'autorégule pas ; il faut soutenir la demande globale, par la dépense publique notamment, pour ramener l'économie vers le plein emploi.

Pour t'orienter dans la jungle des chômages, retiens la typologie classique. D'abord le chômage frictionnel, incompressible, lié au temps de recherche entre deux emplois dans une économie dynamique. Ensuite le chômage structurel, lié à l'inadéquation entre les qualifications offertes et celles demandées, aux mutations technologiques, aux rigidités institutionnelles. Puis le chômage conjoncturel, ou keynésien, lié à l'insuffisance de la demande lors des récessions. On parle aussi de chômage classique lorsque des salaires trop élevés rendent l'embauche non rentable, par opposition au chômage keynésien d'insuffisance des débouchés : cette distinction, que tu retrouveras chez Edmond Malinvaud dans *Réexamen de la théorie du chômage* en 1977, structure de nombreux débats de politique économique.

Reste une pièce centrale du dossier, que les jurys de concours adorent : la courbe de Phillips et son destin mouvementé. En 1958, l'économiste néo-zélandais Alban William Phillips publie une étude empirique sur le Royaume-Uni montrant une relation inverse entre le taux de chômage et le taux de croissance des salaires nominaux : quand le chômage baisse, les salaires et donc les prix accélèrent. Paul Samuelson et Robert Solow, en 1960, en tirent une lecture en termes d'inflation et y voient un menu de choix pour le décideur : on pourrait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. Cet arbitrage devient le pilier des politiques keynésiennes des années soixante.

Mais l'histoire se retourne. À la fin des années soixante, Milton Friedman, dans son adresse présidentielle à l'American Economic Association en 1968, et Edmund Phelps de façon indépendante, démolissent cet arbitrage durable. Leur argument : les agents anticipent l'inflation. À court terme, une relance peut réduire le chômage parce qu'elle surprend les salariés ; mais une fois l'inflation anticipée, ils réclament des hausses de salaire, et le chômage revient à son niveau naturel, désormais avec une inflation plus élevée. Friedman introduit ainsi le taux de chômage naturel, vers lequel l'économie revient quelles que soient les manipulations monétaires. La courbe de Phillips de long terme devient verticale : aucun arbitrage durable n'existe. La stagflation des années soixante-dix, chômage et inflation montant ensemble, semble leur donner raison de façon spectaculaire, et porte un coup rude au keynésianisme dominant.

Le débat ne s'est pourtant pas refermé. La nouvelle économie keynésienne a montré que les rigidités ne sont pas forcément irrationnelles. La théorie du salaire d'efficience, développée par George Akerlof et Janet Yellen ou Joseph Stiglitz, explique que les entreprises ont intérêt à payer au-dessus de l'équilibre pour motiver, fidéliser et sélectionner leur main-d'œuvre : le chômage devient alors un mécanisme disciplinaire involontaire. La théorie insiders-outsiders d'Assar Lindbeck et Dennis Snower éclaire pourquoi les salariés en place protègent leur position au détriment des chômeurs. Enfin la théorie de l'appariement, ou matching, de Peter Diamond, Dale Mortensen et Christopher Pissarides, couronnée par le prix de la Banque de Suède en 2010, modélise le marché du travail comme un processus coûteux de rencontre entre offres et demandes, expliquant la coexistence durable d'emplois vacants et de chômeurs.

Pour la prépa, mesure bien l'enjeu. Le marché du travail est le terrain où s'affrontent les deux grandes visions de l'économie : un marché qui s'autorégule pourvu qu'on le laisse libre, contre un marché incapable à lui seul de garantir le plein emploi. C'est aussi le lieu où se joue le lien entre micro et macro, entre comportements individuels et déséquilibres agrégés, et entre théorie et politique, car derrière chaque modèle se cache une recommandation très concrète sur la flexibilité, le salaire minimum ou la relance. Sache mobiliser ce dossier dans une dissertation sur le chômage, l'inflation ou le rôle de l'État.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, le chômage se mesure rigoureusement, au sens du Bureau international du travail, et le taux d'emploi complète utilement le taux de chômage. Ensuite, deux lectures s'opposent frontalement : pour les néoclassiques, le chômage involontaire est le fruit de rigidités empêchant l'ajustement du salaire ; pour Keynes, il vient de l'insuffisance de la demande effective. Par ailleurs, la typologie des chômages, frictionnel, structurel, conjoncturel, classique, oriente le diagnostic et donc le remède. Enfin, la courbe de Phillips résume tout le drame intellectuel du vingtième siècle : un arbitrage chômage-inflation cru durable, puis ruiné par les anticipations chez Friedman et Phelps, et aujourd'hui reconstruit avec finesse par les nouveaux keynésiens.

Dans le prochain épisode, nous remonterons à la source de cette révolution intellectuelle : nous lirons Keynes lui-même, sa *Théorie générale* de 1936, sa demande effective, son multiplicateur et sa préférence pour la liquidité, pour comprendre comment un seul livre a refondé toute la macroéconomie.

Épisode 28

La révolution keynésienne

9:46

Reviens un instant dans l'Angleterre du début des années 1930. Des millions de chômeurs font la queue devant les bureaux d'embauche, les usines tournent au ralenti, et pourtant les économistes orthodoxes répètent que tout va finir par s'arranger tout seul. Selon eux, si le chômage persiste, c'est que les salaires sont encore trop élevés : il suffit qu'ils baissent assez et chacun retrouvera du travail. À John Maynard Keynes, cette réponse paraissait scandaleuse. Non parce qu'elle était cruelle, mais parce qu'elle était fausse. C'est de cette colère intellectuelle qu'est née, en 1936, la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie*, le livre qui a fait basculer la pensée économique du vingtième siècle.

Tu connais déjà la lecture classique du marché du travail vue à l'épisode précédent : un salaire trop haut crée du chômage, la flexibilité le résorbe. Tu sais aussi, depuis l'épisode sur les externalités et celui sur la Grande Dépression que nous verrons bientôt, que les marchés ne s'autorégulent pas toujours. La révolution keynésienne, c'est précisément la théorisation de cette intuition à l'échelle de toute l'économie. Approfondissons.

Le cœur de Keynes, c'est le principe de la demande effective. Renversons d'abord la perspective dominante. Jean-Baptiste Say, dans son *Traité d'économie politique* de 1803, avait posé ce qu'on appelle la loi des débouchés : l'offre crée sa propre demande, car produire, c'est distribuer des revenus qui seront forcément dépensés. Conséquence : une surproduction générale durable est impossible, et le plein-emploi est l'état normal de l'économie. Keynes inverse tout. Pour lui, ce n'est pas l'offre qui commande, c'est la demande anticipée par les entreprises. Les entrepreneurs n'embauchent et ne produisent qu'en fonction de ce qu'ils s'attendent à vendre. Si cette demande anticipée, qu'il nomme demande effective, est insuffisante, ils produisent peu, embauchent peu, et l'économie se cale durablement sur un équilibre de sous-emploi. Voilà le mot décisif : équilibre. Le chômage n'est pas un déséquilibre passager en cours de résorption, c'est un état stable dont rien ne fait sortir spontanément l'économie.

Pourquoi la demande peut-elle manquer ? À cause du comportement d'épargne. Keynes introduit la loi psychologique fondamentale : quand le revenu augmente, la consommation augmente aussi, mais moins vite. La part du revenu consommée, la propension à consommer, diminue à mesure qu'on s'enrichit. Une fraction du revenu est donc épargnée, c'est-à-dire soustraite au circuit de la dépense. Or rien ne garantit que cette épargne soit automatiquement réinvestie. Chez les classiques, le taux d'intérêt assurait ce rééquilibrage entre épargne et investissement. Keynes brise ce mécanisme.

Cela nous conduit à la préférence pour la liquidité, sa théorie de l'intérêt. Pour les classiques, le taux d'intérêt est le prix de la renonciation à consommer aujourd'hui, la récompense de l'épargne. Pour Keynes, c'est tout autre chose : c'est le prix de la renonciation à la liquidité. Détenir de la monnaie, c'est détenir l'actif le plus liquide qui soit, immédiatement disponible. Les agents conservent de la monnaie pour trois motifs : un motif de transaction, pour leurs achats courants ; un motif de précaution, pour faire face à l'imprévu ; et un motif de spéculation, qui dépend de leurs anticipations sur l'évolution future des taux. Le taux d'intérêt est donc déterminé sur le marché de la monnaie, par la rencontre de cette demande de liquidité et d'une offre de monnaie pilotée par la banque centrale. Conséquence capitale : rien ne dit que ce taux s'ajustera au niveau qui pousserait toute l'épargne vers l'investissement. L'épargne peut rester thésaurisée, dormante, et la demande globale rester insuffisante.

L'investissement, justement, est le maillon le plus fragile. Il dépend de la comparaison entre le taux d'intérêt et ce que Keynes appelle l'efficacité marginale du capital, le rendement attendu d'un investissement. Mais ce rendement repose sur des anticipations à long terme, profondément incertaines. Keynes parle des esprits animaux, ces *animal spirits*, cet élan spontané d'optimisme ou de pessimisme qui pousse les entrepreneurs à agir dans un monde où l'avenir est radicalement imprévisible. Quand la confiance s'effondre, l'investissement s'effondre avec elle, et la demande effective avec lui. Tu vois la chaîne se nouer : incertitude, chute de l'investissement, chute de la demande, montée du chômage involontaire, c'est-à-dire un chômage subi par des gens prêts à travailler au salaire courant mais que personne n'embauche, faute de débouchés.

Reste l'outil le plus célèbre : le multiplicateur. Il faut être précis sur sa paternité. C'est Richard Kahn qui le formalise en 1931, mais sous la forme d'un multiplicateur d'emploi : combien d'emplois supplémentaires, directs et indirects, une dépense publique permet-elle de créer ? Keynes reprend cette mécanique et la transpose, dans la *Théorie générale*, en multiplicateur d'investissement, c'est-à-dire un multiplicateur de revenu : de combien le revenu national s'accroît-il à la suite d'une injection de dépense ? Autrement dit, Kahn fournit l'outil, Keynes en fait le multiplicateur keynésien que tu connais. L'idée est lumineuse. Supposons que l'État engage une dépense, par exemple un grand chantier public. Les ouvriers payés dépensent une partie de leur salaire ; cette dépense devient le revenu d'autres agents, qui en dépensent à leur tour une partie, et ainsi de suite. Une injection initiale de revenu se diffuse en vagues successives et provoque une hausse du revenu national supérieure à la dépense de départ. L'ampleur de cet effet dépend de la propension à consommer : plus les gens dépensent la part supplémentaire de leur revenu, plus le multiplicateur est puissant. Tu retiens la logique : pour relancer une économie en sous-emploi, une impulsion publique bien placée peut entraîner un effet démultiplié sur l'activité et l'emploi.

De là découle le rôle de l'État, la conclusion politique du livre. Si le marché peut se stabiliser durablement en deçà du plein-emploi, alors l'attentisme est coupable. Les pouvoirs publics doivent soutenir la demande globale, par la dépense publique, par l'investissement, par une politique monétaire accommodante. Keynes plaidait même, dans une formule provocatrice, qu'il vaudrait mieux payer des hommes à creuser des trous et à les reboucher que de les laisser oisifs, tant l'essentiel est de remettre la machine en marche. À ceux qui objectaient qu'à long terme les ajustements se feraient, il avait répondu dès 1923, dans son *Traité de la réforme monétaire*, par cette phrase devenue célèbre : à long terme, nous sommes tous morts.

Mesure bien la rupture. Keynes fonde la macroéconomie comme discipline autonome, raisonnant sur des agrégats, la consommation globale, l'investissement global, le revenu national, et non plus sur la seule somme des décisions individuelles. Il établit ce qu'on nommera le paradoxe de l'épargne : un comportement vertueux à l'échelle individuelle, épargner davantage, peut, généralisé, déprimer la demande et appauvrir tout le monde. Ce qui est vrai pour l'agent isolé devient faux pour la collectivité : c'est l'idée de fallacy of composition, l'erreur de composition.

Bien sûr, la révolution n'a pas fait l'unanimité, et c'est tout l'objet des débats que tu dois maîtriser. Dès 1947, Jacob Viner et d'autres reprochent à Keynes de négliger les effets de long terme et la flexibilité des prix. Arthur Cecil Pigou, son adversaire au sein même de Cambridge, oppose en 1943 l'effet d'encaisses réelles, dit effet Pigou : si les prix baissent, la valeur réelle de la monnaie détenue augmente, ce qui relance la consommation et pourrait restaurer le plein-emploi sans intervention de l'État. La querelle sur l'autorégulation n'est donc jamais close. Surtout, la postérité de Keynes sera filtrée par John Hicks qui, en 1937, traduit la *Théorie générale* dans le modèle IS-LM, un schéma clair mais que beaucoup, à commencer par les post-keynésiens comme Joan Robinson, jugeront trahir l'incertitude radicale et le rôle de la monnaie chers à Keynes. Nous y reviendrons.

Que faut-il retenir pour l'ESH ? D'abord, que Keynes renverse la loi de Say : c'est la demande effective, et non l'offre, qui détermine le niveau d'activité et d'emploi. Ensuite, que l'économie peut s'installer dans un équilibre de sous-emploi stable, où le chômage est involontaire et où le marché ne se corrige pas seul. Puis, que la monnaie n'est pas neutre : la préférence pour la liquidité, l'incertitude et les esprits animaux pèsent sur l'investissement, maillon faible du système. Enfin, qu'il en découle une légitimation théorique de l'intervention de l'État, relayée par le multiplicateur. Garde aussi en tête que cette révolution est restée disputée, de Pigou aux monétaristes.

Dans le prochain épisode, nous verrons précisément comment cet héritage a été domestiqué puis contesté : la synthèse néoclassique de Hicks et Samuelson, puis la contre-révolution monétariste de Friedman et les anticipations rationnelles de Lucas. Autrement dit, comment on a tenté de refermer la parenthèse keynésienne.

Épisode 29

Synthèse, monétarisme et nouvelles écoles

8:28

Imagine la macroéconomie d'après-guerre comme un champ de bataille intellectuel qui a duré un demi-siècle. D'un côté, l'héritage de Keynes, fraîchement formulé dans la *Théorie générale* de 1936. De l'autre, une tradition classique qui n'avait pas dit son dernier mot. Entre les deux, des économistes qui ont tenté la paix, d'autres qui ont rallumé la guerre, et d'autres encore qui ont changé les règles du jeu. Cet épisode raconte cette histoire, parce qu'elle structure encore aujourd'hui la façon dont on pense les politiques économiques. Comprendre le débat synthèse contre monétarisme contre nouveaux classiques, c'est tenir le fil rouge de toute la macroéconomie du vingtième siècle.

Tu te souviens de l'épisode précédent : Keynes a montré qu'une économie de marché pouvait s'installer durablement dans un équilibre de sous-emploi, par insuffisance de demande effective, et que l'État pouvait l'en sortir. Mais la *Théorie générale* est un livre difficile, parfois obscur, fait de chapitres qui ne s'emboîtent pas toujours. Il fallait le traduire, le rendre enseignable. C'est ce qu'a fait John Hicks dès 1937, dans un article au titre limpide, « Mr. Keynes and the Classics », où il propose le fameux modèle IS-LM. L'idée est de représenter l'équilibre macroéconomique par le croisement de deux courbes dans un plan reliant le taux d'intérêt et le revenu. La courbe IS décrit l'équilibre sur le marché des biens : l'investissement égale l'épargne, et plus le taux d'intérêt est bas, plus l'investissement et donc le revenu sont élevés, ce qui donne une courbe décroissante. La courbe LM décrit l'équilibre sur le marché de la monnaie, entre l'offre de monnaie fixée par la banque centrale et la demande de monnaie qui dépend du revenu et du taux ; elle est croissante. Leur intersection fixe simultanément le taux d'intérêt et le revenu d'équilibre.

Ce schéma, qu'Alvin Hansen popularisera aux États-Unis, devient le cœur de ce qu'on appelle la synthèse néoclassique. Le terme est de Paul Samuelson, dont le manuel *Economics*, publié en 1948 et réédité pendant des décennies, a formé des générations d'étudiants. L'ambition de la synthèse est un compromis élégant : à court terme, lorsque les prix et les salaires sont rigides, l'économie obéit aux lois keynésiennes, le chômage involontaire existe et les politiques de relance budgétaire et monétaire sont efficaces ; mais à long terme, une fois les prix flexibles, l'économie retrouve son plein emploi et les conclusions classiques redeviennent valides. Keynes le court terme, les classiques le long terme : chacun a sa juridiction. IS-LM permet d'ailleurs de raisonner finement sur l'efficacité des politiques, par exemple de montrer que dans une trappe à liquidité, quand la demande de monnaie devient infiniment élastique au taux d'intérêt, la politique monétaire est impuissante et seule la relance budgétaire fonctionne.

La synthèse s'enrichit même d'un pont avec l'analyse du chômage grâce à la courbe de Phillips, dont nous avons parlé : en 1958, Phillips observe une relation inverse entre inflation et chômage, et Samuelson et Solow, en 1960, en font un menu de choix pour le décideur, qui pourrait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. C'est ce point précis qui va déclencher la contre-offensive.

Car un homme veille à Chicago : Milton Friedman. Dès 1956, il réhabilite la théorie quantitative de la monnaie dans une version subtile, puis publie en 1963 avec Anna Schwartz *A Monetary History of the United States*, monument qui réinterprète la Grande Dépression comme le produit d'une contraction monétaire mal gérée par la Réserve fédérale. Le monétarisme est né. Sa thèse centrale tient dans une formule de Friedman lui-même : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. L'État doit cesser de piloter finement la conjoncture et se contenter d'une règle simple, faire croître la masse monétaire à un taux constant. Le coup de maître théorique vient en 1968, dans son discours présidentiel à l'American Economic Association : Friedman, en même temps qu'Edmund Phelps, introduit l'hypothèse du taux de chômage naturel et démolit la courbe de Phillips. Son argument est celui des anticipations adaptatives. Si l'État relance pour faire baisser le chômage sous son niveau naturel, il crée de l'inflation ; les agents finissent par l'anticiper, exigent des salaires plus élevés, et le chômage remonte à son niveau naturel, mais avec une inflation plus forte. À long terme, la courbe de Phillips est verticale : il n'y a pas d'arbitrage durable, seulement une accélération de l'inflation. Cette prédiction sera spectaculairement confirmée par la stagflation des années soixante-dix, ce mélange inédit d'inflation et de chômage élevés qui discrédite la synthèse keynésienne.

Mais le coup de grâce théorique vient d'une école encore plus radicale, la nouvelle économie classique de Robert Lucas, à qui le prix de la Banque de Suède reviendra en 1995. Lucas reproche à Friedman lui-même de garder des anticipations adaptatives, c'est-à-dire des agents qui se trompent systématiquement en regardant le passé. Il leur substitue, à la suite de John Muth qui les avait formulées en 1961, les anticipations rationnelles : les agents utilisent toute l'information disponible, y compris la connaissance du modèle économique, et ne commettent pas d'erreur systématique. La conséquence est dévastatrice pour la politique de relance. Si les agents anticipent correctement une politique monétaire expansionniste, ils ajustent immédiatement prix et salaires, et la politique n'a aucun effet réel, même à court terme : c'est le théorème d'inefficacité des politiques. Seules les surprises, les chocs non anticipés, peuvent agir, mais on ne peut pas gouverner par la surprise systématique. Lucas formule en outre, en 1976, sa célèbre critique : les modèles économétriques keynésiens sont inutiles pour évaluer les politiques, car les comportements estimés se modifient justement quand la politique change. Il faut donc fonder la macroéconomie sur des comportements individuels stables, sur des micro-fondations.

Face à cette offensive, les héritiers de Keynes ne se rendent pas. Naît dans les années quatre-vingt la nouvelle économie keynésienne, avec des auteurs comme Gregory Mankiw, Joseph Stiglitz ou George Akerlof. Leur stratégie est habile : accepter les anticipations rationnelles et les micro-fondations, mais montrer que les rigidités de prix et de salaires, loin d'être irrationnelles, résultent de comportements rationnels. Les coûts d'affichage, ce qu'on appelle les coûts de menu, expliquent que les entreprises ne changent pas leurs prix à chaque instant ; la théorie du salaire d'efficience, développée par Stiglitz, montre qu'il est rationnel pour une firme de payer au-dessus du marché pour motiver et retenir ses salariés, ce qui crée du chômage involontaire. La conclusion keynésienne, la possibilité d'un sous-emploi durable et l'utilité des politiques, est ainsi reconstruite sur des fondations néoclassiques. Cette controverse débouchera plus tard sur une nouvelle synthèse, autour des modèles dits néo-keynésiens, qui combinent anticipations rationnelles, concurrence imparfaite et rigidités, et qui guident encore les banques centrales aujourd'hui.

Que faut-il retenir de cette saga pour la prépa ? D'abord, que la macroéconomie n'est pas un dogme mais une succession de débats, et qu'une bonne copie d'ESH oppose toujours ces lectures plutôt que d'en réciter une seule. Ensuite, que la ligne de fracture décisive porte sur les anticipations : adaptatives chez Friedman, rationnelles chez Lucas, ce sont elles qui décident de l'efficacité ou de l'impuissance des politiques. Retiens aussi que la stagflation des années soixante-dix a joué le rôle d'un véritable crash test grandeur nature, qui a fait basculer le rapport de force du keynésianisme vers le monétarisme et préparé le tournant libéral de Thatcher et Reagan. Enfin, garde en tête que la macroéconomie contemporaine est une synthèse de synthèses : elle a digéré Keynes, Friedman et Lucas plutôt que d'en sacrer un seul. Tout cela débouche naturellement sur la question pratique des politiques économiques, leurs instruments budgétaires et monétaires, leurs effets et leurs limites, que nous explorerons dans le prochain épisode.

Épisode 30

Les politiques économiques

9:06

Te voilà ministre des Finances à l'automne 2008. Lehman Brothers vient de tomber, le crédit se fige, l'économie mondiale plonge. Que fais-tu ? Tu as deux grands leviers entre les mains, et tout l'enjeu de cet épisode est de comprendre comment ils fonctionnent, quand ils marchent, et pourquoi ils se contredisent parfois. Nous avons passé les derniers épisodes à construire l'appareil théorique : Keynes et la demande effective dans l'épisode vingt-huit, puis IS-LM, monétarisme et anticipations rationnelles dans l'épisode vingt-neuf. Il est temps de voir ces théories à l'œuvre dans l'arène concrète de la décision publique.

Commençons par fixer le décor. Une politique économique, c'est l'ensemble des interventions de l'État et de la banque centrale pour orienter l'activité vers des objectifs. Au lycée, tu as appris la distinction entre politiques conjoncturelles, qui agissent à court terme sur la demande pour lisser le cycle, et politiques structurelles, qui modifient les structures de l'offre à long terme — formation, concurrence, fiscalité productive. Nous nous concentrons ici sur la conjoncture, le terrain de l'arbitrage permanent. Et pour penser ces objectifs ensemble, un économiste britannique d'origine hongroise, Nicholas Kaldor, a posé en 1971 quatre objectifs souvent conflictuels de la politique économique : une croissance forte, un plein emploi, la stabilité des prix, et l'équilibre extérieur. De cette intuition est née une représentation devenue célèbre, le carré magique : aux quatre sommets, les quatre objectifs, et plus la surface dessinée par les quatre performances est grande, mieux se porte l'économie. Attention à un point souvent mal connu : cette représentation graphique en carré dont on cherche à maximiser la surface est une mise en forme française, popularisée par les manuels et l'INSEE ; ce n'est pas Kaldor lui-même qui a dessiné le carré. On le dit magique parce qu'il est presque impossible de toucher les quatre sommets en même temps : relancer la croissance et l'emploi tend à raviver l'inflation et à creuser le déficit commercial. Cette grille est moins un outil de mesure qu'une mise en garde sur les arbitrages.

Voyons le premier levier, la politique budgétaire. Son fondement théorique est keynésien. Souviens-toi : pour Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie* de 1936, l'équilibre de sous-emploi est possible, et l'État peut le corriger en soutenant la demande. Concrètement, il dispose de deux instruments : la dépense publique et l'impôt. En période de récession, on pratique une politique de relance : on augmente les dépenses, on baisse les impôts, on accepte un déficit. Le ressort, c'est le multiplicateur keynésien. Un euro de dépense publique supplémentaire ne produit pas qu'un euro de revenu en plus : il est dépensé par celui qui le reçoit, qui le transmet à un autre, et ainsi de suite. Le multiplicateur vaut, en toute rigueur, l'inverse de un moins la propension marginale à consommer. Si les ménages dépensent quatre-vingts centimes de chaque euro reçu, le multiplicateur vaut cinq en théorie. En pratique il est bien plus faible, parce qu'une partie des revenus fuit vers l'épargne, les impôts et les importations.

Mais cette efficacité fait débat, et c'est là que ton niveau prépa se distingue. Les classiques et les néoclassiques opposent l'effet d'éviction : si l'État emprunte massivement pour financer sa relance, il fait monter les taux d'intérêt et décourage l'investissement privé, qui recule d'autant. La dépense publique chasserait la dépense privée. Plus radicale encore, l'équivalence ricardienne, formalisée par Robert Barro en 1974 à partir d'une intuition de Ricardo : les agents rationnels anticipent que le déficit d'aujourd'hui se paiera en impôts demain, donc ils épargnent la relance au lieu de la dépenser, et le multiplicateur s'effondre. Face à ces critiques, les keynésiens répondent que tout dépend de la conjoncture. Quand les taux sont au plancher et les capacités sous-utilisées, comme après 2008, l'effet d'éviction est faible et le multiplicateur élevé : les travaux du FMI, notamment ceux d'Olivier Blanchard vers 2012, ont montré que les multiplicateurs avaient été sous-estimés pendant la crise, rendant les politiques d'austérité plus coûteuses que prévu.

Voilà qui nous mène à la question de la dette. Une relance financée par déficit gonfle la dette publique. Faut-il s'en inquiéter ? Le débat oppose ceux qui redoutent la soutenabilité — une dette qui croît plus vite que la richesse finit par devenir ingérable — et ceux qui rappellent qu'une dette publique se compare à un PIB, et qu'une croissance soutenue allège son poids relatif. La dynamique dépend de la différence entre le taux d'intérêt sur la dette et le taux de croissance : si la croissance dépasse le taux d'intérêt, la dette se stabilise spontanément ; sinon, l'effet boule de neige l'emporte. Retiens ce mécanisme, il revient sans cesse en dissertation.

Passons au second levier, la politique monétaire, conduite par la banque centrale. Son instrument principal est le taux d'intérêt directeur, qui fixe le coût auquel les banques se refinancent et diffuse dans toute l'économie. Baisser les taux stimule le crédit, l'investissement et la consommation ; les relever freine l'activité pour calmer l'inflation. Depuis les années quatre-vingt-dix, l'objectif dominant des grandes banques centrales est la stabilité des prix, souvent une cible d'inflation autour de deux pour cent. Cette priorité doit beaucoup au monétarisme de Milton Friedman, vu à l'épisode précédent, pour qui l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. La règle de Taylor, proposée par John Taylor en 1993, formalise cette conduite : le taux directeur doit réagir mécaniquement à l'écart d'inflation et à l'écart de production par rapport à leurs cibles.

Cela soulève l'un des grands débats de la macroéconomie moderne : règles contre discrétion. Faut-il que la banque centrale suive une règle annoncée à l'avance, ou qu'elle décide librement au cas par cas ? Friedman plaidait pour une règle stricte de croissance de la masse monétaire. Surtout, Finn Kydland et Edward Prescott, dans un article fondateur de 1977, ont montré le problème d'incohérence temporelle : un gouvernement qui promet la rigueur sera tenté de tricher une fois les anticipations formées, par exemple en créant de la surprise inflationniste pour doper l'emploi. Les agents, anticipant cette tentation, ne croient pas la promesse, et l'on récolte l'inflation sans le surcroît d'activité. La leçon en a été l'indépendance des banques centrales et leur engagement crédible sur une cible — exactement ce qui fonde le statut de la Banque centrale européenne.

Reste à articuler les deux leviers : c'est le policy mix, la combinaison de la politique budgétaire et de la politique monétaire. Les deux peuvent jouer dans le même sens, par exemple une relance budgétaire accompagnée de taux bas, ou se contrarier. Le cas d'école est celui des États-Unis au début des années quatre-vingt : Reagan mène une politique budgétaire expansionniste pendant que Paul Volcker, à la tête de la Réserve fédérale, relève brutalement les taux pour casser l'inflation. Résultat, des taux très élevés, un dollar fort, et un déficit commercial massif. Le cadre IS-LM d'Hicks, revu à l'épisode vingt-neuf, permet justement de penser ces interactions entre marché des biens et marché de la monnaie. En économie ouverte, le modèle Mundell-Fleming des années soixante ajoute que l'efficacité de chaque levier dépend du régime de change : en changes flottants, la politique budgétaire perd de sa force tandis que la monétaire gagne en puissance.

Pour la prépa, voici ce que tu dois retenir. D'abord, il existe deux grands leviers conjoncturels : le budgétaire, d'inspiration keynésienne, qui agit par le multiplicateur, et le monétaire, marqué par le monétarisme, qui agit par les taux. Ensuite, leur efficacité n'est jamais acquise : elle dépend de la conjoncture, des anticipations des agents et du régime de change, et chaque thèse keynésienne se heurte à une objection classique — éviction, équivalence ricardienne, incohérence temporelle. Troisièmement, le carré magique de Kaldor rappelle que les objectifs se contrarient : aucune politique ne les sert tous à la fois, gouverner c'est arbitrer. Enfin, l'histoire récente a déplacé le curseur vers des banques centrales indépendantes engagées sur des règles crédibles, sans pour autant clore le débat entre règles et discrétion, ravivé à chaque crise.

Dans le prochain épisode, nous quitterons le territoire national pour ouvrir l'économie sur le monde : nous remonterons aux fondements de l'échange international avec Adam Smith et David Ricardo, l'avantage absolu et le célèbre exemple du drap et du vin entre l'Angleterre et le Portugal.

Module 6 — Économie internationale

Commerce, mondialisation, monnaie et changes
Épisode 31

Les fondements de l'échange : Smith et Ricardo

7:49

Imagine un instant que tu sois un excellent professeur de mathématiques et que, par chance, tu sois aussi le meilleur jardinier de ton quartier. Faut-il pour autant tondre toi-même ta pelouse ? La réponse, à première vue contre-intuitive, est sans doute non. Et dans ce petit paradoxe domestique se cache l'une des plus belles idées de toute l'histoire de la pensée économique : la théorie de l'avantage comparatif. C'est elle qui justifie, encore aujourd'hui, que des nations entières se spécialisent et échangent. Avec cet épisode, nous ouvrons le module consacré à l'économie internationale, et nous remontons à la source, là où tout commence, chez deux Britanniques séparés par une génération : Adam Smith et David Ricardo.

Tu connais déjà du lycée l'idée que le commerce international repose sur la spécialisation et qu'il profite, en gros, à tout le monde. Tu as peut-être même croisé le fameux exemple du drap et du vin. Mon objectif ici n'est pas de te le réciter, mais de te faire comprendre la mécanique fine, les hypothèses qui la soutiennent, et surtout pourquoi le passage de Smith à Ricardo constitue l'un des sauts intellectuels les plus subtils que tu devras maîtriser pour la prépa.

Commençons par Adam Smith. Dans ses *Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations*, publiées en 1776, Smith s'élève contre la doctrine mercantiliste que nous avons rencontrée plus tôt dans la série. Pour les mercantilistes, le commerce est un jeu à somme nulle : ce qu'une nation gagne en métaux précieux, une autre le perd, et l'enrichissement passe par un excédent commercial jalousement protégé. Smith renverse la table. La vraie richesse d'une nation, dit-il, ce n'est pas son stock d'or, c'est sa capacité à produire des biens et des services, autrement dit le travail productif de ses habitants. Et cette productivité tient avant tout à la division du travail, dont il donne l'exemple célèbre de la manufacture d'épingles. Or la division du travail vaut entre les hommes comme entre les nations.

De là découle ce qu'on appelle la théorie de l'avantage absolu. Une nation a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle elle est la plus efficace, c'est-à-dire celle qu'elle réalise avec moins de travail que les autres, puis à échanger son surplus contre les biens que d'autres produisent mieux qu'elle. Si le Portugal produit le vin avec moins de peine que l'Angleterre, et l'Angleterre le drap avec moins de peine que le Portugal, alors chacun se concentre sur sa force et tous deux y gagnent. L'échange devient un jeu à somme positive : il n'y a plus de perdant. C'est une avancée considérable, mais elle laisse une question ouverte, et c'est là qu'intervient le génie de Ricardo.

Que se passe-t-il si une nation est plus efficace que l'autre dans absolument tout ? Selon la logique de l'avantage absolu, elle n'aurait alors aucune raison d'échanger, puisqu'elle produit tout mieux toute seule. C'est précisément ce verrou que fait sauter David Ricardo dans ses *Principes de l'économie politique et de l'impôt*, en 1817. Sa démonstration, exposée au chapitre sept, est restée dans l'histoire sous le nom d'exemple du drap et du vin, opposant l'Angleterre et le Portugal. Ricardo suppose que le Portugal est plus productif que l'Angleterre dans les deux biens : il lui faut moins d'heures de travail pour produire aussi bien le vin que le drap. Et pourtant, montre-t-il, les deux pays gagnent encore à se spécialiser et à commercer.

Voici l'idée décisive. Ce qui compte, ce n'est pas le coût absolu, mais le coût relatif, c'est-à-dire ce à quoi l'on renonce. Ricardo raisonne en coûts d'opportunité avant la lettre. Reprenons ses chiffres devenus canoniques : produire le vin coûte au Portugal quatre-vingts hommes par an, le drap quatre-vingt-dix ; à l'Angleterre, le vin coûte cent vingt hommes, le drap cent. Le Portugal est meilleur partout. Mais demande-toi : pour produire une unité de vin, à combien d'unités de drap le Portugal renonce-t-il, comparé à l'Angleterre ? Le rapport interne des coûts diffère entre les deux pays. Au Portugal, le vin est relativement bon marché par rapport au drap ; en Angleterre, c'est l'inverse. Chacun a donc un avantage comparatif là où son désavantage relatif est le plus faible, ou son avantage relatif le plus fort. Le Portugal se spécialise dans le vin, l'Angleterre dans le drap, et l'échange permet à chacun d'obtenir plus des deux biens qu'en restant en autarcie.

Pour bien le sentir, reviens à mon professeur jardinier du début. Même s'il jardine mieux que le voisin qu'il pourrait embaucher, son temps vaut tellement plus cher en cours de mathématiques que renoncer à une heure de cours pour tondre lui coûte une fortune. Il a intérêt à se concentrer sur ce qu'il fait relativement le mieux, et à déléguer le reste. C'est exactement le mécanisme ricardien, transposé du pays à l'individu. Les gains à l'échange viennent de la réallocation du travail vers son emploi le plus avantageux : la production mondiale totale augmente, et le commerce répartit ce supplément entre les partenaires.

Il faut toutefois être lucide sur les hypothèses du modèle, car la prépa attend de toi cette distance critique. Ricardo raisonne avec un seul facteur de production, le travail, et une valeur fondée sur la quantité de travail incorporée, héritée de la théorie de la valeur-travail des classiques. Il suppose les facteurs immobiles entre nations mais parfaitement mobiles à l'intérieur, des rendements constants, et il néglige les coûts de transport. Surtout, son modèle dit que l'échange est mutuellement profitable au niveau national, mais il ne dit presque rien de la répartition de ces gains à l'intérieur de chaque pays. Les travailleurs du secteur abandonné, eux, peuvent y perdre. Cette tension entre gain global et perte sectorielle nourrira tout le débat ultérieur entre libre-échange et protectionnisme, que nous aborderons bientôt.

Le modèle ricardien laisse aussi une question en suspens : d'où viennent ces différences de productivité ? Ricardo les prend comme données, presque comme un don de la nature ou un état de la technique. C'est précisément ce silence que combleront, plus d'un siècle plus tard, Eli Heckscher et Bertil Ohlin, en attribuant les avantages comparatifs aux dotations relatives en facteurs, le capital et le travail. Ce sera notre prochain épisode. Garde donc en tête que Ricardo ouvre une boîte sans la refermer tout à fait, et que c'est cette ouverture qui rend sa théorie si féconde.

Pour la prépa et l'ESH, retiens d'abord que Smith fonde le commerce sur l'avantage absolu et brise la vision mercantiliste du jeu à somme nulle. Retiens ensuite que Ricardo dépasse Smith par l'avantage comparatif, en montrant que même la nation la plus performante a intérêt à se spécialiser, parce que ce qui gouverne l'échange, c'est le coût relatif, c'est-à-dire ce à quoi l'on renonce. Retiens encore que les gains à l'échange sont réels et collectifs, mais que leur partage interne reste un problème ouvert, source de toutes les controverses sur le protectionnisme. Retiens enfin que ce modèle, pour puissant qu'il soit, repose sur des hypothèses fortes qu'il faudra savoir discuter, et qu'il appelle déjà ses prolongements.

Dans le prochain épisode, nous verrons justement comment Heckscher, Ohlin et Samuelson expliquent l'avantage comparatif par les dotations en facteurs, pourquoi Leontief découvrira un paradoxe troublant en testant cette théorie sur les États-Unis, et comment Paul Krugman renouvellera tout cela en intégrant les rendements croissants et la géographie économique. Le drap et le vin n'auront alors plus aucun secret pour toi.

Épisode 32

Dotations et nouvelles théories du commerce

8:33

Prends deux pays presque jumeaux : la France et l'Allemagne. Même niveau de vie, mêmes technologies, des consommateurs aux goûts très proches. Selon Ricardo, que tu as rencontré dans l'épisode précédent, le commerce naît des différences de productivité relative. Mais entre la France et l'Allemagne, ces différences sont minces. Et pourtant ces deux pays échangent énormément, et surtout ils s'échangent des choses semblables : des voitures contre des voitures, des médicaments contre des médicaments. Voilà l'énigme que ce chapitre va dénouer. La théorie ricardienne explique pourquoi le Portugal vend du vin à l'Angleterre. Elle peine à expliquer pourquoi deux économies développées et ressemblantes commercent autant entre elles. Pour comprendre cela, il faut deux générations de théories nouvelles.

Reprenons d'abord le socle. Ricardo, dans ses *Principes de l'économie politique et de l'impôt* de 1817, fonde l'échange sur l'avantage comparatif : un pays se spécialise là où son désavantage est le moindre, et tout le monde y gagne. Mais Ricardo raisonne avec un seul facteur de production, le travail, et il prend les différences de productivité comme une donnée, sans en expliquer l'origine. C'est précisément cette boîte noire que deux économistes suédois vont ouvrir au début du vingtième siècle.

Eli Heckscher en 1919, puis son élève Bertil Ohlin dans *Commerce interrégional et international* en 1933, proposent une explication par les dotations en facteurs. L'idée est limpide. Les pays diffèrent par l'abondance relative dont ils disposent en capital, en travail, en terre. Et les biens diffèrent par l'intensité avec laquelle ils utilisent ces facteurs : une puce électronique est intensive en capital, un textile est intensif en travail. La conclusion tombe d'elle-même : un pays exporte les biens qui utilisent intensément le facteur dont il est relativement bien doté. Le pays riche en capital exporte des biens capitalistiques, le pays riche en main-d'œuvre exporte des biens de main-d'œuvre. La source de l'avantage comparatif n'est plus la technologie, comme chez Ricardo, mais la géographie des ressources. Paul Samuelson formalisera tout cela dans les années quarante, d'où le nom de modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson.

Ce modèle a une conséquence redoutable, le théorème d'égalisation du prix des facteurs, démontré par Samuelson en 1948 et 1949. Sous ses hypothèses, le libre-échange tend à égaliser non seulement les prix des biens entre pays, mais aussi les rémunérations des facteurs, les salaires et les taux de profit. Le commerce des biens devient un substitut au déplacement des travailleurs et des capitaux. Autre conséquence, mise en évidence par Wolfgang Stolper et Samuelson en 1941 : l'ouverture commerciale fait des gagnants et des perdants à l'intérieur de chaque pays. Le facteur abondant, qui sert les exportations, voit sa rémunération monter ; le facteur rare, concurrencé par les importations, voit la sienne baisser. Tu tiens là un argument central pour comprendre pourquoi, aujourd'hui, certains travailleurs peu qualifiés des pays riches se montrent hostiles à la mondialisation. La théorie disait déjà, dès 1941, qu'ils pouvaient y perdre.

Belle construction, donc. Sauf qu'en 1953 un coup de tonnerre la frappe. Wassily Leontief, qui avait développé l'analyse entrées-sorties, teste le modèle sur les États-Unis. Le pays le plus riche en capital du monde devrait, selon Heckscher-Ohlin, exporter des biens capitalistiques et importer des biens intensifs en travail. Or Leontief découvre l'inverse : les exportations américaines sont plus intensives en travail que ses importations. C'est le paradoxe de Leontief, et il a fait couler beaucoup d'encre. Les explications avancées sont nombreuses : il faut distinguer travail qualifié et non qualifié, et l'Amérique abonde surtout en capital humain ; il faut tenir compte des ressources naturelles, des écarts de technologie, des barrières commerciales. Le paradoxe n'a jamais été pleinement résolu, mais il a sapé la confiance dans une explication purement fondée sur les dotations.

Surtout, ni Ricardo ni Heckscher-Ohlin ne savaient répondre à notre énigme de départ, celle du commerce entre pays semblables. Les deux théories sont fondées sur les différences : différence de technologie, différence de dotations. Or l'essentiel du commerce mondial se fait aujourd'hui entre pays riches comparables, et il prend la forme du commerce intra-branche, l'échange croisé de produits d'une même catégorie. L'Allemagne vend des automobiles à la France et la France vend des automobiles à l'Allemagne. Comment expliquer cela quand les pays se ressemblent ?

La réponse vient d'une nouvelle génération, dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Paul Krugman, dans des articles fondateurs à partir de 1979 et 1980, bâtit ce qu'on appelle la nouvelle théorie du commerce international. Il abandonne deux hypothèses classiques. D'abord la concurrence pure et parfaite : il introduit la concurrence monopolistique, à la manière de Chamberlin, où chaque firme produit une variété un peu différenciée. Ensuite les rendements constants : il introduit des rendements d'échelle croissants, c'est-à-dire des coûts unitaires qui baissent quand la production augmente. Le mécanisme devient alors le suivant. Chaque entreprise se spécialise dans une variété pour profiter des économies d'échelle ; aucune ne peut produire toute la gamme. Le commerce permet à chaque pays d'accéder aux variétés produites ailleurs. Les gains à l'échange ne viennent plus seulement de la spécialisation, mais de l'élargissement de la diversité offerte au consommateur et de la baisse des coûts unitaires. Deux pays identiques ont désormais une raison de commercer : multiplier les variétés et exploiter les rendements croissants. L'énigme est résolue.

Krugman pousse plus loin, dans les années quatre-vingt-dix, avec la nouvelle économie géographique, exposée notamment dans *Geography and Trade* en 1991, travail qui lui vaudra le prix Nobel en 2008. La question devient : pourquoi l'activité se concentre-t-elle dans certaines régions, formant des métropoles, des Silicon Valley, des cœurs industriels, en laissant des périphéries en retrait ? La réponse combine rendements croissants, coûts de transport et mobilité. Des forces d'agglomération, c'est-à-dire l'attrait d'un grand marché et la proximité des fournisseurs et des clients, poussent les entreprises à se regrouper ; des forces de dispersion, comme la concurrence locale et les coûts du foncier, jouent en sens inverse. Selon leur équilibre, le territoire se polarise en centre et périphérie. Le commerce ne distribue pas l'activité de façon uniforme : il peut au contraire la concentrer, et fabriquer des inégalités spatiales durables.

Que faut-il retenir ? D'abord que la source de l'avantage comparatif s'est déplacée : de la technologie chez Ricardo, on est passé aux dotations en facteurs avec Heckscher-Ohlin-Samuelson, qui expliquent le commerce Nord-Sud, entre pays différents. Ensuite que ce modèle, malgré sa puissance et le théorème d'égalisation des prix des facteurs, a buté sur le paradoxe de Leontief en 1953 et reste incapable d'expliquer le commerce entre pays semblables. Puis que la nouvelle théorie de Krugman, fondée sur les rendements croissants et la différenciation des produits, rend enfin compte du commerce intra-branche et de sa logique de variété. Enfin que ces théories ne sont pas concurrentes mais complémentaires : Heckscher-Ohlin éclaire l'échange entre dotations contrastées, Krugman l'échange entre économies développées et la géographie de l'activité.

Pour l'épreuve d'ESH, ce chapitre est de l'or. Il te permet d'articuler une longue tradition, de montrer qu'une théorie naît souvent de l'échec de la précédente, et de relier l'analyse aux débats brûlants sur les gagnants et les perdants de la mondialisation, que le théorème de Stolper-Samuelson annonçait dès 1941. Dans l'épisode suivant, nous trancherons la grande controverse pratique qui découle de tout cela : faut-il être libre-échangiste ou protectionniste ? De Friedrich List aux guerres commerciales d'aujourd'hui, le débat n'a rien perdu de sa vivacité.

Épisode 33

Libre-échange ou protectionnisme ?

8:49

Au printemps 1846, après des années de bataille parlementaire, le Royaume-Uni abroge ses Corn Laws, ces droits de douane qui protégeaient les céréales britanniques contre les importations. C'est la victoire de Richard Cobden et de la Ligue de Manchester, le moment où la première puissance industrielle du monde choisit le libre-échange comme doctrine officielle. Quelques décennies plus tard, en 2018, le président américain Donald Trump rétablit des tarifs douaniers sur l'acier et l'aluminium, et déclenche une guerre commerciale avec la Chine. Entre ces deux dates, la même question revient sans cesse, et elle structure ton épisode d'aujourd'hui : faut-il ouvrir les frontières au commerce, ou faut-il les protéger ?

Tu connais déjà, depuis l'épisode précédent et l'épisode trente et un, le socle théorique en faveur de l'ouverture. Ricardo, dans ses *Principes de l'économie politique et de l'impôt*, en 1817, a montré avec l'avantage comparatif que deux pays gagnent à se spécialiser et à échanger même si l'un est plus efficace partout. Heckscher, Ohlin et Samuelson ont prolongé en expliquant la spécialisation par les dotations relatives en facteurs. Le message de la théorie standard est limpide : le libre-échange élève le bien-être global. Mais l'élève de prépa que tu deviens ne doit pas s'arrêter là. Il faut comprendre pourquoi, malgré cette démonstration, le protectionnisme n'a jamais disparu, et pourquoi des économistes sérieux le défendent dans certains cas.

Reprenons d'abord la force de l'argument libre-échangiste, car il faut le maîtriser avant de le contester. Le commerce procure des gains à l'échange en permettant la spécialisation selon les avantages comparatifs, mais il offre aussi des gains que Ricardo ne voyait pas pleinement. Le libre-échange élargit la taille du marché et permet d'exploiter les rendements croissants, il intensifie la concurrence et discipline les producteurs nationaux, il donne accès à une plus grande variété de biens, ce que Krugman a théorisé dans la nouvelle théorie du commerce. Il facilite aussi la diffusion des technologies. À cela s'ajoute un argument plus politique, formulé dès le dix-huitième siècle par Montesquieu sous le nom de doux commerce : le négoce entre nations adoucirait les mœurs et éloignerait la guerre. Voilà le faisceau d'arguments que les économistes opposent au protectionnisme depuis Smith.

Pourtant, le protectionnisme a ses théoriciens, et le plus important d'entre eux est Friedrich List. Dans son *Système national d'économie politique*, en 1841, cet économiste allemand développe l'argument de l'industrie naissante. Son raisonnement est subtil, et il faut le restituer avec précision. List ne nie pas les bienfaits du libre-échange à long terme ; il observe simplement que l'Angleterre prêche l'ouverture une fois qu'elle a achevé son industrialisation derrière des barrières. Une économie en retard, dit-il, ne peut développer ses industries face à des concurrents déjà puissants : ses jeunes secteurs seraient écrasés avant d'atteindre la maturité et les économies d'échelle. Il faut donc une protection temporaire, le temps que l'industrie apprenne et grandisse, avant d'ouvrir. List oppose ainsi l'économie cosmopolite des classiques, abstraite et atemporelle, à une économie nationale attentive aux étapes du développement. C'est un argument dynamique, contre la statique ricardienne.

Cet argument de l'industrie naissante a séduit bien au-delà de List. Aux États-Unis, Alexander Hamilton, dès son *Rapport sur les manufactures* de 1791, défendait la protection de l'industrie américaine naissante. Et l'histoire économique donne du grain à moudre : presque toutes les puissances industrielles, la Grande-Bretagne, les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, puis la Corée du Sud, se sont développées derrière des protections avant de prôner l'ouverture. C'est ce que l'économiste coréen Ha-Joon Chang appelle, dans *Kicking Away the Ladder* en 2002, le fait de retirer l'échelle après l'avoir gravie. Mais attention à la nuance, car le concours attend de toi de la rigueur : l'argument de l'industrie naissante est théoriquement valide à deux conditions strictes. Il faut que l'industrie protégée devienne effectivement compétitive un jour, et que les gains futurs compensent les pertes présentes du protectionnisme. Or, en pratique, les protections deviennent permanentes, les industries protégées s'endorment, et les groupes d'intérêt empêchent toute ouverture ultérieure. Le risque de capture est immense.

Au-delà de l'industrie naissante, d'autres arguments protectionnistes méritent examen. La théorie de la politique commerciale stratégique, développée dans les années 1980 par Brander, Spencer et Krugman lui-même, montre que dans des secteurs à forts rendements croissants et peu d'acteurs mondiaux, comme l'aéronautique, un État peut subventionner son champion national pour lui capter des profits au détriment du rival étranger. Krugman, qui a contribué à cette théorie, en est devenu l'un des critiques les plus lucides, soulignant qu'elle suppose des informations dont les gouvernements ne disposent pas et qu'elle invite aux représailles. Il faut aussi parler du dumping, cette pratique consistant à vendre à l'étranger en dessous du coût ou du prix domestique pour conquérir un marché : il peut justifier des droits antidumping, même si l'accusation de dumping sert souvent de prétexte protectionniste commode. Enfin, des arguments non strictement économiques pèsent lourd : la sécurité nationale, l'autonomie alimentaire ou sanitaire, la préservation de l'emploi dans des régions sinistrées, que la crise du Covid en 2020 a remis brutalement sur le devant de la scène avec les pénuries de masques et de composants.

Comment trancher, alors ? La théorie économique standard offre un argument décisif en faveur du libre-échange, qui s'appuie sur la distinction entre efficacité et redistribution. Le libre-échange augmente le gâteau global, mais il fait des perdants : les travailleurs des secteurs exposés à la concurrence importée. Le théorème de Stolper et Samuelson, de 1941, le montre rigoureusement : l'ouverture commerciale réduit la rémunération du facteur rare dans chaque pays, donc le travail peu qualifié dans les pays développés. Voilà pourquoi la mondialisation suscite tant de résistances sociales. La réponse des économistes est qu'il vaut mieux laisser le commerce maximiser le gâteau, puis redistribuer en interne vers les perdants par la fiscalité et les politiques de formation, plutôt que de renoncer aux gains par le protectionnisme. C'est plus efficace en théorie, mais cette compensation est rarement réalisée en pratique, et c'est là que se loge la crise politique du libre-échange aujourd'hui.

Sur le plan institutionnel, l'après-guerre a bâti un ordre libéral. Le GATT, signé en 1947, a organisé des cycles de négociations qui ont abaissé les droits de douane de façon spectaculaire, et il a donné naissance en 1995 à l'Organisation mondiale du commerce, dotée d'un organe de règlement des différends. Mais cet ordre se fissure : le cycle de Doha, lancé en 2001, n'a jamais abouti, l'organe d'appel de l'OMC est paralysé depuis 2019, et les guerres commerciales sino-américaines, comme la quête d'autonomie stratégique sur les semi-conducteurs, signent le retour d'un protectionnisme assumé. Certains parlent de démondialisation, terme sans doute excessif, mais qui traduit un basculement réel.

Que faut-il retenir ? D'abord que la théorie penche nettement pour le libre-échange, parce qu'il élargit les gains à l'échange, mais que cette conclusion vaut à l'échelle globale et de long terme, pas pour chaque groupe à chaque instant. Ensuite que le protectionnisme dispose d'arguments théoriquement recevables, l'industrie naissante de List et la politique stratégique, mais soumis à des conditions strictes que la pratique respecte rarement, et toujours menacés par la capture des intérêts. Retiens aussi que le vrai débat n'oppose pas l'efficacité au protectionnisme, mais l'efficacité à la répartition : le commerce crée des perdants qu'il faut compenser, faute de quoi le rejet politique du libre-échange devient inévitable. Enfin, garde en tête que l'histoire et l'actualité montrent un balancier permanent entre ouverture et fermeture, et qu'un bon copie de concours sait dépasser le pour ou contre pour penser les conditions et les compromis.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les marchandises pour la monnaie internationale : de l'étalon-or aux accords de Bretton Woods en 1944, jusqu'aux changes flottants de l'après-1971, nous verrons comment s'est organisé, et désorganisé, le système monétaire international.

Épisode 34

Le système monétaire international

8:58

Imagine un instant que tu sois exportateur de vin à Bordeaux en 1900. Tu vends à un négociant londonien, qui te paie en livres sterling. Tu n'as aucune inquiétude : tu sais qu'une livre vaut une quantité fixe d'or, que ton franc germinal vaut aussi une quantité fixe d'or, et que ces deux poids d'or ne bougeront pas. Le taux de change est gravé dans le métal. Cette tranquillité, c'est tout l'enjeu d'un système monétaire international : organiser, entre des nations qui ont chacune leur monnaie, les règles du change, des paiements et de l'ajustement des déséquilibres. Aujourd'hui je te raconte comment ce système est né, comment il a explosé deux fois, et pourquoi nous vivons depuis 1971 dans un monde de changes flottants dont la cohérence reste discutée.

Tu connais déjà la monnaie comme institution nationale, vue dans l'épisode vingt-cinq, et tu sais qu'un taux de change relie deux monnaies. Montons d'un cran : un régime de change n'est jamais neutre, il distribue les contraintes d'ajustement entre les pays, et c'est là tout le débat.

Commençons par l'étalon-or classique, qui domine de 1870 à 1914 environ. Chaque monnaie est définie par un poids d'or, sa convertibilité est garantie, et l'or circule librement entre les pays. Le mécanisme d'ajustement automatique avait été théorisé bien avant, par David Hume, dans son essai *Of the Balance of Trade* en 1752 : c'est le mécanisme des flux d'or et de prix, le *price-specie-flow mechanism*. Un pays en déficit commercial perd de l'or, sa masse monétaire se contracte, ses prix baissent, ses exportations redeviennent compétitives, et l'équilibre se rétablit de lui-même. Beau sur le papier. En réalité, les historiens, notamment Barry Eichengreen dans *Golden Fetters* en 1992, ont montré que l'étalon-or a surtout tenu grâce à la coopération entre banques centrales et à la confiance dans l'engagement de Londres. Eichengreen souligne aussi un coût terrible : ces « entraves dorées » imposaient une discipline déflationniste qui, plus tard, aggravera les crises. La Première Guerre mondiale brise ce monde en suspendant la convertibilité.

L'entre-deux-guerres est le contre-exemple à connaître par cœur. On tente de restaurer l'étalon-or, mais sous une forme bancale, le *gold exchange standard*, où les réserves sont en partie en devises, livres et dollars, et non plus seulement en or. Le Royaume-Uni, sous l'impulsion de Winston Churchill chancelier de l'Échiquier, revient à l'or en 1925 à la parité d'avant-guerre, surévaluée. Keynes dénonce aussitôt cette décision dans un pamphlet de 1925, *Les Conséquences économiques de Monsieur Churchill* : la livre trop chère étrangle l'industrie britannique et impose le chômage. Quand la crise de 1929 frappe, la contrainte or transmet la déflation d'un pays à l'autre et empêche toute relance. Les dévaluations en chaîne et les politiques du chacun pour soi, ce qu'on appelle les dévaluations compétitives et le *beggar thy neighbour*, achèvent de désintégrer le système. Retiens cette leçon : c'est de ce chaos qu'est née la volonté de reconstruire des règles communes.

Cette volonté prend corps en juillet 1944, dans un hôtel du New Hampshire, à la conférence de Bretton Woods. Deux plans s'affrontent. Celui de Keynes, qui représente le Royaume-Uni, propose une véritable monnaie internationale, le bancor, et une chambre de compensation qui ferait peser l'ajustement autant sur les pays excédentaires que sur les pays déficitaires. Celui de Harry Dexter White, pour les États-Unis alors créanciers du monde, est plus conservateur et impose le dollar au centre. C'est White qui l'emporte, logiquement, puisque l'Amérique détient alors l'essentiel de l'or mondial. Le système retenu est un étalon de change-or à parités fixes mais ajustables : chaque monnaie est définie en dollars, et seul le dollar reste convertible en or, au taux fameux de trente-cinq dollars l'once. Deux institutions naissent : le Fonds monétaire international, chargé de prêter aux pays en difficulté de balance des paiements pour défendre leur parité, et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, future Banque mondiale, tournée vers le financement du développement.

Ce système a porté la prospérité des Trente Glorieuses, mais il portait en lui une contradiction que l'économiste belge Robert Triffin a magistralement formulée devant le Congrès américain en 1960, dans son ouvrage *Gold and the Dollar Crisis*. C'est le dilemme de Triffin, un classique absolu de l'ESH. Le monde a besoin de dollars pour financer le commerce et constituer des réserves ; les États-Unis doivent donc fournir ces dollars en accumulant des déficits extérieurs. Mais plus les dollars s'accumulent à l'étranger, plus ils dépassent le stock d'or américain, et moins la promesse de convertibilité est crédible. Autrement dit, la liquidité internationale et la confiance dans la monnaie de réserve sont contradictoires : satisfaire le besoin de dollars détruit la confiance dans le dollar. Pour gagner du temps, le FMI crée en 1969 les droits de tirage spéciaux, un actif de réserve artificiel censé compléter l'or et le dollar, mais c'est trop tard et trop modeste.

La fin est brutale. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or : c'est le *Nixon shock*, qui ferme la « fenêtre de l'or ». Après une tentative de sauvetage par les accords Smithsonian de décembre 1971, le système de parités fixes s'effondre définitivement en 1973. Les grandes monnaies se mettent à flotter. Cette mutation est entérinée juridiquement par les accords de la Jamaïque en 1976, qui légalisent les changes flottants et démonétisent officiellement l'or. Nous entrons dans le régime que nous connaissons encore.

Que penser de ce monde de changes flottants ? Le débat est ouvert et tu dois en connaître les deux camps. Milton Friedman, dès un essai de 1953, *The Case for Flexible Exchange Rates*, défendait le flottement : les taux s'ajustent en continu, la politique monétaire retrouve son autonomie, et l'on évite les crises spéculatives violentes des parités fixes. À l'inverse, les partisans de la stabilité objectent que les changes flottants sont en réalité très volatils, déconnectés des fondamentaux, et nourrissent une spéculation déstabilisante, comme l'a montré la crise du Système monétaire européen en 1992-1993. Cette tension se résume dans un théorème incontournable, le triangle d'incompatibilité de Mundell, dérivé des travaux de Robert Mundell et Marcus Fleming dans les années soixante : un pays ne peut jamais atteindre simultanément les trois objectifs que sont un taux de change fixe, la liberté de circulation des capitaux et une politique monétaire autonome. Il faut en sacrifier un. Bretton Woods avait sacrifié la mobilité des capitaux ; le flottement sacrifie la fixité ; la zone euro, que nous verrons à l'épisode quarante-cinq, sacrifie l'autonomie monétaire nationale.

Pour la prépa, ce chapitre est un carrefour. Il relie l'histoire économique du vingtième siècle, la théorie monétaire, et la balance des paiements que nous étudierons à l'épisode trente-six. Il t'arme pour penser le présent : le rôle hégémonique persistant du dollar, ce que Valéry Giscard d'Estaing appelait le « privilège exorbitant » de l'Amérique, et les interrogations actuelles sur sa contestation par le yuan ou par les monnaies numériques. Il montre surtout qu'un système monétaire international n'est jamais une simple technique : c'est une architecture de pouvoir, qui décide qui supporte l'ajustement et qui émet la monnaie du monde.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, tout système monétaire international répartit la charge de l'ajustement des déséquilibres, et c'est cette répartition qui fait son caractère plus ou moins juste et plus ou moins viable. Ensuite, l'étalon-or a offert la stabilité au prix d'une discipline déflationniste qui a aggravé la crise des années trente. Puis, Bretton Woods a institué un ordre négocié autour du dollar, mais le dilemme de Triffin condamnait sa convertibilité, dénouée par Nixon en 1971. Enfin, depuis, nous vivons sous des changes flottants où aucun pays ne peut échapper au triangle d'incompatibilité de Mundell. Garde précieusement ce triangle : c'est l'une des clés de raisonnement les plus rentables du concours.

Dans le prochain épisode, nous descendrons du niveau des règles vers celui des acteurs : la mondialisation, les firmes multinationales et les chaînes de valeur qui tissent aujourd'hui l'économie réelle planétaire.

Épisode 35

Mondialisation, firmes multinationales et chaînes de valeur

9:35

Regarde l'étiquette cousue dans le col de la chemise que tu portes, puis demande-toi vraiment d'où elle vient. La réponse est vertigineuse : ses terres rares sont extraites en Chine ou en République démocratique du Congo, ses puces gravées à Taïwan par TSMC, son écran fabriqué en Corée, son logiciel pensé en Californie, l'assemblage final réalisé dans une usine du Henan, et le tout conçu par une firme dont le siège fiscal navigue entre l'Irlande et les paradis fiscaux. Un seul objet, et déjà une trentaine de pays mobilisés. Voilà la mondialisation contemporaine en miniature : non plus de simples échanges de marchandises finies entre nations, comme chez Ricardo, mais une fragmentation internationale de la production elle-même. C'est cette mutation, et les acteurs qui l'orchestrent, que je veux te faire comprendre aujourd'hui.

Rappelle-toi d'abord ce que tu sais du lycée. La division internationale du travail désigne la répartition des spécialisations productives entre pays. Dans sa forme classique, héritée du XIXe siècle, elle opposait le centre industriel à une périphérie fournissant des matières premières. Mais cette division dite traditionnelle a laissé place, à partir des années 1970, à une nouvelle division internationale du travail, expression popularisée notamment par les travaux de l'École de Brême autour de Folker Fröbel à la fin des années 1970. Désormais, ce ne sont plus des secteurs entiers qui se répartissent entre nations, mais des segments, des tâches, des maillons d'un même processus productif. On parle alors de décomposition internationale des processus productifs, formule qu'a utilisée l'économiste français Bernard Lassudrie-Duchêne dès 1982.

Au cœur de ce système, on trouve un acteur décisif : la firme multinationale. Une firme multinationale est une entreprise qui possède ou contrôle des unités de production dans au moins deux pays. L'instrument de cette implantation s'appelle l'investissement direct à l'étranger, l'IDE, qu'on distingue de l'investissement de portefeuille : l'IDE implique une volonté de contrôle durable, conventionnellement fixée à au moins dix pour cent du capital d'une entreprise étrangère. Pourquoi une firme franchit-elle ses frontières plutôt que de simplement exporter ? Le britannique John Dunning a proposé en 1977 une synthèse devenue canonique, le paradigme éclectique, dit aussi paradigme OLI. Trois conditions doivent être réunies. D'abord un avantage de propriété, en anglais ownership : la firme détient quelque chose d'unique, un brevet, une marque, un savoir-faire. Ensuite un avantage de localisation : le pays d'accueil offre un atout, coûts salariaux bas, ressources, ou accès à un marché. Enfin un avantage d'internalisation : il est plus rentable de réaliser l'opération en interne, au sein de la firme, plutôt que de passer par le marché. Ce dernier point renvoie directement à Ronald Coase, dont l'article « The Nature of the Firm » de 1937 expliquait que la firme existe précisément pour économiser les coûts de transaction du marché, intuition reprise et systématisée par Oliver Williamson dans les années 1970 et 1980.

Cette logique débouche sur l'idée maîtresse de notre époque : les chaînes de valeur mondiales, en anglais global value chains. L'idée est que la valeur d'un produit se construit par étapes successives, chacune ajoutant sa contribution, et que ces étapes sont aujourd'hui dispersées géographiquement et coordonnées par les firmes multinationales. Le sociologue Gary Gereffi a forgé dans les années 1990 le concept de chaînes globales de marchandises, distinguant celles pilotées par les producteurs, comme l'automobile, et celles pilotées par les acheteurs, comme le textile et la grande distribution, où un Nike ou un H&M dictent leurs conditions à une myriade de sous-traitants sans posséder d'usines. Stefan Hymer, dès sa thèse de 1960 publiée en 1976, avait déjà pressenti que la firme multinationale était un instrument de pouvoir de marché à l'échelle internationale, et non un simple acteur de l'efficience.

Une image résume tout : la courbe du sourire, le smile curve, popularisée par Stan Shih, fondateur d'Acer, dans les années 1990. Représente la chaîne de valeur sur un axe horizontal, de la conception à la commercialisation. La valeur ajoutée dessine un sourire : élevée aux deux extrémités, la recherche, le design, les brevets en amont, le marketing, la marque, le service après-vente en aval, et faible au milieu, là où se trouve l'assemblage industriel. C'est précisément ce creux du sourire que les pays émergents ont longtemps occupé. Le cas devenu célèbre est celui de l'iPhone : sur un appareil vendu plusieurs centaines de dollars, la Chine, qui pourtant l'assemble, ne capte que quelques dollars de valeur ajoutée, tandis qu'Apple, par sa marque et sa conception, en capte l'essentiel. Cela révèle une chose cruciale pour ta réflexion en prépa : les statistiques commerciales classiques mentent. Quand un iPhone franchit la frontière, sa valeur entière est comptée comme importation chinoise aux États-Unis, alors que la Chine n'y a presque rien ajouté. D'où la mesure du commerce en valeur ajoutée, développée conjointement par l'OCDE et l'OMC à partir de 2013, qui dégonfle considérablement les déficits bilatéraux apparents.

Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ? Le débat est vif. Les défenseurs du libre-échange mondialisé, dans la lignée de Ricardo et de Krugman, soulignent les gains agrégés : baisse des prix pour les consommateurs, sortie de la pauvreté de centaines de millions de personnes en Asie, accès des pays du Sud à la technologie. Mais les perdants existent, et ils sont concentrés. L'économiste David Autor a montré, dans une série d'articles à partir de 2013 réunis sous l'expression « China shock », que la pénétration des importations chinoises avait durablement détruit l'emploi industriel dans certaines régions américaines, sans reconversion rapide. Maurice Obstfeld et d'autres ont rappelé que le théorème de Stolper-Samuelson de 1941 prédisait déjà cela : l'ouverture commerciale enrichit le facteur abondant et appauvrit le facteur rare, c'est-à-dire, dans les pays développés, le travail peu qualifié. La mondialisation produit donc des gains globaux mais une redistribution douloureuse, ce que le politiste Dani Rodrik théorise dans son trilemme politique de l'économie mondiale, exposé notamment dans « The Globalization Paradox » de 2011 : on ne peut pas avoir simultanément hyper-mondialisation, démocratie et souveraineté nationale ; il faut renoncer à l'un des trois. La structure de raisonnement rappelle celle du triangle d'incompatibilité de Mundell en finance internationale, sans qu'il faille les confondre : Rodrik parle d'institutions politiques, là où Mundell parlait de change, de mobilité des capitaux et de politique monétaire.

Et nous voilà au présent, qui est celui d'une possible inversion. Le mot de démondialisation, employé en France par Jacques Sapir, désigne ce reflux. Plusieurs chocs l'ont nourri : la crise de 2008, qui a stagné le commerce mondial, la guerre commerciale sino-américaine lancée par Donald Trump en 2018, la pandémie de 2020, qui a révélé la fragilité des chaînes en flux tendu lorsque manquaient masques et semi-conducteurs, puis la guerre en Ukraine en 2022. On parle désormais de relocalisation, de nearshoring, c'est-à-dire le rapprochement géographique de la production, et de friendshoring, expression de la secrétaire au Trésor américaine Janet Yellen en 2022, soit la relocalisation chez les pays alliés. La logique de la valeur cède du terrain à la logique de la résilience et de la sécurité. Mais attention à ne pas conclure trop vite : les flux d'échange de services et de données, eux, continuent d'exploser. Richard Baldwin, dans « The Great Convergence » en 2016, distingue justement deux découplages : celui des marchandises, ancien, et celui des idées et des tâches, plus récent, qui n'est peut-être qu'à ses débuts avec le télétravail mondialisé et l'intelligence artificielle.

Que faut-il retenir pour ta dissertation ? Premièrement, la mondialisation contemporaine n'est pas seulement un commerce accru, c'est une fragmentation de la production orchestrée par les firmes multinationales, mesurable par l'IDE et les chaînes de valeur. Deuxièmement, la firme multinationale s'explique par le paradigme OLI de Dunning, articulant avantages de propriété, de localisation et d'internalisation, et la valeur se capte aux extrémités du sourire, non au centre. Troisièmement, la mondialisation crée des gains agrégés réels mais des perdants concentrés, ce qui ouvre les controverses du China shock et du paradoxe de Rodrik. Enfin, nous vivons une recomposition, ni vraie démondialisation ni mondialisation heureuse, où la sécurité dispute son primat à l'efficience. Tu disposes là d'un arsenal d'auteurs et de faits qui nourrira aussi bien un sujet sur la firme que sur les nations dans l'échange.

Dans le prochain épisode, nous descendrons d'un cran vers la mécanique financière de tout cela : la balance des paiements et les taux de change, comment se comptabilisent ces flux et ce qui détermine la valeur d'une monnaie.

Épisode 36

Balance des paiements et taux de change

8:23

Représente-toi la France comme un grand ménage qui, pendant un an, achète, vend, prête, emprunte et investit avec le reste du monde. À la fin de l'exercice, on dresse les comptes de toutes ces transactions : c'est la balance des paiements. Tenue par la Banque de France selon le manuel du Fonds monétaire international, elle obéit à une règle implacable de comptabilité en partie double : chaque flux y est inscrit deux fois, une fois comme emploi, une fois comme ressource. Conséquence stupéfiante qui déroute toujours les débutants : la balance des paiements est toujours équilibrée au sens comptable. Quand on dit qu'un pays est « en déséquilibre », on parle du solde d'un compte particulier, pas de l'ensemble. Gardons cette subtilité en tête, car elle structure tout le raisonnement.

Tu connais déjà du lycée la balance commerciale, qui compare exportations et importations de biens. Montons d'un cran. La balance des paiements se découpe en trois grands comptes. Le compte des transactions courantes d'abord : il enregistre les échanges de biens, de services comme le tourisme ou les transports, les revenus du travail et du capital, ainsi que les transferts courants, par exemple les remises des migrants ou les contributions à l'Union européenne. Le compte de capital ensuite, plus modeste, qui recense les transferts en capital et l'acquisition d'actifs non produits. Le compte financier enfin, qui retrace les mouvements d'investissements directs, de portefeuille, et les variations des réserves de change. La logique d'ensemble est élégante : un déficit courant, c'est un pays qui dépense plus qu'il ne gagne face au monde, et qui doit donc le financer en s'endettant ou en vendant des actifs, ce qui apparaît en miroir dans le compte financier. Un pays en déficit courant est un pays qui emprunte au reste du monde ; un pays en excédent, comme l'Allemagne ou la Chine durablement, prête au reste du monde et accumule des créances.

De ces flux émerge la question du prix des monnaies entre elles : le taux de change. Définissons-le proprement, car c'est un piège classique. Au certain, on exprime combien d'unités étrangères vaut une unité nationale ; à l'incertain, combien d'unités nationales pour une unité étrangère. Une hausse de l'euro, son appréciation en changes flottants, rend nos exportations plus chères et nos importations moins chères ; une dépréciation fait l'inverse. Tu pressens déjà le lien avec le commerce extérieur : le change n'est pas qu'une affaire de financiers, il commande la compétitivité-prix de toute une économie.

Qu'est-ce qui détermine ce prix ? La théorie offre plusieurs clés, qu'il faut savoir hiérarchiser selon l'horizon temporel. À très long terme, on invoque la parité des pouvoirs d'achat, dont l'intuition remonte à l'École de Salamanque au seizième siècle et que Gustav Cassel a formalisée vers 1918. L'idée : un même panier de biens doit coûter le même prix partout une fois converti dans la même monnaie, sinon l'arbitrage corrige l'écart. Sous sa forme absolue, le taux de change égalise les niveaux de prix ; sous sa forme relative, c'est le pays à plus forte inflation qui voit sa monnaie se déprécier. *The Economist* en a tiré l'indice Big Mac, clin d'œil pédagogique qui mesure la sur ou sous-évaluation des monnaies. Mais la parité des pouvoirs d'achat est régulièrement démentie à court et moyen terme : beaucoup de biens et de services ne s'échangent pas, les coûts de transport et les barrières existent, et les prix sont rigides. Elle donne une tendance lourde, pas une prévision à un an.

À court terme, ce sont les marchés financiers qui font le change, et la clé devient la parité des taux d'intérêt. Considère deux placements, l'un en euros, l'autre en dollars. À l'équilibre, ils doivent rapporter autant une fois pris en compte le risque de change. Dans la version couverte, l'écart de taux d'intérêt égale exactement l'écart entre change à terme et change comptant : c'est une relation d'arbitrage quasi mécanique. Dans la version non couverte, plus audacieuse, l'écart de taux d'intérêt doit compenser la dépréciation anticipée de la monnaie à taux élevé. Cela éclaire le rôle décisif des banques centrales : quand la Réserve fédérale relève ses taux, les capitaux affluent vers le dollar et l'apprécient. Rudiger Dornbusch, dans un article célèbre de 1976, a montré que le change pouvait « surréagir », faire un bond au-delà de sa valeur d'équilibre avant d'y revenir lentement, parce que les prix des biens sont rigides quand ceux des actifs financiers s'ajustent instantanément. Ce modèle d'overshooting explique la volatilité parfois déconcertante des changes flottants.

Faut-il alors laisser flotter la monnaie ou la fixer ? Le débat traverse toute l'histoire monétaire. Milton Friedman, dès 1953 dans ses *Essais d'économie positive*, plaidait pour les changes flottants : ils restituent à chaque pays sa politique monétaire et absorbent les chocs par le prix de la monnaie plutôt que par le chômage. À l'inverse, les partisans des changes fixes invoquent la stabilité, la discipline anti-inflationniste et la confiance des investisseurs. Robert Mundell a posé le cadre décisif avec ce qu'on appelle le triangle d'incompatibilité, parfois nommé triangle de Mundell-Fleming : un pays ne peut jamais réunir simultanément les trois objectifs que sont la liberté de circulation des capitaux, la fixité du change et l'autonomie de la politique monétaire. Il faut renoncer à l'un des trois. La zone euro a fait son choix : capitaux libres et change irrévocablement fixe entre ses membres, donc abandon de toute politique monétaire nationale au profit de la Banque centrale européenne. C'est cohérent, mais cela explique pourquoi un pays en difficulté ne peut plus dévaluer, et doit ajuster par les salaires et l'emploi, ce que la crise grecque a cruellement illustré.

Reste la grande question contemporaine des déséquilibres globaux. Depuis les années 2000, le monde s'est partagé entre pays à excédents courants massifs, la Chine, l'Allemagne, les exportateurs de pétrole, et pays à déficits, au premier rang desquels les États-Unis. Ben Bernanke a parlé en 2005 d'un « excès d'épargne mondiale », un *saving glut* asiatique venant financer la consommation américaine et nourrir des bulles. Faut-il s'en inquiéter ? Les classiques répondent qu'un déficit courant n'est pas un mal en soi : il finance l'investissement et se résorbera par l'ajustement du change. Les keynésiens et les hétérodoxes répliquent que ces déséquilibres alimentent l'instabilité financière et qu'ils ont préparé le terrain de la crise de 2008. Au cœur de cette affaire, on retrouve le dollar : on l'a vu à l'épisode précédent, les États-Unis jouissent du « privilège exorbitant » de leur monnaie de réserve, et le dilemme de Triffin éclaire pourquoi le pays émetteur de cette monnaie est condamné à des déficits chroniques qui finissent par miner la confiance. Inutile d'y revenir en détail ici : il suffit de se souvenir que ces tensions monétaires se logent au centre des déséquilibres globaux.

Retiens quatre idées-forces. D'abord, la balance des paiements est toujours équilibrée comptablement, mais ses soldes intermédiaires racontent qui prête et qui emprunte au reste du monde. Ensuite, le taux de change se lit à plusieurs horizons : la parité des pouvoirs d'achat gouverne le long terme, la parité des taux d'intérêt et les anticipations gouvernent le court terme, avec des phénomènes de surréaction. Par ailleurs, le triangle de Mundell impose un arbitrage incontournable entre capitaux libres, change fixe et autonomie monétaire, arbitrage dont l'euro est l'incarnation la plus radicale. Enfin, les déséquilibres globaux sont au cœur des débats actuels, entre lecture rassurante du financement spontané et lecture inquiète de l'instabilité financière. Tu disposes là d'un arsenal redoutable pour articuler micro du change et macro du financement international.

Nous avons bouclé le tour de l'économie internationale. Dans le prochain épisode, nous changerons de registre pour ouvrir le module d'histoire économique : nous reviendrons aux révolutions industrielles, de la vapeur de Watt aux technologies de l'information, pour comprendre comment, en deux siècles, l'humanité est entrée dans la croissance moderne.

Module 7 — Histoire économique

Révolutions industrielles et grandes crises
Épisode 37

Les révolutions industrielles

10:30

Imagine que, pendant des millénaires, le revenu par habitant d'un paysan anglais n'ait pour ainsi dire pas bougé. Le fils vivait à peu près comme son père, comme son grand-père, dans une stagnation que les économistes appellent le régime malthusien : tout gain de productivité était mangé par la croissance de la population. Puis, en l'espace de deux ou trois générations, autour de 1800, quelque chose se brise. La courbe du niveau de vie, plate depuis l'Antiquité, se redresse brutalement et ne cessera plus de monter. L'historien Angus Maddison, dans son immense travail de reconstitution des PIB mondiaux, *L'économie mondiale, une perspective millénaire*, en 2001, a chiffré cette rupture : entre l'an mille et 1820, le revenu par tête en Europe occidentale double péniblement ; après 1820, il est multiplié par plus de quinze. C'est ce décollage, ce que Rostow nommait le *take-off*, qui constitue le cœur de notre épisode.

Tu connais déjà Schumpeter et la croissance moderne comme processus continu, ainsi que le résidu de Solow et la productivité globale des facteurs vus dans les épisodes sur la croissance. Mais d'où vient, concrètement, cette continuité ? Quelle est la matière historique de ce que les modèles décrivent en équations ? La réponse tient en trois vagues, trois révolutions industrielles, qu'il faut savoir distinguer et dater avec précision, car le jury de prépa attend cette structure et sanctionne les confusions de chronologie. Et avant d'entrer dans le détail, une mise en garde de méthode : l'expression même de révolution industrielle est contestée. L'historien français Paul Bairoch, dans *Victoires et déboires*, en 1997, rappelait que ces transformations furent en réalité lentes, étalées sur des décennies, et que le mot révolution, emprunté à la politique, écrase une évolution faite de tâtonnements. Garde donc à l'esprit que nous parlons de ruptures de tendance longue, pas de bouleversements soudains.

La première révolution industrielle commence en Grande-Bretagne dans les années 1780 et se déploie jusque vers 1850. Son foyer est le coton. Avant elle, le textile était filé à la main ; l'invention de machines à filer puis du métier mécanique, et surtout le perfectionnement de la machine à vapeur par James Watt à partir de 1769, libèrent la production de la contrainte de la force animale et de l'eau. La vapeur, alimentée par le charbon, devient une source d'énergie déconcentrée, mobile, disponible partout. On entre dans ce que l'historien Edward Anthony Wrigley a appelé, dans *Energy and the English Industrial Revolution*, en 2010, le passage d'une économie organique, limitée par les surfaces cultivables, à une économie minérale, adossée au stock fossile. Pourquoi la Grande-Bretagne d'abord ? Les débats sont vifs. Robert Allen, dans *The British Industrial Revolution in Global Perspective*, en 2009, avance une explication par les prix relatifs : en Angleterre, le travail était cher et l'énergie, le charbon, bon marché, ce qui rendait rentable de remplacer des ouvriers par des machines. D'autres insistent sur les institutions, sur la sécurité de la propriété après la Glorieuse Révolution de 1688, sur l'avance scientifique, ou sur le commerce colonial. Retiens qu'il n'y a pas une cause unique, mais un faisceau : énergie, prix, institutions, marchés.

La deuxième révolution industrielle court grosso modo de 1880 à 1914, et son centre de gravité se déplace vers l'Allemagne et les États-Unis. Trois nouveautés la caractérisent. D'abord de nouvelles énergies : l'électricité, qui transforme l'usine et la vie quotidienne, et le pétrole, qui rend possible le moteur à explosion. Ensuite de nouvelles industries fondées sur la science : la chimie organique, les colorants, l'acier produit en masse par les procédés Bessemer puis Martin. Enfin une nouvelle organisation du travail. C'est l'âge du taylorisme : Frederick Winslow Taylor publie en 1911 *The Principles of Scientific Management*, où il décompose chaque geste de l'ouvrier pour en chasser le temps mort. Henry Ford pousse la logique plus loin avec la chaîne de montage de la Ford T, en 1913, qui fait chuter le temps d'assemblage d'une automobile de douze heures à moins de deux. C'est ici que naît la production de masse, dont nous reparlerons au sujet du fordisme et des Trente Glorieuses. L'économiste Robert Gordon, dans *The Rise and Fall of American Growth*, en 2016, soutient même que cette deuxième révolution, avec l'électricité, l'eau courante et le moteur à combustion, fut de loin la plus transformatrice de toutes pour le niveau de vie, bien davantage que la nôtre.

La troisième révolution industrielle, dite des nouvelles technologies de l'information et de la communication, s'amorce dans les années 1970 avec le microprocesseur, puis explose avec l'ordinateur personnel, internet et le téléphone mobile. C'est la révolution numérique. Mais elle pose une énigme célèbre, le paradoxe de la productivité, formulé par Robert Solow en 1987 dans une boutade restée fameuse : on voit les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Pendant deux décennies, l'informatisation massive ne se traduit pas par une accélération de la productivité globale des facteurs. Plusieurs lectures s'affrontent. Les optimistes, comme Erik Brynjolfsson dans *Le deuxième âge de la machine*, en 2014, parlent d'un simple retard de diffusion : il faut du temps pour réorganiser les entreprises autour d'une technologie générique. Les pessimistes, Gordon en tête, soutiennent au contraire que le numérique, aussi spectaculaire soit-il, change moins nos vies que ne le firent l'électricité ou l'assainissement, et qu'il nourrit une stagnation séculaire, une croissance durablement molle. Ce débat sur l'épuisement ou le renouvellement de la croissance, tu le retrouveras à propos de l'innovation et de la destruction créatrice.

Au-delà de la chronologie, il faut comprendre ce qui se joue économiquement. La notion centrale, ici, est celle de technologie à usage général, une innovation comme la vapeur, l'électricité ou l'informatique qui ne sert pas un seul secteur mais irrigue toute l'économie, appelle des innovations complémentaires et met des décennies à produire ses pleins effets. Les économistes Timothy Bresnahan et Manuel Trajtenberg ont théorisé ce concept en 1995 : une telle technologie se reconnaît à trois traits, son omniprésence dans les usages, son potentiel d'amélioration continue, et sa capacité à susciter de l'innovation dans les secteurs qui l'adoptent. C'est pourquoi les gains de productivité arrivent toujours en retard sur l'invention : il faut réinventer l'organisation autour de l'outil. L'exemple canonique est l'électrification des usines américaines, étudiée par l'historien Paul David en 1990 : tant que les industriels se contentèrent de remplacer la machine à vapeur centrale par un gros moteur électrique unique, sans repenser l'agencement des ateliers, le gain fut faible ; il fallut une génération pour comprendre qu'il fallait un moteur par machine et réorganiser toute l'usine en flux. Le retard de la troisième révolution sur ses promesses obéit exactement à la même logique. La croissance moderne, celle que mesure Maddison, n'est pas l'addition d'inventions isolées : c'est l'enchaînement de ces vagues, chacune reposant sur la précédente. Rostow, dans *Les étapes de la croissance économique*, en 1960, en avait tiré une typologie discutable mais commode : société traditionnelle, conditions préalables, décollage, marche vers la maturité, ère de la consommation de masse. On lui reproche son linéarité et son schéma trop occidental, mais il a le mérite de penser le décollage comme un seuil, un changement de régime, et non comme une simple accélération. Une question domine d'ailleurs aujourd'hui l'histoire économique : pourquoi ce décollage en Europe, et pas en Chine, pourtant longtemps en avance technologiquement ? C'est ce que l'historien Kenneth Pomeranz a nommé, dans *La grande divergence*, en 2000, l'écart qui se creuse après 1800 entre l'Occident et le reste du monde, qu'il attribue moins au génie européen qu'à deux atouts contingents, le charbon facilement accessible et les ressources des colonies du Nouveau Monde.

N'oublie pas le revers de la médaille, car un bon copieur de prépa nuance toujours. Ces révolutions ont eu un coût humain considérable. Karl Marx, dans *Le Capital*, en 1867, décrit l'exploitation ouvrière, les journées de quinze heures, le travail des enfants dans les filatures de Manchester. Les historiens débattent encore de la question dite du niveau de vie : les salaires réels ont-ils stagné durant la première révolution avant de progresser, comme le pensent les pessimistes, ou se sont-ils améliorés plus tôt ? Ce qui est sûr, c'est que les bénéfices de la croissance industrielle ne se sont diffusés que tardivement et inégalement, ce qui annonce la courbe de Kuznets et tout le débat sur inégalités et développement.

Que faut-il retenir ? D'abord que la croissance économique moderne est un phénomène récent et exceptionnel, une rupture par rapport à des millénaires de quasi-stagnation, datée autour de 1800 et chiffrée par Maddison. Ensuite qu'elle procède par vagues successives, organisées autour de technologies à usage général : la vapeur et le textile britanniques, puis l'électricité, la chimie et l'organisation scientifique du travail en Allemagne et aux États-Unis, puis le numérique. Retiens aussi que chaque révolution déplace le leadership économique mondial et tarde à livrer ses gains de productivité, d'où le paradoxe de Solow. Enfin, garde en tête que cette histoire est conflictuelle, faite de gains spectaculaires mais aussi de coûts sociaux que Marx fut le premier à théoriser, et que le débat actuel, entre Gordon le pessimiste et Brynjolfsson l'optimiste, est exactement celui qu'ouvrirent les contemporains de Watt.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment cette dynamique de croissance peut soudain se retourner : 1929, la Grande Dépression, le moment où la machine s'enraye et où l'État change de rôle.

Épisode 38

1929 : la Grande Dépression

8:56

Le jeudi 24 octobre 1929, à Wall Street, treize millions de titres changent de mains dans la panique ; le mardi 29, on en échange plus de seize millions et l'indice Dow Jones s'effondre. C'est le krach, l'image d'Épinal de la crise. Mais retiens d'emblée une chose : le krach boursier n'est pas la Grande Dépression. Il en est l'étincelle spectaculaire, pas le mécanisme. La Dépression, c'est ce qui suit : trois ans et demi de contraction continue, la pire de l'histoire du capitalisme industriel, qui transforme un effondrement financier en effondrement de l'économie réelle, et qui va redessiner la place de l'État dans nos économies pour un demi-siècle.

Tu connais déjà, depuis l'épisode précédent sur les révolutions industrielles, l'Amérique triomphante des années 1920, celle de la production de masse fordiste, de l'automobile et du crédit à la consommation. C'est cette prospérité euphorique, nourrie d'une spéculation boursière à crédit, qui se retourne. Approfondissons les chiffres, car ils donnent la mesure du désastre. Entre 1929 et 1933, le produit intérieur brut réel des États-Unis chute d'environ 30 %. La production industrielle est presque divisée par deux. Le taux de chômage passe de 3 % à près de 25 % : un actif sur quatre sans emploi. Les prix s'effondrent eux aussi, d'environ un quart : c'est la déflation, et elle est le cœur du problème.

Pourquoi la déflation est-elle si redoutable ? Parce qu'elle alourdit mécaniquement le poids des dettes. Irving Fisher, l'un des plus grands économistes américains, en fait la théorie dès 1933 dans un article fondateur sur la déflation par la dette, la fameuse debt-deflation. Le raisonnement est implacable. Quand les prix baissent, la valeur réelle des dettes, elle, ne baisse pas : un agriculteur endetté doit toujours rembourser la même somme nominale, mais avec un blé qui vaut deux fois moins. Pour rembourser, les agents vendent leurs actifs en catastrophe, ce qui fait encore baisser les prix, ce qui alourdit encore les dettes réelles. Fisher décrit une spirale : plus les débiteurs remboursent, plus, en termes réels, ils doivent. La déflation, loin de s'autocorriger comme le pensait la tradition classique, s'auto-entretient. Voilà le ressort qui transforme une récession ordinaire en dépression.

À cette mécanique de la dette s'ajoute l'effondrement du système bancaire. Entre 1930 et 1933, les États-Unis connaissent plusieurs vagues de paniques bancaires ; environ neuf mille banques font faillite. Comprends bien l'enchaînement : un déposant inquiet retire son argent, sa banque doit liquider ses actifs, elle fait faillite, ce qui inquiète les déposants des autres banques, et la panique se propage. C'est une ruée bancaire généralisée, un bank run. Chaque faillite détruit de la monnaie et du crédit, assèche le financement des entreprises, et nourrit la déflation. La masse monétaire américaine se contracte d'environ un tiers en quatre ans.

C'est précisément ici que se joue le grand débat d'interprétation, celui que tu dois absolument maîtriser pour la prépa. Deux grandes lectures s'opposent. La première est monétariste. Milton Friedman et Anna Schwartz, dans leur monumentale *Histoire monétaire des États-Unis*, publiée en 1963, soutiennent une thèse provocante : la Dépression n'était pas une fatalité du capitalisme, mais le produit d'une faute de politique monétaire. Pour eux, le coupable est la Réserve fédérale. En laissant les banques s'effondrer, en laissant la masse monétaire fondre d'un tiers sans réagir, la Fed a transformé une récession qui aurait pu rester banale en catastrophe. Friedman résume cela d'une formule : la Grande Contraction. Là où d'autres voient une défaillance du marché, lui voit une défaillance de l'État monétaire. C'est cohérent avec le monétarisme qu'on verra à l'épisode 29 : la monnaie est ce qui compte, et c'est en la stabilisant qu'on évite les désastres.

La seconde lecture est keynésienne, et elle est même consubstantielle à la naissance de la macroéconomie moderne. Pour Keynes, le problème n'est pas seulement monétaire : c'est un défaut de demande. Les entreprises n'investissent plus car elles n'anticipent aucun débouché ; les ménages au chômage ne consomment plus ; l'épargne de précaution se thésaurise au lieu de financer l'investissement. L'économie s'installe dans un équilibre durable de sous-emploi, dont elle ne sort pas spontanément. Surtout, Keynes montre que les remèdes classiques aggravent le mal : baisser les salaires pour relancer l'embauche, comme le recommandait l'orthodoxie, ne fait qu'amputer encore la demande et approfondir la déflation. La *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie*, publiée en 1936 et que nous étudierons en détail à l'épisode 28, est la réponse théorique directe à la Dépression. Là où Friedman accuse une mauvaise gestion de la monnaie, Keynes met en cause l'insuffisance structurelle de la demande privée et appelle l'État à la combler.

Ces deux lectures ne s'excluent d'ailleurs pas totalement. Le ralliement partiel d'un Ben Bernanke, futur président de la Fed et grand spécialiste de 1929, montre qu'on peut conjuguer le canal monétaire de Friedman et le canal du crédit : l'effondrement des banques a détruit le savoir-faire du financement, ce qu'il appelle le coût d'intermédiation, paralysant durablement l'investissement. Mais garde en tête la ligne de fracture essentielle : crise venue d'une faute de la banque centrale, ou crise venue d'une carence du marché lui-même.

La Dépression n'est pas seulement américaine. Par le canal de l'étalon-or, que nous détaillerons à l'épisode 34, elle se diffuse au monde entier. L'étalon-or, en liant les monnaies entre elles, oblige chaque pays à pratiquer l'austérité pour défendre la parité de sa monnaie, donc à importer la déflation de ses voisins. Les travaux de Barry Eichengreen, dans *Golden Fetters*, en 1992, ont magistralement montré que les pays sortis tôt de l'étalon-or, comme la Grande-Bretagne dès 1931, se sont rétablis plus vite que ceux qui s'y sont accrochés, comme la France. L'étalon-or fut une chaîne dorée. S'y ajoute la guerre commerciale. Le commerce mondial s'effondre alors d'environ deux tiers, mais attention à ne pas en imputer la cause au tarif douanier américain Smoot-Hawley de 1930 : le moteur de cette contraction, ce sont la déflation et l'effondrement des revenus et de la demande, qui taillent dans les échanges bien plus sûrement que les droits de douane. Smoot-Hawley joue le rôle d'aggravant : en déclenchant des représailles en cascade, il enclenche un engrenage protectionniste qui approfondit la chute, illustration tragique de ce que nous verrons sur le protectionnisme à l'épisode 33.

Vient enfin le tournant, et c'est là le legs majeur de la Dépression. En 1933, le président Franklin Roosevelt lance le New Deal : grands travaux publics, régulation bancaire avec la séparation des banques de dépôt et d'investissement, soutien aux prix agricoles, naissance d'une protection sociale. Surtout, il sort le dollar de l'étalon-or. Le New Deal n'est pas une application méthodique de Keynes, dont la théorie est encore en gestation, mais il acte un basculement idéologique : l'État ne peut plus rester spectateur. Le laisser-faire libéral, dominant depuis le XIXᵉ siècle, est discrédité. C'est l'acte de naissance de l'État interventionniste, qui préparera les Trente Glorieuses et le compromis fordiste de notre prochain épisode.

Que faut-il retenir ? D'abord, que la Grande Dépression n'est pas le krach de 1929 mais la longue contraction qui suit, transformée en catastrophe par la déflation et l'effondrement bancaire. Ensuite, que la spirale de Fisher, la debt-deflation, est le mécanisme clé qui rend la crise auto-aggravante. Puis, que deux grandes interprétations rivalisent et structurent encore le débat macroéconomique : la faute monétaire de la Fed selon Friedman et Schwartz, l'insuffisance de demande selon Keynes. Enfin, que la diffusion mondiale par l'étalon-or et le protectionnisme a universalisé le désastre, et que la réponse rooseveltienne a inauguré l'âge de l'intervention publique. 1929 est le grand traumatisme fondateur de la macroéconomie : sans cette crise, ni Keynes, ni le monétarisme, ni l'État-providence ne seraient ce qu'ils sont. La prochaine fois, nous verrons comment l'Occident rebondit, avec les Trente Glorieuses et le compromis fordiste qui unit hausse de la productivité et hausse des salaires.

Épisode 39

Les Trente Glorieuses et le compromis fordiste

9:17

Imagine la France de 1946 : un pays exsangue, des villes en ruines, des cartes de rationnement. Puis imagine la France de 1975 : la voiture dans le garage, le réfrigérateur dans la cuisine, la télévision au salon, les vacances payées sur la Côte. Entre ces deux images, trente années d'une croissance que l'économiste Jean Fourastié, dans son livre *Les Trente Glorieuses* en 1979, baptise du nom qui restera. Il sous-titre son ouvrage, non sans malice, « la révolution invisible de 1946 à 1975 » : invisible parce qu'elle s'est faite dans le quotidien, sans bruit, mais qui a plus transformé les conditions de vie que toutes les révolutions politiques réunies. Cet épisode prolonge le précédent sur la Grande Dépression et le tournant de l'État keynésien ; nous y voyons cette intervention de l'État devenir un système cohérent.

Commençons par mesurer l'ampleur du phénomène, car les chiffres ici ne sont pas un décor. La croissance du produit intérieur brut atteint en France un rythme de l'ordre de cinq pour cent par an en moyenne, soit un doublement du niveau de vie en quinze ans environ. L'historien Angus Maddison, dont les travaux de comptabilité historique font autorité, montre que cette accélération touche tout le monde occidental : l'Allemagne avec son *Wirtschaftswunder*, son miracle économique, l'Italie avec son miracolo, le Japon plus encore. Tu connais du lycée la notion de croissance ; ce qu'il faut saisir ici, c'est qu'elle fut à la fois forte, longue et largement partagée. Le chômage est quasi nul, autour de deux pour cent, ce que les économistes appellent le plein-emploi. Et surtout les salaires progressent au même rythme que la production. C'est ce dernier point qui constitue le cœur de notre épisode.

Pour le comprendre, il faut remonter à un homme et à une intuition : Henry Ford et son usine de Detroit. En 1914, Ford instaure le fameux *five dollars a day*, cinq dollars par jour, soit le doublement du salaire ouvrier de l'époque. Geste de philanthrope ? Nullement, et c'est ce qui le rend économiquement passionnant. Ford comprend que la production de masse, permise par la chaîne de montage et la standardisation — sa Ford T, « de n'importe quelle couleur pourvu qu'elle soit noire » —, ne vaut rien sans une consommation de masse correspondante. À quoi bon produire des millions de voitures si personne ne peut les acheter ? Le salaire élevé n'est donc pas seulement un coût pour l'entrepreneur : il est aussi le débouché de sa propre production. L'ouvrier bien payé devient le client. Voilà l'intuition fordiste dans sa pureté.

De cette intuition naît, après la Seconde Guerre mondiale, ce que les économistes français nommeront le compromis fordiste. Le principe en est simple à énoncer : les gains de productivité sont partagés entre les profits et les salaires, de sorte que le pouvoir d'achat des travailleurs progresse au rythme de l'efficacité productive. Concrètement, lorsque l'organisation taylorienne du travail et le machinisme permettent de produire davantage par heure travaillée, une part de ce surplus revient aux salariés. La consommation de masse soutient alors la production de masse, qui finance de nouveaux investissements, qui dégagent de nouveaux gains de productivité : c'est un cercle vertueux qui s'auto-entretient. Le terme de compromis est essentiel : il s'agit d'un arrangement social, négocié, entre le patronat, les syndicats et l'État, et non d'un mécanisme automatique du marché.

C'est ici qu'intervient une école française dont tu dois connaître les noms pour la prépa : l'école de la régulation, née dans les années 1970 autour de Michel Aglietta, dont la *Régulation et crises du capitalisme* paraît en 1976, et de Robert Boyer. Leur thèse est forte et originale. Le capitalisme, disent-ils, ne fonctionne pas selon des lois éternelles ; il connaît des régimes d'accumulation successifs, c'est-à-dire des configurations historiques où s'articulent une façon de produire et une façon de répartir. Le fordisme est l'un de ces régimes, dominant après 1945. Il repose, selon Boyer, sur des formes institutionnelles : le rapport salarial — c'est-à-dire la manière dont le salaire est fixé, indexé sur les prix et la productivité —, la nature de la concurrence, la forme de la monnaie, le rôle de l'État, l'insertion internationale. Quand ces formes sont cohérentes entre elles, la croissance est durable. Quand elles entrent en contradiction, vient la crise. Retiens cette idée : pour les régulationnistes, une crise n'est pas un simple accident, mais l'épuisement d'un mode de régulation.

Mais le fordisme d'après-guerre ajoute à l'intuition de Ford un élément que Ford ignorait : l'État social. Et là, deux références s'imposent. Du côté britannique, le rapport de William Beveridge, *Social Insurance and Allied Services*, en 1942, en pleine guerre, dessine l'État-providence moderne : il s'agit de protéger l'individu « du berceau à la tombe », *from the cradle to the grave*, contre les cinq grands maux que sont la misère, la maladie, l'ignorance, l'insalubrité et l'oisiveté. C'est la logique universelle, financée par l'impôt. Du côté allemand, on se souvient que dès les années 1880 Bismarck avait instauré des assurances sociales liées au travail. La France de la Libération combine les deux héritages : la Sécurité sociale de 1945 protège contre la maladie, la vieillesse, les accidents. Cette protection n'est pas un supplément d'âme : économiquement, elle stabilise la demande. Les revenus de transfert, retraites et allocations, soutiennent la consommation même en cas de coup dur. L'État-providence agit comme un stabilisateur automatique, au sens keynésien que nous avons rencontré.

Tu vois donc se dessiner un système complet, et c'est ainsi qu'il faut le mémoriser pour une dissertation. D'abord une organisation du travail, le taylorisme et la chaîne, qui produit en masse. Ensuite un partage des gains de productivité, le compromis salarial, qui crée le pouvoir d'achat. Ensuite une protection sociale, l'État-providence beveridgien, qui sécurise et lisse la demande. Enfin une politique macroéconomique keynésienne, où l'État pilote la conjoncture par le budget et soutient le plein-emploi. Quatre piliers qui se renforcent. On parle parfois de keynésianisme pour désigner l'ensemble, mais le concept régulationniste de fordisme est plus riche, car il articule le macroéconomique et l'organisation concrète de la production.

Faut-il pour autant idéaliser cette période ? La prépa attend de toi de la nuance, et plusieurs critiques s'imposent. Le travail à la chaîne fut souvent vécu comme aliénant et répétitif, et la révolte de mai 1968, comme les grèves ouvrières qui suivent, témoignent d'un refus du travail déshumanisé que le seul pouvoir d'achat ne compense pas. Par ailleurs, ce modèle reposait sur des conditions très particulières : une énergie abondante et bon marché, le pétrole à bas prix, des gains de productivité élevés permis par le rattrapage technologique sur les États-Unis, et un contexte international stable, celui de Bretton Woods que nous avons étudié. Le modèle fordiste était aussi, ne l'oublions pas, largement masculin et national, dans un monde encore peu mondialisé.

Et c'est précisément la fragilité de ces conditions qui annonce la suite. À partir de la fin des années 1960, les gains de productivité ralentissent : la source du cercle vertueux se tarit. Les régulationnistes parlent d'une crise du fordisme avant même les chocs pétroliers. Quand le partage productivité-salaires se grippe, tout l'édifice vacille. Voilà pourquoi cet épisode est charnière : les Trente Glorieuses ne se sont pas arrêtées par hasard, mais parce que leur logique interne s'est épuisée.

Que retenir, en quelques idées-forces ? Premièrement, les Trente Glorieuses sont une croissance exceptionnelle par sa force, sa durée et son partage, et Fourastié l'a nommée. Deuxièmement, son moteur est le compromis fordiste : l'indexation des salaires sur la productivité, qui marie production de masse et consommation de masse, selon l'intuition d'Henry Ford. Troisièmement, ce compromis s'inscrit dans un système institutionnel cohérent que l'école de la régulation, avec Aglietta et Boyer, théorise comme un régime d'accumulation, complété par l'État-providence de Beveridge et la politique keynésienne. Quatrièmement, ce modèle était daté, dépendant d'un contexte énergétique, technologique et international qui n'allait pas durer.

Dans le prochain épisode, nous verrons justement comment tout cela se défait : les crises pétrolières de 1973 et 1979, la stagflation qui désarçonne les keynésiens, et le grand tournant néolibéral incarné par Thatcher, Reagan et Volcker.

Épisode 40

1973-1979 : crises pétrolières et stagflation

9:26

Imagine la scène. Octobre 1973 : les pays arabes membres de l'OPEP, en représailles au soutien occidental à Israël pendant la guerre du Kippour, décrètent un embargo et réduisent leur production. En quelques mois, le prix du baril de brut quadruple, passant d'environ trois dollars à près de douze dollars. Six ans plus tard, en 1979, la révolution iranienne provoque un second choc : le baril double encore, dépassant les trente dollars. Pour les économies industrialisées, biberonnées au pétrole bon marché depuis 1945, c'est un séisme. Et ce séisme va faire bien plus que renchérir l'essence : il va briser le modèle de croissance des Trente Glorieuses que tu connais déjà, et fracasser la doctrine économique dominante.

Rappelle-toi l'épisode précédent. Les Trente Glorieuses reposaient sur un compromis fordiste, une croissance forte et régulière, un quasi plein-emploi, et un consensus keynésien : l'État pilote la conjoncture par la demande, accepte un peu d'inflation pour soutenir l'emploi, et tout le monde s'y retrouve. Ce monde-là meurt entre 1973 et 1979. Et il meurt d'une maladie qu'on croyait impossible : la stagflation.

Arrêtons-nous sur ce mot, parce qu'il est au cœur de tout. La stagflation, c'est la coexistence de la stagnation économique — croissance en berne, chômage qui grimpe — et de l'inflation forte. Or, pour la pensée keynésienne dominante, cette combinaison ne devait pas exister. Pourquoi ? À cause de la courbe de Phillips. En 1958, l'économiste néo-zélandais Alban William Phillips publie une étude empirique sur le Royaume-Uni entre 1861 et 1957, et observe une relation inverse stable entre le taux de chômage et le taux de croissance des salaires. Samuelson et Solow, en 1960, en tirent une version inflation-chômage et y voient un menu de politique économique : un gouvernement peut choisir un peu plus d'inflation pour obtenir un peu moins de chômage, ou l'inverse. C'est l'arbitrage, le trade-off. Le choc pétrolier va le pulvériser : en 1975, dans plusieurs pays, chômage et inflation montent ensemble. Le menu n'existe plus.

Comment expliquer cette anomalie ? Ici, deux mécanismes s'emboîtent. Le premier est celui du choc d'offre négatif. Le pétrole n'est pas une marchandise comme une autre : c'est un intrant quasi universel, dans le transport, la chimie, l'agriculture, l'énergie. Quand son prix quadruple, les coûts de production explosent partout simultanément. Les entreprises répercutent ces coûts sur leurs prix — c'est l'inflation par les coûts, la cost-push inflation — tout en réduisant leur production et en licenciant, ce qui nourrit le chômage. Un seul choc, deux symptômes opposés. La relance keynésienne classique, qui stimule la demande, devient inopérante, voire contre-productive : elle ravive l'inflation sans guérir le chômage, car le problème vient de l'offre, pas de la demande.

Le second mécanisme, plus théorique, avait été anticipé. C'est ici qu'entre en scène Milton Friedman. Dès 1968, dans son adresse présidentielle à l'American Economic Association, *The Role of Monetary Policy*, et simultanément Edmund Phelps, Friedman démolit la courbe de Phillips par avance. Son argument : les agents ne sont pas dupes durablement. Il introduit la notion de taux de chômage naturel, et celle d'anticipations adaptatives. À court terme, une politique de relance peut tromper les travailleurs, qui confondent hausse nominale et hausse réelle de leur salaire et acceptent de travailler davantage. Mais une fois qu'ils comprennent que les prix montent aussi, ils réclament des salaires plus élevés, et le chômage revient à son niveau naturel — avec, en prime, une inflation plus forte. Conclusion redoutable : la courbe de Phillips de long terme est verticale. Aucun arbitrage durable entre inflation et chômage. À chaque tour, on a besoin de plus d'inflation pour le même effet, jusqu'à la stagflation. Les années 1970 valident spectaculairement Friedman et le courant monétariste. Robert Lucas et les nouveaux classiques iront plus loin encore, avec les anticipations rationnelles : si les agents anticipent parfaitement la politique, elle devient inefficace même à court terme.

Tu vois la portée intellectuelle de l'affaire. Ce n'est pas seulement une crise économique : c'est une révolution doctrinale. Le keynésianisme, hégémonique depuis la Théorie générale de 1936 et la Grande Dépression que nous avons vue à l'épisode 38, perd sa légitimité. La crise lui inflige un démenti empirique cinglant. Le monétarisme prend le relais : son mot d'ordre est que l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire, et que la priorité de la politique économique n'est plus le plein-emploi mais la stabilité des prix. La banque centrale doit être indépendante, suivre une règle de croissance modérée de la masse monétaire, et résister à la tentation de la relance.

Ce basculement théorique débouche, en 1979, sur un tournant politique majeur — ce qu'on appelle le tournant néolibéral. Trois noms incarnent ce moment. Aux États-Unis, Paul Volcker, nommé à la tête de la Réserve fédérale en 1979, applique une thérapie de choc monétariste : il porte les taux d'intérêt directeurs à des sommets, jusqu'à près de vingt pour cent. Le but est de casser l'inflation, quitte à provoquer une récession sévère et un chômage massif au début des années 1980. Cela réussit : l'inflation américaine s'effondre. Politiquement, Margaret Thatcher au Royaume-Uni dès 1979, puis Ronald Reagan aux États-Unis en 1981, traduisent ce virage en programme : désinflation, déréglementation, privatisations, baisse des impôts, affaiblissement des syndicats, recul de l'État. Thatcher résume la philosophie d'une formule restée célèbre, There Is No Alternative. L'inspiration intellectuelle remonte à Friedrich Hayek, dont *La Route de la servitude* de 1944 nourrit ce libéralisme renaissant, et à l'école de Chicago.

Mais ne te laisse pas enfermer dans une lecture univoque. Les keynésiens ne capitulent pas sans riposte. Ils soulignent, à juste titre, que la stagflation des années 1970 vient d'un choc d'offre exogène — le pétrole — et non d'un échec intrinsèque de la régulation de la demande. Keynes parlait de l'insuffisance de la demande, pas des chocs pétroliers. L'école de la régulation, avec Robert Boyer et Michel Aglietta, propose une autre lecture, plus structurelle : la crise des années 1970 n'est pas qu'un accident pétrolier, c'est l'épuisement du régime d'accumulation fordiste lui-même. Les gains de productivité ralentissaient déjà avant 1973, le compromis salarial se grippait, le rapport entre productivité et salaires se défaisait. Le pétrole n'a fait que précipiter une crise déjà mûre. Cette controverse est précieuse pour toi : choc exogène ponctuel ou crise systémique d'un mode de régulation ? Les deux lectures se complètent plus qu'elles ne s'excluent.

Pour ta culture de prépa, mesure bien l'enjeu. Ce que tu observes dans cette décennie, c'est la fin d'un paradigme et la naissance d'un autre, en temps réel. Les concepts naissent de la crise : stagflation, choc d'offre, courbe de Phillips augmentée des anticipations, taux de chômage naturel, indépendance des banques centrales. Tu retrouveras tout cela dans l'épisode sur les politiques économiques et dans les débats sur l'inflation. La période 1973-1979 est le pivot de l'ESH contemporaine : elle articule histoire des faits, histoire de la pensée et politique économique.

Retenons quatre idées-forces. D'abord, les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 sont des chocs d'offre qui renchérissent un intrant universel et produisent simultanément inflation et chômage. Ensuite, la stagflation invalide la courbe de Phillips dans sa version simple et discrédite le pilotage keynésien de la demande. Puis, Friedman et le monétarisme, qui avaient théorisé la verticalité de long terme dès 1968, triomphent et imposent la priorité à la stabilité des prix. Enfin, ce basculement débouche sur le tournant néolibéral concret de 1979-1981 — Volcker, Thatcher, Reagan — tout en restant contesté par les régulationnistes, qui y voient l'épuisement du fordisme plus qu'une simple punition pétrolière.

Dans le prochain épisode, nous ferons un bond jusqu'en 2008, l'autre grande rupture du capitalisme : la crise financière mondiale, les subprimes, la faillite de Lehman Brothers, et le retour spectaculaire de l'État et des banques centrales que la décennie 1979 avait pourtant promis d'effacer.

Épisode 41

2008 : la crise financière mondiale

9:26

Le 15 septembre 2008, une banque d'affaires fondée en 1850, Lehman Brothers, dépose son bilan avec plus de six cents milliards de dollars de dettes. C'est la plus grande faillite de l'histoire des États-Unis, et pendant quelques jours le système financier mondial cesse littéralement de fonctionner : les banques refusent de se prêter entre elles, les taux interbancaires s'envolent, et le crédit, qui irrigue toute l'économie, se fige. Tu te souviens de l'épisode précédent : la stagflation des années 1970 avait enterré le consensus keynésien et ouvert l'ère néolibérale, celle de la dérégulation et de la confiance dans les marchés. Trente ans plus tard, cette même confiance se retourne contre elle-même. La crise de 2008 n'est pas un simple krach boursier comme 1929 ; c'est une crise du cœur même de la finance moderne, et elle va relégitimer l'intervention de l'État avec une brutalité que personne n'avait anticipée.

Reprenons l'origine. Tu connais le mécanisme du crédit vu en première : une banque prête, l'emprunteur rembourse avec intérêt. Le problème commence avec les subprimes, ces crédits immobiliers américains accordés à des ménages peu solvables, souvent à taux variable, dans un contexte de taux d'intérêt très bas voulu par la Réserve fédérale d'Alan Greenspan après la récession de 2001. Tant que les prix de l'immobilier montaient, le système tenait : un emprunteur en difficulté revendait sa maison avec plus-value. Mais ces crédits risqués n'étaient pas conservés par les banques qui les avaient octroyés. Ils étaient titrisés, c'est-à-dire transformés en titres financiers vendus à des investisseurs du monde entier. La titrisation découpait des milliers de crédits, les mélangeait, et les redécoupait en tranches notées par des agences comme Standard and Poor's ou Moody's, qui distribuaient des triple A avec une générosité coupable. On appelait ces produits des obligations adossées à des actifs, les fameux CDO. L'idée théorique était séduisante : disperser le risque pour le rendre supportable. En pratique, on l'avait rendu opaque et systémique, niché partout dans les bilans bancaires de la planète.

Au cœur de cette mécanique, il faut comprendre deux concepts que la prépa attend de toi. Le premier est l'aléa moral, cette notion héritée de l'analyse des asymétries d'information, que des auteurs comme Joseph Stiglitz ont théorisée. L'aléa moral désigne le comportement d'un agent qui prend davantage de risques parce qu'il sait qu'il n'en supportera pas seul les conséquences. La banque qui octroie un subprime puis le revend immédiatement n'a aucune raison de vérifier la solvabilité de l'emprunteur : elle a transféré le risque. Le second concept est le too big to fail, trop gros pour faire faillite. Certaines institutions, par leur taille et leur interconnexion, savent que l'État ne pourra pas les laisser tomber sans provoquer un effondrement général. Elles bénéficient donc d'une garantie implicite qui les incite, là encore, à l'imprudence. Pourquoi, alors, Lehman ne fut-elle pas sauvée ? L'explication avancée par les acteurs eux-mêmes, Ben Bernanke à la Fed et Henry Paulson au Trésor, est qu'ils estimaient ne pas disposer de l'autorité légale ni du collatéral suffisant pour intervenir : à la différence de Bear Stearns ou, peu après, d'AIG, Lehman n'offrait pas d'actifs de qualité suffisante pour garantir un prêt de la banque centrale. Le débat sur l'aléa moral a certes pesé dans l'atmosphère du moment, et certains y ont vu après coup un signal envoyé aux marchés, mais la raison invoquée n'était pas un châtiment pédagogique délibéré. Le résultat, lui, fut catastrophique : loin de discipliner, la chute de Lehman a déclenché la panique.

Il faut situer cette crise dans une histoire longue de la pensée. Pour les économistes classiques et l'école néoclassique, les marchés financiers sont efficients : c'est l'hypothèse d'efficience des marchés formulée par Eugene Fama dans les années 1970, selon laquelle les prix des actifs reflètent à tout instant toute l'information disponible. Dans ce cadre, une bulle est presque impossible, car des arbitragistes rationnels la corrigeraient aussitôt. La crise de 2008 a porté un coup sévère à cette vision. Elle a redonné une actualité saisissante à Hyman Minsky, économiste américain longtemps marginal, mort en 1996, qui avait développé son hypothèse d'instabilité financière. Minsky soutenait que la stabilité est elle-même déstabilisante : en période de prospérité, les agents s'endettent de plus en plus, passant d'une finance prudente à une finance spéculative, puis à ce qu'il appelait la finance Ponzi, où l'on n'emprunte plus que pour rembourser ses dettes antérieures. Vient alors le moment de bascule, le moment Minsky, où la confiance se retourne et où tout le château de cartes s'écroule. On a redécouvert Minsky en 2008 comme on avait redécouvert Keynes en 1929.

Car la référence keynésienne s'impose. Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie*, en 1936, avait insisté sur l'incertitude radicale et sur les esprits animaux, ces ressorts psychologiques de l'investissement qui ne relèvent pas du calcul pur. Il avait aussi décrit la préférence pour la liquidité : en cas de panique, chacun veut détenir de la monnaie plutôt que des actifs, et c'est exactement ce qui s'est produit. Face à cette paralysie, les pouvoirs publics ont réagi à une vitesse et à une ampleur inédites. D'abord les plans de sauvetage bancaire : aux États-Unis, le plan Paulson, le TARP, mobilise sept cents milliards de dollars à l'automne 2008 pour racheter les actifs toxiques et recapitaliser les banques. Ensuite la relance budgétaire keynésienne assumée : le plan de l'administration Obama en 2009 avoisine les huit cents milliards de dollars, et le G20 de Londres coordonne une réponse mondiale. C'est un retour spectaculaire de l'État après trois décennies de discours sur le marché autorégulateur.

Mais l'innovation la plus profonde vient des banques centrales. Privées de marge de manœuvre une fois leurs taux directeurs ramenés à zéro, elles inventent les politiques monétaires non conventionnelles. La Réserve fédérale de Ben Bernanke, qui n'est pas un hasard un grand spécialiste universitaire de la crise de 1929, lance l'assouplissement quantitatif, le quantitative easing : la banque centrale crée de la monnaie pour racheter massivement des titres, notamment des obligations d'État, afin d'injecter des liquidités et de faire baisser les taux longs. Bernanke avait tiré la leçon centrale de l'analyse de Milton Friedman et Anna Schwartz, qui dans leur *Histoire monétaire des États-Unis*, en 1963, avaient soutenu que la Grande Dépression devait sa gravité non au krach lui-même mais à la passivité de la Fed, qui avait laissé la masse monétaire se contracter d'un tiers. En 2008, il fit l'inverse : il ouvrit grand les vannes. Cette lecture monétariste de 1929 explique en partie pourquoi 2008, malgré sa violence initiale, n'a pas dégénéré en dépression décennale.

Quelles leçons en tirer, et quels débats demeurent ? La crise a relancé l'opposition fondatrice de ton programme entre les tenants de l'autorégulation des marchés et les keynésiens, mais elle a aussi posé des questions nouvelles. La régulation financière a été renforcée, avec aux États-Unis la loi Dodd-Frank de 2010 et, au niveau international, les accords de Bâle III qui imposent aux banques davantage de fonds propres. Pourtant les critiques restent vives. Les sauvetages publics ont validé l'aléa moral plutôt que de le corriger : on a privatisé les profits des années fastes et socialisé les pertes, suscitant un ressentiment qui nourrira plus tard les mouvements populistes. Surtout, la crise s'est déplacée. À partir de 2010, l'endettement privé sauvé par les États s'est mué en crise des dettes publiques, frappant la zone euro, la Grèce, l'Irlande, le Portugal, sujet que nous aborderons bientôt. La masse de liquidités déversée par les banques centrales a, par ailleurs, gonflé le prix des actifs et alimenté un débat persistant sur les inégalités de patrimoine.

Retenons quatre idées-forces. D'abord, 2008 est une crise d'endettement et de titrisation qui a transformé un risque immobilier local en risque systémique mondial, par opacité et interconnexion. Ensuite, deux concepts en sont la clé pour la dissertation : l'aléa moral, qui désincite à la prudence, et le too big to fail, qui rend l'État otage des géants financiers. Par ailleurs, la crise a discrédité l'hypothèse d'efficience des marchés et réhabilité Keynes et Minsky, prouvant que la finance peut être intrinsèquement instable. Enfin, la réponse publique a été massive et inédite, mêlant relance budgétaire et politiques monétaires non conventionnelles inspirées de la lecture monétariste de 1929, mais au prix de déséquilibres nouveaux. Tu vois ainsi comment l'histoire économique dialogue avec la théorie : chaque crise relit la précédente. Dans le prochain épisode, nous prolongerons cette réflexion vers les défis du capitalisme contemporain, de la dette aux plateformes numériques, du climat à l'intelligence artificielle.

Épisode 42

Les défis du capitalisme contemporain

8:34

Imagine la photographie du capitalisme prise au début des années 2020. Les taux d'intérêt des banques centrales sont tombés à zéro, parfois en dessous ; les bilans de ces mêmes banques ont gonflé de plusieurs milliers de milliards ; la dette publique des grands pays développés dépasse, voire double, leur produit intérieur brut ; cinq entreprises technologiques pèsent davantage en Bourse que l'économie entière de certains continents ; et le climat se réchauffe pendant que les chaînes d'approvisionnement se grippent à la moindre tension géopolitique. Cet épisode, qui clôt notre parcours d'histoire économique, ne raconte plus le passé : il cartographie les forces qui travaillent le capitalisme sous nos yeux. Après 2008, dont nous avons parlé la dernière fois, le système ne s'est pas effondré, mais il en est sorti transformé, et chargé de défis nouveaux.

Tu connais déjà le décor de fond, posé au lycée : croissance, marché, rôle de l'État, mondialisation. Notre travail aujourd'hui consiste à voir comment ces notions se nouent dans une configuration inédite, où les outils hérités du vingtième siècle semblent à la fois indispensables et insuffisants.

Commençons par l'argent et la dette, car tout part de là après la crise financière. Pour éviter la déflation et soutenir l'activité, les banques centrales ont inventé des politiques monétaires non conventionnelles : taux directeurs à zéro, et surtout assouplissement quantitatif, c'est-à-dire achats massifs de titres pour injecter de la liquidité. La Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne sous Mario Draghi avec son fameux « whatever it takes » de 2012, la Banque du Japon, ont fait exploser leurs bilans. En parallèle, la dette publique a bondi : la crise de 2008, puis la pandémie de 2020, ont poussé les États à dépenser massivement. La dette publique française est passée d'environ soixante-cinq pour cent du PIB en 2007 à plus de cent dix pour cent ensuite. Cela ravive un débat ancien que nous avons croisé avec les politiques économiques : la dette est-elle un fardeau qui pèse sur les générations futures, comme le craignent les tenants de l'orthodoxie, ou un instrument légitime quand les taux sont bas et la croissance atone ? Olivier Blanchard, dans une intervention remarquée devant l'American Economic Association en 2019, a soutenu que tant que le taux d'intérêt reste inférieur au taux de croissance, la dette peut se stabiliser sans rigueur insoutenable. À l'inverse, le retour de l'inflation après 2021 et la remontée des taux ont brutalement rappelé que cette fenêtre peut se refermer. Toute la difficulté de la décennie tient dans ce balancement.

Le deuxième défi est écologique, et c'est sans doute le plus structurant. Tu as vu avec les externalités, à propos de Pigou et de Coase, que la pollution est un coût non payé par le pollueur. Le changement climatique en est l'externalité ultime, mondiale et intergénérationnelle. Le rapport Stern, remis au gouvernement britannique en 2006, l'a chiffré : l'inaction coûterait, à terme, entre cinq et vingt pour cent du PIB mondial annuel, bien plus que le coût de l'action immédiate. William Nordhaus, prix Nobel 2018, a au contraire défendu une trajectoire de décarbonation plus graduelle à travers ses modèles intégrant économie et climat, ce qui lui a valu de vives critiques de ceux qui jugent ses scénarios trop tolérants au réchauffement. Au-delà de ce débat, le climat oblige à repenser la croissance elle-même. D'un côté, les partisans de la croissance verte, comme l'OCDE, parient sur le découplage entre activité et émissions grâce à l'innovation. De l'autre, les théoriciens de la décroissance, dans la lignée de Nicholas Georgescu-Roegen et de son ouvrage *The Entropy Law and the Economic Process* de 1971, doutent qu'une croissance infinie soit compatible avec une planète finie. Entre les deux, l'économie écologique cherche des bornes physiques au système. Retiens que le climat n'est plus une question sectorielle : il devient la matrice qui réorganise toute la pensée économique.

Troisième défi : la révolution numérique et les plateformes. Le capitalisme contemporain est dominé par des firmes dont la valeur tient à des actifs immatériels, aux données et aux effets de réseau. Or ces effets de réseau, où l'utilité d'un service croît avec le nombre d'utilisateurs, poussent vers des positions quasi monopolistiques : c'est la logique du « winner takes all ». On retrouve ici nos épisodes sur le monopole et les défaillances de marché, mais à une échelle planétaire et avec une régulation qui peine à suivre. Jean Tirole, prix Nobel 2014, a précisément théorisé ces marchés bifaces, où une plateforme met en relation deux catégories d'usagers, et montré pourquoi les outils antitrust classiques y sont mal calibrés. Shoshana Zuboff, dans *The Age of Surveillance Capitalism* publié en 2019, va plus loin et décrit un capitalisme de surveillance qui transforme l'expérience humaine en matière première comportementale. Vient se greffer là-dessus l'intelligence artificielle, dont les économistes débattent vivement : remplacera-t-elle massivement le travail, comme le redoutent certains, ou augmentera-t-elle la productivité globale des facteurs, ce résidu de Solow que nous avons rencontré ? Erik Brynjolfsson parle d'un « paradoxe de la productivité », l'idée que les gains des nouvelles technologies tardent à apparaître dans les statistiques, le temps que les organisations s'y adaptent.

Quatrième défi : la démographie et le vieillissement. Dans la plupart des pays riches, et désormais en Chine, la population vieillit et parfois décline. Cela pèse sur la croissance potentielle, puisque la population active stagne, et menace l'équilibre des systèmes de retraite par répartition, dont nous reparlerons avec l'État-providence. Certains économistes, comme Charles Goodhart, y voient même un renversement de tendance : après des décennies où l'arrivée massive de travailleurs, notamment chinois, a comprimé les salaires et l'inflation, la raréfaction de la main-d'œuvre pourrait pousser les coûts à la hausse durablement. Ce vieillissement nourrit aussi le débat sur la stagnation séculaire, hypothèse remise au goût du jour par Lawrence Summers en 2013, selon laquelle les économies développées souffriraient d'un excès d'épargne et d'un manque chronique de demande, ce qui rejoint la grande intuition keynésienne.

Reste un dernier défi, transversal : la fragmentation géoéconomique. La belle mondialisation des années 1990 et 2000, celle des chaînes de valeur intégrées que nous avons décrites, se recompose. Guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, pandémie révélant la fragilité des approvisionnements, guerre en Ukraine ramenant l'énergie au cœur de la géopolitique : on parle désormais de relocalisation, de « friend-shoring », de souveraineté économique. Dani Rodrik, dans *The Globalization Paradox* de 2011, avait anticipé cette tension en formulant son trilemme : on ne peut pas avoir simultanément hyper-mondialisation, démocratie et souveraineté nationale ; il faut en sacrifier une. La période actuelle semble lui donner raison, les États choisissant de reprendre la main au prix d'une mondialisation moins poussée.

Que faut-il retenir de cet épisode et, au fond, de tout ce module historique ? D'abord que le capitalisme contemporain affronte des défis qui sont moins des crises ponctuelles que des transformations de structure : la dette et la monnaie ont changé de régime, le climat impose une contrainte physique inédite, le numérique reconfigure la concurrence, la démographie fragilise la croissance, et la géopolitique défait la mondialisation. Ensuite que les outils théoriques que nous avons patiemment construits, des externalités au monopole, du multiplicateur à la croissance endogène, restent indispensables pour penser ces défis, à condition de les combiner et de les confronter. Enfin que l'économie n'est jamais une science figée : elle se réinvente sous la pression des faits, et c'est précisément ce qui la rend passionnante pour qui entre en prépa. Pour une dissertation, ces enjeux sont une mine d'exemples contemporains à relier aux théories.

Nous quittons ici l'histoire économique. Dans le prochain épisode, nous ouvrirons le dernier module, consacré aux grands débats, en commençant par la question brûlante des inégalités et de la justice sociale, avec Kuznets, Piketty et Rawls.

Module 8 — Enjeux, débats et méthode prépa

Inégalités, État-providence, Europe, dissertation
Épisode 43

Inégalités et justice sociale

8:30

Prends deux sociétés. Dans la première, le revenu national se répartit assez également ; dans la seconde, une poignée de familles capte la moitié du gâteau pendant que le reste se partage les miettes. Le PIB par habitant peut être identique dans les deux cas. Pourtant, intuitivement, tu sens que ce ne sont pas les mêmes mondes. Cette intuition est le point de départ de tout ce module : l'économie ne mesure pas seulement combien on produit, mais aussi pour qui, et selon quelle idée de ce qui est juste. Voilà le terrain le plus politique et le plus philosophique du programme, et celui où les correcteurs de prépa attendent que tu saches distinguer le fait, la mesure et la valeur.

Tu connais déjà du lycée la distinction entre inégalités de revenus et de patrimoine, et les outils de mesure comme la courbe de Lorenz et le coefficient de Gini. Rappelons-le en deux phrases. La courbe de Lorenz classe la population du plus pauvre au plus riche et trace la part cumulée du revenu détenue ; plus elle s'éloigne de la diagonale d'égalité parfaite, plus l'inégalité est forte. Le coefficient de Gini résume cet écart dans un nombre entre zéro, égalité totale, et un, où une seule personne posséderait tout. En France, le Gini des revenus disponibles tourne autour de zéro virgule vingt-neuf, beaucoup plus bas qu'aux États-Unis, autour de zéro virgule quarante, parce que la redistribution y est plus forte. Voilà le socle. Maintenant, montons.

Le premier grand débat porte sur la dynamique : les inégalités tendent-elles à se réduire ou à s'aggraver avec la croissance ? La réponse classique vient de Simon Kuznets, qui, dans un article de 1955 et dans ses travaux ultérieurs, formule l'hypothèse de la courbe en U inversé. Au début de l'industrialisation, dit-il, les inégalités augmentent parce qu'une minorité accède aux secteurs modernes et bien rémunérés ; puis, à mesure que le développement se diffuse, que l'éducation se généralise et que l'État redistribue, elles refluent. La courbe de Kuznets décrit ainsi une montée puis une descente. C'était une thèse rassurante : patience, la croissance finit par profiter à tous. Elle a dominé la pensée du développement pendant un demi-siècle.

Or les faits des dernières décennies l'ont sérieusement ébranlée. C'est ici qu'intervient l'auteur que tu dois absolument maîtriser : Thomas Piketty, dans *Le Capital au XXIe siècle*, paru en 2013. À partir d'un travail historique colossal sur les déclarations fiscales et successorales depuis le dix-huitième siècle, Piketty montre que la baisse des inégalités au vingtième siècle n'a rien d'un mécanisme naturel : elle s'explique par les chocs des deux guerres mondiales, la crise de 1929, l'inflation et les politiques fiscales très progressives de l'après-guerre, qui ont détruit ou taxé lourdement les grands patrimoines. Une fois ces chocs absorbés, à partir des années 1980, les inégalités de patrimoine sont reparties à la hausse. Autrement dit, le creux du milieu du siècle était une exception historique, pas l'aboutissement d'une loi de Kuznets.

Pour rendre compte de cette tendance de fond, Piketty propose une formule devenue célèbre : r supérieur à g. Le r désigne le taux de rendement du capital, c'est-à-dire ce que rapportent en moyenne les actifs, profits, loyers, intérêts, dividendes ; le g désigne le taux de croissance de l'économie, donc à peu près celui des revenus du travail. Quand le rendement du capital dépasse durablement la croissance, les patrimoines déjà constitués grossissent plus vite que la production et les salaires. Le capital se concentre, et comme il s'hérite, l'inégalité tend à se reproduire de génération en génération. Piketty parle d'un retour possible du capitalisme patrimonial, à la manière du dix-neuvième siècle de Balzac, où mieux valait épouser une fortune que travailler. Sa préconisation, un impôt mondial et progressif sur le capital, est très discutée, jugée par certains économistes irréaliste, mais le diagnostic empirique a renouvelé tout le champ.

Il faut être honnête sur les controverses, car la prépa récompense l'esprit critique. La formule r supérieur à g a été critiquée, notamment parce qu'elle n'est pas à elle seule une loi mécanique : le rendement du capital n'est pas garanti, il dépend des risques, et la concentration patrimoniale résulte aussi d'institutions, de la fiscalité, du droit successoral. D'autres économistes, comme Branko Milanović, dans *Inégalités mondiales* en 2016, déplacent le regard à l'échelle planétaire et décrivent une « courbe de l'éléphant » : ces dernières décennies, les classes moyennes des pays émergents, surtout en Asie, et les très riches mondiaux ont vu leurs revenus fortement progresser, tandis que les classes populaires des pays riches stagnaient. La mondialisation a donc réduit certaines inégalités entre pays tout en nourrissant des fractures à l'intérieur des nations développées. Mesurer les inégalités, tu le vois, dépend cruellement de l'échelle choisie.

Mais derrière la mesure se cache une question plus profonde, normative cette fois : quelle inégalité est juste ? Ici, l'économie cède la parole à la philosophie politique, et tu dois connaître deux figures. La première est John Rawls, dans la *Théorie de la justice*, en 1971. Rawls imagine une expérience de pensée : derrière un « voile d'ignorance », des individus doivent choisir les règles de la société sans savoir quelle place ils y occuperont, riches ou pauvres, doués ou non. Que choisiraient-ils ? Selon lui, d'abord l'égalité des libertés fondamentales pour tous ; ensuite, et c'est le fameux principe de différence, ils n'accepteraient les inégalités économiques que si elles bénéficient aux plus défavorisés. Une inégalité n'est donc juste que si, en récompensant l'effort et le talent, elle améliore le sort des plus démunis par rapport à une société parfaitement égale. Rawls justifie ainsi une redistribution forte sans tomber dans l'égalitarisme absolu.

À cette pensée s'opposent et répondent d'autres voix. Robert Nozick, dans *Anarchie, État et utopie*, en 1974, conteste Rawls au nom des droits individuels : pour ce libertarien, une distribution est juste si elle résulte d'acquisitions et d'échanges légitimes, peu importe le résultat final ; redistribuer de force, c'est porter atteinte à la liberté. Et de l'autre côté, Amartya Sen déplace la question elle-même. Dans des travaux comme *Repenser l'inégalité* (*Inequality Reexamined*), en 1992, puis *Development as Freedom*, en 1999, traduit en français sous le titre *Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté*, il demande : l'égalité de quoi ? Pas seulement des revenus, répond-il, mais des « capabilités », c'est-à-dire des libertés réelles de mener la vie qu'on a raison de vouloir. Deux personnes au même revenu ne sont pas également libres si l'une est malade, illettrée ou discriminée. Sen, par cette approche, a directement inspiré l'indice de développement humain dont nous avions parlé à propos du PIB.

Que faut-il retenir de tout cela pour le concours ? D'abord, sépare toujours trois plans : mesurer les inégalités, Gini et Lorenz ; comprendre leur dynamique, Kuznets contre Piketty ; et les juger, Rawls, Nozick, Sen. Ensuite, retiens que l'hypothèse réconfortante d'une réduction spontanée des inégalités par la croissance a été remise en cause : sans institutions et sans politiques redistributives, le capital tend à se concentrer, comme le résume r supérieur à g. Troisièmement, garde en tête que la justice sociale n'est pas une donnée scientifique mais un choix de valeurs, où s'affrontent l'efficacité et l'équité, la liberté et l'égalité. Enfin, n'oublie pas l'échelle : les inégalités entre nations et à l'intérieur des nations n'évoluent pas dans le même sens.

Dans le prochain épisode, nous verrons l'instrument par lequel les sociétés tentent concrètement de corriger ces inégalités et de couvrir les grands risques de l'existence : l'État-providence et la protection sociale, de Bismarck à Beveridge, et les trois mondes d'Esping-Andersen.

Épisode 44

L'État-providence et la protection sociale

8:20

Imagine un instant que tu tombes gravement malade, que tu perdes ton emploi du jour au lendemain, ou que tu arrives au bout de ta vie active sans avoir réussi à épargner. Au dix-neuvième siècle, dans une économie de marché pure, ces événements te précipitaient dans la misère, toi et ta famille. Aujourd'hui, dans la plupart des pays développés, un vaste appareil collectif amortit le choc : tu reçois des indemnités, des soins, une pension. Cet appareil, c'est l'État-providence, et il représente la transformation la plus massive du rôle de l'État au vingtième siècle. En France, les dépenses de protection sociale avoisinent aujourd'hui trente-deux pour cent du produit intérieur brut, ce qui en fait le premier poste de la dépense publique, loin devant l'éducation ou la défense. Comprendre cet objet, c'est comprendre comment nos sociétés ont décidé de socialiser le risque.

Au lycée, tu as appris que le marché peut défaillir et que l'État intervient pour corriger les inégalités. Reprenons ce fil et montons d'un cran. La protection sociale ne se réduit pas à de la redistribution : c'est d'abord un dispositif d'assurance collective contre ce qu'on appelle les risques sociaux, ces événements qui menacent le revenu ou exigent des dépenses lourdes. On en distingue classiquement plusieurs : la maladie, la vieillesse, le chômage, la famille, les accidents du travail. Face à chacun, l'individu seul est mal armé, car le marché de l'assurance privée se heurte aux asymétries d'information que tu connais depuis l'épisode dix-huit. L'antisélection, mise en évidence par Akerlof, fait fuir les bons risques ; l'aléa moral décourage les assureurs. La mutualisation obligatoire et publique répond précisément à ces défaillances de marché.

L'histoire de l'État-providence se noue autour de deux figures et de deux modèles que tu dois absolument distinguer. Le premier, c'est le chancelier Otto von Bismarck qui, dans l'Allemagne des années 1880, instaure les premières assurances sociales obligatoires : assurance maladie en 1883, accidents du travail en 1884, vieillesse et invalidité en 1889. Sa logique est assurantielle et professionnelle : les cotisations sont prélevées sur les salaires, les prestations sont proportionnelles aux contributions versées, et la couverture concerne d'abord les travailleurs. Bismarck, conservateur, agit autant par calcul politique, pour désarmer la montée du socialisme ouvrier, que par souci social. Le second modèle naît en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. William Beveridge publie en 1942 un rapport célèbre, *Social Insurance and Allied Services*, où il déclare la guerre à ce qu'il nomme les cinq géants : la misère, la maladie, l'ignorance, l'insalubrité et l'oisiveté. Sa logique est inverse de celle de Bismarck : universelle, financée par l'impôt, offrant à tous un minimum de protection selon les trois principes d'universalité, d'unité et d'uniformité. La célèbre formule veut qu'on protège « du berceau à la tombe ». La France de 1945, avec les ordonnances qui fondent la Sécurité sociale sous l'impulsion de Pierre Laroque, réalise un compromis hybride entre ces deux matrices : une architecture bismarckienne par les cotisations, mais une ambition beveridgienne d'universalité.

Cette diversité historique débouche sur la grande référence théorique de l'épisode, l'ouvrage du sociologue danois Gøsta Esping-Andersen, *The Three Worlds of Welfare Capitalism*, paru en 1990. Esping-Andersen propose deux concepts pour comparer les systèmes. Le premier est la démarchandisation, c'est-à-dire le degré auquel un individu peut maintenir un niveau de vie décent indépendamment du marché, sans avoir à vendre sa force de travail. Le second est l'effet du système sur la stratification sociale, c'est-à-dire la manière dont il consolide ou réduit les hiérarchies. À partir de là, il distingue trois mondes. Le régime libéral, qu'on trouve aux États-Unis ou au Royaume-Uni, privilégie l'assistance ciblée sous condition de ressources, des prestations modestes et un large recours au marché privé : la démarchandisation y est faible. Le régime conservateur-corporatiste, illustré par l'Allemagne ou la France, repose sur l'assurance professionnelle, préserve les statuts et les hiérarchies de métier, et s'appuie sur la famille. Le régime social-démocrate, incarné par la Suède et les pays nordiques, vise l'universalité, des prestations généreuses et l'égalité ; la démarchandisation y est maximale. Cette typologie reste un outil de classement incontournable pour toute dissertation, même si elle a été critiquée, notamment parce qu'elle néglige la dimension du genre et le travail domestique des femmes, comme l'ont souligné des chercheuses telles que Jane Lewis.

Mais l'État-providence n'a jamais cessé d'être contesté, et c'est là que se joue le débat prépa. Dès les années 1970, avec la stagflation que tu as rencontrée à l'épisode quarante, les critiques libérales se font virulentes. Milton Friedman dénonce un système qui déresponsabilise et propose, dans *Capitalisme et liberté* en 1962, l'idée d'un impôt négatif sur le revenu pour remplacer l'enchevêtrement des aides. Surtout, l'économiste américain Martin Feldstein soutient dans les années 1970 que les retraites par répartition découragent l'épargne et freinent l'accumulation de capital. On parle de trappes à inactivité : si la différence entre un revenu d'assistance et un salaire modeste est trop faible, l'incitation à reprendre un emploi s'érode. La théorie du choix public, avec James Buchanan, ajoute que l'État social engendre ses propres clientèles et tend à gonfler indéfiniment. Face à ces critiques, les défenseurs répondent que la protection sociale est aussi un facteur de croissance : elle stabilise la demande globale dans la logique keynésienne, elle finance la santé et l'éducation, donc le capital humain cher aux théories de la croissance endogène de l'épisode vingt et un, et elle assure une cohésion sociale sans laquelle l'économie de marché serait politiquement intenable. L'État-providence n'est pas seulement un coût, il peut être un investissement.

Le débat contemporain s'est déplacé vers la soutenabilité. Le vieillissement démographique bouleverse l'équilibre des systèmes par répartition, où les actifs financent les retraités : quand le rapport entre cotisants et pensionnés se dégrade, le financement vacille, d'où les réformes successives des retraites en France et ailleurs. On observe partout un mouvement vers ce que Pierre Rosanvallon, dans *La crise de l'État-providence* en 1981, analysait déjà comme une crise à la fois financière, idéologique et de légitimité. Les réponses récentes parlent d'État social actif, ou d'investissement social, idée portée notamment par Esping-Andersen lui-même dans ses travaux ultérieurs : il s'agirait moins d'indemniser passivement que de préparer les individus, par la formation et l'accueil de la petite enfance, à affronter les risques d'une économie de la connaissance. Le débat sur le revenu universel d'existence prolonge aujourd'hui cette réflexion.

Que faut-il retenir ? D'abord que l'État-providence socialise les risques sociaux et répond à de véritables défaillances de marché en matière d'assurance, ce n'est pas seulement de la générosité. Ensuite qu'il existe deux matrices fondatrices, la bismarckienne assurantielle et professionnelle, la beveridgienne universelle et fiscale, et que la typologie d'Esping-Andersen en trois mondes structure toute comparaison. Retiens aussi que ce modèle est traversé par un débat permanent entre une critique libérale, qui pointe le coût, la désincitation et la déresponsabilisation, et une défense qui y voit un stabilisateur économique et un investissement dans le capital humain. Enfin que la question vive est désormais celle de la soutenabilité face au vieillissement et de la mutation vers un État social investisseur. Dans le prochain épisode, nous quitterons l'échelle nationale pour aborder l'Europe et l'euro, la construction du marché unique et les débats sur la monnaie commune.

Épisode 45

L'Europe et l'euro

9:41

Le 1er janvier 2002, des centaines de millions d'Européens découvrent dans leur poche des pièces et des billets qu'ils n'ont jamais utilisés : l'euro devient une monnaie tangible. Mais derrière ce geste banal, payer son café à Paris, à Berlin ou à Lisbonne avec la même monnaie, se joue l'une des expériences institutionnelles les plus audacieuses de l'histoire économique : faire vivre une monnaie unique sans État unique. Cet épisode te donne les clés théoriques et historiques pour comprendre pourquoi cette construction est fragile, et pourquoi elle tient quand même.

Au lycée, tu as appris qu'une banque centrale fixe les taux d'intérêt et qu'un État conduit une politique budgétaire. La singularité de la zone euro, c'est qu'elle dissocie les deux : une politique monétaire unique, confiée à la Banque centrale européenne, et dix-neuf, aujourd'hui vingt politiques budgétaires nationales restées dans les mains des États membres. C'est cette asymétrie qui structure tous les débats que nous allons explorer.

Reprenons la genèse. La construction monétaire européenne n'est pas née en 1999. Après l'effondrement de Bretton Woods en 1971 et le passage aux changes flottants, les Européens, très intégrés commercialement, redoutent l'instabilité des taux de change entre leurs propres monnaies. Ils tentent d'abord le « serpent monétaire » dans les années soixante-dix, puis le Système monétaire européen en 1979. Celui-ci ne repose pas sur un panier de référence autour duquel chaque monnaie flotterait, mais sur une grille de parités bilatérales : chaque monnaie est définie par un cours pivot face à chacune des autres, avec des marges de fluctuation autorisées de plus ou moins deux virgule vingt-cinq pour cent, élargies à plus ou moins quinze pour cent en 1993. L'écu, lui, n'est pas la cible des changes mais l'unité de compte, le numéraire du système, et sert d'« indicateur de divergence » signalant quelle monnaie s'écarte le plus de l'ensemble. Mais ce régime de changes quasi-fixes butte sur un obstacle théorique fondamental que les manuels appellent le triangle d'incompatibilité de Mundell, formalisé dans les années soixante. Ce triangle énonce qu'un pays ne peut jamais réunir simultanément trois objectifs : la liberté de circulation des capitaux, la fixité du taux de change et l'autonomie de sa politique monétaire. Il faut en sacrifier un. La crise de 1992-1993, où la spéculation, notamment celle de George Soros contre la livre sterling, fait exploser le mécanisme de change, démontre brutalement cette impossibilité. La leçon que les Européens en tirent, à tort ou à raison, c'est qu'il faut aller jusqu'au bout : supprimer les taux de change en adoptant une monnaie unique. C'est le traité de Maastricht, signé en 1992, qui institue l'Union économique et monétaire et l'euro, lancé sous forme scripturale en 1999.

Mais une monnaie unique pour des pays différents est-elle une bonne idée ? La réponse de référence vient de Robert Mundell, dans son article fondateur « A Theory of Optimum Currency Areas », paru dans l'American Economic Review en 1961, travaux qui lui vaudront le prix Nobel en 1999. Mundell pose la question décisive : à quelle condition un ensemble de régions a-t-il intérêt à partager la même monnaie ? Partager une monnaie, c'est renoncer au taux de change comme variable d'ajustement. Imagine un choc asymétrique : la demande se déplace des produits du Sud vers ceux du Nord. Avec des monnaies distinctes, la monnaie du Sud se déprécierait, restaurant sa compétitivité. Avec une monnaie unique, ce mécanisme disparaît. Comment alors absorber le choc ? Mundell identifie un critère central : la mobilité des facteurs, surtout du travail. Si les chômeurs du Sud peuvent migrer vers le Nord en plein emploi, l'ajustement se fait par les quantités. Des auteurs ultérieurs complètent ces critères. Ronald McKinnon, en 1963, insiste sur le degré d'ouverture commerciale ; Peter Kenen, en 1969, sur la diversification des productions ; et la théorie moderne ajoute la nécessité d'un budget fédéral capable d'opérer des transferts entre régions, ainsi que la flexibilité des prix et des salaires.

Or, juge à l'aune de ces critères, la zone euro n'est pas une zone monétaire optimale. La mobilité du travail y reste faible, freinée par les langues et les cultures. Le budget commun de l'Union européenne représente environ un pour cent du revenu européen, sans commune mesure avec le budget fédéral américain. Et les économies sont structurellement hétérogènes, une Allemagne industrielle et exportatrice cohabitant avec des économies du Sud davantage tournées vers les services et le tourisme. Dès avant l'euro, des économistes, notamment américains comme Martin Feldstein, avertissaient que la monnaie unique exposerait l'Europe à des tensions sévères. La réponse des promoteurs de l'euro, défendue notamment par la Commission, était l'argument de l'endogénéité des zones monétaires, popularisé par Jeffrey Frankel et Andrew Rose en 1998 : la monnaie unique, en intensifiant le commerce et la synchronisation des cycles, rendrait la zone optimale a posteriori. Le pari était que la zone deviendrait optimale en marchant.

La crise de 2010 à 2012 met cette construction à l'épreuve. Après le choc financier de 2008, la révélation du déficit grec déclenche une crise des dettes souveraines qui frappe la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Espagne, l'Italie. Les taux d'intérêt sur ces dettes s'envolent, les écarts, ce que l'on nomme les spreads, explosent. Pourquoi cette violence ? Parce qu'un État de la zone euro emprunte dans une monnaie qu'il ne contrôle pas. L'économiste belge Paul De Grauwe l'a montré avec force : un pays comme le Royaume-Uni, qui s'endette dans sa propre monnaie, ne peut jamais faire faillite involontairement, car sa banque centrale peut toujours créer la monnaie nécessaire. Un membre de la zone euro, lui, est comme un pays émergent endetté en devise étrangère : il est vulnérable aux paniques auto-réalisatrices, où la peur du défaut fait monter les taux, ce qui rend le défaut réellement probable. Le tournant survient en juillet 2012, quand Mario Draghi, président de la BCE, déclare qu'il fera « tout ce qu'il faudra » pour sauver l'euro, le fameux « whatever it takes ». En endossant un rôle de prêteur en dernier ressort implicite, la BCE coupe court à la spéculation. La crise révèle aussi les défauts de gouvernance : le Pacte de stabilité et de croissance, qui plafonne les déficits à trois pour cent du PIB et la dette à soixante pour cent, fixait des règles sans solidarité budgétaire véritable.

Les débats restent vifs et tu dois savoir les restituer. Le premier oppose règles et solidarité. Les partisans d'une discipline stricte, dans l'esprit de l'ordolibéralisme allemand, craignent l'aléa moral : si l'on mutualise les dettes, chaque État sera tenté de dépenser sans compter. Les partisans d'une union plus fédérale, eux, plaident pour un budget commun et des euro-obligations, condition d'une zone viable. Le second débat porte sur les ajustements internes : faute de dévaluation monétaire, les pays en difficulté ont dû pratiquer une « dévaluation interne », c'est-à-dire baisser salaires et dépenses publiques, au prix d'un chômage massif, supérieur à vingt-cinq pour cent en Grèce et en Espagne. D'où la critique récurrente d'une austérité aggravant la récession plutôt que la corrigeant. La pandémie de 2020 marque pourtant une inflexion majeure : avec le plan Next Generation EU, doté de quelque sept cent cinquante milliards d'euros financés par une dette commune, l'Union franchit pour la première fois un pas fédéral longtemps refusé.

Pour ta culture de prépa, retiens que l'euro est un objet économique et politique inséparable. Il illustre parfaitement la tension entre intégration économique et souveraineté nationale, thème classique de l'ESH. Tu peux le relier à la question des changes vue avec Mundell et le triangle d'incompatibilité, à la création monétaire et au rôle des banques centrales, et aux politiques économiques, puisque la zone euro est le laboratoire grandeur nature du divorce entre monnaie centralisée et budgets décentralisés.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, l'euro résout le triangle de Mundell en sacrifiant l'autonomie monétaire nationale au profit de la fixité absolue et de la libre circulation des capitaux. Ensuite, la théorie des zones monétaires optimales montre que la zone euro reste imparfaite, faute de mobilité du travail et de budget commun suffisant, d'où sa fragilité face aux chocs asymétriques. Par ailleurs, la crise des dettes souveraines a révélé qu'un État sans monnaie souveraine est exposé aux crises de confiance, ce que le « whatever it takes » de Draghi a contenu en faisant de la BCE un quasi prêteur en dernier ressort. Enfin, l'avenir de l'euro se joue dans l'arbitrage permanent entre discipline budgétaire et solidarité fédérale, arbitrage que la crise du Covid a fait timidement pencher vers plus de fédéralisme.

Dans le prochain épisode, nous quitterons un instant la théorie pure pour une compétence essentielle du concours : lire et mobiliser l'actualité économique, repérer les bonnes sources et relier chaque fait marquant aux grandes notions que tu accumules depuis le début de ce cours.

Épisode 46

Lire et mobiliser l'actualité économique

10:09

Le jour du concours, ton sujet d'ESH s'intitule « La dette publique est-elle un problème ? ». Deux copies arrivent sur la table du correcteur. La première récite proprement le multiplicateur keynésien et l'équivalence ricardienne, mais reste dans l'abstraction des manuels. La seconde fait exactement la même chose, puis ajoute que la dette publique française a franchi 110 % du PIB après la crise du Covid, que la Banque centrale européenne a relevé ses taux à partir de 2022, ce qui a brutalement renchéri le coût du service de la dette, et que le débat budgétaire de 2024 en France a remis sur la table la question de la soutenabilité. Devine laquelle obtient la meilleure note. L'actualité, en prépa, n'est pas un supplément d'âme : c'est ce qui transforme une récitation en démonstration vivante.

Tu connais déjà l'idée, héritée du lycée, qu'il faut « illustrer ses arguments par des exemples ». À ce stade, c'était souvent un réflexe cosmétique. En prépa, le rapport s'inverse. L'économie est une science sociale historique : ses lois ne valent que situées. Tu ne peux pas comprendre la politique monétaire de la Banque centrale européenne sans la crise de 2008 et celle de la zone euro en 2010-2012, ni juger du libre-échange sans les guerres commerciales sino-américaines des années 2018-2025. Mobiliser l'actualité, c'est donc d'abord prendre au sérieux le fait que la théorie économique est une boîte à outils pour lire le présent, et le présent un terrain d'épreuve pour les théories.

Commençons par les sources, car toutes ne se valent pas et un bon élève sait les hiérarchiser. Au premier rang, les sources d'analyse de fond. Alternatives Économiques, mensuel fondé en 1980 dans la tradition de Denis Clerc, est précieux pour sa pédagogie et son ancrage hétérodoxe ; il t'apprend à problématiser un fait social. The Economist, hebdomadaire britannique né en 1843 dans la mouvance du libéralisme de Richard Cobden et de la lutte contre les Corn Laws, offre la perspective inverse, plus orthodoxe et plus globale ; le lire en anglais te prépare aussi à l'épreuve de langue. Le Monde, et singulièrement ses pages économiques et les chroniques de ses éditorialistes, te donne le fil quotidien français. Ajoute, si tu as le goût des chiffres, les Échos pour l'angle entreprises et marchés, et le Financial Times pour la finance internationale. Ces journaux ne sont pas neutres : repère leur orientation, c'est déjà faire de l'analyse.

Au-dessus de la presse, il y a la matière première : les rapports institutionnels. L'Observatoire français des conjonctures économiques, l'OFCE, fondé en 1981 et longtemps dirigé dans l'esprit keynésien de Jean-Paul Fitoussi, publie des analyses conjoncturelles d'une grande rigueur. Le Conseil d'analyse économique, le CAE, créé en 1997 auprès du Premier ministre, produit des notes courtes et chiffrées sur des questions de politique publique, souvent contradictoires entre auteurs, ce qui est un modèle de débat argumenté. N'oublie pas l'INSEE pour les données françaises, Eurostat pour l'Europe, et les grandes institutions internationales : les rapports du Fonds monétaire international, les Perspectives économiques de l'OCDE, les World Development Reports de la Banque mondiale. Ces documents sont l'or pur du candidat : un chiffre tiré d'un rapport du FMI vaut dix exemples vagues.

Mais lire ne suffit pas ; encore faut-il relier. C'est ici que se joue la véritable compétence prépa, celle qui sépare le bon élève de l'excellent. Prenons un exemple concret. Tu lis que l'inflation en zone euro a culminé autour de 10 % à l'automne 2022, après des années proches de zéro. Le réflexe scolaire serait de noter le chiffre. Le réflexe prépa consiste à le faire dialoguer avec la théorie. S'agit-il d'une inflation par la demande, comme dans le schéma keynésien d'une demande effective excédentaire ? D'une inflation par les coûts, liée au choc énergétique post-guerre en Ukraine, ce qui rappelle la stagflation analysée après les chocs pétroliers de 1973 ? Ou d'un phénomène monétaire, conforme à la théorie quantitative de la monnaie d'Irving Fisher reprise par Milton Friedman dans son adage de 1963 selon lequel l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ? Le fait brut devient ainsi un point d'entrée vers une controverse théorique. Voilà ce qu'on attend de toi : non pas illustrer, mais instruire un débat.

Ce travail de mise en relation suppose une discipline, et je vais être direct : sans méthode d'archivage, ta culture économique fuit comme l'eau. Tu lis un excellent article, tu en retiens la substance trois jours, puis tu oublies. La solution éprouvée par des générations de préparationnaires est la fiche d'actualité. Constitue, d'abord, un stock de chiffres-clés que tu connais par cœur : croissance du PIB français, taux de chômage au sens du Bureau international du travail, ratio dette sur PIB, niveau d'inflation, part des dépenses publiques dans le PIB, qui place la France parmi les plus élevées de l'OCDE à plus de la moitié. Une dizaine d'ordres de grandeur sûrs, actualisés, vaut mieux qu'une avalanche de chiffres approximatifs. Constitue, ensuite, un stock d'exemples emblématiques, chacun relié à une notion : la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 pour l'aléa moral et le too big to fail ; le rachat massif de titres par les banques centrales, le quantitative easing, pour les politiques monétaires non conventionnelles ; la taxe carbone pour Pigou et l'internalisation des externalités ; les difficultés de la Grèce après 2010 pour les limites d'une union monétaire sans union budgétaire, dans l'esprit de la zone monétaire optimale de Robert Mundell en 1961.

Comment ficher concrètement ? Pour chaque thème du programme, tiens une page vivante où tu accumules : la définition rigoureuse, deux ou trois auteurs sourcés, et surtout trois à quatre faits d'actualité datés et chiffrés que tu réviseras. Un bon exemple est polyvalent. La crise de 2008, par exemple, sert à parler d'asymétries d'information à la Akerlof et son article sur le marché des « lemons » de 1970, de défaillance des marchés, de régulation financière, du retour de l'État keynésien, et de politique monétaire. Apprends à recycler tes exemples sous plusieurs angles : un correcteur valorise la souplesse, pas le catalogue.

Une mise en garde, car c'est un piège classique. L'actualité ne remplace jamais la théorie : elle la sert. Une copie bourrée de faits sans cadre conceptuel n'est qu'une revue de presse ; une copie théorique sans ancrage est désincarnée. L'excellence est dans le tissage. De même, méfie-toi du présentisme : un sujet d'ESH couvre la période de 1850 à nos jours, et la « nouveauté » de l'actualité s'éclaire toujours d'une profondeur historique. La stagnation séculaire dont parle Robert Gordon dans son ouvrage de 2016 sur le déclin de la croissance américaine fait écho aux débats des années 1930 chez Alvin Hansen. Rien n'est tout à fait neuf, et le savoir te distingue.

Un dernier réflexe, et c'est sans doute le plus important : la prudence critique face aux chiffres eux-mêmes. Un chiffre, même tiré d'un article réputé, n'est jamais une vérité brute ; c'est une mesure produite par une méthode, et la méthode peut être fausse. L'exemple canonique est celui de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. Dans une étude de 2010 intitulée « Growth in a Time of Debt », ces deux économistes de Harvard semblaient établir qu'au-delà d'un ratio de dette publique de 90 % du PIB, la croissance s'effondrait. Le seuil des 90 % est aussitôt devenu un argument d'autorité, brandi partout pour justifier les politiques d'austérité de la zone euro après 2010. Or, en 2013, trois chercheurs de l'université du Massachusetts, Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, ont voulu reproduire le résultat et ont découvert qu'il reposait sur une erreur de manipulation dans un tableur Excel, doublée d'exclusions de données discutables : une fois le calcul corrigé, le fameux seuil-couperet des 90 % s'évanouissait. L'étude a ainsi été en grande partie discréditée. La leçon pour le candidat n'est pas d'oublier ce chiffre, mais d'en faire un usage retourné : ne cite jamais le seuil des 90 % comme une référence valide sans réserve ; sers-t'en au contraire comme l'exemple parfait de la prudence qui doit accompagner toute donnée. Savoir d'où vient un chiffre, et savoir qu'il peut être faux, voilà ce qui distingue un esprit critique d'un perroquet de statistiques.

Que faut-il retenir ? D'abord, que lire l'actualité économique est un travail méthodique de candidat, pas une consommation passive d'informations : on hiérarchise ses sources, de la presse d'analyse aux rapports de l'OFCE, du CAE et du FMI. Ensuite, que la valeur d'un fait ne tient pas à lui-même mais à la théorie qu'il permet d'éclairer ou de discuter : un chiffre sans concept est muet, et un chiffre dont on ignore la fabrication est dangereux. Troisièmement, qu'il faut constituer patiemment, dès maintenant, un double stock de chiffres-clés et d'exemples polyvalents, organisé en fiches thématiques que tu réviseras comme tes cours. Enfin, que cette culture n'a de sens qu'inscrite dans la durée historique propre à l'ESH. Tout ce travail de mobilisation, justement, ne prend tout son sens que lorsqu'il s'organise dans une copie. C'est précisément l'objet du prochain épisode, qui t'enseignera la méthode de la dissertation d'ESH : comment analyser un sujet, bâtir une problématique et un plan, et faire dialoguer faits, théories et auteurs sous l'œil du concours.

Épisode 47

La méthode de la dissertation d'ESH

8:19

Imagine la scène. Tu es en avril, dans une salle de concours, devant une copie blanche. En haut, une seule phrase : « Le progrès technique est-il toujours créateur d'emplois ? » Tu as quatre heures. À côté de toi, deux cents candidats qui connaissent les mêmes auteurs que toi, les mêmes courbes, les mêmes dates. Ce qui te distinguera, ce n'est pas ce que tu sais : c'est ce que tu fais de ce que tu sais. La dissertation d'ESH n'est pas un examen de récitation, c'est une épreuve de pensée. Et la pensée, ça s'entraîne et ça se discipline.

Commençons par dire ce qu'est l'ESH. L'Économie, sociologie et histoire du monde contemporain est l'épreuve reine de la voie économique et générale aux concours des écoles de management, qu'il s'agisse de la banque commune d'épreuves, la BCE, ou d'Ecricome. Son programme couvre la période qui va du milieu du dix-neuvième siècle à nos jours, conventionnellement de 1850 à aujourd'hui. Trois disciplines y dialoguent : l'économie, la sociologie et l'histoire. Cela veut dire qu'une bonne copie ne se contente jamais de théorie pure : elle l'incarne dans des faits historiques datés et l'éclaire de regards sociologiques. Sur la croissance, tu mobiliseras Solow et Romer, mais aussi les Trente Glorieuses et la stagflation des années soixante-dix, et peut-être Weber sur l'éthos du capitalisme. C'est cette tresse à trois brins qui fait la signature de l'épreuve.

Le premier geste, le plus négligé et le plus décisif, c'est l'analyse du sujet. On ne se jette jamais sur un plan ; on commence par définir chaque terme. Reprends notre sujet. « Progrès technique » : Schumpeter, dans *Capitalisme, socialisme et démocratie* de 1942, parle de destruction créatrice ; il faut distinguer innovation de procédé et innovation de produit. « Toujours » : ce petit mot est un piège, il t'invite à nuancer dans le temps et selon les configurations. « Créateur d'emplois » : il faut opposer la destruction immédiate de postes et la création différée dans de nouveaux secteurs, ce que les économistes appellent le déversement, notion qu'Alfred Sauvy a popularisée. Définir, c'est déjà problématiser. Chaque définition ouvre une tension, et c'est dans ces tensions que loge ton plan.

Vient alors la problématique. Une problématique n'est pas une reformulation du sujet suivie d'un point d'interrogation. C'est la mise en évidence d'un paradoxe, d'une contradiction apparente que ta copie va travailler. Ici, le paradoxe est limpide : l'expérience historique montre qu'à long terme les économies qui innovent le plus créent le plus d'emplois, et pourtant chaque vague d'innovation détruit massivement des emplois et nourrit la peur du chômage technologique, depuis les luddites du début du dix-neuvième siècle jusqu'aux craintes contemporaines autour de l'intelligence artificielle. Ta problématique tient la corde entre ces deux vérités. Le correcteur doit sentir, dès l'introduction, que tu as repéré la difficulté et que tu ne vas pas la dissoudre paresseusement.

Parlons de l'introduction, car elle pèse lourd. Elle suit un mouvement éprouvé : une accroche, c'est-à-dire un fait, une citation ou une donnée qui ancre le sujet dans le réel ; la définition des termes ; la délimitation du cadre spatial et temporel ; la problématique ; et enfin l'annonce du plan. Une bonne accroche sur notre sujet pourrait partir d'un chiffre, par exemple la disparition quasi totale des emplois agricoles en France, passés d'environ un tiers de la population active au début du vingtième siècle à moins de trois pour cent aujourd'hui, sans chômage de masse permanent pour autant. Tu vois comment un seul fait bien choisi installe immédiatement le paradoxe.

Le cœur de l'épreuve, c'est le plan. La règle d'or de l'ESH, c'est le plan en trois parties, chacune comportant idéalement trois sous-parties. Évite à tout prix le plan plat de type « avantages, inconvénients » : il signale une pensée binaire. Le plan dialectique classique, thèse, antithèse, synthèse, reste valable, mais la synthèse doit être un véritable dépassement, pas un mou compromis. Souvent, le meilleur plan est dynamique ou analytique : il montre comment le phénomène se déploie et se transforme dans le temps. Sur notre sujet, on pourrait soutenir d'abord que le progrès technique détruit des emplois à court terme et selon les qualifications, puis que le mécanisme de déversement recrée de l'emploi à long terme, et enfin que cette recréation n'a rien d'automatique : elle dépend des institutions, de la formation et des politiques publiques, ce qui rejoint les analyses sur le chômage technologique et la polarisation du marché du travail.

Chaque sous-partie doit fonctionner comme un petit raisonnement complet : une idée directrice énoncée d'emblée, une démonstration appuyée sur un mécanisme économique, et surtout une illustration. C'est ici que se joue la différence entre une copie moyenne et une excellente copie. Il te faut un auteur, un fait et un chiffre par sous-partie. L'auteur apporte la théorie : Ricardo, qui dans ses *Principes de l'économie politique et de l'impôt* de 1817 ajoute, dès la troisième édition, un chapitre célèbre sur les machines où il admet que l'introduction des machines peut nuire aux ouvriers. Le fait apporte la chair historique : l'automatisation de l'industrie automobile, l'essor des emplois de services. Le chiffre apporte la précision et la crédibilité. C'est exactement ce que tu as appris à constituer dans l'épisode précédent sur l'actualité : un stock de chiffres et d'exemples mobilisables.

Un mot sur l'érudition, car c'est l'enjeu majeur en prépa. Citer un auteur, ce n'est jamais lâcher un nom en l'air. C'est nommer l'auteur, son ouvrage, sa date, et surtout son idée précise. Comparer « Keynes pense que l'État doit intervenir » et « Keynes, dans la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie* de 1936, montre par le multiplicateur qu'une dépense publique initiale engendre un surcroît de revenu supérieur à elle-même » : la seconde formulation vaut trois fois la première. Et veille à confronter les écoles plutôt qu'à les juxtaposer : oppose la lecture néoclassique du chômage comme rigidité des salaires à la lecture keynésienne du chômage involontaire né d'une insuffisance de la demande effective. Le correcteur cherche un esprit qui met les théories en débat, pas un perroquet savant.

Restent les pièges et le pilotage du temps. Le hors-sujet guette celui qui n'a pas analysé les termes : on plaque un cours connu au lieu de traiter la question posée. La récitation guette celui qui empile les connaissances sans les ordonner vers une démonstration. L'absence de transition entre les parties donne une impression de morceaux cousus à la hâte : ménage donc, entre chaque grande partie, un bilan suivi d'une question qui ouvre la suivante. Sur quatre heures, une répartition saine consiste à consacrer environ une heure à l'analyse du sujet et au plan détaillé au brouillon, deux heures et demie à la rédaction, et le reste à la relecture. La conclusion, enfin, répond fermement à la problématique, sans introduire d'argument neuf, et s'autorise une ouverture mesurée vers un débat contemporain, par exemple l'intelligence artificielle et la question, toujours ouverte, de savoir si cette fois sera différente.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la dissertation d'ESH récompense la pensée, pas le stock : un sujet se traite, il ne se récite pas. Ensuite, tout se joue au brouillon, dans l'analyse des termes et la construction de la problématique : une bonne copie est gagnée avant la première phrase rédigée. Puis, l'érudition n'a de valeur que sourcée et confrontée : auteur, œuvre, date, idée, et toujours le débat entre les écoles. Enfin, l'ESH est une épreuve à trois disciplines : sans faits historiques datés ni regard sociologique, l'économie y reste désincarnée. Le dernier épisode te donnera le panorama des auteurs-clés et la méthode pour bien démarrer ta prépa.

Épisode 48

Auteurs-clés et bien démarrer sa prépa

8:26

Nous y voilà. Quarante-sept épisodes derrière nous, et celui-ci referme la série. Souviens-toi du premier : nous étions partis de Lionel Robbins et de sa définition de 1932, l'économie comme science qui étudie le comportement humain face à des fins multiples et des moyens rares. Tout est parti de là, de cette tension entre le désir et la rareté, du coût d'opportunité qui hante chaque choix. Aujourd'hui, au lieu d'introduire une notion nouvelle, je voudrais que nous prenions de la hauteur, que nous regardions le chemin parcouru, et que je te donne quelques clés très concrètes pour entrer en prépa sans te noyer.

Commençons par un panorama des incontournables, ceux dont tu ne peux pas faire l'économie, c'est le cas de le dire. Adam Smith d'abord, avec la *Richesse des nations* en 1776 : la main invisible, la division du travail, l'ordre marchand qui émerge sans architecte. David Ricardo en 1817, dans les *Principes de l'économie politique et de l'impôt*, te donne l'avantage comparatif, ce raisonnement contre-intuitif qui justifie l'échange même quand un pays est moins productif partout. Karl Marx, avec *Le Capital* en 1867, t'offre la critique radicale : la valeur-travail, la plus-value, les contradictions du capitalisme. Ce trio classique, tu dois l'avoir au bout des doigts.

Puis vient la rupture marginaliste des années 1871 à 1874, avec Jevons, Menger et Walras, qui fondent la microéconomie moderne sur l'utilité marginale et la subjectivité de la valeur. Alfred Marshall, en 1890, avec ses *Principes d'économie politique*, te donne les ciseaux de l'offre et de la demande et l'image durable de l'équilibre de marché. Garde Vilfredo Pareto pour l'optimum et l'économie du bien-être. Et n'oublie jamais Joseph Schumpeter, qui dans *Capitalisme, socialisme et démocratie* en 1942 forge la destruction créatrice, l'idée que l'innovation détruit pour reconstruire, et place l'entrepreneur au cœur du capitalisme.

L'autre géant, évidemment, c'est John Maynard Keynes, dont la *Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie* en 1936 a fait basculer la macroéconomie : la demande effective, le multiplicateur, la préférence pour la liquidité, le chômage involontaire que le marché seul ne résorbe pas. Face à lui, sache opposer Milton Friedman, sa contre-révolution monétariste et son rôle de la monnaie, puis Robert Lucas et les anticipations rationnelles. Pour la croissance, oppose le modèle de Solow de 1956, où le progrès technique tombe du ciel, à la croissance endogène de Paul Romer et Robert Lucas, où la connaissance et le capital humain s'accumulent et s'entretiennent.

Ne néglige surtout pas la microéconomie des défaillances, très présente aux concours. Arthur Pigou et sa taxe pour internaliser les externalités, face à Ronald Coase qui en 1960, dans *Le problème du coût social*, montre que des droits de propriété bien définis peuvent suffire. Paul Samuelson en 1954 pour les biens publics, Elinor Ostrom pour la gouvernance des communs contre le fatalisme de Hardin, George Akerlof en 1970 avec le marché des voitures d'occasion pour l'asymétrie d'information. Et pour les enjeux contemporains, Amartya Sen et ses capabilités, John Rawls et son principe de différence, Thomas Piketty et son *Capital au XXIe siècle* en 2013 avec la fameuse inégalité r supérieur à g, où le rendement du capital l'emporte sur la croissance.

Voilà pour le panorama, mais retenir des noms ne sert à rien si tu ne sais pas les utiliser. Apprends donc à ficher un auteur proprement. Une bonne fiche tient sur un recto. Elle comporte d'abord l'identité et l'école de pensée, ensuite l'œuvre majeure avec son titre exact et sa date, puis la thèse centrale en une phrase nette, ensuite le mécanisme ou le concept clé que tu peux mobiliser, et enfin l'objection ou l'auteur qui s'oppose. Car en prépa, un auteur isolé ne vaut rien : ce qui compte, c'est le débat. Tu dois pouvoir dire d'abord ce que Keynes affirme, ensuite ce que Friedman lui rétorque, et enfin comment la nouvelle économie keynésienne tente de réconcilier les deux. Pense toujours en controverses, jamais en récitations.

Maintenant, la méthode de travail, car c'est elle qui fera la différence bien plus que ton talent. La prépa, ce n'est pas un sprint d'intelligence, c'est un marathon de régularité. Le premier principe, c'est la constance : mieux vaut une heure d'économie chaque jour que sept heures le dimanche dans la panique. Le savoir économique se sédimente, il a besoin de temps pour se déposer. Le deuxième principe, c'est l'apprentissage actif. Relire passivement ton cours en surlignant te donne l'illusion de savoir sans rien fixer. Ferme le cahier, et réexplique à voix haute le multiplicateur keynésien ou le théorème de Coase comme si tu enseignais. Si tu butes, c'est là qu'il faut retravailler. Ce que les psychologues appellent la récupération en mémoire est l'outil le plus puissant que tu possèdes, et il est gratuit.

Le troisième principe, c'est de constituer dès la rentrée tes deux trésors : un stock d'auteurs fichés, et un stock de chiffres et d'exemples datés. Quand tu lis qu'en 2008 la faillite de Lehman Brothers a précipité la crise financière mondiale, note-le. Quand tu retiens que les Trente Glorieuses désignent la période de forte croissance des années 1945 à 1973, fixe la borne. Ces exemples précis, bien datés, sont ce qui sépare une copie brillante d'une copie creuse. La théorie sans le fait reste en l'air, le fait sans la théorie reste muet : c'est le mariage des deux qui fait l'ESH.

Un mot sur les colles, ces interrogations orales qui t'effraient peut-être déjà. Ne les redoute pas, chéris-les. Une colle, c'est un entraînement protégé, où l'erreur ne coûte rien et apprend tout. Le colleur n'attend pas la perfection, il attend de te voir penser, structurer, mobiliser. Accepte de te tromper devant lui : c'est exactement à cela qu'il sert. Ceux qui progressent le plus vite ne sont pas ceux qui savent déjà, ce sont ceux qui osent buter en public et corriger aussitôt.

Et puis il y a la dissertation d'ESH, dont nous avons parlé dans l'épisode précédent : analyse fine du sujet, problématique qui crée une vraie tension, plan argumenté, et cette discipline constante de tisser ensemble les faits, les théories et les auteurs sur la période qui va de 1850 à nos jours. C'est le cœur de l'épreuve, et tout ce que nous avons vu depuis le premier épisode y converge.

Alors, qu'est-ce qu'il faut retenir de toute cette série ? D'abord que l'économie n'est pas un catalogue de recettes mais une science du choix et des débats, où aucune thèse ne règne seule. Ensuite que les auteurs sont des outils, pas des idoles : on les mobilise pour trancher un problème, on les oppose, on les discute. Puis que les faits et les chiffres sont la chair de tes raisonnements, sans eux ton propos reste abstrait. Enfin, et c'est peut-être le plus important, que la régularité et le travail actif battront toujours le talent désordonné.

Il me reste à te dire l'essentiel. Tu as tenu jusqu'au bout de ce cours, et cela en dit long sur toi. La prépa va être exigeante, certains soirs tu douteras, tu te sentiras dépassé, et ce sera normal : tout le monde passe par là, même les majors. Ce n'est pas un signe que tu n'es pas à ta place, c'est le signe que tu apprends vraiment. Sois patient avec toi-même, garde ta curiosité intacte, et rappelle-toi que tu n'apprends pas l'économie pour réciter mais pour comprendre le monde qui t'entoure, les crises, les inégalités, les choix collectifs. C'est un privilège rare. Alors va, prends des notes, pose des questions, trompe-toi, recommence. Je suis convaincu que tu vas y arriver. Bonne rentrée, et bon courage : la plus belle aventure intellectuelle de ta vie commence maintenant.

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