Cours d'ESH

Économie, sociologie et histoire — entrer et tenir en prépa ECG

Un cours d'économie, sociologie et histoire du monde contemporain en épisodes d'une dizaine de minutes, pour entrer en prépa ECG et suivre toute la première année. Le plan épouse le programme officiel : les fondements et l'histoire de la pensée depuis le XVIe siècle, la microéconomie, les fondements de la sociologie, la croissance et le développement, la mondialisation, les déséquilibres et l'action publique, la méthode de la dissertation. Auteurs sourcés avec leurs œuvres et leurs dates, débats confrontés, faits datés.

76 épisodes · ~10 min
Comment l'utiliser ? Écoute les épisodes dans l'ordre, à ton rythme — en marchant, en voiture, le soir. Chaque épisode dure une dizaine de minutes, suppose le programme de terminale SES acquis et le prolonge vers les exigences de la prépa, auteurs et sources à l'appui. Le texte complet est disponible sous chaque épisode pour lire, réviser et retrouver les références. Tu peux aussi t'abonner en podcast (plus bas).

Module 1 — Entrer en ESH

Ce qu'est l'épreuve et comment raisonnent les sciences sociales
Alfred Marshall
Épisode 1 · 7:42

Bienvenue : ce qu'est l'ESH et ce qu'on attend de toi

Économie, sociologie et histoire du monde contemporain : une épreuve à trois disciplines, un programme qui court depuis le début du XIXe siècle, et une exigence centrale, mobiliser un auteur avec son œuvre, sa date et son argument.

Alfred Marshall1842-1924 — Ce qu'est l'ESH et ce que la prépa attend

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Bienvenue. Tu t'apprêtes à entrer en classe préparatoire économique et commerciale, voie générale, et cette série est faite pour t'y conduire puis t'y accompagner. Commençons par lever un malentendu qui coûte cher à beaucoup d'élèves les premières semaines : la matière que tu vas découvrir ne s'appelle pas économie. Elle s'appelle économie, sociologie et histoire du monde contemporain, en abrégé ESH, et ces trois mots ne sont pas décoratifs. Ils décrivent trois manières différentes de rendre compte d'un même monde, et le concours te demandera de les faire dialoguer dans une seule et même copie.

Le texte officiel qui fixe ton programme, l'arrêté du cinq janvier deux mille vingt et un, l'énonce sans ambiguïté : cet enseignement associe trois approches complémentaires, la science économique, l'histoire de la pensée et des faits économiques et sociaux, et la sociologie. Retiens la formule centrale du texte, parce qu'elle décrit exactement ce qu'on attend de toi pendant deux ans : il s'agit d'expliquer les faits économiques et sociaux par l'analyse, ou d'éclairer l'analyse par les faits. Une théorie seule est une coquille vide ; un fait seul est une anecdote. C'est le va-et-vient entre les deux qui fait une copie d'ESH.

Deuxième repère, chronologique celui-là, et il est piégeux. Le programme court depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à aujourd'hui. Tu entendras parfois dire que l'ESH commence en 1850 : c'était le cadrage de l'ancienne voie économique et commerciale option économique, remplacée depuis. Le programme actuel remonte plus haut, révolution industrielle comprise, ce qui change beaucoup de choses : les débuts du capitalisme industriel, Ricardo, Malthus et Marx entrent pleinement dans ton champ, et non pas seulement comme préhistoire lointaine.

Ta première année se déroulera en quatre modules, et je te les donne dès maintenant car ils vont rythmer ton année. Le premier module pose les fondements de l'économie et de la sociologie : les acteurs et le circuit, la monnaie et le financement, les grands courants de la pensée économique depuis le seizième siècle, la microéconomie du consommateur et du producteur, les défaillances de marché, puis les fondements de la sociologie. Le deuxième traite de la croissance et du développement depuis le dix-neuvième siècle, des transformations sociales et démographiques, de l'entreprise et des organisations. Le troisième est consacré à la mondialisation économique et financière et à l'intégration européenne. Le quatrième porte sur les déséquilibres, l'inflation, le chômage, les grands modèles macroéconomiques, l'intervention des pouvoirs publics et les politiques sociales. Cette série suit exactement cet ordre, pour que tu puisses réécouter le bon épisode au bon moment de ton année.

Venons-en maintenant au point qui commande tout le reste, et qui explique la façon dont ce cours est bâti. Dans ce premier module, le programme demande explicitement l'étude des grands courants de la pensée économique depuis la naissance de l'économie politique, et il ajoute une précision décisive : ainsi que les filiations entre les auteurs. Autrement dit, on ne te demande pas une galerie de portraits, mais un arbre généalogique. Qui hérite de qui. Qui rompt avec qui. Contre quoi telle idée a été forgée. C'est pour cela que cette série commence par l'histoire de la pensée, avant même la microéconomie : parce que sans cette carte, tu apprendras des théories flottantes, et avec elle, tu auras un système de rangement où tout le reste vient se loger.

Je veux que tu mesures ce que ça change concrètement. Si tu apprends la loi de l'offre et de la demande comme un fait de nature, tu auras une connaissance fragile, incapable de se défendre. Si tu sais que la valeur a d'abord été pensée comme incorporant du travail chez les classiques et chez Marx, puis comme naissant de l'utilité marginale à partir des années 1870, tu comprends que l'appareil que tu manipules est daté, qu'il a été construit contre quelque chose, et qu'il a ses angles morts. Une théorie économique n'est jamais tombée du ciel : elle est une réponse à un problème historique précis. Le mercantilisme répond à l'État qui doit financer ses guerres. Les classiques répondent à la révolution industrielle. Marx répond à la question sociale. Keynes répond à 1929. Le monétarisme répond à la stagflation des années soixante-dix. Voilà le fil que nous allons suivre.

Un mot sur ce que veut dire mobiliser un auteur, car c'est la compétence que le concours sanctionne le plus. Ce n'est pas coller un nom en ornement, du type comme le disait Keynes. C'est attribuer précisément un argument à quelqu'un, avec son œuvre et sa date, et s'en servir comme d'un outil dans une démonstration. Compare ces deux phrases. La première : l'État doit relancer l'économie en cas de crise, comme le pensait Keynes. La seconde : dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936, Keynes soutient qu'un équilibre de sous-emploi peut être durable, parce que la demande effective anticipée par les entrepreneurs, et non le niveau des salaires, détermine le volume de l'emploi ; d'où sa justification d'une dépense publique compensatrice. La seconde phrase montre que tu as compris le mécanisme, pas seulement retenu le slogan. C'est cette précision-là que tu vas construire, épisode après épisode.

Que suppose ce cours de ta part ? Un bon niveau de terminale en sciences économiques et sociales. Je ne réexpliquerai pas longuement ce que tu sais déjà, le marché, les défaillances, Schumpeter, le chômage, l'avantage comparatif : je le rappellerai en une phrase, puis je monterai d'un cran vers ce que la prépa exige, c'est-à-dire la rigueur des définitions, les auteurs sourcés, les débats assumés. Tu remarqueras d'ailleurs que je te tutoie, comme le ferait un professeur qui te suit à l'année, et que je n'hésiterai pas à te dire quand un point est contesté ou quand une formule populaire est fausse.

Un conseil de méthode pour finir, et il n'est pas anodin. Ces épisodes durent une dizaine de minutes chacun, ce qui les rend écoutables en marchant, dans les transports, ou en révisant. Mais l'écoute seule ne fixe rien. Prends l'habitude, après chaque épisode, de noter à la main trois choses : un mécanisme, un auteur avec son œuvre et sa date, un fait ou un chiffre. Trois lignes, pas davantage. À la fin de l'année, tu auras constitué toi-même le stock que tes camarades chercheront désespérément en avril. En prépa, la régularité bat toujours l'intensité.

Ce qu'il faut retenir de cet épisode tient en quatre points. Premièrement, l'ESH est une épreuve à trois disciplines, et une copie qui ne fait que de l'économie se prive de la moitié de ses moyens. Deuxièmement, le programme court depuis le début du dix-neuvième siècle, pas depuis 1850, et il s'organise en quatre modules que cette série suit pas à pas. Troisièmement, l'histoire de la pensée économique n'est pas un supplément culturel mais un chapitre du programme, et le texte officiel réclame les filiations entre auteurs. Quatrièmement, mobiliser un auteur, c'est lui attribuer un argument daté et s'en servir pour démontrer, jamais pour décorer.

Dans le prochain épisode, nous ouvrirons la boîte à outils commune à ces trois disciplines : comment raisonnent les sciences sociales, ce qu'est un modèle et pourquoi il a le droit d'être faux dans le détail, ce que recouvre cet homo œconomicus dont tout le monde se moque sans toujours l'avoir compris, et où passe la frontière entre ce que l'économiste peut établir et ce qu'il ne peut que recommander.

Herbert Simon
Épisode 2 · 8:24

Comment raisonnent les sciences sociales

Une carte ment dans le détail pour être juste sur l'essentiel : c'est un modèle. Rareté, coût d'opportunité, raisonnement à la marge, ceteris paribus, homo œconomicus et sa critique par la rationalité limitée.

Herbert Simon1916-2001 — Modèles, rareté et rationalité

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Prends une carte au cent millième. Elle ne montre ni les arbres, ni les nids-de-poule, ni la couleur des volets : elle ment, en un sens, par omission. Et pourtant c'est précisément parce qu'elle simplifie qu'elle te permet d'arriver à destination. Une carte qui reproduirait le territoire à l'échelle un pour un serait aussi inutile que le territoire lui-même. Voilà ce qu'est un modèle en sciences sociales : une représentation délibérément fausse dans le détail pour être juste dans l'essentiel. Avant d'entrer dans l'histoire de la pensée, il faut que tu saches comment ces disciplines fabriquent leur savoir, sur quelles hypothèses, et au prix de quelles simplifications.

Commençons par le commencement, c'est-à-dire par une définition de l'économie. La plus célèbre est celle de Lionel Robbins, dans son Essai sur la nature et la signification de la science économique, en 1932 : l'économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares à usages alternatifs. Décortique cette phrase, elle est plus riche qu'elle n'en a l'air. Il y a des fins, c'est-à-dire des désirs multiples et hiérarchisables. Il y a des moyens, et ces moyens sont rares, non pas au sens où ils seraient introuvables, mais au sens où ils sont limités face à des besoins qui ne le sont pas. Et ces moyens ont des usages alternatifs : une heure passée à réviser n'est pas passée à dormir. La rareté n'est donc pas une propriété des choses, c'est une relation entre nos désirs et le monde.

De là découle le concept le plus fécond de toute la discipline, celui de coût d'opportunité. Le vrai coût d'un choix n'est pas ce que tu paies, c'est ce à quoi tu renonces, c'est-à-dire la meilleure option sacrifiée. Une année de prépa ne coûte pas seulement des frais de scolarité : elle coûte l'année de salaire que tu n'as pas gagnée. Un terrain que tu possèdes et sur lequel tu bâtis n'est pas gratuit : il coûte le loyer que tu aurais pu en tirer. Ce raisonnement, apparemment simple, est ce qui distingue immédiatement une copie d'économiste d'une copie de comptable, et tu le retrouveras absolument partout, du choix du consommateur à l'arbitrage budgétaire d'un État.

Comment l'économiste travaille-t-il ensuite ? Par la construction de modèles, c'est-à-dire par abstraction volontaire. Il isole quelques variables qu'il juge décisives, il pose des hypothèses simplificatrices explicites, et il en tire des conséquences logiques. L'outil qui rend cela possible s'appelle la clause ceteris paribus, toutes choses égales par ailleurs : on fait varier le prix en supposant figés le revenu, les goûts et les prix des autres biens, non parce qu'on croit que le monde se comporte ainsi, mais pour isoler un effet. C'est la démarche du laboratoire appliquée à une matière qui n'en a pas. Le danger, tu l'as deviné, est d'oublier la clause en cours de route et de prendre pour une loi du monde ce qui n'était qu'un résultat sous conditions.

Le second réflexe, tout aussi caractéristique, est le raisonnement à la marge. L'économiste ne demande presque jamais si une chose est bonne dans l'absolu ; il demande ce que rapporte et ce que coûte une unité supplémentaire. Faut-il produire une voiture de plus, embaucher un salarié de plus, consacrer une heure de plus à cette matière ? La décision optimale se situe là où le gain marginal égale le coût marginal. Ce déplacement du total vers l'incrément est une révolution intellectuelle datée, celle des années 1870, dont nous verrons qu'elle a refondé toute la discipline, et il explique des paradoxes qui ont longtemps résisté, comme celui de l'eau et du diamant : l'eau est vitale mais abondante, donc sa dernière unité vaut peu ; le diamant est inutile mais rare, donc sa dernière unité vaut beaucoup.

Reste l'hypothèse la plus discutée de toutes, celle de l'agent rationnel, cet homo œconomicus qu'on caricature volontiers en calculateur froid. Sois précis quand tu en parles, car la caricature fait perdre des points. L'hypothèse standard dit seulement ceci : l'agent a des préférences cohérentes, c'est-à-dire complètes et transitives, et il choisit ce qui les satisfait le mieux compte tenu de ses contraintes. Elle ne dit pas que les gens sont égoïstes, ni qu'ils calculent consciemment. Elle reste néanmoins une hypothèse forte, et elle a été sérieusement entamée. Herbert Simon, dès les années cinquante, oppose à l'optimisation la notion de rationalité limitée : nos capacités cognitives, notre information et notre temps sont bornés, si bien que nous ne maximisons pas, nous nous arrêtons à la première solution satisfaisante. Daniel Kahneman et Amos Tversky, à partir des années soixante-dix, montreront expérimentalement que nos décisions dépendent de la manière dont les options sont présentées et que nous répugnons davantage à perdre qu'à gagner. Nous y reviendrons longuement.

Il te faut maintenant une distinction que les correcteurs guettent, celle de l'économie positive et de l'économie normative. L'économie positive décrit et explique ce qui est : une hausse du salaire minimum a tel effet mesurable sur l'emploi des moins qualifiés. L'économie normative prescrit ce qui devrait être : il faut augmenter le salaire minimum. La première relève, au moins en principe, de la confrontation aux faits ; la seconde engage des valeurs, une conception de la justice, un arbitrage entre des objectifs concurrents. La frontière est moins nette qu'on ne le voudrait, puisque le choix même des questions posées et des indicateurs retenus n'est jamais neutre, et Max Weber en fera une question de méthode centrale pour la sociologie. Mais une copie qui glisse sans le dire du constat à la prescription se fait immanquablement reprendre.

Un dernier repère de vocabulaire, simple mais structurant : la distinction entre microéconomie et macroéconomie. La micro part des comportements individuels, consommateurs et producteurs, et étudie comment leurs décisions se coordonnent sur des marchés. La macro raisonne sur des grandeurs agrégées, production, emploi, inflation, balance des paiements. Le passage de l'une à l'autre n'a rien d'automatique, et c'est même l'un des grands débats du vingtième siècle : ce qui est vrai pour un agent peut être faux pour l'ensemble. C'est le paradoxe de l'épargne, popularisé par Keynes, où l'épargne accrue de chacun, vertueuse individuellement, déprime la demande et appauvrit tout le monde. Retiens ce type d'effet de composition, tu en auras besoin en économie comme en sociologie.

Car ces réflexes ne sont pas propres à l'économie. La sociologie construit elle aussi ses objets par abstraction, avec ses propres outils, l'idéaltype de Weber ou le fait social de Durkheim, et elle affronte les mêmes exigences : rompre avec le sens commun, distinguer la corrélation de la causalité, se méfier des explications qui prennent l'intention des acteurs pour la cause des phénomènes. L'histoire, de son côté, apporte le rappel salutaire que les objets eux-mêmes ont une date de naissance : le chômage, la population active, le produit intérieur brut sont des constructions récentes, et non des catégories éternelles. Tenir les trois ensemble, c'est exactement ce que ton épreuve appelle.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, la rareté fonde l'économie comme science du choix, et le coût d'opportunité en est l'outil le plus universel. Deuxièmement, un modèle est une simplification assumée, dont la clause toutes choses égales par ailleurs est à la fois la force et le piège. Troisièmement, la rationalité de l'agent est une hypothèse de travail, féconde mais contestée par Simon puis par l'économie comportementale, et non une thèse sur la nature humaine. Quatrièmement, il faut distinguer soigneusement ce qui se constate de ce qui se prescrit, et se méfier des effets de composition qui font mentir l'intuition dès qu'on passe de l'individu au collectif.

Nous avons désormais les outils. Dans le prochain épisode, nous ouvrons le grand module d'histoire de la pensée, et nous commençons par une question qui va peut-être te surprendre : pourquoi l'économie n'a-t-elle pas toujours existé comme science ? Nous remonterons au juste prix de Thomas d'Aquin, à la prohibition de l'usure, puis à ces théologiens espagnols du seizième siècle, l'école de Salamanque, qui ont analysé les prix et la monnaie bien avant qu'on n'invente le mot économiste.

Module 2 — Naissance et âges de l'économie politique

Histoire de la pensée, de Salamanque à aujourd'hui
Thomas d'Aquin
Épisode 3 · 9:23

Avant l'économie : juste prix, usure et l'école de Salamanque

Avant l'économie, la morale : juste prix, interdit de l'usure et contournements contractuels. Puis, au XVIe siècle, Salamanque et Bodin expliquent la hausse des prix par l'afflux du métal américain. Le jugement moral cède à l'analyse causale.

Thomas d'Aquin1225-1274 — Juste prix, usure et école de Salamanque

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Imagine un marchand de blé qui arrive dans une ville affamée. Il est seul à disposer de grain, il sait que d'autres convois approchent, les habitants l'ignorent. A-t-il le droit de vendre au prix fort, ou doit-il révéler ce qu'il sait ? Cette question, un théologien du treizième siècle nommé Thomas d'Aquin se la pose sérieusement, et il y consacre plusieurs pages de la Somme théologique. Aujourd'hui, nous répondrions en parlant d'asymétrie d'information et de pouvoir de marché. Lui répond en termes de justice et de salut de l'âme. Cet écart te dit l'essentiel de cet épisode : pendant des siècles, on a réfléchi aux échanges sans faire d'économie, parce que la question économique était enveloppée dans la morale, le droit et la théologie. Comprendre comment elle s'en est détachée, c'est comprendre comment naît une science.

Remontons d'abord à la source grecque, car elle a irrigué toute la pensée médiévale. Aristote, dans la Politique et l'Éthique à Nicomaque, au quatrième siècle avant notre ère, distingue deux activités. L'économique, l'oikonomia, est l'art d'administrer la maison pour satisfaire des besoins : elle a une fin naturelle, donc une limite. La chrématistique est l'art d'accumuler de l'argent pour lui-même : elle est sans limite, donc contre nature. De là vient sa condamnation célèbre du prêt à intérêt, résumée par une formule que tu peux retenir telle quelle : l'argent ne fait pas de petits. La monnaie, dit-il, est un instrument stérile inventé pour faciliter l'échange ; en tirer un revenu, c'est lui faire produire ce qu'elle ne peut pas produire. Aristote lègue ainsi deux idées durables : l'échange doit respecter une justice commutative, une forme d'égalité entre ce qui est donné et ce qui est reçu, et l'enrichissement illimité est suspect.

Le christianisme médiéval reprend cet héritage et le durcit. La prohibition de l'usure devient un interdit central du droit canonique, et l'usure ne désigne pas alors les taux excessifs, mais tout intérêt sur un prêt de consommation. Thomas d'Aquin, dans la Somme théologique rédigée entre 1265 et 1274, la justifie ainsi : prêter cent pour recevoir cent dix, c'est vendre deux fois la même chose, la somme puis son usage, alors que l'usage de l'argent se confond avec sa consommation. À côté de cela, il élabore la doctrine du juste prix, le justum pretium. Contrairement à ce qu'on croit souvent, ce n'est pas chez lui un prix décrété par l'autorité ni calculé sur le coût de production : c'est essentiellement le prix couramment pratiqué sur le marché, l'estimation commune, à condition que l'échange soit exempt de fraude et de contrainte. Voilà pourquoi son marchand de blé l'embarrasse : le prix de marché est élevé et donc juste, mais taire l'arrivée des convois relève de la tromperie.

Ne crois pas pour autant que cette morale ait paralysé l'économie réelle. L'histoire des interdits est aussi celle de leurs contournements, et ceux-ci sont d'une inventivité remarquable. Le contrat de change, où l'on prête dans une monnaie et se fait rembourser dans une autre sur une autre place, permet de dissimuler l'intérêt dans le taux de change. La société en commandite partage les profits et les pertes, ce qui la rend licite puisque le prêteur assume un risque. Le damnum emergens et le lucrum cessans, la perte subie et le gain manqué, ouvrent des brèches légitimes à la rémunération. Les banquiers de Florence, de Gênes et d'Augsbourg prospèrent, et l'Église elle-même autorise en 1515 les monts-de-piété, ces prêteurs charitables percevant un modeste intérêt pour couvrir leurs frais. Le monde des affaires n'a pas attendu la levée de l'interdit ; il a construit le droit qui l'accommodait.

Vient alors le seizième siècle, et avec lui un choc qui va forcer la pensée à se transformer. L'or et surtout l'argent américains affluent en Espagne par Séville, dans des quantités inédites. Or, tandis que le métal s'accumule, les prix montent partout en Europe occidentale, au point d'être multipliés par trois ou quatre au cours du siècle : c'est ce que les historiens appellent la révolution des prix. Le phénomène est déroutant pour les contemporains, qui l'attribuent d'abord à l'altération des monnaies par les princes ou à l'avidité des marchands. C'est là qu'intervient un groupe de théologiens et de juristes de l'université de Salamanque, que l'on désigne aujourd'hui comme l'école de Salamanque, et dont l'apport a été longtemps oublié avant d'être redécouvert au vingtième siècle.

Ces hommes, Francisco de Vitoria, Domingo de Soto, Martín de Azpilcueta, Luis de Molina, Tomás de Mercado, travaillent sur des cas concrets soumis par des marchands et des confesseurs, et cette casuistique les rend d'une précision étonnante. Azpilcueta, dans son Commentaire résolutoire sur les changes, en 1556, énonce clairement ce que nous appellerions la théorie quantitative de la monnaie : là où la monnaie est rare, les biens sont bon marché ; là où elle est abondante, comme désormais en Espagne du fait des Indes, les biens et le travail deviennent chers. Il observe même les écarts de pouvoir d'achat entre l'Espagne et la France, prélude à la parité de pouvoir d'achat. Sur la valeur, ces auteurs sont tout aussi novateurs : ils affirment que le juste prix ne se déduit pas du coût ni de la noblesse de la chose, mais de l'estimation commune, laquelle dépend de l'abondance, de la rareté et du désir des hommes. Molina va jusqu'à noter que le prix ne dépend pas de l'utilité objective d'un bien, sinon le pain vaudrait plus que le diamant. Le paradoxe de l'eau et du diamant, que résoudra le marginalisme trois siècles plus tard, est déjà posé.

En France, quelques années plus tard, Jean Bodin fournit la formulation qui restera dans les manuels. Dans sa Réponse aux paradoxes de Monsieur de Malestroit, en 1568, il réfute l'explication monétaire par la seule mutation des espèces et désigne la cause principale de la cherté : l'abondance d'or et d'argent. Le raisonnement est explicitement causal et quantitatif, appliqué à des faits observés. Retiens ce nom et cette date, ils te serviront chaque fois que tu voudras montrer que la théorie quantitative de la monnaie, qu'on associe spontanément à Irving Fisher au vingtième siècle ou à Milton Friedman, plonge en réalité ses racines au seizième.

Que s'est-il donc passé entre Thomas d'Aquin et Bodin ? Un déplacement décisif du regard. On est passé de la question morale, quel prix est juste, à la question analytique, qu'est-ce qui détermine le prix. C'est le geste inaugural de toute science : cesser de juger un phénomène pour en chercher le mécanisme. Ce déplacement n'est ni brutal ni total, ces auteurs restent des théologiens et leur but demeure de guider les consciences, mais l'outillage conceptuel se met en place. Joseph Schumpeter, dans son monumental History of Economic Analysis, publié en 1954 après sa mort, a soutenu que ce sont ces scolastiques tardifs, et non Adam Smith, qui méritent d'être appelés les fondateurs de l'analyse économique. La thèse est discutée, on lui oppose que ces travaux sont restés dispersés, sans système ni public, et que la discipline ne se constitue vraiment qu'au dix-huitième siècle. Mais elle a l'immense mérite de te rappeler que l'histoire des idées n'est pas une ligne droite partant de 1776.

Pour la prépa, tiens-toi à quelques usages précis de cet épisode. Quand un sujet porte sur la monnaie et l'inflation, tu peux montrer que la relation entre quantité de monnaie et niveau des prix est formulée dès le seizième siècle par Azpilcueta et Bodin, avant Fisher et Friedman. Quand un sujet porte sur le marché et la morale, tu disposes du juste prix scolastique pour montrer que l'idée d'un échange encastré dans des normes n'est pas une invention de Karl Polanyi mais une très longue tradition. Et quand on te demandera si le capitalisme suppose une révolution culturelle, tu auras en main l'interdit de l'usure et sa lente érosion, dont Max Weber fera l'un des fils de sa grande enquête sur l'esprit du capitalisme.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées-forces. Premièrement, avant l'époque moderne, la réflexion sur les échanges est subordonnée à la morale et à la théologie : on cherche le prix juste, pas la loi des prix. Deuxièmement, Aristote lègue la condamnation de la chrématistique et de l'intérêt, que le droit canonique transforme en interdit de l'usure, contourné dans la pratique par une ingénierie contractuelle raffinée. Troisièmement, l'école de Salamanque, au seizième siècle, formule une théorie subjective de la valeur fondée sur la rareté et le désir, et une théorie quantitative de la monnaie, prolongée en France par Jean Bodin en 1568. Quatrièmement, ce moment marque le passage du jugement moral à l'analyse causale, c'est-à-dire l'acte de naissance de la pensée économique.

Dans le prochain épisode, nous verrons ce qui arrive quand cette réflexion naissante se met au service des États. Ce sera l'âge des mercantilismes, où l'or devient l'objectif national, la balance commerciale l'instrument de mesure, et le commerce la continuation de la guerre par d'autres moyens. Nous y croiserons un Français, Antoine de Montchrestien, à qui l'on doit l'expression même d'économie politique.

Jean-Baptiste Colbert
Épisode 4 · 9:38

Les mercantilismes : l'or, l'État et la balance commerciale

Bullionisme, mercantilisme commercial, colbertisme industriel : trois façons de mettre l'économie au service de la puissance. Montchrestien baptise l'économie politique en 1615 ; Hume puis Smith réfutent, Keynes réhabilite en 1936.

Jean-Baptiste Colbert1619-1683 — Les mercantilismes et la balance commerciale

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En 1545, on découvre au Pérou la montagne d'argent de Potosí. Pendant un siècle et demi, elle va déverser sur l'Europe un flot de métal qui semble donner raison à une intuition simple : un pays est riche quand il détient beaucoup d'or et d'argent. Pourtant l'Espagne, qui reçoit ce trésor, s'appauvrit lentement, s'endette, et voit son industrie dépérir tandis que celle de ses rivaux prospère. Ce paradoxe est le fil rouge de l'épisode. Il te fera comprendre à la fois la force de la doctrine mercantiliste, qui domine la pensée économique européenne du seizième au dix-huitième siècle, et la raison pour laquelle elle a fini par être renversée.

Premier avertissement de méthode, et il vaut de l'or en dissertation : le mercantilisme n'existe pas au singulier. Aucun auteur ne s'est jamais dit mercantiliste. Le mot a été forgé rétrospectivement, notamment par Adam Smith qui, dans le livre quatrième des Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, en 1776, regroupe sous l'étiquette de système mercantile un ensemble de doctrines pour mieux les réfuter. Parle donc des mercantilismes, au pluriel : ils partagent une même préoccupation, la puissance de l'État, mais divergent profondément sur les moyens. C'est une nuance qui distingue immédiatement une copie qui a compris d'une copie qui récite.

Le premier visage est le bullionisme, ibérique surtout, qui identifie purement et simplement la richesse au stock de métaux précieux. On interdit l'exportation d'or et d'argent sous peine de mort, on contrôle le commerce colonial. La suite montrera l'erreur : l'afflux de métal fait monter les prix espagnols, comme l'a analysé l'école de Salamanque, ce qui rend les produits du pays trop chers, encourage les importations et transfère finalement le trésor américain aux manufacturiers hollandais, anglais et français. L'Espagne, riche en monnaie, devient pauvre en capacité productive. Voilà pour le paradoxe de Potosí, et c'est déjà un bel exemple pour montrer qu'un excédent monétaire ne fait pas une puissance économique.

Le deuxième visage est le mercantilisme commercial, anglais et hollandais, plus subtil parce qu'il raisonne en flux et non en stock. Sa formulation la plus nette est celle de Thomas Mun, marchand de la Compagnie des Indes orientales, dans Le trésor de l'Angleterre par le commerce extérieur, écrit vers 1630 et publié en 1664. Sa règle tient en une phrase : vendre chaque année aux étrangers pour une valeur supérieure à celle que nous leur achetons. C'est l'invention de la balance commerciale comme boussole de la politique nationale. Mun défend même ce qui choquait les bullionistes, à savoir la sortie de métal, à condition qu'elle serve à acheter des marchandises revendues plus cher ailleurs : il pense en termes de circuit et de retour sur avance. À cette doctrine correspondent des instruments, dont le fameux Acte de navigation de 1651, qui réserve aux navires anglais le transport des marchandises importées.

Le troisième visage est le mercantilisme industriel, celui que la France a porté à son sommet. Son théoricien est Antoine de Montchrestien, dont le Traité de l'économie politique, publié en 1615 et dédié au jeune Louis XIII, donne son nom à notre discipline. L'expression est capitale : économie signifiait jusque-là administration de la maison, au sens d'Aristote, et voilà qu'on l'applique à la cité, à la polis. Gouverner un royaume, c'est administrer un patrimoine collectif, avec le travail pour ressource première. Le praticien, lui, s'appelle Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV. Sa politique est cohérente : manufactures royales et privilégiées, comme la glacerie qui deviendra Saint-Gobain en 1665, réglementation minutieuse de la qualité, tarifs douaniers protecteurs en 1664 puis en 1667, création de la Compagnie des Indes orientales en 1664, construction d'une marine. La logique est claire : produire soi-même ce qu'on achetait, exporter des produits transformés, importer des matières premières.

Derrière ces variantes, un noyau doctrinal commun, que tu dois pouvoir énoncer d'un trait. D'abord, la richesse mondiale est supposée à peu près fixe, si bien que le commerce est un jeu à somme nulle : ce qu'un pays gagne, un autre le perd. Montaigne l'avait formulé sans détour dans un essai intitulé « Le profit de l'un est dommage de l'autre ». Ensuite, l'État est l'acteur central, car richesse et puissance sont indissociables : on s'enrichit pour faire la guerre et l'on fait la guerre pour s'enrichir. Enfin, la population est une ressource, et le travail à bas salaire un avantage compétitif, ce qui conduit à des politiques natalistes et à une défiance envers l'oisiveté. Tout cela dessine une économie subordonnée à la raison d'État, très loin de l'autonomie du marché que défendront les libéraux.

La réfutation viendra en deux temps, et il faut connaître les deux. Le premier coup est porté par David Hume dans son essai De la balance du commerce, en 1752, avec un argument d'une élégance redoutable qu'on appelle le mécanisme des flux monétaires. Supposons qu'un pays accumule de l'or grâce à ses excédents. Cette masse monétaire supplémentaire fait monter ses prix intérieurs ; ses produits deviennent alors moins compétitifs, ses exportations reculent, ses importations augmentent, et l'or repart. L'excédent est donc autodestructeur : viser un excédent permanent est aussi vain que vouloir remplir un tonneau percé. Le second coup est celui d'Adam Smith en 1776, qui déplace la définition même de la richesse : elle n'est pas le métal accumulé mais le flux annuel de biens et de services dont dispose une nation, et elle croît par la division du travail et par l'échange, non par la thésaurisation.

Mais l'histoire des idées n'est jamais un tribunal définitif, et c'est ici que ton dossier devient intéressant. John Maynard Keynes, dans le chapitre vingt-trois de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936, réhabilite explicitement les mercantilistes. Il leur reconnaît une intuition que l'orthodoxie classique avait perdue : le souci du niveau de l'activité et de l'emploi. Un excédent extérieur soutient la demande adressée au pays, et l'afflux de métal, en abondant la liquidité, fait baisser le taux d'intérêt et favorise l'investissement. Keynes leur reproche leur confusion entre monnaie et richesse, mais leur accorde d'avoir vu que l'économie n'est pas spontanément au plein emploi. Voilà une référence qui fait mouche : elle montre que tu sais qu'une doctrine réputée fausse peut contenir une intuition juste.

Cette leçon vaut pour le présent, et c'est ainsi que tu ancreras l'histoire dans l'actualité. On parle aujourd'hui de néomercantilisme pour désigner des stratégies de croissance tirées par les excédents commerciaux, associées à une monnaie maintenue compétitive et à une politique industrielle active : la Chine depuis son entrée à l'Organisation mondiale du commerce en 2001, l'Allemagne et ses excédents massifs au sein de la zone euro, les politiques de tarifs douaniers américaines des dernières années, ou les grands plans de subventions à l'industrie verte et aux semi-conducteurs des deux côtés de l'Atlantique. La question mercantiliste, faut-il piloter le commerce extérieur pour construire la puissance nationale, n'a rien d'archaïque.

Retiens aussi ce que le mercantilisme lègue de durable à la discipline elle-même. Il invente le raisonnement en termes de comptes nationaux, avec la balance commerciale comme premier agrégat. Il pose le lien entre monnaie, activité et emploi. Il installe l'idée d'une politique économique délibérée. Et il fait naître, par opposition, le libéralisme économique : les physiocrates puis Smith se définiront d'abord contre lui. En histoire de la pensée, on comprend souvent mieux un auteur en identifiant l'adversaire qu'il combat.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, les mercantilismes forment une famille de doctrines, non une école, unies par la subordination de l'économie à la puissance de l'État, et divisées entre bullionisme, mercantilisme commercial et mercantilisme industriel. Deuxièmement, leurs textes-clés sont le Traité de l'économie politique de Montchrestien en 1615, qui baptise la discipline, et Le trésor de l'Angleterre par le commerce extérieur de Thomas Mun, qui érige la balance commerciale en boussole. Troisièmement, leur réfutation vient de Hume en 1752 avec le mécanisme des flux monétaires, puis de Smith en 1776 avec une redéfinition de la richesse comme flux de biens produits. Quatrièmement, Keynes les réhabilite partiellement en 1936 pour leur attention à l'emploi, et leur héritage se lit encore dans les stratégies néomercantilistes contemporaines.

Dans le prochain épisode, nous restons au dix-huitième siècle mais nous changeons complètement de regard. Un médecin du roi, François Quesnay, va soutenir que la richesse ne vient ni du métal ni du commerce, mais de la terre, et il en donnera la démonstration dans un objet stupéfiant pour l'époque : le premier modèle chiffré du circuit économique, le Tableau économique de 1758. Avec les physiocrates naissent l'idée d'ordre naturel et le mot d'ordre qui traversera deux siècles, laisser faire, laisser passer.

François Quesnay
Épisode 5 · 8:48

Les physiocrates : le premier circuit et l'ordre naturel

Un médecin du roi dessine en 1758 le premier modèle chiffré d'une économie entière. Produit net, classe productive et classe stérile, laisser faire : et l'échec de Turgot en 1776 comme premier grand test de la libéralisation.

François Quesnay1694-1774 — Le Tableau économique et l'ordre naturel

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En 1758, un homme de soixante-quatre ans fait imprimer à Versailles, sur les presses installées dans les combles du château, un document d'une page couverte de chiffres reliés par des lignes obliques. Cet homme est François Quesnay, médecin du roi Louis XV et de la marquise de Pompadour, chirurgien réputé, arrivé tardivement à l'économie. Ce document s'appelle le Tableau économique. Il est à peu près illisible pour ses contemporains, ses disciples eux-mêmes s'y perdent, et Mirabeau le proclame néanmoins l'une des trois grandes inventions de l'humanité avec l'écriture et la monnaie. Il n'a pas tout à fait tort : tu tiens là le premier modèle chiffré d'une économie entière, l'ancêtre direct de la comptabilité nationale que tu étudieras dans quelques semaines.

Comprends d'abord contre quoi les physiocrates se dressent, car en histoire de la pensée on ne saisit jamais bien une idée sans son adversaire. Ils écrivent en pleine crise du colbertisme, dans une France où l'agriculture est écrasée d'impôts et de réglementations, où la circulation des grains est entravée de province à province, et où l'État s'est ruiné en guerres. À la thèse mercantiliste selon laquelle la richesse vient du commerce extérieur et se mesure en métal, ils opposent une affirmation radicale : la seule source de richesse nouvelle est la terre. Le nom que Dupont de Nemours donne au mouvement en 1767 dit tout : physiocratie, gouvernement de la nature.

Le raisonnement mérite d'être suivi de près, car il est plus intelligent que sa conclusion. Quesnay observe qu'un grain semé rend plusieurs grains : l'agriculture est le seul secteur où la nature ajoute quelque chose à ce que l'homme y a mis. Il appelle produit net ce surplus, cette différence entre ce que la terre restitue et ce qu'il a fallu avancer pour l'obtenir. À l'inverse, l'artisan qui transforme du cuir en souliers ajoute son travail mais ne crée, selon lui, aucun surplus : il consomme la valeur des matières et de sa subsistance, et la restitue à l'identique dans le prix du produit. De là le vocabulaire qui a fait scandale : la classe des agriculteurs est dite productive, tandis que les artisans, manufacturiers et commerçants forment la classe stérile. Le mot est provocant, il ne signifie pas inutile mais non générateur de surplus.

Le Tableau met ce raisonnement en mouvement entre trois classes. La classe productive, les fermiers qui exploitent la terre. La classe des propriétaires, qui comprend le souverain, le clergé et les propriétaires fonciers, et qui perçoit le produit net sous forme de rente. La classe stérile, artisans et marchands. Quesnay part d'une avance annuelle, suit les dépenses de chacun en zigzag d'une classe à l'autre, et montre comment, année après année, l'économie se reproduit à l'identique si les proportions sont respectées. Deux innovations décisives se logent là. La première est l'idée que l'économie est un circuit, un flux fermé où la dépense de l'un est le revenu de l'autre. La seconde est l'idée de reproduction : une économie ne se contente pas de produire, elle doit reconstituer chaque année ses conditions de production. Un médecin découvrant la circulation du sang chez Harvey pense l'économie comme un organisme, et la métaphore est féconde.

De ce diagnostic découle un programme politique dont il faut mesurer la cohérence. Puisque le produit net est la seule richesse nouvelle, il doit être la seule assiette de l'impôt : ce sera l'impôt unique sur la rente foncière, qui supprimerait la forêt de taxes indirectes pesant sur le peuple. Puisque la richesse vient de la terre, il faut y investir, encourager la grande culture, protéger le prix du blé, et donc libérer son commerce, y compris à l'exportation. Puisqu'il existe un ordre naturel des sociétés, découvrable par la raison, le rôle du souverain est de le respecter et de faire respecter la propriété, non de le contrarier par des règlements. C'est dans ce milieu qu'est lancée la formule promise à une immense fortune, laissez faire, laissez passer, qu'on attribue à Vincent de Gournay, intendant du commerce, proche mais non membre de l'école.

Le moment le plus fascinant est celui où ces idées passent à l'épreuve du pouvoir, car il t'offre un exemple historique complet, rare et très payant en dissertation. Anne Robert Jacques Turgot, auteur en 1766 des Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, devient contrôleur général des finances en 1774. Il applique le programme : liberté du commerce des grains dès septembre 1774, puis en 1776 les six édits, dont l'abolition des corporations et celle de la corvée royale. Les résultats sont brutaux. Une mauvaise récolte fait flamber le prix du pain, et au printemps 1775 des émeutes frumentaires éclatent dans le Bassin parisien : c'est la guerre des farines. Les corps privilégiés se coalisent, et Turgot est renvoyé en mai 1776. Tu tiens là, quinze ans avant la Révolution, le premier grand affrontement entre libéralisation des marchés et attente populaire de justice dans l'ordre des subsistances, ce que l'historien Edward Thompson appellera bien plus tard l'économie morale de la foule.

Que faut-il critiquer chez les physiocrates ? Leur thèse centrale est fausse, et Adam Smith le montrera dès 1776 : l'industrie crée aussi de la valeur, et réserver la fécondité à la terre est un préjugé de propriétaire terrien autant qu'une erreur d'analyse. Smith, qui avait rencontré Quesnay et son cercle lors de son séjour en France entre 1764 et 1766, reconnaît cependant sa dette et juge ce système, malgré ses imperfections, le plus proche de la vérité qui ait alors été publié. Il en retient l'idée d'ordre naturel et de liberté du commerce, et rejette la stérilité de l'industrie. Le paradoxe de l'école est là : une conclusion erronée servie par une méthode révolutionnaire.

Car c'est bien la méthode qui a survécu, et c'est ce que tu dois savoir mettre en valeur. Le circuit de Quesnay est l'ancêtre reconnu de plusieurs constructions majeures. Karl Marx, qui admirait le Tableau, s'en inspire pour ses schémas de la reproduction simple et élargie dans le livre deuxième du Capital. Wassily Leontief, au vingtième siècle, en tire le tableau entrées-sorties qui décrit les échanges entre branches, et pour lequel il recevra le prix de la Banque de Suède en 1973. La comptabilité nationale d'après-guerre, avec son équilibre entre ressources et emplois, est fille de cette intuition. Et l'analyse en termes de circuit, opposée à l'analyse en termes d'équilibre de marché, restera une ligne de partage durable, revendiquée aussi bien par les keynésiens que par les théoriciens français du circuit monétaire.

Pour ta copie, les usages sont nets. Sur un sujet de politique agricole ou de libéralisation, Turgot te fournit un précédent historique daté et une leçon sur les coûts sociaux de la transition. Sur un sujet de croissance et de secteurs, les physiocrates illustrent la tentation permanente de hiérarchiser les activités selon leur prétendue productivité, tentation qu'on retrouve dans les débats contemporains sur la désindustrialisation et la valeur des services. Sur un sujet de méthode ou de modélisation, le Tableau de 1758 est ton point d'origine.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, les physiocrates renversent le mercantilisme en logeant la richesse dans la production agricole et non dans le métal ou le commerce, avec la notion centrale de produit net. Deuxièmement, le Tableau économique de François Quesnay, en 1758, est le premier modèle chiffré d'une économie entière, fondé sur le circuit et sur la reproduction, réparti entre classe productive, propriétaires et classe stérile. Troisièmement, leur programme, impôt unique sur la rente et liberté du commerce des grains, a été appliqué par Turgot entre 1774 et 1776 et s'est heurté aux émeutes de la guerre des farines. Quatrièmement, leur théorie de la valeur a été réfutée, mais leur méthode a fondé une lignée qui va de Marx à Leontief et à la comptabilité nationale.

Dans le prochain épisode, nous franchissons le seuil de la discipline constituée. Un professeur de philosophie morale de Glasgow, ami de Hume, publie en 1776 un livre qui va organiser toute la pensée économique pour un siècle et demi. Nous verrons pourquoi il faut lire Adam Smith en entier, pourquoi sa main invisible ne dit pas ce qu'on lui fait dire, et pourquoi la division du travail est chez lui le véritable moteur de la richesse des nations.

Adam Smith
Épisode 6 · 8:50

Adam Smith, fondateur de l'économie politique

Le Smith réel est plus riche que sa légende : la manufacture d'épingles, la division du travail limitée par l'étendue du marché, une main invisible citée une seule fois, une grande méfiance envers les marchands et un État chargé de l'instruction.

Adam Smith1723-1790 — Division du travail et main invisible

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Il existe une phrase que tout le monde connaît sans l'avoir lue, et une autre, du même auteur, que presque personne ne cite. La première dit que ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu'ils apportent à leur propre intérêt. La seconde dit que l'homme qui passe sa vie à quelques opérations simples devient aussi stupide et ignorant qu'il est possible à une créature humaine de le devenir. Elles sont toutes deux d'Adam Smith, et toutes deux dans la Richesse des nations. Si tu ne retiens qu'une chose de cet épisode, retiens celle-ci : Smith est infiniment plus intéressant que le slogan libéral qu'on a fabriqué avec lui.

Situons l'homme. Adam Smith, né en 1723 en Écosse, mort en 1790, n'est pas économiste, ce métier n'existe pas encore. Il est professeur de philosophie morale à l'université de Glasgow, formé à la logique et à la rhétorique, ami intime de David Hume, acteur de ce foyer intellectuel exceptionnel qu'on appelle les Lumières écossaises. Il publie deux grands livres. En 1759, la Théorie des sentiments moraux, qui le rend célèbre. En 1776, année de la déclaration d'indépendance américaine, les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, fruit de plus de dix ans de travail, nourri de son séjour en France où il a fréquenté Quesnay et les physiocrates. Il faut savoir qu'il a continué de réviser le premier ouvrage jusqu'à sa sixième édition, parue l'année de sa mort : il n'a donc jamais renié le moraliste au profit de l'économiste.

Ce point mérite un développement, car il porte un nom que tu peux placer avec profit : le problème d'Adam Smith. Des universitaires allemands du dix-neuvième siècle ont cru déceler une contradiction entre les deux livres. Le premier fonde la morale sur la sympathie, cette capacité à se transporter dans la situation d'autrui et à juger nos propres actes par les yeux d'un spectateur impartial que nous logeons en nous. Le second ferait de l'intérêt personnel le ressort universel des conduites. Cette lecture est aujourd'hui très largement abandonnée, et tu as intérêt à le savoir. Chez Smith, l'intérêt personnel n'est pas l'égoïsme : il opère dans un cadre de règles, de justice et de réputation que la morale décrit. Une société de marchands sans confiance, sans justice et sans opinion publique ne fonctionnerait pas. Comprendre cela t'évite la copie manichéenne où Smith serait le prophète naïf de l'égoïsme.

Venons-en au cœur analytique du livre de 1776. La question posée est celle de la croissance : d'où vient que certaines nations disposent d'une abondance de biens et d'autres non ? La réponse tient d'abord en trois mots, la division du travail, et Smith l'illustre par un exemple devenu canonique, celui de la manufacture d'épingles. Un ouvrier seul, ignorant du métier, ne ferait peut-être pas vingt épingles par jour. Mais que l'on décompose l'opération en dix-huit gestes distincts, l'un tirant le fil, l'autre le dressant, un troisième le coupant, et dix personnes produiront quarante-huit mille épingles par jour, soit quatre mille huit cents chacune. Trois raisons à ce gain : l'habileté acquise par la répétition, le temps épargné en ne passant plus d'une tâche à l'autre, et l'invention de machines suggérée par la spécialisation même.

Smith formule aussitôt la limite de ce mécanisme, et cette proposition est l'une des plus fécondes de toute l'économie : la division du travail est limitée par l'étendue du marché. On ne se spécialise que si l'on peut écouler sa production, donc la taille du débouché commande le degré de division du travail, donc la productivité, donc la richesse. Tu tiens là, énoncé en 1776, l'argument central de tous les plaidoyers ultérieurs pour l'élargissement des marchés, du libre-échange à l'intégration européenne, et l'ancêtre lointain des théories des rendements croissants que Paul Krugman remettra au centre du commerce international deux siècles plus tard.

Que devient alors la fameuse main invisible ? Il faut mesurer sa place exacte, et cela impressionne toujours favorablement un correcteur : l'expression n'apparaît que trois fois dans toute l'œuvre de Smith, dont une seule dans la Richesse des nations, au livre quatrième, à propos du marchand qui préfère investir dans son propre pays. Ce n'est donc pas la clé de voûte proclamée du système, mais une image saisissante pour un mécanisme précis : la poursuite décentralisée des intérêts particuliers peut produire un résultat collectif que personne n'avait visé. Non pas doit produire, mais peut. Et Smith se garde bien de généraliser : il consacre des pages sévères aux marchands, notant que des gens de même métier se réunissent rarement sans que la conversation ne finisse en conspiration contre le public ou en machination pour hausser les prix.

Sur la valeur, Smith pose les termes du débat qui occupera tout le siècle suivant. Il distingue la valeur d'usage et la valeur d'échange, et bute sur le paradoxe de l'eau et du diamant : rien de plus utile que l'eau, elle ne s'échange contre presque rien ; rien de moins utile qu'un diamant, il s'échange contre des quantités énormes de biens. Il cherche la mesure réelle de la valeur du côté du travail, mais il hésite entre le travail nécessaire pour produire un bien et le travail que ce bien permet de commander sur le marché. Il finit par décomposer le prix naturel en trois revenus, les salaires, les profits et la rente, chacun réglé par ses lois propres, tandis que le prix de marché gravite autour de ce prix naturel selon l'abondance ou la rareté de l'offre. Cette hésitation est fertile : Ricardo prendra la voie du travail incorporé, et le marginalisme, un siècle plus tard, résoudra le paradoxe en changeant complètement de terrain.

Reste la question de l'État, où la légende s'écarte le plus du texte. Smith combat le système mercantile, les monopoles commerciaux, les corporations et les réglementations qui protègent les producteurs contre les consommateurs. Mais son État n'est nullement réduit à rien. Il lui assigne dans le livre cinquième trois devoirs : la défense, l'administration exacte de la justice, et l'établissement de ces ouvrages et institutions publics qu'aucun particulier n'a intérêt à ériger, routes, ponts, ports, et surtout instruction du peuple. Pourquoi cette instruction ? Précisément à cause de la division du travail, dont il a démonté les effets abrutissants sur l'ouvrier réduit à quelques gestes. Le même homme qui célèbre la division du travail en décrit les dégâts humains et demande à l'État d'y remédier. Cette tension, Marx la reprendra sous le nom d'aliénation, et les sociologues du travail la retrouveront face au taylorisme.

Pour ta copie, Smith se mobilise sur presque tous les sujets, à condition d'être précis. Sur la croissance, la division du travail et l'étendue du marché. Sur le commerce international, l'avantage absolu, que nous verrons en détail. Sur le rôle de l'État, le trio défense, justice, travaux publics, et non l'État nul. Sur les défaillances de marché, la méfiance envers les coalitions de marchands, qui annonce la politique de la concurrence. Sur les rapports entre morale et économie, la Théorie des sentiments moraux. Fais-en un auteur nuancé, jamais un slogan.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Smith fonde l'économie politique comme science autonome en 1776, en déplaçant la richesse du métal vers le flux annuel de biens produits par le travail d'une nation. Deuxièmement, son moteur est la division du travail, limitée par l'étendue du marché, illustrée par la manufacture d'épingles. Troisièmement, la main invisible désigne la possibilité d'une coordination non intentionnelle par le marché, mais elle n'apparaît qu'une fois dans l'ouvrage et s'accompagne d'une grande méfiance envers les marchands eux-mêmes. Quatrièmement, son libéralisme est encadré : il suppose la justice, les institutions et un État chargé de la défense, du droit, des infrastructures et de l'instruction publique.

Dans le prochain épisode, nous suivrons ceux qui prennent la suite et qui vont durcir l'édifice en système : l'école classique anglaise. Malthus y annonce que la population étouffera la subsistance, Jean-Baptiste Say y affirme que l'offre crée sa propre demande, et David Ricardo bâtira, avec la valeur travail, la rente différentielle et l'avantage comparatif, la construction théorique la plus rigoureuse de son temps. Nous verrons aussi que la controverse qui oppose Ricardo à Malthus sur la possibilité d'une crise générale préfigure, mot pour mot, le débat entre les classiques et Keynes.

David Ricardo
Épisode 7 · 9:07

L'école classique : Ricardo, Malthus, Say, Mill

Malthus et la population, Say et la loi des débouchés, Ricardo et la rente différentielle, Mill et la répartition modifiable. Au centre, la controverse Ricardo-Malthus sur la crise générale, matrice du débat de 1936.

David Ricardo1772-1823 — L'école classique anglaise

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Smith avait laissé un édifice généreux mais mal ajusté : des intuitions puissantes, des hésitations sur la valeur, un optimisme tempéré. La génération suivante va tout reprendre et bâtir un système. Elle le fait dans un contexte qui a radicalement changé : l'Angleterre s'industrialise à marche forcée, les villes gonflent, les guerres napoléoniennes déstabilisent les approvisionnements en blé, et la question sociale s'impose avec une brutalité neuve. Quatre noms structurent ce moment, et il te faut les tenir ensemble parce qu'ils s'opposent autant qu'ils se complètent : Malthus, Say, Ricardo et John Stuart Mill.

Commençons par le plus sombre. Thomas Robert Malthus, pasteur anglican, publie anonymement en 1798 son Essai sur le principe de population. Sa thèse tient dans une comparaison de rythmes : la population, si rien ne l'arrête, croît selon une progression géométrique, en doublant à intervalles réguliers, tandis que les subsistances ne peuvent croître que selon une progression arithmétique, par additions. L'écart se creuse mécaniquement jusqu'à ce que la misère et le vice rétablissent l'équilibre. Malthus distingue alors les obstacles destructifs, famines, épidémies, guerres, qui déciment a posteriori, et les obstacles préventifs, dont il ne retient comme moralement acceptable que la contrainte morale, c'est-à-dire le mariage tardif et la continence. Il en tire une conclusion politique dure, la critique des lois sur les pauvres, qui selon lui encouragent les naissances qu'elles prétendent secourir.

Sois précis sur ce que l'histoire a fait de cette prédiction, car c'est le genre de nuance qui distingue une bonne copie. Malthus s'est trompé sur son siècle : il n'a vu venir ni les gains de productivité agricole, ni la révolution des transports qui a permis d'importer du blé, ni la transition démographique par laquelle la fécondité s'est effondrée d'elle-même dans les pays industrialisés. Mais son schéma n'est pas mort pour autant. Il ressurgit chaque fois qu'on interroge les limites physiques de la croissance, du rapport Meadows en 1972 aux débats actuels sur les ressources et le climat, et l'on parle alors de néomalthusianisme. Retiens la formule : Malthus a eu tort sur les faits du dix-neuvième siècle, mais il a posé une question, celle de la contrainte des ressources, que l'économie n'a jamais réussi à congédier définitivement.

Passons au Français de l'histoire. Jean-Baptiste Say, industriel et publiciste, publie en 1803 son Traité d'économie politique, qui fera plus pour diffuser Smith sur le continent que Smith lui-même. On lui doit ce qu'on appelle la loi des débouchés, et il faut l'énoncer correctement : les produits s'échangent contre des produits, si bien que l'offre d'un bien constitue par elle-même une demande pour d'autres biens. Le producteur ne produit que pour consommer ou investir le fruit de sa vente. La conséquence est considérable : une surproduction générale, une crise où tous les marchés seraient encombrés en même temps, est impossible. Il ne peut y avoir que des déséquilibres sectoriels, du trop de ceci compensé par du pas assez de cela, que la mobilité des capitaux corrige. La formule scolaire « l'offre crée sa propre demande » est postérieure à Say, mais elle résume l'idée que combattra Keynes.

Vient le théoricien le plus rigoureux du groupe, David Ricardo, agent de change enrichi devenu député, auteur en 1817 des Principes de l'économie politique et de l'impôt. Trois apports te seront demandés. D'abord la valeur travail, qu'il assume plus fermement que Smith : la valeur relative des marchandises est déterminée par la quantité de travail nécessaire à leur production, directement et indirectement. Ensuite la rente différentielle, forgée en 1815 dans le débat sur les lois céréalières : comme on met en culture des terres de fertilité décroissante, le prix du blé s'aligne sur le coût de production de la plus mauvaise terre exploitée, et les propriétaires des meilleures terres empochent la différence sans avoir rien fait. La rente n'est donc pas une cause du prix élevé du blé, elle en est la conséquence. Enfin l'avantage comparatif, que nous détaillerons dans le module consacré à la mondialisation, et qui démontre qu'un pays a intérêt à se spécialiser même s'il est moins efficace en tout.

Ces trois pièces s'articulent en une vision d'ensemble profondément pessimiste, qu'on appelle l'état stationnaire. À mesure que la population croît, il faut cultiver des terres plus ingrates, le prix du blé monte, donc le salaire de subsistance monte, donc le profit du capitaliste s'écrase, et l'accumulation s'arrête. Les propriétaires fonciers s'enrichissent aux dépens de tous. Tu comprends pourquoi Ricardo, en bon porte-parole des industriels, milite pour l'abrogation des lois céréalières qui protégeaient les céréales anglaises : importer du blé bon marché, c'est desserrer l'étau. L'abrogation surviendra en 1846, après sa mort. Note au passage un chapitre ajouté en 1821 dans la troisième édition, souvent appelé le chapitre des machines, où Ricardo reconnaît honnêtement que la mécanisation peut nuire aux ouvriers en réduisant l'emploi : un adversaire du protectionnisme, mais pas un naïf du progrès.

Le débat le plus important de cette époque oppose Ricardo à Malthus, et il vaut de l'or pour ta copie. Malthus, dans ses propres Principes d'économie politique en 1820, conteste la loi des débouchés : il soutient qu'une insuffisance générale de demande, un engorgement général des marchés, est possible, parce que rien ne garantit que l'épargne accumulée sera intégralement dépensée en investissement. Il va jusqu'à défendre l'utilité des dépenses des propriétaires fonciers improductifs pour soutenir la demande. Ricardo lui répond que c'est impossible. Un siècle plus tard, Keynes tranchera en faveur de Malthus et le saluera comme un précurseur, écrivant qu'il eût mieux valu pour l'économie que la discipline suive Malthus plutôt que Ricardo. Voilà une filiation que tu peux mobiliser telle quelle : le débat de 1820 sur la possibilité d'une crise générale est la matrice du débat de 1936.

Reste le dernier grand classique, celui qui ouvre les fenêtres. John Stuart Mill publie en 1848, année des révolutions européennes, ses Principes d'économie politique. Sa distinction majeure est libératrice : les lois de la production ont un caractère naturel, on ne décrète pas les rendements, mais les lois de la répartition sont institutionnelles, elles dépendent des lois et des coutumes des sociétés, donc elles peuvent être modifiées par la volonté humaine. En une phrase, il ouvre la porte à toute la réforme sociale sans renoncer à l'analyse classique. Mill défend l'instruction, l'émancipation des femmes dans De l'assujettissement des femmes en 1869, et n'hésite pas à voir dans l'état stationnaire, contrairement à Ricardo qui le redoutait, une perspective désirable où l'humanité cesserait de courir après l'accumulation pour cultiver l'art de vivre. Les décroissants d'aujourd'hui le citent, et à bon droit.

Pour la prépa, organise ce module autour de trois oppositions simples et efficaces. Malthus contre l'optimisme smithien, sur les limites naturelles. Say contre Malthus, sur la possibilité d'une crise générale de surproduction, débat repris par Keynes. Ricardo contre les propriétaires fonciers, sur la rente et le protectionnisme céréalier, autrement dit un conflit de classes internes au camp libéral. Et garde Mill comme le passeur qui rend l'économie politique compatible avec la réforme sociale.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Malthus, en 1798, fonde la crainte d'un blocage par les ressources, réfuté par les faits du dix-neuvième siècle mais réactivé par les questions environnementales. Deuxièmement, Say, en 1803, énonce la loi des débouchés selon laquelle une crise générale de surproduction est impossible, thèse qui deviendra la cible principale de Keynes. Troisièmement, Ricardo, en 1817, systématise la valeur travail, la rente différentielle et l'avantage comparatif, et débouche sur la perspective d'un état stationnaire dû à la baisse du taux de profit. Quatrièmement, John Stuart Mill, en 1848, distingue les lois de la production, naturelles, des lois de la répartition, institutionnelles, ce qui rend pensable la réforme sociale sans quitter le cadre classique.

Dans le prochain épisode, nous verrons ce que devient la valeur travail entre les mains de quelqu'un qui la retourne contre ses inventeurs. Karl Marx accepte le point de départ de Ricardo et en tire une conclusion qui glace le camp libéral : si la valeur vient du travail, alors le profit vient d'un travail non payé. Nous suivrons la construction du Capital, de la marchandise à la plus-value, et la théorie des crises qui en découle.

Karl Marx
Épisode 8 · 9:17

Marx et la critique de l'économie politique

Marx accepte la valeur travail des classiques et la retourne : le profit naît de la plus-value, écart entre la valeur créée par la force de travail et son coût. Matérialisme historique, fétichisme, baisse tendancielle du taux de profit.

Karl Marx1818-1883 — Plus-value et critique de l'économie politique

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Il y a un geste intellectuel dont tu dois saisir la puissance avant même d'entrer dans le détail : prendre l'arme de son adversaire et la retourner contre lui. Les classiques, Smith et surtout Ricardo, ont établi que la valeur des marchandises vient du travail. Karl Marx accepte ce point de départ sans discuter, puis en tire une conclusion que ni Smith ni Ricardo n'avaient voulu formuler. Si toute valeur vient du travail, d'où vient le profit ? De quelque part, nécessairement, dans le travail. La critique la plus radicale du capitalisme au dix-neuvième siècle se construit ainsi, non pas contre l'économie politique classique, mais dans son prolongement rigoureux. C'est pourquoi le sous-titre du Capital est exactement celui-là : critique de l'économie politique.

Situons l'auteur. Karl Marx, né à Trèves en 1818, mort à Londres en 1883, est philosophe de formation, journaliste par nécessité, révolutionnaire par engagement, et économiste par méthode. Avec Friedrich Engels, qui sera son ami, son bailleur de fonds et son éditeur posthume, il publie le Manifeste du parti communiste en 1848. Sa grande œuvre théorique connaît un destin singulier : seul le livre premier du Capital paraît de son vivant, en 1867 ; Engels publiera le livre deuxième en 1885 et le livre troisième en 1894. Cette chronologie explique bien des débats ultérieurs, car des pièces essentielles du système, dont la théorie du taux de profit, n'ont été connues qu'après la mort de leur auteur.

Le cadre général s'appelle le matérialisme historique, et Marx l'énonce le plus clairement dans la préface de la Contribution à la critique de l'économie politique, en 1859. Toute société repose sur une infrastructure, c'est-à-dire l'ensemble des forces productives, techniques et savoir-faire, et des rapports de production, c'est-à-dire les rapports juridiques et sociaux qui organisent la propriété et le travail. Sur cette base s'élève une superstructure, le droit, la politique, les idéologies. La formule qui condense tout : ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. L'histoire avance quand les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production devenus des entraves, et c'est de cette contradiction que naissent les révolutions. Voilà pourquoi Marx compte autant en sociologie qu'en économie.

Entrons maintenant dans la mécanique du Capital, en suivant l'ordre de Marx, qui commence par le plus élémentaire. La richesse des sociétés capitalistes s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. Toute marchandise a une valeur d'usage, son utilité concrète, et une valeur d'échange, son pouvoir de s'échanger contre d'autres. Qu'ont donc en commun un manteau et vingt mètres de toile pour être commensurables ? Non pas leur utilité, qui est hétérogène, mais le fait d'être des produits du travail humain considéré abstraitement, c'est-à-dire une dépense de force de travail mesurable en temps. La valeur d'une marchandise est donc déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production, l'adverbe important autant que le reste : socialement, c'est-à-dire dans les conditions techniques moyennes de l'époque, l'ouvrier lent ne crée pas plus de valeur en travaillant plus longtemps.

Marx ajoute ici une idée que les sociologues et les philosophes n'ont cessé de reprendre, le fétichisme de la marchandise. Dans le marché, les rapports entre les hommes prennent l'apparence de rapports entre les choses. On dit que l'or vaut, que le blé monte, comme si la valeur était une propriété physique des objets, alors qu'elle est un rapport social cristallisé. Le marché ne se contente donc pas d'organiser les échanges : il rend invisible le travail qui s'y trouve enfermé. Retiens cette notion, elle t'ouvrira des sujets sur la marchandisation, la publicité, la valeur symbolique et jusqu'aux critiques contemporaines de la consommation.

Vient alors le cœur du système, l'explication du profit. Le capitaliste avance de l'argent, achète des moyens de production et de la force de travail, produit, vend, et récupère davantage d'argent qu'il n'en avait engagé. D'où vient ce surplus, si les marchandises s'échangent à leur valeur ? La réponse de Marx est d'une élégance implacable. Ce que l'ouvrier vend n'est pas son travail, c'est sa force de travail, une marchandise particulière dont la valeur, comme celle de toute marchandise, est le coût de sa reproduction, c'est-à-dire les moyens de subsistance nécessaires à l'entretien du travailleur et de sa famille. Or l'usage de cette marchandise a une propriété unique : elle crée plus de valeur qu'elle n'en coûte. Si quatre heures suffisent à produire l'équivalent du salaire, et que la journée en dure dix, six heures de travail sont fournies sans contrepartie. Ce surplus est la plus-value. L'exploitation n'est donc ni un vol, ni une tricherie sur les prix : elle est parfaitement compatible avec un échange équivalent, ce qui la rend d'autant plus difficile à voir.

De là découlent des notions que tu dois savoir manier. Le capitaliste peut augmenter la plus-value de deux façons : en allongeant la journée de travail, c'est la plus-value absolue, ou en réduisant le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail grâce aux gains de productivité, c'est la plus-value relative, moteur du progrès technique dans le capitalisme. La concurrence pousse chacun à mécaniser, donc à accroître la part du capital investi en machines par rapport à celle investie en salaires, ce que Marx nomme la composition organique du capital. Mais si seul le travail vivant crée de la valeur, alors mécaniser érode la source même du profit : c'est la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, exposée au livre troisième, assortie de contre-tendances comme l'intensification du travail, la baisse du prix des machines ou l'expansion coloniale.

Marx en tire une théorie des crises radicalement opposée à la loi des débouchés de Say. Les crises ne sont pas des accidents extérieurs mais des produits nécessaires du système : surproduction relative parce que la capacité de production s'accroît plus vite que le pouvoir d'achat des salariés, disproportions entre les branches, chute de la rentabilité. À quoi s'ajoute l'armée industrielle de réserve, cette masse de chômeurs que le capitalisme entretient et qui pèse sur les salaires, ainsi que la tendance à la concentration et à la centralisation des capitaux. Le mouvement d'ensemble conduit selon lui à des crises de plus en plus amples, jusqu'au dépassement historique du mode de production capitaliste.

Que faut-il en critiquer, et que faut-il en garder ? Les objections sérieuses existent, et il faut les connaître. Eugen von Böhm-Bawerk, dès 1896, attaque ce qu'on appelle le problème de la transformation : le passage des valeurs travail aux prix de production réellement observés n'est pas cohérent, et cette difficulté n'a jamais reçu de solution unanimement admise. La prédiction de paupérisation absolue des travailleurs a été démentie dans les pays industrialisés. La théorie de la valeur travail elle-même a été abandonnée par l'économie dominante après la révolution marginaliste. Mais son héritage analytique reste immense : Rudolf Hilferding sur le capital financier en 1910, Rosa Luxemburg sur l'accumulation et l'expansion extérieure en 1913, Lénine sur l'impérialisme en 1916, puis l'école française de la régulation avec Michel Aglietta et Robert Boyer à partir de 1976, qui reprend l'idée que le capitalisme change de forme pour survivre à ses contradictions. Et Thomas Piketty, en 2013, intitulera son livre Le Capital au XXIe siècle : l'écho n'est pas fortuit.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Marx part de la valeur travail des classiques et la retourne : le profit s'explique par la plus-value, différence entre la valeur créée par la force de travail et la valeur de cette force de travail. Deuxièmement, son cadre est le matérialisme historique, où la contradiction entre forces productives et rapports de production fait avancer l'histoire. Troisièmement, le capitalisme est chez lui intrinsèquement instable, par la baisse tendancielle du taux de profit, la surproduction et l'entretien d'une armée industrielle de réserve. Quatrièmement, ses prédictions ont été partiellement démenties et sa théorie de la valeur abandonnée par l'orthodoxie, mais son appareil conceptuel irrigue encore la sociologie, l'analyse des crises et l'étude des inégalités.

Dans le prochain épisode, nous assistons au coup de théâtre qui change la discipline de fond en comble. Entre 1871 et 1874, trois hommes qui ne se connaissent pas, en Angleterre, en Autriche et en Suisse, découvrent presque simultanément la même idée : la valeur ne vient pas du travail incorporé mais de l'utilité de la dernière unité consommée. C'est la révolution marginaliste, et avec elle l'économie change d'objet, de méthode et presque de nom.

Léon Walras
Épisode 9 · 8:03

La révolution marginaliste (1871-1874)

En 1871-1874, Jevons, Menger et Walras découvrent séparément la même idée : la valeur vient de l'utilité de la dernière unité. Le paradoxe de l'eau et du diamant se dissout, et l'économie change d'objet, de méthode et de nom.

Léon Walras1834-1910 — La révolution marginaliste

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En 1871, à Manchester, un professeur anglais nommé William Stanley Jevons publie une Théorie de l'économie politique. La même année, à Vienne, un jeune universitaire autrichien, Carl Menger, fait paraître ses Principes d'économie politique. Trois ans plus tard, à Lausanne, un Français exilé, Léon Walras, donne la première partie de ses Éléments d'économie politique pure. Ces trois hommes ne se connaissent pas, ne lisent pas les mêmes langues, ne partagent ni méthode ni tempérament. Et ils énoncent presque exactement la même idée. Ce genre de coïncidence, que les historiens des sciences appellent une découverte multiple, signale toujours qu'une question était mûre. Celle-ci va refonder la discipline.

Rappelle-toi où l'on en est. Depuis Smith, la valeur est cherchée du côté de la production : le travail incorporé, le coût, la peine. Cette voie mène à deux impasses. La première est théorique, c'est le paradoxe de l'eau et du diamant que Smith avait posé sans le résoudre. La seconde est politique, et Marx vient de la démontrer : si la valeur vient du travail, le profit ressemble fort à un prélèvement. La révolution marginaliste sort de ces deux impasses d'un même mouvement, en changeant radicalement de point de départ.

Voici l'idée, et prends le temps de la sentir plutôt que de la réciter. La valeur ne réside pas dans la chose, ni dans le travail qu'elle a coûté : elle réside dans le rapport entre un individu et une unité supplémentaire de cette chose, compte tenu de la quantité dont il dispose déjà. Le premier verre d'eau quand tu as soif vaut infiniment ; le dixième ne vaut plus rien. C'est la loi de l'utilité marginale décroissante, que le Prussien Hermann Heinrich Gossen avait d'ailleurs formulée dès 1854, dans un livre passé totalement inaperçu que Jevons redécouvrira ensuite avec élégance en lui rendant hommage. La valeur d'un bien est donc fixée par l'utilité de sa dernière unité disponible, et cette utilité dépend de la rareté.

Le paradoxe de l'eau et du diamant se dissout instantanément. L'eau est immensément utile au total, mais si abondante que sa dernière unité rend un service négligeable, donc son prix est bas. Le diamant est inutile au total, mais si rare que sa dernière unité rend un service élevé pour qui le désire, donc son prix est haut. Il n'y a jamais eu de paradoxe : il y avait une confusion entre l'utilité totale et l'utilité marginale. Voilà comment un déplacement de point de vue liquide un problème vieux d'un siècle, et voilà pourquoi on parle de révolution.

Les conséquences sont bien plus lourdes qu'une simple explication des prix, et c'est ce que tu dois savoir déployer. D'abord, la valeur devient subjective : elle dépend des préférences et des situations individuelles, non d'une substance objective contenue dans les biens. Ensuite, la causalité s'inverse. Chez les classiques, le coût de production détermine la valeur du produit. Chez les marginalistes, c'est l'utilité anticipée du produit final qui donne leur valeur aux facteurs employés à le produire : ce n'est pas parce que la vigne coûte cher que le vin est cher, c'est parce que le vin est demandé que la terre à vigne a du prix. Enfin, l'unité d'analyse devient l'individu qui arbitre sous contrainte, non plus la classe sociale ni la nation. L'économie cesse d'être une enquête sur la richesse des nations pour devenir une science de l'allocation de ressources rares, ce que Lionel Robbins formalisera en 1932.

Il faut cependant se garder d'unifier abusivement les trois fondateurs, car leurs différences ont engendré des traditions distinctes qui existent encore. Jevons est un mathématicien enthousiaste, convaincu que l'économie doit devenir une science du plaisir et de la peine calculable, dans l'héritage utilitariste de Jeremy Bentham. Walras est le plus ambitieux : il ne veut pas seulement expliquer le prix d'un bien, mais démontrer que tous les marchés peuvent s'équilibrer simultanément, ce qui donnera la théorie de l'équilibre général et l'école de Lausanne, poursuivie par Vilfredo Pareto. Menger, lui, refuse les mathématiques et raisonne en termes de causalité, de temps, d'incertitude et de connaissance dispersée : de lui sortira l'école autrichienne, celle de Mises et de Hayek, que nous verrons bientôt et qui s'opposera vivement à la formalisation walrasienne. Même idée fondatrice, trois postérités adverses : c'est exactement le type de nuance qui fait la différence dans une dissertation.

La grande synthèse viendra d'Alfred Marshall en 1890, et nous lui consacrerons le prochain épisode ; retiens dès maintenant son image des ciseaux. Demander si c'est l'utilité ou le coût qui détermine la valeur revient à demander laquelle des deux lames d'une paire de ciseaux coupe le papier. La demande, portée par l'utilité marginale, et l'offre, portée par le coût marginal, déterminent conjointement le prix. La révolution marginaliste ne détruit donc pas entièrement l'apport classique : elle le loge du côté de l'offre et lui adjoint une théorie de la demande qui manquait.

Il faut maintenant poser la question qui fâche, celle de la portée idéologique, en te donnant les moyens de la traiter honnêtement. Certains historiens, comme Maurice Dobb, ont vu dans le marginalisme une riposte au socialisme ricardien et à Marx : en logeant la valeur dans l'utilité, on désamorce l'idée que le profit serait du travail non payé, et l'on remplace le conflit de répartition par une harmonie d'échanges volontaires. D'autres, comme Mark Blaug, objectent que Jevons, Menger et Walras travaillaient à des problèmes théoriques internes et que Walras était lui-même un socialiste réformateur, partisan de la nationalisation des terres. La position raisonnable, et celle que je te conseille en copie, est de distinguer les intentions des auteurs, diverses, et les effets objectifs de la théorie, qui a incontestablement déplacé le centre de gravité de la discipline du conflit vers l'allocation.

Car c'est bien là ce que la révolution évacue, et une bonne copie doit le nommer. En passant de la production à l'échange, de la classe à l'individu, de l'histoire à l'équilibre, l'économie perd de vue trois objets qui occupaient les classiques : la répartition du produit entre groupes sociaux, la dynamique historique de long terme, et les rapports de pouvoir. Elle y gagne une rigueur logique inégalée, une puissance de formalisation, et la capacité de traiter n'importe quel choix, y compris hors du marché. Le mot néoclassique, forgé par Thorstein Veblen en 1900, désigne cet appareil qui domine encore aujourd'hui l'enseignement de la microéconomie, y compris le tien dès cette année.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, entre 1871 et 1874, Jevons, Menger et Walras fondent indépendamment l'analyse marginaliste : la valeur naît de l'utilité de la dernière unité consommée, donc de la rareté et des préférences individuelles. Deuxièmement, cette idée résout le paradoxe de l'eau et du diamant en distinguant utilité totale et utilité marginale, et inverse la causalité entre coût et valeur. Troisièmement, les trois fondateurs engendrent trois traditions distinctes, anglaise et utilitariste, lausannoise et mathématique, autrichienne et anti-formaliste. Quatrièmement, la révolution donne à l'économie sa rigueur et son unité de méthode, mais évacue la répartition entre classes, la dynamique historique et les rapports de pouvoir, ce que ses critiques ne cesseront de lui reprocher.

Dans le prochain épisode, nous verrons l'homme qui a mis tout cela en ordre et donné à la discipline le visage qu'elle a gardé : Alfred Marshall, ses ciseaux de l'offre et de la demande, sa distinction entre courte et longue période, et le moment où l'économie politique change de nom pour devenir simplement l'économique. Nous croiserons aussi Pareto et son optimum, dont tu te serviras jusqu'au concours.

Vilfredo Pareto
Épisode 10 · 9:11

Marshall, Pareto et la naissance des economics

Marshall réconcilie coût et utilité par les deux lames des ciseaux, invente l'élasticité et le surplus. Pareto fonde l'utilité ordinale et un critère d'efficacité puissant mais aveugle à la justice.

Vilfredo Pareto1848-1923 — Ciseaux marshalliens et optimum de Pareto

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Un détail de titre en dit parfois plus long qu'un manifeste. En 1817, Ricardo publie des Principes de l'économie politique et de l'impôt. En 1848, John Stuart Mill publie des Principes d'économie politique. En 1890, Alfred Marshall publie des Principles of Economics. L'adjectif politique a disparu. Ce n'est ni une coquetterie ni un hasard : c'est l'acte de naissance d'une discipline qui se veut désormais autonome, technique, professionnelle, séparée de la philosophie morale et du débat public. Comprendre ce glissement, c'est comprendre ce qu'est devenue l'économie que tu vas étudier toute l'année.

Alfred Marshall, professeur à Cambridge, n'est pourtant pas un technicien froid. Il vient des mathématiques, s'est tourné vers l'économie après avoir arpenté les quartiers pauvres de Londres, et définit sa discipline comme l'étude de l'humanité dans les affaires ordinaires de la vie. Il demandait à ses étudiants d'avoir la tête froide mais le cœur chaud. Cette double exigence explique sa méthode : il veut la rigueur du marginalisme sans le formalisme désincarné, et il conseillait, dans une lettre restée fameuse, d'utiliser les mathématiques comme une langue abrégée, de traduire ensuite en anglais, d'illustrer par des exemples importants dans la vie réelle, puis de brûler les mathématiques. Ses équations sont reléguées en notes et en appendices. C'est aussi pour cela que son livre a été lu pendant un demi-siècle.

Son premier apport est celui que tu manipuleras dès les premières semaines de microéconomie, la synthèse par les ciseaux. La querelle entre classiques et marginalistes portait sur la source de la valeur, le coût de production ou l'utilité. Marshall la déclare mal posée : demander laquelle des deux lames d'une paire de ciseaux coupe le papier n'a pas de sens. La demande, dérivée de l'utilité marginale décroissante, et l'offre, dérivée du coût marginal croissant, déterminent conjointement le prix d'équilibre. Il en donne la représentation graphique que tu connais déjà, avec le prix en ordonnée, contrairement à l'usage mathématique ordinaire, et cette petite bizarrerie de présentation, restée dans tous les manuels du monde, vient précisément de lui.

Son deuxième apport est méthodologique et il conditionne toute la microéconomie : l'équilibre partiel. Walras cherchait à résoudre tous les marchés à la fois, ce qui est théoriquement magnifique et pratiquement inutilisable. Marshall propose d'étudier un marché isolé, en supposant fixé tout le reste, revenus, prix des autres biens, goûts. C'est la clause toutes choses égales par ailleurs érigée en outil de travail. La contrepartie est connue et tu dois la mentionner : l'équilibre partiel ignore les effets de rétroaction entre marchés, ce qui le rend trompeur dès qu'on traite d'un secteur assez gros pour modifier l'ensemble de l'économie.

Le troisième apport est le traitement du temps, souvent négligé par les étudiants alors qu'il rapporte beaucoup. Marshall distingue trois horizons. Dans la période de marché, l'offre est fixe, seul le prix s'ajuste ; c'est le marché aux poissons du matin, où le stock est ce qu'il est. En courte période, la firme peut faire varier son travail mais pas ses équipements ; ce sont donc les coûts variables qui commandent. En longue période, tout est ajustable, y compris le capital et le nombre d'entreprises, et le prix tend vers le coût moyen minimal. Cette distinction, qui paraît scolaire, structure toute l'analyse des coûts que tu verras dans le module de microéconomie, et elle explique pourquoi une même question, faut-il fermer cette usine, reçoit deux réponses différentes selon l'horizon retenu.

À cela s'ajoutent des outils précis dont il est l'inventeur ou le vulgarisateur, et qu'il est élégant de lui attribuer nommément. L'élasticité de la demande, ce rapport entre la variation relative des quantités et celle des prix, est un concept marshallien : il l'a forgé en pensant à la mécanique. Le surplus du consommateur, cet écart entre ce qu'un acheteur était disposé à payer et ce qu'il a effectivement payé, lui doit sa popularisation, et il est la base de toute évaluation des politiques publiques. Les économies externes, ces gains de productivité qu'une entreprise retire non de sa propre taille mais de son environnement, main-d'œuvre qualifiée disponible, fournisseurs proches, circulation des idées, sont sa contribution la plus moderne : c'est la théorie du district industriel, redécouverte depuis les années 1980 pour analyser la Silicon Valley et les clusters.

Passons au second personnage, plus dérangeant et tout aussi indispensable, Vilfredo Pareto, ingénieur italien devenu successeur de Walras à Lausanne. Son Manuel d'économie politique, en 1906, opère une clarification décisive. Jusque-là, l'utilité était supposée mesurable, comme une température : on aurait pu dire que ce bien procure trois fois plus de satisfaction qu'un autre. Pareto montre qu'on n'a nul besoin d'une telle hypothèse. Il suffit que l'individu sache classer ses paniers de biens, dire qu'il préfère celui-ci à celui-là ou qu'il est indifférent entre les deux. C'est l'utilité ordinale, et l'outil qui la représente s'appelle la courbe d'indifférence, que tu construiras cette année. L'économie se débarrasse ainsi d'une hypothèse psychologique invérifiable.

Son second apport est celui que tu citeras le plus souvent : l'optimum de Pareto. Une situation est dite optimale au sens de Pareto lorsqu'il est impossible d'améliorer le sort de quelqu'un sans dégrader celui d'un autre. Mesure bien la puissance et la faiblesse de ce critère. Sa puissance est qu'il permet de juger de l'efficacité sans avoir à comparer les satisfactions entre individus, opération que l'ordinalisme interdit. Sa faiblesse est qu'il est aveugle à la justice : une société où un seul homme possède tout et où les autres n'ont rien peut parfaitement être un optimum de Pareto, puisqu'on ne peut donner à l'un sans prendre à l'autre. Retiens cette limite, elle est le point de départ de tout le module sur la justice sociale, et elle explique pourquoi les théorèmes du bien-être que tu verras bientôt disent beaucoup moins qu'on ne leur fait dire.

Pareto laisse enfin deux traces qu'il vaut la peine de connaître. Il observe que la distribution des revenus suit, dans tous les pays et à toutes les époques qu'il examine, une même forme très inégalitaire, ce qu'on appelle la loi de Pareto, ancêtre lointain de la fameuse règle des vingt-quatre-vingts. Et il finit par déserter l'économie pure pour la sociologie, avec son Traité de sociologie générale en 1916, où il développe une théorie des élites et de leur circulation, et où il soutient que l'essentiel des conduites humaines relève non de la logique mais de sentiments habillés de raisonnements. Voilà un économiste qui doute des fondements psychologiques de sa propre science, ce qui n'est pas la moindre de ses ironies.

Reste à mesurer ce que ce moment produit, et c'est là ton fil d'histoire de la pensée. Avec Marshall, l'économie acquiert son appareil pédagogique, ses courbes, ses élasticités, ses surplus, sa distinction de périodes, et devient une discipline universitaire enseignable et cumulative. Avec Pareto, elle acquiert un critère d'évaluation qui se veut neutre. Arthur Cecil Pigou, successeur de Marshall à Cambridge, en tirera en 1920 une économie du bien-être et la théorie des externalités que nous retrouverons. Mais cette autonomisation a un prix, et Keynes le paiera plus tard : à force de raisonner marché par marché et toutes choses égales par ailleurs, on se prive des outils pour penser un effondrement d'ensemble.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Marshall, en 1890, synthétise coût et utilité par les ciseaux de l'offre et de la demande, et installe l'équilibre partiel comme méthode de travail. Deuxièmement, il structure l'analyse par le temps, période de marché, courte période, longue période, et forge des outils durables, élasticité, surplus du consommateur, économies externes. Troisièmement, Pareto, en 1906, fonde l'utilité ordinale et les courbes d'indifférence, et donne avec l'optimum un critère d'efficacité puissant mais indifférent à la justice. Quatrièmement, l'économie politique devient economics, discipline autonome et technique, ce qui est à la fois une conquête scientifique et une perte de vue des questions de pouvoir et de répartition.

Dans le prochain épisode, nous retrouvons la troisième descendance du marginalisme, la plus rétive à cette mathématisation. Partie de Vienne avec Menger, elle affirme que l'économie ne peut être une physique sociale parce que son objet est l'action humaine dans l'incertitude. Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en tireront une thèse explosive sur l'impossibilité du calcul économique en régime socialiste, et un débat dont l'actualité, à l'âge des données massives et de l'intelligence artificielle, est plus vive que jamais.

Friedrich Hayek
Épisode 11 · 8:50

L'école autrichienne et la controverse du calcul socialiste

Mises soutient en 1920 que sans prix des facteurs, le calcul économique est impossible. Lange répond par le socialisme de marché. Hayek déplace le débat en 1945 : le prix transmet une connaissance dispersée qu'aucun cerveau ne peut centraliser.

Friedrich Hayek1899-1992 — L'école autrichienne et le calcul socialiste

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En 1920, alors que la Russie révolutionnaire tente d'abolir le marché et que l'Europe centrale s'interroge sur la socialisation de ses industries, un économiste viennois publie un article dont le titre annonce la thèse : le calcul économique en régime socialiste. Ludwig von Mises n'y soutient pas que le socialisme serait injuste, ni inefficace, ni tyrannique. Il soutient quelque chose de bien plus radical : qu'il est logiquement impossible d'y calculer rationnellement. Le débat qui s'ensuit va durer trente ans, mobiliser les meilleurs esprits des deux camps, et se rouvrir aujourd'hui sous nos yeux avec les données massives et l'intelligence artificielle. C'est l'un des plus beaux affrontements de toute l'histoire de la pensée économique.

Remontons à la source viennoise. Carl Menger, que nous avons croisé parmi les trois marginalistes de 1871, fonde une tradition qui se distingue par son refus de la mathématisation. Pour lui, l'économie n'est pas une mécanique mais une science de l'action humaine dans le temps et sous incertitude. Il fait deux apports que tu peux citer. D'abord la théorie des biens d'ordre supérieur : les facteurs de production ne valent que par les biens de consommation qu'ils permettent d'obtenir, donc la valeur remonte du futur vers le présent, et non l'inverse. Ensuite une théorie de l'origine de la monnaie, qui n'aurait pas été instituée par un décret mais serait née spontanément de l'usage, chacun acceptant la marchandise la plus liquide. C'est l'un des premiers modèles d'institution comme résultat non intentionnel de l'action humaine, idée que Hayek nommera plus tard ordre spontané.

Menger s'illustre aussi dans une bataille de méthode dont le nom allemand est resté, la Methodenstreit, la querelle des méthodes, qui l'oppose à partir de 1883 à Gustav Schmoller et à l'école historique allemande. Pour Schmoller, l'économie doit procéder par accumulation d'études historiques et statistiques, car les lois économiques varient selon les époques et les nations. Pour Menger, il existe des lois générales de l'action déductibles a priori. La querelle a l'air technique, elle est décisive : elle oppose deux visions de ce qu'est une science sociale, et tu la retrouveras à chaque étage de ton programme, entre modèles universels et analyses historiquement situées.

La génération suivante donne Eugen von Böhm-Bawerk, dont il faut connaître deux titres. Sa théorie de l'intérêt, développée dans Capital et intérêt entre 1884 et 1889, explique le taux d'intérêt par la préférence pour le présent, les hommes préférant un bien aujourd'hui au même bien demain, et par la productivité des méthodes indirectes de production, ce qu'il appelle le détour de production : fabriquer d'abord un filet demande du temps mais permet de pêcher davantage ensuite. Et sa critique de Marx, en 1896, où il attaque la cohérence du passage des valeurs travail aux prix effectifs. Böhm-Bawerk fut par ailleurs trois fois ministre des Finances de l'Autriche-Hongrie, ce qui est un bon rappel que ces théoriciens n'étaient pas des ermites.

Venons-en au cœur, l'argument de Mises en 1920. Le raisonnement est en trois temps, et il est très simple à mémoriser. Premier temps : produire, c'est choisir entre des combinaisons alternatives de facteurs, et ce choix suppose de comparer des choses hétérogènes, tant d'heures de travail qualifié, tant d'acier, tant d'électricité. Deuxième temps : cette comparaison ne peut se faire qu'au moyen de prix exprimés dans une unité commune, et ces prix ne peuvent émerger que de l'échange volontaire entre propriétaires de ces facteurs. Troisième temps : dans un régime où l'État possède tous les moyens de production, il n'existe précisément aucun échange de facteurs, donc aucun prix des facteurs, donc aucun moyen de savoir si telle méthode de production gaspille ou économise des ressources. Le planificateur n'est pas trop bête, il est aveugle : il lui manque l'instrument même du calcul.

Les socialistes ne restent pas sans réponse, et leur riposte est théoriquement brillante. Oskar Lange, dans deux articles de 1936 et 1937, propose un socialisme de marché. Puisque Walras a montré que l'équilibre général résulte d'un processus de tâtonnement conduit par un commissaire-priseur, pourquoi l'office central de planification ne jouerait-il pas ce rôle ? Il annoncerait des prix comptables, observerait les excédents et les pénuries, ajusterait à la hausse ou à la baisse, et convergerait vers l'optimum. Lange, non sans ironie, suggère qu'une statue de Mises devrait figurer dans le grand hall du ministère socialiste de la planification, pour avoir obligé les socialistes à prendre au sérieux la question des prix. À l'époque, la plupart des économistes ont estimé que Lange avait gagné.

C'est alors que Friedrich Hayek déplace entièrement le terrain, et cette réponse est celle que tu dois absolument connaître, car elle est devenue un classique bien au-delà du débat sur le socialisme. Dans un article de 1945 intitulé « L'utilisation de la connaissance dans la société », il soutient que le problème économique fondamental n'est pas un problème de calcul mais un problème de connaissance. Le savoir pertinent n'est pas donné à quelqu'un dans sa totalité : il est éparpillé entre des millions d'individus, il est local, temporaire, souvent tacite, inséparable des circonstances particulières de temps et de lieu, et parfois impossible à formuler. Personne ne sait qu'un wagon est à moitié vide, qu'un client va faire défaut, qu'un stock se dégrade, sauf celui qui est sur place.

Et voici l'idée maîtresse. Le système de prix est un mécanisme de communication qui résout ce problème sans que personne n'ait besoin de tout savoir. Si l'étain devient plus rare quelque part dans le monde, son prix monte, et des milliers d'utilisateurs qui ignorent tout de la cause en économisent aussitôt. Le prix condense en un seul chiffre une information dispersée que nul cerveau ne pourrait rassembler. Hayek en tire une conception du marché comme processus de découverte, et non comme état d'équilibre : la concurrence sert à faire émerger des connaissances qui n'existaient pas avant elle. Il complète cela d'un versant politique dans La Route de la servitude, en 1944, où il soutient que la planification économique généralisée conduit à l'extension du pouvoir arbitraire, et il recevra le prix de la Banque de Suède en 1974, partagé, ironie de l'histoire, avec le social-démocrate Gunnar Myrdal.

Il faut évaluer ce débat honnêtement, et c'est ainsi que tu le rendras utile en dissertation. Sur le plan historique, l'effondrement des économies planifiées à la fin des années 1980, avec leurs pénuries chroniques, leurs files d'attente et leur incapacité à innover, a paru donner raison à Mises et Hayek, même si d'autres causes ont joué. Sur le plan théorique, l'argument de Hayek vaut aussi contre certaines prétentions de l'économie néoclassique elle-même, puisqu'il conteste l'idée d'un équilibre calculable à information donnée. Et le débat rouvre aujourd'hui : les partisans d'une planification assistée par les données massives et l'intelligence artificielle soutiennent que les obstacles informationnels de 1945 ne sont plus les mêmes, tandis que leurs contradicteurs répondent que la connaissance tacite, les préférences non révélées et l'incertitude sur l'avenir échappent par nature à toute base de données. La question est ouverte, et c'est une excellente ouverture de conclusion.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, l'école autrichienne, issue de Menger, se distingue des autres héritiers du marginalisme par son subjectivisme radical, son refus de la formalisation mathématique et son attention au temps et à l'incertitude. Deuxièmement, Mises soutient en 1920 que le socialisme intégral rend le calcul économique impossible, faute de prix des facteurs de production. Troisièmement, Lange lui oppose en 1936 un socialisme de marché fondé sur le tâtonnement walrasien, réponse jugée longtemps victorieuse. Quatrièmement, Hayek déplace le débat en 1945 en faisant du prix un mécanisme de transmission d'une connaissance dispersée et tacite, et du marché un processus de découverte, thèse dont la portée dépasse largement la question du socialisme.

Dans le prochain épisode, nous changeons de camp et d'époque. Un économiste de Cambridge, formé dans l'orthodoxie qu'il va démolir, regarde le chômage de masse des années trente et refuse d'admettre qu'il se résorbera tout seul. Avec la Théorie générale de 1936, John Maynard Keynes va renverser la question centrale de la macroéconomie et fournir aux États une justification théorique de l'intervention.

John Maynard Keynes
Épisode 12 · 8:32

Keynes et la révolution de 1936

Face au chômage de masse, Keynes renverse la loi de Say : c'est la demande anticipée qui commande la production. Multiplicateur, préférence pour la liquidité, esprits animaux et incertitude radicale.

John Maynard Keynes1883-1946 — Demande effective et équilibre de sous-emploi

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En 1933, un quart de la population active américaine est sans emploi. En Allemagne, la proportion est comparable, et l'on sait ce qui en sortira politiquement. Or que dit alors la théorie dominante ? Qu'un tel chômage ne peut pas durer, puisque l'excès d'offre de travail doit faire baisser les salaires jusqu'à ce que les entreprises réembauchent. Les faits sont là, entêtés, année après année. C'est cette contradiction entre un raisonnement impeccable et une réalité qui refuse d'y obéir qui pousse un économiste de Cambridge à reprendre la macroéconomie depuis ses fondations. John Maynard Keynes publie en 1936 la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, et le mot théorie générale, dans son titre, est une pique : l'orthodoxie n'est selon lui qu'un cas particulier, valable au voisinage du plein emploi.

L'homme n'est pas un marginal. Formé par Marshall, haut fonctionnaire du Trésor, spéculateur pour son propre compte, membre du cercle littéraire et artistique de Bloomsbury, il s'est fait connaître dès 1919 par Les Conséquences économiques de la paix, où il dénonce les réparations imposées à l'Allemagne par le traité de Versailles et prédit qu'elles produiront un désastre. Il négociera encore, à la fin de sa vie, les accords de Bretton Woods en 1944, où son plan d'une monnaie internationale, le bancor, sera écarté au profit du plan américain. Retiens ce parcours : Keynes est un libéral, membre du parti du même nom, qui veut sauver le capitalisme de ses propres désordres, non l'abolir. C'est une nuance que les copies négligent et qui fait pourtant toute la différence.

Son coup de force théorique consiste à inverser le sens de la causalité macroéconomique. Chez les classiques, la production détermine les revenus, lesquels s'écoulent nécessairement en dépenses selon la loi des débouchés de Say ; l'offre commande. Chez Keynes, ce sont les dépenses anticipées qui commandent la production. Les entrepreneurs, avant de produire et d'embaucher, estiment ce qu'ils pourront vendre : c'est ce qu'il appelle la demande effective, non pas la demande réalisée, mais la demande anticipée sur laquelle ils fondent leurs décisions. Si cette anticipation est basse, ils produisent peu, embauchent peu, distribuent peu de revenus, et confirment leur propre pessimisme. L'économie peut alors se stabiliser durablement à un niveau d'activité inférieur au plein emploi. C'est le concept d'équilibre de sous-emploi, et c'est le cœur de la révolution keynésienne.

Deux rouages font tenir cette construction, et il faut les exposer précisément. Le premier est la fonction de consommation : quand le revenu augmente, la consommation augmente aussi, mais moins vite, parce qu'une partie du supplément est épargnée. Cette propension marginale à consommer, inférieure à un, a une conséquence redoutable. Elle signifie que la demande ne suit pas mécaniquement l'expansion de la production, et donc que l'épargne, vertu privée, peut devenir un vice collectif : c'est le paradoxe de l'épargne, exemple parfait d'effet de composition. Le second rouage est le multiplicateur, formalisé par Richard Kahn en 1931 : une dépense initiale devient revenu pour quelqu'un, qui en consomme une partie, laquelle devient revenu pour un autre, et ainsi de suite. L'effet total sur le produit est donc supérieur à l'impulsion de départ, d'autant plus que la propension à consommer est élevée. Voilà la justification théorique de la relance budgétaire.

Reste à comprendre pourquoi le marché ne se corrige pas de lui-même, et Keynes a deux réponses, l'une sur le travail, l'autre sur l'argent. Sur le travail, il conteste que la baisse des salaires soit la solution : les salaires sont aussi des revenus, donc les comprimer généralement, c'est déprimer la demande, donc aggraver le mal qu'on prétend soigner. Il note en outre que les salariés résistent aux baisses de salaire nominal bien plus qu'à l'érosion de leur salaire réel par l'inflation, ce que les économistes redécouvriront sous le nom de rigidité nominale. Sur l'argent, il forge la préférence pour la liquidité : détenir de la monnaie répond à trois motifs, la transaction, la précaution et la spéculation, et le taux d'intérêt n'est pas le prix qui égalise épargne et investissement, comme le voulaient les classiques, mais le prix qu'il faut payer pour convaincre les gens de renoncer à la liquidité. Dans les moments de panique, cette préférence devient si forte que la baisse des taux ne stimule plus rien : c'est la trappe à liquidité, dont on a beaucoup reparlé après 2008 et durant la décennie des taux nuls.

Le fondement dernier de tout l'édifice est cependant plus philosophique, et c'est ce qui fait de Keynes autre chose qu'un technicien. Les décisions d'investissement portent sur un avenir que nul ne connaît. L'efficacité marginale du capital, ce rendement anticipé d'un investissement, repose sur des prévisions à dix ou vingt ans que rien ne fonde solidement. Dans un article de 1937, il l'écrit sans détour : sur ces questions, il n'existe aucune base scientifique pour établir la moindre probabilité, nous ne savons tout simplement pas. C'est pourquoi l'investissement dépend en dernier ressort de ce qu'il nomme les esprits animaux, ce besoin spontané d'agir plutôt que de ne rien faire, et pourquoi il est volatil. L'incertitude radicale, à distinguer du risque probabilisable, est la marque de fabrique keynésienne, et les post-keynésiens en feront le cœur de leur tradition.

Que faire, alors ? Contrairement à la légende, Keynes ne prêche ni la dépense publique permanente ni la nationalisation. Il propose une socialisation assez large de l'investissement, une politique monétaire accommodante pour maintenir des taux bas, et une action budgétaire contracyclique lorsque la demande privée défaille. Son objectif est explicitement de préserver l'initiative privée et les libertés individuelles en corrigeant les deux vices qu'il attribue au capitalisme de son temps, l'incapacité à assurer le plein emploi et l'arbitraire de la répartition des richesses. Sa fameuse formule selon laquelle à long terme nous serons tous morts, tirée d'un texte de 1923 et souvent citée à contresens, ne signifie pas qu'il faut vivre sans souci de l'avenir, mais qu'une science qui se contente de dire qu'après la tempête la mer sera calme ne sert à rien.

L'histoire de la réception de ce livre est presque aussi importante que le livre lui-même, et t'offre une belle transition. Dès 1937, John Hicks propose une traduction de Keynes sous forme de deux courbes, IS et LM, qui met le message en équations maniables et compatibles avec l'appareil néoclassique. Cette synthèse fera le succès mondial du keynésianisme dans l'enseignement et la politique économique des Trente Glorieuses. Mais elle en évacue ce que Keynes avait de plus subversif, l'incertitude radicale et l'instabilité des anticipations, si bien que Joan Robinson, sa collaboratrice, parlera avec mépris d'un keynésianisme bâtard. Retiens la distinction, elle est très payante : il y a le Keynes de 1936 et il y a le keynésianisme de la synthèse, et ce ne sont pas tout à fait les mêmes.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Keynes renverse la loi de Say : c'est la demande effective anticipée qui détermine la production et l'emploi, si bien qu'un équilibre de sous-emploi durable est possible. Deuxièmement, la propension marginale à consommer et le multiplicateur expliquent l'insuffisance de la demande et fondent la relance budgétaire. Troisièmement, le taux d'intérêt résulte de la préférence pour la liquidité et non de l'équilibre entre épargne et investissement, ce qui rend possible la trappe à liquidité. Quatrièmement, tout repose sur l'incertitude radicale de l'avenir et sur les esprits animaux des entrepreneurs, dimension que la synthèse néoclassique d'après-guerre a largement gommée.

Dans le prochain épisode, nous verrons la contre-offensive. À partir des années cinquante, un économiste de Chicago entreprend méthodiquement de démonter l'édifice keynésien, avant qu'une génération nouvelle ne le fasse imploser de l'intérieur avec les anticipations rationnelles. Milton Friedman, Robert Lucas, James Buchanan : c'est la contre-révolution libérale, et le tournant politique de 1979 en sera la traduction.

Milton Friedman
Épisode 13 · 9:39

La contre-révolution libérale : Friedman, Lucas, le choix public

Revenu permanent, responsabilité monétaire dans la crise de 1929, taux de chômage naturel : Friedman démonte l'édifice keynésien, Lucas l'achève avec les anticipations rationnelles, Buchanan étend l'analyse aux gouvernants.

Milton Friedman1912-2006 — La contre-révolution libérale

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En avril 1947, dans un hôtel du mont Pèlerin, au-dessus du lac Léman, une quarantaine d'intellectuels se réunissent à l'invitation de Friedrich Hayek. Le keynésianisme triomphe partout, l'État étend son domaine, la planification a bonne presse jusque dans les démocraties. Ces hommes se pensent en minorité assiégée et se donnent pour tâche de reconstruire patiemment la doctrine libérale. Trente ans plus tard, leurs idées gouvernent à Londres, à Washington et dans les institutions internationales. Cet épisode raconte comment une contre-révolution intellectuelle se prépare, s'organise et finit par l'emporter, ce qui est en soi une leçon de sociologie des idées.

Le premier protagoniste est Milton Friedman, figure de l'université de Chicago, esprit d'une redoutable clarté polémique. Son offensive procède en trois vagues, et il faut savoir les distinguer. La première porte sur la consommation. Keynes faisait dépendre la consommation du revenu courant, ce qui donne au multiplicateur toute sa force. Friedman objecte en 1957 que les ménages lissent leur consommation sur la durée de leur vie et la règlent sur leur revenu permanent, c'est-à-dire sur leurs perspectives longues. Conséquence immédiate : un chèque exceptionnel distribué par l'État sera largement épargné, et le multiplicateur s'affaisse. La relance perd son efficacité avant même d'avoir commencé.

La deuxième vague porte sur la monnaie et sur l'histoire. Friedman reformule en 1956 la théorie quantitative de la monnaie, puis publie en 1963, avec Anna Schwartz, une Histoire monétaire des États-Unis qui est un monument d'érudition statistique. Sa thèse sur 1929 y est explosive : la Grande Dépression n'est pas la preuve de l'instabilité du capitalisme, elle est le résultat d'une faute de la banque centrale, qui a laissé la masse monétaire se contracter d'environ un tiers entre 1929 et 1933 au lieu d'inonder le système de liquidités. Autrement dit, l'événement fondateur du keynésianisme est retourné contre lui. Friedman en tire sa formule célèbre selon laquelle l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, et sa préconisation d'une règle de croissance monétaire constante, préférable à la discrétion des banquiers centraux.

La troisième vague est la plus dévastatrice, et elle concerne le chômage. Depuis les travaux d'Alban Phillips en 1958, popularisés par Samuelson et Solow, les gouvernements croyaient disposer d'un menu : accepter un peu plus d'inflation pour obtenir un peu moins de chômage. Dans son allocution présidentielle à l'American Economic Association en 1967, publiée l'année suivante, Friedman démolit ce menu, et Edmund Phelps parvient au même résultat de son côté. Son argument tient aux anticipations. Une relance surprend d'abord les salariés, qui acceptent des salaires dont ils surestiment le pouvoir d'achat, et l'emploi augmente. Mais lorsqu'ils constatent la hausse des prix, ils réclament des salaires plus élevés, et le chômage revient à son niveau initial, que Friedman appelle le taux de chômage naturel, avec en prime une inflation durablement plus forte. À long terme, la courbe de Phillips est donc verticale : il n'y a aucun arbitrage, seulement une illusion temporaire.

Ce qui distingue cette prédiction des autres, c'est qu'elle a été vérifiée presque immédiatement, et de la pire des façons pour ses adversaires. Les années soixante-dix apportent la stagflation, cette combinaison d'inflation forte et de chômage élevé que la lecture keynésienne standard tenait pour improbable. Le laboratoire de l'histoire tranche. C'est un cas rare et précieux pour ta copie : une théorie a annoncé un phénomène avant qu'il ne survienne, et le rapport de force intellectuel a basculé.

Arrive alors une génération qui va plus loin encore, celle des nouveaux classiques, autour de Robert Lucas. Elle reprend une hypothèse formulée par John Muth en 1961, celle des anticipations rationnelles : les agents ne se contentent pas d'extrapoler le passé, comme dans les anticipations adaptatives de Friedman, ils utilisent toute l'information disponible, y compris la connaissance du modèle économique lui-même, et ne commettent donc pas d'erreur systématique. La conséquence est radicale. Si les agents anticipent correctement une relance annoncée, ils ajustent immédiatement prix et salaires, et la politique n'a aucun effet réel : seule une politique surprise agirait, et une surprise ne peut être répétée. C'est la thèse de l'inefficacité des politiques systématiques.

Lucas ajoute en 1976 une critique méthodologique dont l'onde de choc a été considérable, et qu'on appelle simplement la critique de Lucas. Les grands modèles macroéconométriques de l'époque estimaient des relations stables entre agrégats à partir de données passées, puis simulaient des politiques. Or, objecte Lucas, ces relations dépendent elles-mêmes des politiques suivies : si vous changez de politique, les comportements se modifient, et les paramètres que vous aviez estimés ne valent plus. Prévoir avec de tels modèles, c'est donc scier la branche sur laquelle on est assis. De là l'exigence de fonder la macroéconomie sur des comportements individuels optimisateurs, ce qu'on appelle les fondements microéconomiques, qui domine encore la discipline. Dans le prolongement, Finn Kydland et Edward Prescott montrent en 1977 le problème d'incohérence temporelle : un gouvernement a toujours intérêt à promettre la rigueur puis à en dévier, ce que le public anticipe, d'où l'idée de lier les mains des autorités par des règles et par l'indépendance des banques centrales, principe adopté dans la plupart des pays à partir des années 1980 et 1990.

Un troisième foyer complète le tableau, souvent oublié des étudiants et donc très rentable : l'école du choix public, fondée en Virginie par James Buchanan et Gordon Tullock, dont Le calcul du consentement paraît en 1962. Leur programme peut se résumer en une formule : la politique sans romantisme. Puisque l'économie suppose que les acteurs privés poursuivent leur intérêt, pourquoi supposer que les hommes politiques et les fonctionnaires, une fois entrés dans le bureau, deviendraient de purs serviteurs de l'intérêt général ? Ils poursuivent eux aussi leurs objectifs, réélection, budget, carrière. Il en découle une analyse des groupes de pression, des coalitions minoritaires bien organisées imposant leurs vues à une majorité dispersée, et surtout le concept de recherche de rente, ces ressources gaspillées à obtenir des privilèges publics plutôt qu'à produire. Si le marché a des défaillances, disent-ils, l'État en a aussi, et rien ne garantit que le remède soit meilleur que le mal.

Il faut enfin nommer le moment où ces idées deviennent des politiques. En 1979, Paul Volcker prend la tête de la Réserve fédérale et engage un choc de taux d'intérêt d'une brutalité inédite pour casser l'inflation, au prix d'une récession sévère. La même année, Margaret Thatcher devient Premier ministre au Royaume-Uni, et Ronald Reagan est élu président des États-Unis en 1980. Privatisations, dérégulation, baisses d'impôts, affaiblissement des syndicats, ciblage de l'inflation : le répertoire de politique économique change de main. À l'échelle internationale, un ensemble de prescriptions libérales sera résumé en 1989 sous le nom de consensus de Washington et appliqué aux pays endettés.

Une remarque de méthode pour finir, car les copies tombent souvent dans le triomphalisme ou dans la caricature. Cette contre-révolution n'a pas éliminé le keynésianisme, elle l'a contraint à se refonder : c'est la nouvelle économie keynésienne, qui accepte les anticipations rationnelles et les fondements microéconomiques mais montre que les rigidités de prix et de salaires, l'information imparfaite et les défaillances de coordination justifient encore l'intervention. Et la crise de 2008 rouvrira brutalement le dossier, avec le retour des relances massives et des banques centrales interventionnistes. En histoire de la pensée, aucune victoire n'est définitive.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Friedman conteste le keynésianisme sur trois fronts, le revenu permanent contre le multiplicateur, la responsabilité monétaire dans la crise de 1929, et le taux de chômage naturel qui rend la courbe de Phillips verticale à long terme. Deuxièmement, la stagflation des années soixante-dix valide sa prédiction et fait basculer le rapport de force. Troisièmement, les nouveaux classiques de Robert Lucas, armés des anticipations rationnelles et de la critique de 1976, concluent à l'inefficacité des politiques systématiques et imposent l'exigence de fondements microéconomiques, tandis que l'incohérence temporelle justifie les règles et l'indépendance des banques centrales. Quatrièmement, l'école du choix public de Buchanan et Tullock étend l'analyse économique aux décideurs publics eux-mêmes et forge la notion de recherche de rente.

Dans le prochain épisode, nous refermerons ce grand module en dressant la carte de l'économie telle qu'elle se pratique aujourd'hui. Institutionnalistes, régulationnistes, post-keynésiens, économistes du comportement et expérimentateurs de terrain : la discipline est plus plurielle et plus empirique qu'on ne le croit, et savoir la situer en 2026 est précisément ce qui donnera de la hauteur à tes conclusions de dissertation.

Elinor Ostrom
Épisode 14 · 9:41

Hétérodoxies et visages de l'économie contemporaine

Institutionnalismes, Polanyi et l'encastrement, école de la régulation, Minsky et l'instabilité financière, tournant comportemental et tournant expérimental : la carte de la discipline telle qu'elle se pratique aujourd'hui.

Elinor Ostrom1933-2012 — Hétérodoxies et économie contemporaine

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Nous refermons ce module par un exercice difficile mais indispensable : dresser la carte de l'économie telle qu'elle se pratique aujourd'hui. Difficile, parce qu'on manque de recul et qu'aucune synthèse ne s'est imposée. Indispensable, parce qu'une dissertation qui s'arrête à Friedman donne l'impression que la discipline s'est figée en 1980. Or il s'est passé beaucoup de choses depuis, et le mot d'hétérodoxie lui-même est trompeur : plusieurs des courants que je vais te présenter ont été couronnés par le prix de la Banque de Suède, ce qui est une manière de dire qu'ils ont fini par entrer dans la maison.

Commençons par la plus ancienne de ces traditions rivales, l'institutionnalisme américain. Son fondateur, Thorstein Veblen, publie en 1899 la Théorie de la classe de loisir, où il montre que la consommation des classes aisées ne vise pas la satisfaction de besoins mais l'affichage du statut : c'est la consommation ostentatoire, et l'on parle depuis d'effet Veblen pour ces biens dont la demande augmente avec le prix parce que le prix est le signal. Sa cible est l'homo œconomicus solitaire de la théorie standard, auquel il oppose un être façonné par les habitudes et les institutions. Cette lignée se prolonge avec John Kenneth Galbraith, qui décrit dans Le Nouvel État industriel, en 1967, une grande entreprise pilotée non par ses actionnaires mais par une technostructure de gestionnaires, capable de façonner la demande qu'elle prétend servir, ce qu'il nomme la filière inversée.

Une seconde vague, dite nouvelle économie institutionnelle, adopte une démarche plus proche de l'orthodoxie tout en la complétant. Ronald Coase pose deux questions d'une simplicité désarmante et d'une fécondité immense. En 1937, il demande pourquoi les entreprises existent, si le marché coordonne si bien : sa réponse est que recourir au marché coûte quelque chose, en recherche d'information, en négociation, en contrôle des contrats, et que la firme naît quand ces coûts de transaction sont plus élevés que ceux de la hiérarchie. En 1960, il montre que les externalités peuvent se régler par la négociation privée si les droits de propriété sont bien définis. Oliver Williamson développera l'analyse des formes de gouvernance, et Douglass North établira que la performance économique de long terme des nations dépend de leurs institutions, thèse que Daron Acemoglu, Simon Johnson et James Robinson prolongeront avec la distinction entre institutions inclusives et institutions extractives.

Il faut ici faire une place à un auteur qui n'est pas économiste de formation mais que ton programme aime beaucoup, Karl Polanyi. Dans La Grande Transformation, publiée en 1944, il soutient que le marché autorégulateur n'est pas un état de nature vers lequel les sociétés tendraient spontanément, mais une construction politique récente et violente, imposée au dix-neuvième siècle par la puissance publique elle-même. L'économie est normalement encastrée dans le social ; la vouloir désencastrée provoque des dégâts tels que la société se protège en retour, par les lois sociales, les syndicats, le protectionnisme, parfois le fascisme : c'est le double mouvement. Il ajoute que travail, terre et monnaie sont des marchandises fictives, puisqu'elles n'ont pas été produites pour être vendues. Retiens ce vocabulaire, il sert sur presque tous les sujets touchant à la mondialisation et à la protection sociale.

En France, deux courants originaux méritent d'être connus, d'autant que les correcteurs français les apprécient. L'école de la régulation, née en 1976 avec Michel Aglietta et développée par Robert Boyer, part d'un constat marxien, le capitalisme est instable, mais explique sa longévité par des configurations institutionnelles historiquement datées : un régime d'accumulation tient parce qu'un ensemble de formes institutionnelles, rapport salarial, régime monétaire, forme de la concurrence, l'accompagne. Le fordisme d'après-guerre, où les gains de productivité sont partagés en salaires qui nourrissent la demande, est le cas d'école, et sa crise dans les années soixante-dix devient alors une crise de régime, non un accident conjoncturel. L'économie des conventions, avec André Orléan, Olivier Favereau et Laurent Thévenot, insiste de son côté sur le fait que la coordination marchande suppose des accords implicites sur la qualité, la valeur et la justification : sur un marché financier, on n'évalue pas une action dans l'absolu, on essaie de deviner ce que les autres en pensent.

La tradition post-keynésienne, elle, refuse la domestication de Keynes par la synthèse. Elle conserve l'incertitude radicale et la monnaie endogène, et son représentant le plus cité aujourd'hui est Hyman Minsky. Son hypothèse d'instabilité financière, exposée dans Stabiliser une économie instable en 1986, tient en une phrase que tu peux retenir : la stabilité est déstabilisante. Plus une période de calme se prolonge, plus les agents jugent prudent de s'endetter davantage, et l'on glisse d'un financement couvert, où les revenus remboursent capital et intérêts, à un financement spéculatif, où ils ne couvrent que les intérêts, puis à un financement à la Ponzi, où il faut emprunter pour payer les intérêts. Le retournement est alors inévitable. Presque inconnu de son vivant, Minsky est devenu en 2008 l'auteur que tout le monde citait, et l'expression moment Minsky est passée dans le vocabulaire des marchés.

Le changement le plus profond des dernières décennies est cependant ailleurs : il touche à la manière même de faire de l'économie. Le premier axe est celui de la psychologie. Herbert Simon avait ouvert la voie avec la rationalité limitée ; Daniel Kahneman et Amos Tversky la transforment en programme de recherche avec leur théorie des perspectives, en 1979, qui établit que nous évaluons les résultats en gains et pertes par rapport à un point de référence, que nous souffrons davantage d'une perte que nous ne jouissons d'un gain équivalent, et que la présentation d'un choix modifie la décision. Richard Thaler en tirera des applications concrètes, la comptabilité mentale et le fameux coup de pouce, ce petit aménagement du contexte de choix qui oriente les comportements sans rien interdire, appliqué à l'épargne retraite ou au don d'organes.

Le second axe est celui de la preuve. L'économie était une discipline de théoriciens ; elle est devenue majoritairement une discipline empirique. Le travail d'Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer, récompensé en 2019, a introduit dans l'économie du développement les essais contrôlés randomisés, importés de la médecine : plutôt que de débattre en général de l'aide, on teste sur le terrain, avec groupe témoin, si distribuer des manuels ou des moustiquaires produit l'effet escompté. Ce tournant a ses critiques, qui lui reprochent de traiter des petites questions faute de pouvoir randomiser les grandes, et d'évacuer les rapports de pouvoir. Mais il a durablement déplacé les standards de la discipline.

Reste à mentionner trois foyers dont tu auras besoin toute l'année. Elinor Ostrom, seule femme distinguée par ce prix jusqu'en 2019, a démontré par des enquêtes de terrain que les communautés savent gérer durablement des ressources communes sans marché ni État, à condition de disposer de règles élaborées par les usagers eux-mêmes. Thomas Piketty, avec Le Capital au XXIe siècle en 2013 et les bases de données sur les inégalités mondiales, a réintroduit au centre de la discipline la question de la répartition que le marginalisme en avait chassée. Et l'économie écologique, fondée par Nicholas Georgescu-Roegen dès 1971 sur l'idée que l'économie est un processus entropique irréversible, conteste plus radicalement que l'économie de l'environnement l'idée qu'un prix bien fixé suffirait à traiter la contrainte planétaire.

Que conclure de ce panorama ? Que l'économie contemporaine est moins unifiée que ne le laisse croire un manuel de microéconomie, et bien plus empirique qu'elle ne l'était. Que les frontières entre orthodoxie et hétérodoxie se sont brouillées, puisque les institutions, la psychologie, les communs et les inégalités ont été réintégrés au centre. Et que les grandes questions posées depuis Smith n'ont pas été résolues, mais reformulées : d'où vient la valeur, le marché s'autorégule-t-il, que peut l'État, qui doit obtenir quoi. Tu as désormais l'arbre généalogique complet que le programme te demande de maîtriser.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, les institutionnalismes, de Veblen à Coase, North et Acemoglu, montrent que les règles et les organisations, et non les seuls prix, expliquent la performance des économies. Deuxièmement, Polanyi et l'école française de la régulation replacent le marché dans son cadre historique et institutionnel, et lisent les crises comme des crises de régime. Troisièmement, Minsky et les post-keynésiens fondent l'instabilité financière sur la dynamique même de l'endettement en période calme. Quatrièmement, la discipline a connu deux tournants majeurs, comportemental avec Simon, Kahneman, Tversky et Thaler, et empirique avec les méthodes expérimentales, ce qui la rend aujourd'hui plus plurielle que son image ne le suggère.

Nous refermons ici le module d'histoire de la pensée. Dans le prochain épisode, nous descendons du ciel des idées vers l'appareil de mesure : les acteurs de l'économie, les flux qui les relient, et ce circuit dont Quesnay avait dessiné la première version en 1758. Tu vas voir combien il est plus facile de comprendre la comptabilité nationale quand on sait d'où elle vient.

Module 3 — Le cadre de l'activité économique

Circuit, comptabilité nationale, monnaie et financement
François Quesnay
Épisode 15 · 11:40

Les acteurs et le circuit économique

Et si l'économie était un circuit où la dépense des uns fait le revenu des autres ? De l'intuition de Quesnay en 1758 à la comptabilité nationale moderne, on apprend la grammaire des flux, l'équilibre emplois-ressources, et pourquoi le PIB n'est pas le bien-être.

François Quesnay1694–1774 — Le circuit économique, du Tableau économique à la comptabilité nationale

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Place-toi un instant en orbite et regarde l'économie entière d'un pays se déployer sous tes yeux non pas comme une collection d'individus isolés, mais comme un vaste système de flux qui circulent en boucle, jour et nuit, sans jamais s'arrêter. Des salaires qui partent des entreprises vers les ménages, des dépenses de consommation qui remontent des ménages vers les entreprises, des impôts qui s'écoulent vers l'État, des marchandises exportées qui franchissent les frontières. C'est exactement cette vision que les économistes ont voulu construire, et elle porte un nom : le circuit économique. Comprendre ce circuit, c'est apprendre à penser l'économie comme une totalité cohérente, et c'est la condition pour aborder ensuite toute la macroéconomie.

Reprenons les bases que tu connais déjà du lycée, mais très vite. Tu sais qu'on distingue de grands agents économiques : les ménages, les sociétés non financières, les institutions financières, les administrations publiques et le reste du monde. Tu sais aussi qu'entre eux circulent des flux. Mon objectif n'est pas de te réexpliquer ces catégories, mais de t'amener à voir pourquoi cette représentation en circuit est une révolution conceptuelle, et comment elle débouche sur l'instrument le plus puissant de l'économiste appliqué : la comptabilité nationale.

L'idée du circuit n'est pas récente. Elle naît avec un médecin de la cour de Louis XV, François Quesnay, qui publie en 1758 son célèbre Tableau économique. Quesnay, justement parce qu'il est médecin, transpose à l'économie l'idée de circulation du sang qu'avait mise en évidence William Harvey. Pour lui, la richesse circule dans le corps social comme le sang dans l'organisme. Son tableau décrit les flux entre trois classes : la classe productive, c'est-à-dire les agriculteurs, seuls capables selon les physiocrates de dégager un surplus, le « produit net » ; la classe des propriétaires terriens ; et la classe « stérile », artisans et commerçants, qui ne feraient que transformer sans créer de richesse nouvelle. Peu importe ici que cette thèse agraire soit fausse à nos yeux. Ce qui est génial, c'est l'intuition : l'économie est un circuit fermé où la dépense des uns est le revenu des autres, et où tout doit boucler. Marx admirait ce tableau, et Schumpeter y voyait l'une des trois ou quatre contributions fondatrices de l'histoire de la pensée économique.

Cette intuition de Quesnay débouche, deux siècles plus tard, sur la comptabilité nationale moderne, dont les artisans sont notamment Simon Kuznets aux États-Unis dans les années trente, et Richard Stone au Royaume-Uni, qui recevra pour cela le prix Nobel en 1984. La comptabilité nationale, c'est l'enregistrement systématique et chiffré de tous ces flux, dans un cadre comptable rigoureux où, par construction, tout s'équilibre. C'est en quelque sorte la photographie chiffrée du circuit de Quesnay. Et ce n'est pas un hasard si elle s'institutionnalise dans ces années-là : c'est la Grande Dépression des années trente, puis l'effort de guerre, qui obligent les États à mesurer précisément la richesse nationale pour pouvoir agir sur elle. On ne pilote bien que ce que l'on mesure. La théorie keynésienne, qui demande à l'État d'agir sur la demande globale, et la comptabilité nationale, qui en fournit les instruments de mesure, sont donc deux sœurs nées de la même crise.

Avant d'aller plus loin, précisons une distinction que la prépa exige : un flux n'est pas un stock. Un flux se mesure sur une période, une année par exemple, comme l'eau qui s'écoule d'un robinet ; le produit intérieur brut, le revenu, l'investissement de l'année sont des flux. Un stock se mesure à un instant donné, comme le niveau d'eau dans la baignoire ; le patrimoine d'un ménage, le capital d'une entreprise, la dette publique sont des stocks. Confondre les deux est l'une des fautes les plus pénalisées dans une copie. Le circuit économique relie d'abord des flux, mais ces flux alimentent ou ponctionnent des stocks : l'épargne d'une année vient grossir le patrimoine, l'investissement vient renouveler et accroître le capital.

Entrons maintenant dans le cœur du sujet : la logique des flux. Le principe fondamental, celui que tu dois absolument intégrer, est qu'à toute opération correspondent deux flux de sens opposé. Quand une entreprise verse un salaire, il y a un flux monétaire qui va de l'entreprise vers le ménage, et en contrepartie un flux réel, le travail fourni, qui va du ménage vers l'entreprise. Quand un ménage achète du pain, le flux monétaire va du ménage vers le boulanger, le flux réel, le pain, va dans l'autre sens. On distingue donc partout les flux réels, qui portent sur des biens, des services et du travail, et les flux monétaires, qui portent sur de la monnaie. Cette dualité est la grammaire élémentaire de toute la discipline.

De cette grammaire découle une égalité comptable qui structure toute la macroéconomie : l'équilibre emplois-ressources. L'idée est d'une simplicité redoutable. Pour un produit, ou pour l'économie entière, tout ce qui est disponible doit être utilisé. Les ressources, ce sont la production intérieure, mesurée par le produit intérieur brut, plus les importations, c'est-à-dire ce que l'on fait venir de l'étranger. Les emplois, ce sont les usages de cette richesse : la consommation des ménages, l'investissement, qu'on appelle formation brute de capital fixe, la consommation des administrations publiques, et les exportations. L'identité fondamentale dit donc que le produit intérieur brut plus les importations égale la consommation plus l'investissement plus les dépenses publiques plus les exportations. Tu reconnais là l'ancêtre de l'équation keynésienne du revenu national, et nous y reviendrons longuement avec le modèle keynésien. Retiens pour l'instant que ce n'est pas une théorie, c'est une identité comptable : elle est toujours vraie, par construction.

Cet équilibre emplois-ressources n'est rien d'autre que la présentation de l'optique dépenses élargie au commerce extérieur : il dit que tout ce qui est offert sur le territoire, production intérieure plus importations, se retrouve dans les emplois finals, consommation, investissement, dépenses publiques et exportations. Mais attention à un raccourci fréquent et fautif : ce n'est pas cet équilibre qui fonde l'égalité des trois optiques du produit intérieur brut. Ce qui garantit que les approches production, revenus et dépenses donnent le même chiffre, c'est l'identité comptable de la valeur ajoutée. Voyons cela de près. La première approche, dite par la production, additionne les valeurs ajoutées de tous les producteurs, c'est-à-dire la valeur de ce qu'ils produisent moins la valeur des consommations intermédiaires qu'ils ont utilisées. La deuxième approche, par les revenus, additionne tout ce qui est distribué à partir de cette même valeur ajoutée : les salaires, l'excédent brut d'exploitation (EBE), les revenus mixtes, les impôts nets sur la production. Par construction comptable, toute la valeur ajoutée produite est intégralement distribuée sous l'une de ces formes : c'est cette identité, et non l'équilibre emplois-ressources, qui rend la deuxième approche égale à la première. La troisième approche, par les dépenses, additionne la consommation, l'investissement et le solde extérieur : c'est ici que l'équilibre emplois-ressources intervient, comme expression de cette optique dépenses ouverte sur l'étranger. Les trois donnent le même chiffre, et ce n'est pas un miracle : c'est la traduction même du principe que la dépense de l'un est le revenu de l'autre, que ce que produit l'économie est exactement ce qu'elle distribue et exactement ce qu'elle dépense. Le circuit boucle.

Autour de ce noyau gravitent les grands agrégats de la comptabilité nationale, ce vocabulaire que tu dois manier avec aisance. Le produit intérieur brut mesure la production sur le territoire ; le revenu national brut y ajoute les revenus reçus de l'étranger et en retranche ceux versés. À côté, on suit l'épargne, l'investissement, la capacité ou le besoin de financement de chaque secteur. Le cadre central s'organise en comptes successifs : compte de production, compte d'exploitation, comptes de revenu, compte de capital, compte financier. Chaque agent y voit ses ressources d'un côté, ses emplois de l'autre, et le solde de chaque compte se reporte sur le suivant, en cascade, jusqu'à boucler le système. C'est cette architecture, normalisée aujourd'hui à l'échelle internationale par le Système de comptabilité nationale des Nations unies, qui permet de comparer les pays et de piloter les politiques économiques.

Faut-il pour autant tenir la comptabilité nationale pour un miroir fidèle de la richesse ? Non, et c'est ici que commence le débat, que tu retrouveras lorsque nous mesurerons la richesse d'une nation. Le produit intérieur brut ne compte que ce qui passe par le marché ou par des conventions d'évaluation : il ignore le travail domestique, le bénévolat, l'économie souterraine. Comme l'avait noté Arthur Cecil Pigou dans The Economics of Welfare en 1920, un homme qui épouse sa femme de ménage fait baisser le produit intérieur brut, puisque le service qu'elle rendait contre rémunération devient travail domestique gratuit. Le même indicateur comptabilise des activités qui détruisent du bien-être, comme la réparation des dégâts d'une marée noire ou les dépenses de dépollution, et ignore en revanche l'épuisement des ressources naturelles et la dégradation du climat. Il ne dit rien, enfin, de la répartition : deux pays au même produit par habitant peuvent abriter, l'un une classe moyenne large, l'autre une poignée de fortunes et une masse de pauvres. Dès 1934, devant le Congrès américain, Kuznets lui-même, l'un de ses pères, avertissait qu'on ne saurait déduire le bien-être d'une nation de la seule mesure de son revenu national. Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, commandé par la France, reprendra cette critique avec force et proposera des indicateurs complémentaires, autour de l'indice de développement humain conçu par Amartya Sen et Mahbub ul Haq. La comptabilité nationale est un instrument remarquable, mais c'est une convention, façonnée par des choix politiques et théoriques, et non une vérité de la nature.

Voici ce qu'il faut retenir. D'abord, l'économie se pense comme un circuit fermé de flux où la dépense des uns fait le revenu des autres, intuition léguée par Quesnay en 1758. Ensuite, à toute opération correspondent deux flux opposés, l'un réel, l'autre monétaire : c'est la grammaire de toute la macroéconomie. Ensuite encore, l'égalité des trois optiques du produit intérieur brut, production, revenus et dépenses, repose sur l'identité comptable de la valeur ajoutée, tandis que l'équilibre emplois-ressources est la présentation de l'optique dépenses élargie au commerce extérieur : l'un et l'autre sont des identités comptables toujours vraies. Enfin, cet édifice chiffré est un outil de pilotage formidable, mais une convention discutable, qui mesure l'activité marchande, pas le bien-être.

Dans le prochain épisode, nous mettrons ce circuit en chiffres. La comptabilité nationale donne au schéma sa traduction rigoureuse : la valeur ajoutée et les grands agrégats, l'équilibre entre ressources et emplois, et ce tableau entrées-sorties qui montre, branche par branche, comment chaque production en appelle d'autres. C'est le passage de l'intuition du circuit à la mesure, et c'est exactement ce que le programme attend de toi dès les premières semaines.

Wassily Leontief
Épisode 16 · 8:22

Comptabilité nationale : ressources-emplois et tableau entrées-sorties

La valeur ajoutée évite le double compte, l'équilibre ressources-emplois boucle le circuit, et le tableau entrées-sorties cartographie les dépendances entre branches. Héritier direct du Tableau économique de Quesnay.

Wassily Leontief1906-1999 — Comptabilité nationale et tableau entrées-sorties

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Quesnay avait dessiné le circuit en 1758 sur une feuille, avec des zigzags et quelques milliers de livres tournois. La comptabilité nationale, c'est ce même circuit, mais tenu par un État, normalisé à l'échelle internationale, et chiffré au milliard près. Elle est née de deux nécessités historiques : la crise de 1929, qui a montré que les gouvernements pilotaient à l'aveugle faute de savoir ce qui se produisait vraiment, et la guerre, qui a exigé de mesurer les capacités productives. Ce n'est donc pas un exercice comptable gratuit : c'est l'instrument sans lequel aucune politique économique n'est possible, et le programme te demande d'en maîtriser la logique.

Commence par le concept qui fonde tout, la valeur ajoutée. Une entreprise qui vend pour cent n'a pas créé cent : elle a acheté à d'autres des matières, de l'énergie, des services qu'elle a détruits dans son processus de production, et qu'on appelle les consommations intermédiaires. Sa valeur ajoutée est la différence entre sa production et ces consommations intermédiaires. La règle est d'or, et elle évite le double compte : si l'on additionnait les chiffres d'affaires, la farine serait comptée dans le prix du pain, et le blé dans celui de la farine. Le produit intérieur brut est ainsi, pour l'essentiel, la somme des valeurs ajoutées de toutes les unités résidentes, à laquelle on ajoute les impôts sur les produits et dont on retranche les subventions sur les produits, afin de raisonner aux prix effectivement payés.

Une même grandeur peut alors se calculer de trois façons, et savoir les énoncer fait bonne impression. Par la production, en additionnant les valeurs ajoutées. Par les revenus, en additionnant ce que la production distribue : rémunérations des salariés, excédent brut d'exploitation, impôts nets de subventions. Par la demande, en additionnant les emplois finals : consommation finale, investissement, variations de stocks et solde du commerce extérieur. Ces trois voies donnent le même total parce qu'elles décrivent le même flux à trois moments différents, la création, la répartition et la dépense. C'est le circuit, exactement.

Vient ensuite l'égalité que le programme cite nommément, l'équilibre entre les ressources et les emplois. Sur une période donnée, tout ce dont une économie dispose doit avoir été utilisé. Les ressources sont la production intérieure et les importations. Les emplois sont les consommations intermédiaires, la consommation finale, la formation brute de capital fixe, c'est-à-dire l'investissement, la variation des stocks et les exportations. Cette identité vaut pour un produit particulier comme pour l'ensemble de l'économie. Elle a un usage immédiat en dissertation : elle montre qu'un supplément de demande intérieure peut être satisfait soit par de la production nationale, soit par des importations, ce qui est la clé du débat sur l'efficacité d'une relance en économie ouverte.

Passons au tableau entrées-sorties, que le programme demande explicitement et que beaucoup d'étudiants redoutent à tort. Imagine un grand tableau à double entrée où figurent, en lignes, les branches qui fournissent, et en colonnes, les branches qui utilisent. À l'intersection de la ligne acier et de la colonne automobile, tu lis la valeur de l'acier consommé par l'industrie automobile. À droite du tableau, on ajoute les emplois finals, ce qui va aux ménages, à l'investissement, à l'exportation. En dessous, on ajoute la valeur ajoutée et les importations. Chaque ligne se lit comme un équilibre ressources-emplois pour un produit ; chaque colonne décrit la structure des coûts d'une branche. Cet outil, tu le sais désormais, est l'héritier direct du Tableau économique et il porte le nom de son formalisateur, Wassily Leontief.

Ce qui rend le tableau puissant, ce sont les coefficients techniques. En divisant chaque case par la production totale de la colonne, on obtient combien d'acier il faut par unité de voiture produite. On dispose alors d'une carte des dépendances de l'appareil productif, et l'on peut simuler : si la demande d'automobiles augmente de dix, de combien doit augmenter la production d'acier, de verre, de caoutchouc, et à leur tour celle des branches qui les fournissent ? On calcule ainsi des effets d'entraînement en chaîne, ce qui sert à évaluer un plan de relance, une pénurie de composants ou l'empreinte carbone importée d'une consommation. Le programme précise que la construction du tableau économique d'ensemble n'est pas exigée : contente-toi de comprendre la logique du tableau entrées-sorties, elle suffit.

La comptabilité nationale répartit par ailleurs les agents en secteurs institutionnels, regroupés selon leur fonction principale et leur ressource principale. Les sociétés non financières produisent des biens et des services marchands. Les sociétés financières collectent, transforment et redistribuent des fonds. Les administrations publiques produisent des services non marchands et redistribuent des revenus, leur ressource principale étant les prélèvements obligatoires. Les ménages consomment et, à travers leurs entreprises individuelles, produisent. Les institutions sans but lucratif au service des ménages complètent le tableau, et le reste du monde retrace les relations avec l'extérieur. Ce découpage n'est pas décoratif : il permet de suivre la répartition des revenus d'un secteur à l'autre, des salaires versés aux ménages jusqu'aux impôts qu'ils reversent aux administrations.

Une notion mérite qu'on s'y arrête, car elle fera le pont avec le prochain épisode : la capacité ou le besoin de financement. Chaque secteur épargne d'un côté et investit de l'autre. Quand son épargne excède son investissement, il dégage une capacité de financement et peut prêter au reste de l'économie. Quand c'est l'inverse, il a un besoin de financement et doit emprunter. Dans la plupart des économies développées, les ménages dégagent structurellement une capacité, tandis que les sociétés non financières et les administrations publiques expriment un besoin. La somme de ces soldes détermine la position du pays vis-à-vis du reste du monde. Tu tiens là le lien direct entre la sphère réelle et la sphère financière.

Reste à connaître les limites de l'instrument, car le programme aime les esprits critiques. D'abord, les services non marchands, comme l'école ou la police, sont évalués à leur coût de production faute de prix de marché, ce qui revient à supposer une productivité constante. Ensuite, le travail domestique et le bénévolat, quoique produits utiles, restent hors du champ, ce qui produit l'aberration bien connue : épouser sa femme de ménage fait baisser le produit intérieur brut. L'économie souterraine n'est saisie que par estimation. Enfin, la comptabilité enregistre des flux sans juger de leur nature : une marée noire, en générant des dépenses de dépollution, augmente le produit intérieur brut. Ces limites, nous les reprendrons quand nous mesurerons la richesse, mais retiens dès maintenant que la comptabilité nationale est un instrument de mesure conventionnel, et que ses conventions sont discutables.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, la valeur ajoutée, différence entre production et consommations intermédiaires, évite le double compte et fonde le calcul du produit intérieur brut, mesurable par la production, par les revenus ou par la demande. Deuxièmement, l'équilibre entre ressources et emplois établit que production et importations sont nécessairement égales à l'ensemble des utilisations, ce qui éclaire le débat sur les fuites d'une relance. Troisièmement, le tableau entrées-sorties et ses coefficients techniques cartographient les dépendances entre branches et permettent de simuler les effets d'entraînement d'une variation de demande. Quatrièmement, le découpage en secteurs institutionnels fait apparaître les capacités et besoins de financement, qui commandent tout le circuit financier.

Dans le prochain épisode, nous suivrons précisément ce fil. Puisque certains agents dégagent une épargne et que d'autres ont besoin de capitaux, encore faut-il des mécanismes pour les mettre en relation : les banques, les marchés, et le grand basculement des années quatre-vingt qui a fait passer la France d'une économie d'endettement à une économie de marchés financiers.

Joseph Schumpeter
Épisode 17 · 8:36

La monnaie : nature, fonctions, création

Schumpeter saisit dès 1911 que la banque crée la monnaie ex nihilo : ce sont les crédits qui font les dépôts. Cette monnaie scripturale, née du crédit et détruite au remboursement, finance l'entrepreneur innovateur et fait respirer toute l'économie au rythme de l'endettement.

Joseph Schumpeter1883 – 1950 — Le banquier crée le pouvoir d'achat de l'innovation

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Imagine que tu doives, ce matin, te procurer ton café sans monnaie. Il te faudrait trouver un torréfacteur qui veuille précisément ce que tu produis, au moment où tu le produis, et dans la quantité exacte. Les économistes appellent cela la double coïncidence des besoins, et c'est le cauchemar logique du troc. La monnaie naît de ce cauchemar : elle est d'abord l'institution qui dénoue les échanges en les décomposant en deux actes, vendre puis acheter, séparés dans le temps. Tu connais déjà du lycée les trois fonctions canoniques de la monnaie ; nous allons les approfondir, puis attaquer la vraie question de prépa, celle qui déroute tout le monde : d'où vient la monnaie, qui la fabrique, et comment.

Reprenons d'abord le socle, vite. Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque au quatrième siècle avant notre ère, distinguait déjà la monnaie comme intermédiaire des échanges, mesure des valeurs et réserve. La tradition a fixé trois fonctions. D'abord, unité de compte : la monnaie est l'étalon dans lequel on exprime tous les prix, ce qui réduit drastiquement le nombre de rapports d'échange à connaître. Dans une économie de troc à mille biens, il faut mémoriser près de cinq cent mille prix relatifs ; en monnaie, mille prix suffisent. Ensuite, intermédiaire des paiements, ou moyen d'échange : la monnaie a un pouvoir libératoire, elle éteint les dettes, et le cours légal en France oblige à l'accepter. Enfin, réserve de valeur : elle permet de transporter du pouvoir d'achat dans le temps, de différer la dépense. Ces trois fonctions sont liées mais peuvent diverger : en hyperinflation, la monnaie reste moyen de paiement mais cesse d'être réserve de valeur, et les agents fuient vers le dollar ou les biens réels.

Sur la nature profonde de la monnaie, il faut connaître une grande opposition qui structure toute l'ESH. D'un côté, la conception métalliste ou marchande, héritée des classiques : la monnaie est une marchandise comme une autre, choisie par le marché pour ses qualités, et sa valeur tient à sa matière. Carl Menger, en 1892 dans son article sur l'origine de la monnaie, en donne la version la plus fine : la monnaie émerge spontanément des échanges, sans décision collective, parce que les agents convergent vers le bien le plus liquide, le plus facile à céder. De l'autre côté, la conception chartaliste, défendue par Georg Friedrich Knapp dans sa Théorie étatique de la monnaie en 1905 : la monnaie n'a pas besoin d'une valeur intrinsèque, elle vaut parce que l'État la décrète, l'impose, et surtout parce qu'il exige qu'on paie l'impôt avec elle. C'est l'impôt qui crée la demande de monnaie. Cette opposition n'est pas scolastique : elle commande ta lecture de l'euro, monnaie sans contrepartie métallique dont la valeur repose entièrement sur la confiance et l'institution.

Cette idée de confiance mérite qu'on s'y arrête, car la prépa l'attend. Michel Aglietta et André Orléan, dans La monnaie souveraine en 1998, ont reformulé la monnaie comme un rapport social et un fait de confiance à trois étages. Confiance méthodique, la routine d'accepter ce que tout le monde accepte ; confiance hiérarchique, garantie par les institutions, la banque centrale, l'État ; confiance éthique, l'adhésion aux valeurs que la monnaie incarne. La monnaie n'est donc pas un voile neutre posé sur l'économie réelle, comme le voulaient les classiques, mais le lien social par excellence, le ciment de la communauté de paiement. Garde cette formule : la monnaie est un fait social total.

Venons-en au cœur du programme, la création monétaire. Les formes de la monnaie ont évolué : monnaie marchandise, puis monnaie métallique frappée, puis monnaie fiduciaire, les billets, dont la valeur repose sur la confiance et non sur le métal, puis la monnaie scripturale, de simples écritures sur des comptes, qui représente aujourd'hui plus de quatre-vingt-dix pour cent de la masse monétaire dans la zone euro. Pour mesurer cette masse, les banquiers centraux construisent des agrégats emboîtés. L'agrégat le plus étroit, M1, regroupe les pièces, les billets et les dépôts à vue, c'est-à-dire la monnaie immédiatement disponible. M2 ajoute les dépôts à court terme, les livrets ; M3, le plus large suivi par la Banque centrale européenne, ajoute les instruments négociables comme les titres d'OPCVM monétaires. Plus on s'éloigne de M1, moins l'actif est liquide. La liquidité, justement, c'est la capacité d'un actif à se transformer en moyen de paiement sans coût ni délai ni perte de valeur.

Maintenant, la phrase qui doit devenir un réflexe : ce sont les crédits qui font les dépôts, et non l'inverse. L'intuition spontanée veut que la banque prête l'argent que les épargnants y ont déposé ; c'est faux, ou du moins ce n'est pas l'essentiel. Quand une banque accorde un crédit, elle inscrit simplement une somme au crédit du compte de l'emprunteur, par un double jeu d'écritures, sans puiser dans une réserve préexistante. Elle crée de la monnaie ex nihilo, à partir de rien. Schumpeter, dès sa Théorie de l'évolution économique en 1911, avait saisi que le banquier est le créateur du pouvoir d'achat qui permet à l'entrepreneur d'innover. Cette monnaie naît du crédit et meurt avec son remboursement : quand l'emprunteur rembourse, la monnaie correspondante est détruite. La masse monétaire respire ainsi au rythme de l'endettement net de l'économie.

Mais alors, si une banque peut créer de la monnaie d'un trait de plume, qu'est-ce qui la limite ? Trois freins. D'abord, les fuites : une partie des crédits accordés se transforme en billets ou file vers les autres banques quand le client paie un fournisseur ; la banque doit alors se procurer de la monnaie banque centrale, la seule qui circule entre banques, sur le marché interbancaire ou auprès de la banque centrale. Ensuite, les réserves obligatoires : la banque doit déposer auprès de la banque centrale une fraction de ses dépôts, un pour cent en zone euro. Enfin, la demande de crédit solvable : une banque ne crée de la monnaie que si des emprunteurs se présentent et qu'elle juge le risque acceptable. C'est ici que se loge le grand débat. La vision dite du multiplicateur de crédit, longtemps enseignée, fait de la banque centrale le maître du jeu : elle injecte de la base monétaire, et les banques démultiplient mécaniquement. La vision du diviseur de crédit, plus réaliste et défendue notamment par les postkeynésiens comme Nicholas Kaldor, inverse la causalité : ce sont les banques qui prêtent d'abord, selon la demande, et qui se refinancent ensuite ; la banque centrale, prêteur en dernier ressort, ne peut guère refuser la liquidité sans étrangler le système. On parle alors de monnaie endogène, créée par le bas, contre la monnaie exogène pilotée par le haut.

La banque centrale n'est donc pas hors jeu, mais son levier est indirect. Elle ne crée pas le crédit ; elle en règle le prix par son taux directeur, et la quantité de réserves disponibles. En relevant ses taux, elle renchérit le refinancement, freine le crédit, donc la création monétaire ; en les baissant, elle l'encourage. Depuis 2015, avec l'assouplissement quantitatif, elle a aussi créé massivement de la base monétaire en rachetant des titres, sans pour autant déclencher l'inflation immédiate que la théorie quantitative naïve prédisait, ce qui a relancé tous les débats que nous verrons à l'épisode suivant.

Retiens quatre idées-forces. La monnaie se définit par ses fonctions, unité de compte, paiement, réserve, et non par sa matière. Sa nature oppose le métallisme marchand au chartalisme étatique, et la pensée contemporaine la lit comme confiance et rapport social. L'essentiel de la monnaie moderne est scripturale et naît du crédit bancaire : les crédits font les dépôts, la monnaie est créée puis détruite. Enfin, le pouvoir des banques de second rang est borné par les fuites, les réserves et le refinancement, ce qui place la banque centrale en régulateur indirect plus qu'en démiurge. Tout cela appelle une suite immédiate : si la monnaie naît du crédit, encore faut-il comprendre comment une économie finance ses projets. Le prochain épisode traitera du financement de l'économie, de l'autofinancement à l'intermédiation bancaire et aux marchés de capitaux, avec cette distinction que tu retrouveras sans cesse en dissertation, entre économie d'endettement et économie de marchés financiers.

John Hicks
Épisode 18 · 7:40

Le financement de l'économie

Autofinancement, crédit bancaire, marchés de capitaux : trois voies pour dépenser aujourd'hui un argent qu'on n'a pas. La France est passée d'une économie d'endettement à une économie de marchés financiers dans les années 1980.

John Hicks1904-1989 — Intermédiation, marchés et les trois D

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Une entreprise décide de construire une usine qui produira pendant vingt ans. Elle doit payer aujourd'hui le terrain, les murs et les machines, alors que les recettes n'arriveront que plus tard, et de façon incertaine. Un ménage veut acheter un logement dont le prix représente plusieurs années de son revenu. Un État doit financer une école dont l'utilité s'étalera sur des décennies. Dans les trois cas, la même question : comment dépenser aujourd'hui un argent qu'on n'a pas encore ? C'est tout le problème du financement de l'économie, et sa solution consiste à mettre en relation ceux qui disposent d'une capacité de financement et ceux qui expriment un besoin.

Il existe trois grandes voies pour cela, et le vocabulaire compte. La première est l'autofinancement : l'entreprise puise dans les profits qu'elle a conservés, ce qu'on mesure par le taux d'autofinancement, rapport de l'épargne brute à l'investissement. C'est la voie la moins contraignante mais la plus limitée. La deuxième est le financement externe direct, où l'agent qui a besoin de capitaux s'adresse directement à ceux qui en ont, en émettant des titres sur les marchés : des actions, qui sont des parts de propriété, ou des obligations, qui sont des créances. La troisième est le financement externe indirect, ou intermédié : une banque collecte des ressources et accorde des crédits, s'interposant entre les deux parties. Retiens que la banque ne fait pas que transférer de l'épargne existante, puisqu'elle crée de la monnaie en accordant du crédit, comme nous l'avons vu.

Pourquoi les banques existent-elles, si les marchés peuvent mettre directement en relation prêteurs et emprunteurs ? La réponse tient aux asymétries d'information, notion que nous détaillerons dans le module de microéconomie et que tu peux mobiliser dès maintenant. Un prêteur individuel ne sait pas si l'emprunteur est solvable, ni s'il utilisera l'argent comme promis : c'est le risque d'antisélection avant le contrat et d'aléa moral après. Évaluer et surveiller coûte cher, et il serait absurde que chaque épargnant le fasse pour son compte. La banque se spécialise dans cette tâche, ce que la théorie appelle la surveillance déléguée, et elle mutualise les risques sur un grand nombre de dossiers. Elle assure aussi une transformation d'échéances, en finançant des prêts longs avec des ressources courtes, opération rentable mais qui la rend vulnérable à un retrait massif des déposants.

Cette architecture n'est pas figée, et son évolution est l'un des grands récits de ton programme. Jusqu'aux années 1970, la France relève de ce que John Hicks a appelé une économie d'endettement : le financement passe massivement par le crédit bancaire, les marchés financiers sont étroits, les taux d'intérêt sont administrés, le crédit lui-même est encadré par des plafonds réglementaires, et la banque centrale refinance les banques presque automatiquement. Ce système accompagne la reconstruction et la croissance des Trente Glorieuses, mais il a un défaut majeur en période d'inflation : les taux réels deviennent négatifs, l'endettement est encouragé, et la politique monétaire perd son efficacité.

Le basculement s'opère dans les années 1980, et il faut en connaître les jalons. En France, la loi bancaire de 1984 unifie le statut des établissements, l'encadrement du crédit est supprimé, un marché des titres de créances négociables est créé, puis un marché à terme d'instruments financiers en 1986. On passe alors à une économie de marchés financiers, où les entreprises se financent davantage par émission de titres et où les taux se forment par confrontation de l'offre et de la demande. Ce mouvement porte un nom commode, celui des trois D, forgé par Henri Bourguinat : décloisonnement des marchés, autrefois séparés par compartiments et par frontières ; déréglementation, avec la levée des contrôles administratifs ; désintermédiation, avec le recul relatif du crédit bancaire au profit des titres.

Sois toutefois prudent avec le mot désintermédiation, car les copies en font souvent un contresens. Les banques n'ont pas disparu, loin de là : elles se sont déplacées. Elles interviennent désormais sur les marchés, comme émettrices, comme investisseuses, comme organisatrices d'opérations, et une part importante de l'épargne des ménages leur revient par le biais de l'assurance-vie et des fonds. On parle donc plus justement de marchéisation de l'intermédiation. En France comme dans la plupart des pays d'Europe continentale, le crédit bancaire reste d'ailleurs la source principale de financement des entreprises, à la différence des États-Unis où le marché obligataire joue un rôle bien plus grand.

Il faut aussi savoir décrire les marchés eux-mêmes, brièvement mais correctement. On distingue le marché primaire, où les titres sont émis et où l'épargne se transforme effectivement en financement, et le marché secondaire, où ces titres s'échangent ensuite entre investisseurs sans apporter un centime de plus à l'émetteur. Ne néglige pas le second pour autant : c'est parce qu'on peut revendre facilement qu'on accepte d'acheter, autrement dit la liquidité du marché secondaire conditionne l'existence du primaire. On distingue par ailleurs le marché monétaire, où s'échangent les capitaux à court terme et où intervient la banque centrale, et le marché des capitaux à long terme, actions et obligations.

Ce nouveau régime a une contrepartie que la crise de 2008 a rendue évidente. Le financement de marché diffuse le risque mais le rend aussi plus difficile à localiser, il soumet les entreprises à l'exigence de rentabilité des investisseurs et à l'horizon court des marchés, et il transmet les chocs beaucoup plus vite. D'où l'édification progressive d'une régulation prudentielle, avec les accords dits de Bâle, qui imposent aux banques de détenir des fonds propres proportionnés à leurs risques, renforcés après chaque crise. Nous y reviendrons dans le module consacré à la mondialisation financière, avec Hyman Minsky pour guide.

Un dernier repère, utile parce qu'il fait le lien avec l'épisode précédent. Les capacités et besoins de financement se lisent secteur par secteur dans les comptes nationaux : les ménages dégagent traditionnellement une capacité, les sociétés non financières et les administrations publiques expriment un besoin, et le solde de l'ensemble détermine si le pays prête au reste du monde ou lui emprunte. Un déficit public durablement financé par des non-résidents pose une question de dépendance, qui alimentera le débat sur la contrainte extérieure et sur la soutenabilité de la dette.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, une économie finance ses projets par autofinancement, par financement externe direct sur les marchés, ou par financement externe indirect via les banques, qui créent de la monnaie en prêtant. Deuxièmement, l'intermédiation bancaire se justifie par les asymétries d'information, la surveillance déléguée, la mutualisation des risques et la transformation d'échéances. Troisièmement, la France est passée dans les années 1980 d'une économie d'endettement, à crédit encadré et taux administrés, à une économie de marchés financiers, sous l'effet des trois D, décloisonnement, déréglementation, désintermédiation. Quatrièmement, cette désintermédiation est relative, les banques s'étant déplacées vers les marchés, et le nouveau régime a accru la vitesse de transmission des chocs, d'où le développement d'une régulation prudentielle.

Dans le prochain épisode, nous quittons le cadre général pour entrer dans la microéconomie proprement dite. Nous commencerons par le mécanisme le plus fondamental de tous, celui que Marshall a mis en courbes : la rencontre de l'offre et de la demande, et la formation du prix d'équilibre sur un marché.

Module 4 — Microéconomie : marchés et prix

Offre, demande, consommateur, producteur, équilibre
Alfred Marshall
Épisode 19 · 8:59

Offre, demande et équilibre de marché

Marshall réconcilie classiques et marginalistes : offre et demande coupent ensemble le prix, comme les deux lames d'un ciseau. Sa croix graphique fixe l'équilibre stable, doté d'une force de rappel. On y apprend la statique comparative et les trois horizons de l'ajustement.

Alfred Marshall1842–1924 — Les ciseaux de l'offre et de la demande

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Imagine un marché aux poissons, un matin, sur un port breton. Les pêcheurs arrivent avec leurs caisses, les acheteurs avec leurs paniers, et en quelques minutes un prix s'établit, sans qu'aucune autorité ne le décrète. Si les bateaux ont fait une pêche miraculeuse, le prix s'effondre ; si la tempête a vidé les cales, il grimpe. Ce spectacle banal contient toute l'énigme que la science économique cherche à percer depuis deux siècles : comment, de la confrontation d'une multitude d'intérêts égoïstes, émerge un ordre, un prix, une quantité échangée ? Cet épisode est consacré au modèle qui formalise cette intuition, le modèle de l'offre et de la demande, et à son architecte, Alfred Marshall.

Tu connais déjà, depuis le lycée, la loi de la demande : toutes choses égales par ailleurs, quand le prix d'un bien augmente, la quantité demandée diminue. Et la loi de l'offre, son miroir : quand le prix monte, les producteurs sont incités à offrir davantage. Ces deux relations dessinent deux courbes, l'une décroissante, l'autre croissante, dont l'intersection donne le prix et la quantité d'équilibre. Voilà le socle. Notre travail aujourd'hui est de comprendre d'où vient ce modèle, ce qu'il dit vraiment, et où il faut le manier avec précaution.

L'histoire commence avec Alfred Marshall, qui publie en 1890 ses Principes d'économie politique, les Principles of Economics, ouvrage qui fonde l'école néoclassique anglaise et restera le manuel de référence pendant un demi-siècle. Marshall réalise une synthèse remarquable. Les classiques, Smith et Ricardo, expliquaient la valeur par le coût de production, donc par l'offre, par le travail incorporé. Les marginalistes, que tu as rencontrés à l'épisode précédent, Jevons, Menger et Walras, à partir de 1871, expliquaient au contraire la valeur par l'utilité, donc par la demande, par la satisfaction subjective du consommateur. Marshall refuse de trancher. La fameuse image qu'il emploie est celle des ciseaux : se demander si c'est l'offre ou la demande qui détermine le prix, écrit-il, revient à se demander si c'est la lame supérieure ou la lame inférieure d'une paire de ciseaux qui coupe le papier. Les deux lames coupent ensemble. Le prix est le fruit de leur rencontre. C'est ce qu'on appelle les ciseaux marshalliens, et c'est une réconciliation théorique majeure.

Marshall apporte une seconde innovation, plus technique mais décisive : il porte le prix en ordonnée, sur l'axe vertical, et la quantité en abscisse, sur l'axe horizontal. Cette convention, qui peut sembler anodine, est en réalité contre-intuitive, car le prix est habituellement la variable que l'on considère comme expliquant la quantité. Pourtant elle s'est imposée universellement, et c'est ce graphique, la croix de Marshall, que tu retrouveras dans tous les manuels. La courbe de demande descend, la courbe d'offre monte, et leur point de croisement définit l'équilibre.

Que signifie précisément cet équilibre ? Au prix d'équilibre, la quantité que les consommateurs veulent acheter égale exactement la quantité que les producteurs veulent vendre. Le marché est apuré : il n'y a ni pénurie ni surplus. Et surtout, cet équilibre est stable. Suppose que le prix soit, pour une raison quelconque, supérieur au prix d'équilibre. À ce prix élevé, les producteurs offrent beaucoup, mais les consommateurs achètent peu : il se forme un excès d'offre, une mévente. Les vendeurs, voyant leurs stocks s'accumuler, baissent leurs prix pour écouler la marchandise, et le prix glisse vers l'équilibre. Inversement, si le prix est trop bas, la demande excède l'offre, une pénurie apparaît, les acheteurs frustrés sont prêts à payer davantage, et le prix remonte. Le marché possède ainsi une force de rappel, comme un ressort qui ramène toujours le système vers son point de repos. C'est cette propriété qui fait du marché concurrentiel, aux yeux des néoclassiques, un mécanisme autorégulé, l'expression moderne de la main invisible de Smith.

Il faut ici introduire une distinction conceptuelle essentielle, que les correcteurs de prépa attendent : ne confonds jamais un déplacement le long d'une courbe et un déplacement de la courbe elle-même. Si seul le prix du bien change, on se déplace le long de la courbe de demande : c'est une variation de la quantité demandée. Mais si c'est un autre facteur qui change, le revenu des consommateurs, le prix d'un bien substituable ou complémentaire, les goûts, les anticipations, alors c'est la courbe tout entière qui se déplace : c'est une variation de la demande. De même pour l'offre, déplacée par le coût des facteurs, la technologie ou la fiscalité. Cette gymnastique, qui consiste à faire bouger les courbes et à lire le nouvel équilibre, porte un nom : la statique comparative. On compare deux états d'équilibre, l'ancien et le nouveau, sans s'attarder sur le chemin parcouru entre les deux.

Prenons un exemple daté et réel. Lors des chocs pétroliers, en 1973 puis en 1979, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole réduit l'offre de brut. Sur le graphique, la courbe d'offre se déplace vers la gauche : à chaque prix, on offre moins. Le nouvel équilibre se forme à un prix plus élevé et une quantité plus faible. Le baril, qui valait quelques dollars, est multiplié par plusieurs. Voilà la statique comparative à l'œuvre sur un fait historique majeur, dont nous reparlerons en étudiant les chocs pétroliers.

Marshall introduit encore une idée d'une grande fécondité : la dimension temporelle de l'ajustement. Il distingue trois horizons. Dans la période de marché, l'offre est rigide, fixée, car on ne peut rien produire de plus dans l'immédiat ; pense à nos poissons déjà pêchés. À court terme, l'entreprise peut faire varier le travail mais pas ses équipements, son capital fixe. À long terme, tout devient ajustable, on peut construire de nouvelles usines, et des firmes peuvent entrer ou sortir du marché. Plus l'horizon s'allonge, plus l'offre devient élastique, et plus le poids de la demande dans la formation du prix s'atténue au profit des coûts de production. Marshall réconcilie ainsi finement les classiques et les marginalistes : à court terme l'utilité commande, à long terme le coût reprend ses droits.

Ce modèle, d'une élégance redoutable, n'est pas sans limites, et c'est là que le candidat prépa doit montrer sa hauteur de vue. Première limite, soulignée par Marshall lui-même : c'est une analyse d'équilibre partiel. On étudie un seul marché en supposant tous les autres figés, par la clause toutes choses égales par ailleurs. Or les marchés sont interdépendants. C'est Léon Walras qui, dès ses Éléments d'économie politique pure en 1874, avait proposé l'ambition supérieure de l'équilibre général, la détermination simultanée de tous les prix de l'économie ; nous y reviendrons en étudiant l'équilibre général. Deuxième limite : le modèle suppose la concurrence pure et parfaite, des agents preneurs de prix, une information parfaite, une atomicité des acteurs. Dès qu'apparaît un monopole, un oligopole ou une asymétrie d'information, ces beaux automatismes se grippent, et ce seront les sujets des épisodes treize à dix-huit. Troisième limite, plus fondamentale : la critique keynésienne. Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie en 1936, conteste que tous les marchés s'équilibrent toujours, en particulier le marché du travail, où peut subsister durablement un chômage involontaire que la seule baisse des salaires ne résorbe pas. L'équilibre généralisé n'est, pour lui, qu'un cas particulier.

Que faut-il retenir ? D'abord, que le prix de marché n'est pas une donnée arbitraire mais le résultat émergent de la confrontation de l'offre et de la demande, les deux lames des ciseaux de Marshall. Ensuite, que cet équilibre est stable, doté d'une force de rappel qui en fait le cœur de la vision libérale du marché autorégulé. Troisièmement, qu'il faut distinguer rigoureusement le déplacement le long de la courbe et le déplacement de la courbe, et raisonner par statique comparative. Enfin, que ce modèle, magnifique outil, reste un équilibre partiel et concurrentiel, dont les limites ouvrent tout le programme de microéconomie qui suit. Garde en tête que derrière chaque courbe se cachent des comportements : la demande naît des choix du consommateur, l'offre des décisions du producteur. C'est justement pour mesurer la réactivité de ces courbes au prix et au revenu que nous étudierons, au prochain épisode, un outil central : l'élasticité.

Alfred Marshall
Épisode 20 · 8:52

L'élasticité : mesurer les sensibilités

L'élasticité chiffre la réaction des quantités au prix, au revenu ou à un autre bien, sans dépendre des unités. Elle commande l'effet d'une taxe sur la recette, classe les biens via la loi d'Engel et délimite les marchés. Tout devient plus élastique à long terme.

Alfred Marshall1842–1924 — L'élasticité, mesure sans dimension des sensibilités

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Deux ministres des finances se font face. Le premier veut maximiser les recettes d'une taxe sur le tabac, le second sur le pain. Le premier réussit, le second provoque une émeute et ne récolte presque rien de plus. Pourquoi ? Parce que les fumeurs continuent d'acheter même quand le prix grimpe, tandis que les ménages, eux, ajustent vite leur consommation de pain. Tout l'épisode tient dans cette différence de réaction. Dans l'épisode précédent, tu as vu les ciseaux marshalliens et l'équilibre de marché. Mais savoir qu'une hausse de prix réduit la demande ne suffit pas : il faut savoir de combien. C'est exactement ce que mesure l'élasticité.

Rappelle-toi du lycée : la demande décroît avec le prix, l'offre croît. L'élasticité, c'est l'instrument qui chiffre cette sensibilité sans dépendre des unités : elle rapporte la variation relative de la quantité demandée à la variation relative du prix. Sa définition la plus rigoureuse remonte à Alfred Marshall, dans ses Principes d'économie politique, en 1890 : l'élasticité-prix de la demande est le rapport entre la variation relative de la quantité demandée et la variation relative du prix. Autrement dit, c'est un pourcentage divisé par un pourcentage. Si le prix augmente de dix pour cent et que la quantité baisse de vingt pour cent, l'élasticité vaut moins deux. Le génie de Marshall, c'est d'avoir construit une mesure sans dimension : peu importe que tu comptes en kilos, en litres ou en euros, le chiffre reste comparable d'un bien à l'autre. Voilà pourquoi on raisonne en variations relatives et non en variations absolues.

Le signe d'abord. L'élasticité-prix de la demande est négative, puisque prix et quantité varient en sens contraire. Par commodité, on raisonne souvent sur sa valeur absolue. Si elle dépasse un, on dit que la demande est élastique : la quantité réagit plus que proportionnellement au prix, comme pour les voyages d'agrément ou les biens de luxe. Si elle est inférieure à un, la demande est inélastique, ou rigide : c'est le tabac, le sel, l'essence à court terme, les médicaments vitaux. Si elle vaut exactement un, on parle d'élasticité unitaire. Et deux cas limites encadrent le tout : une demande parfaitement inélastique, verticale, où la quantité ne bouge jamais, quoi qu'il arrive au prix ; et une demande parfaitement élastique, horizontale, où la moindre hausse de prix fait fuir toute la clientèle. Tu retrouveras cette dernière dans le cas du producteur en concurrence pure et parfaite, preneur de prix, que nous verrons bientôt.

Qu'est-ce qui rend une demande élastique ou rigide ? Trois facteurs, surtout. D'abord, l'existence de substituts : plus un bien a de remplaçants proches, plus on s'en détourne quand il renchérit. Le beurre devient élastique parce que la margarine existe ; le sel reste rigide parce que rien ne le remplace. Ensuite, la part du budget : un bien qui pèse lourd dans la dépense, comme le logement, appelle un arbitrage attentif, donc une réaction plus vive. Enfin, le temps, qui est décisif et que les copies oublient souvent. À court terme, l'automobiliste subit la hausse de l'essence, il roule quand même. À long terme, il achète une voiture sobre, déménage, change de mode de transport : l'élasticité est toujours plus forte dans la durée. C'est pourquoi un choc pétrolier semble d'abord indolore sur les quantités, puis transforme en profondeur les comportements, comme l'ont montré les années qui ont suivi 1973.

Vient ensuite l'application qui fait la fortune de cette notion : le lien entre élasticité et recette. La recette totale, c'est le prix multiplié par la quantité. Or quand le prix monte, le prix joue dans un sens et la quantité dans l'autre : tout dépend de qui l'emporte. Si la demande est inélastique, la quantité résiste, et une hausse de prix gonfle la recette ; c'est tout l'intérêt des taxes sur le tabac ou l'alcool, qui rapportent gros précisément parce que les consommateurs ne renoncent guère. Si la demande est élastique, au contraire, augmenter le prix fait fondre les quantités plus vite, et la recette diminue : mieux vaut alors baisser le prix pour vendre davantage. À l'élasticité unitaire, la recette est à son maximum et ne bouge plus. Retiens cette boussole : pour maximiser une recette, on cherche le point d'élasticité unitaire. C'est l'intuition au cœur de la tarification du monopole, où la recette marginale s'annule justement à cet endroit.

L'élasticité-prix n'est pas seule. L'élasticité-revenu mesure la sensibilité de la demande au revenu, et elle permet une classification que tu dois maîtriser. Quand le revenu augmente et que la consommation suit, l'élasticité-revenu est positive : le bien est normal. Si elle dépasse un, le bien est dit supérieur, ou de luxe : sa consommation croît plus vite que le revenu, comme les loisirs ou la restauration. Si elle est positive mais inférieure à un, le bien est nécessaire : on en consomme plus, mais moins que proportionnellement, comme l'alimentation de base. Et quand l'élasticité-revenu devient négative, le bien est inférieur : on en achète moins à mesure qu'on s'enrichit. Cette logique éclaire une grande loi empirique, formulée par Ernst Engel en 1857 : la part du budget consacrée à l'alimentation décroît à mesure que le revenu s'élève. Ce qui ne veut pas dire qu'on mange moins, mais que la nourriture occupe une place relative déclinante. Les coefficients budgétaires d'Engel restent un outil d'analyse des niveaux de vie, et la part de l'alimentation dans la dépense des ménages français, tombée d'environ un tiers au milieu du vingtième siècle à moins de quinze pour cent aujourd'hui, en donne une illustration saisissante.

Troisième élasticité, croisée cette fois : elle mesure la sensibilité de la demande d'un bien au prix d'un autre bien. Son signe trahit la nature de la relation. Si elle est positive, les deux biens sont substituts : quand le prix du café monte, la demande de thé augmente, car on remplace l'un par l'autre. Si elle est négative, ils sont compléments : quand le prix de l'imprimante baisse et que sa demande monte, celle des cartouches d'encre monte aussi. Et si elle est nulle, les biens sont indépendants, sans relation de consommation. Cette élasticité croisée est un instrument de premier ordre pour les autorités de la concurrence : pour savoir si deux produits appartiennent au même marché pertinent, et donc si une fusion crée un pouvoir de marché, on mesure précisément à quel point la demande de l'un réagit au prix de l'autre.

Reste à confronter cet outil à ses limites, car la prépa attend de toi du recul. L'élasticité est une mesure locale : sa valeur change le long de la courbe de demande, et pour une demande linéaire, c'est-à-dire une droite, elle est élevée en haut, faible en bas, si bien qu'un même bien peut être élastique à un prix et rigide à un autre. Elle suppose le fameux ceteris paribus, toutes choses égales par ailleurs, alors que dans la réalité prix, revenus et préférences bougent ensemble. L'estimer empiriquement est délicat : c'est tout le problème de l'identification en économétrie, distinguer un déplacement de la demande d'un déplacement de l'offre. Surtout, l'élasticité prend les préférences pour données et n'explique pas pourquoi les gens réagissent ; l'économie comportementale, dans la lignée de Daniel Kahneman et Amos Tversky, montre que ces réactions dépendent du cadrage, des habitudes, de l'aversion à la perte. L'élasticité décrit la sensibilité ; elle ne la fonde pas.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, l'élasticité est un rapport de variations relatives, sans unité, qui rend les sensibilités comparables d'un bien à l'autre. Deuxièmement, l'élasticité-prix commande l'effet d'une hausse de prix sur la recette, et le maximum de recette se trouve au point d'élasticité unitaire : c'est ta boussole pour la fiscalité comme pour le monopole. Troisièmement, l'élasticité-revenu classe les biens en normaux, supérieurs, nécessaires et inférieurs, et donne corps à la loi d'Engel. Quatrièmement, l'élasticité croisée révèle substituts et compléments, et sert à délimiter les marchés. Garde en tête le rôle du temps : presque tout devient plus élastique à long terme.

Dans le prochain épisode, nous descendrons d'un cran, derrière la courbe de demande, pour comprendre d'où elle vient : nous entrerons dans la tête du consommateur, avec l'utilité, les courbes d'indifférence et le choix optimal sous contrainte budgétaire.

Vilfredo Pareto
Épisode 21 · 8:53

Le consommateur : utilité et choix optimal

Pareto libère la théorie du consommateur du mythe de l'utilité mesurable : il suffit de classer ses préférences. Courbes d'indifférence et taux marginal de substitution mènent au choix optimal, où le TMS égale le rapport des prix. Toute variation de prix se décompose en effet de substitution et effet de revenu.

Vilfredo Pareto1848–1923 — L'utilité ordinale et les courbes d'indifférence

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Te voilà devant un distributeur de boissons, dix euros en poche, et l'envie simultanée d'un café et d'un soda. Que choisis-tu, et surtout pourquoi ? Cette banalité quotidienne est le point de départ de toute la théorie microéconomique du consommateur. Derrière ton geste se cache un programme d'optimisation : tirer le maximum de satisfaction d'un budget limité. C'est exactement la question que l'épisode précédent, consacré à l'élasticité, supposait résolue ; aujourd'hui nous descendons sous la courbe de demande pour comprendre d'où elle vient. La demande, en effet, n'est pas une donnée tombée du ciel : elle est le résultat agrégé de millions d'arbitrages individuels rationnels, et c'est cette logique d'arbitrage que nous allons disséquer.

Au lycée, tu as appris que le consommateur maximise son utilité sous contrainte budgétaire. Tu connais l'idée. Mais sais-tu qu'elle repose sur une querelle conceptuelle majeure, celle de la mesurabilité du plaisir ? Les marginalistes des années 1870 — William Stanley Jevons dans sa Théorie de l'économie politique de 1871, Carl Menger, et Léon Walras dans les Éléments d'économie politique pure de 1874 — raisonnaient en termes d'utilité cardinale. Pour eux, la satisfaction se mesurait en unités absolues, les fameuses « utils », comme on mesure une température. De cette hypothèse découle la loi de l'utilité marginale décroissante, parfois appelée première loi de Gossen du nom de Hermann Heinrich Gossen, qui l'énonça dès 1854 : chaque unité supplémentaire d'un bien procure un surcroît de satisfaction de plus en plus faible. Le premier verre d'eau après une marche dans le désert vaut une fortune subjective ; le dixième, presque rien. La condition d'équilibre cardinale, dite deuxième loi de Gossen, en découle : le consommateur égalise les utilités marginales pondérées par les prix, c'est-à-dire qu'il répartit son budget de sorte que le dernier euro dépensé en café lui rapporte autant de satisfaction que le dernier euro dépensé en soda.

Le problème, tu le devines, c'est qu'on ne sait pas mesurer une « util ». Personne n'a jamais branché un cardiomètre du bonheur. C'est ici qu'intervient une révolution silencieuse, celle de l'utilité ordinale. Vilfredo Pareto, dans son Manuel d'économie politique de 1906, puis John Hicks et Roy Allen dans un article fondateur de 1934, ont montré qu'on peut reconstruire toute la théorie du consommateur sans jamais mesurer l'utilité, en se contentant de la classer. Il suffit que tu saches dire « je préfère ce panier à celui-là », ou « ces deux paniers me sont indifférents », sans avoir besoin de chiffrer de combien. C'est l'approche par les préférences, que Paul Samuelson radicalisera avec sa théorie des préférences révélées en 1938 : nos choix observables suffisent à révéler nos préférences, inutile de spéculer sur des sensations internes.

De cette approche ordinale naît l'outil graphique central : la courbe d'indifférence. Représente sur un plan deux biens, disons café en abscisse et soda en ordonnée. Une courbe d'indifférence relie tous les paniers qui te procurent la même satisfaction. Elle est décroissante, car pour garder le même niveau de bonheur en perdant du café il faut compenser par du soda. Elle est convexe, courbée vers l'origine, et cette convexité traduit une idée profonde : plus tu possèdes de café et moins tu as de soda, plus tu es prêt à sacrifier beaucoup de café pour un peu de soda. La pente de cette courbe en un point porte un nom, le taux marginal de substitution. Il mesure la quantité d'un bien que tu acceptes d'abandonner pour obtenir une unité supplémentaire de l'autre, en restant indifférent. Et ce taux marginal de substitution est égal au rapport des utilités marginales des deux biens. Sa décroissance le long de la courbe est l'écho ordinal de la loi de Gossen : nous fuyons les paniers extrêmes, nous aimons le panaché.

Reste à introduire le réel, c'est-à-dire la contrainte. Ton budget de dix euros et les prix des deux biens définissent une droite de budget, qui délimite l'ensemble des paniers que tu peux te payer. Sa pente est le rapport des prix changé de signe : si le café coûte deux fois plus cher que le soda, renoncer à un café te libère de quoi acheter deux sodas. Cette pente est un taux d'échange objectif, imposé par le marché, là où le taux marginal de substitution était ton taux d'échange subjectif, dicté par tes goûts. L'équilibre du consommateur, son choix optimal, se trouve au point précis où la droite de budget est tangente à la plus haute courbe d'indifférence atteignable. En ce point, et c'est l'aboutissement de tout le raisonnement, le taux marginal de substitution égale le rapport des prix. Ton arbitrage subjectif coïncide alors exactement avec l'arbitrage objectif du marché : tu n'as plus aucun intérêt à réaffecter ne serait-ce qu'un euro. Remarque que les deux approches, cardinale et ordinale, conduisent à la même condition d'optimum ; l'ordinale l'obtient simplement avec des hypothèses bien plus économes.

Mais que se passe-t-il quand le monde bouge ? Si le prix du café baisse, ta droite de budget pivote, et ta consommation se modifie. Or ce mouvement mêle deux effets qu'il faut absolument distinguer, et c'est là que l'analyse atteint sa finesse prépa. D'un côté, l'effet de substitution : le café devenant relativement moins cher, tu en consommes davantage au détriment du soda, par simple jeu des prix relatifs. De l'autre, l'effet de revenu : la baisse du prix accroît ton pouvoir d'achat réel, comme si tu étais devenu plus riche, ce qui modifie aussi tes quantités. Deux économistes ont proposé deux manières de décomposer cet effet total. Eugen Slutsky, dès 1915, isole l'effet de substitution en compensant le revenu pour que l'ancien panier reste juste accessible. John Hicks, dans Valeur et capital en 1939, le compense plutôt pour maintenir le consommateur sur sa courbe d'indifférence initiale, à utilité constante. La décomposition de Hicks est plus élégante théoriquement, celle de Slutsky plus opérationnelle car fondée sur des paniers observables.

Cette décomposition n'est pas un raffinement gratuit : elle explique des paradoxes. Pour un bien normal, les deux effets jouent dans le même sens et la demande diminue quand le prix monte, comme attendu. Mais pour un bien inférieur, l'effet de revenu joue à contresens. Et dans un cas extrême, le bien de Giffen, du nom de Robert Giffen évoqué par Alfred Marshall à propos du pain des familles pauvres au dix-neuvième siècle, l'effet de revenu négatif l'emporte sur l'effet de substitution : la demande augmente quand le prix monte. La courbe de demande devient localement croissante. C'est l'exception qui confirme la règle, et elle montre que la loi de la demande n'est pas un axiome mais le résultat d'une mécanique précise.

Garde toutefois l'esprit critique que la prépa exige. Tout cet édifice repose sur l'homo œconomicus, ses préférences stables, complètes et transitives. Herbert Simon, prix Nobel 1978, lui a opposé sa rationalité limitée. Et l'économie comportementale, avec Daniel Kahneman et Amos Tversky et leur théorie des perspectives de 1979, a montré que nos choix réels violent souvent ces axiomes : nous sommes sensibles à la façon dont les options sont présentées, nous redoutons la perte plus que nous n'aimons le gain. La théorie standard du consommateur reste pourtant le socle indispensable, car même critiquée elle fixe la norme à partir de laquelle on mesure les écarts.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, le consommateur maximise sa satisfaction sous contrainte budgétaire, et ce programme fonde la courbe de demande de l'épisode précédent. Ensuite, l'utilité ordinale, avec courbes d'indifférence et taux marginal de substitution, dispense de mesurer le plaisir tout en aboutissant à la même règle que l'utilité cardinale. Cette règle, troisièmement, c'est l'égalité entre le taux marginal de substitution et le rapport des prix, au point de tangence entre courbe d'indifférence et droite de budget. Enfin, toute variation de prix se décompose en un effet de substitution et un effet de revenu, ce qui éclaire jusqu'aux biens de Giffen. Dans le prochain épisode, nous changerons de personnage : après celui qui consomme, celui qui produit, avec la fonction de production, les rendements, les coûts, et la fameuse maximisation du profit lorsque la recette marginale égale le coût marginal.

Ronald Coase
Épisode 22 · 9:34

Le producteur : production, coûts et offre

Le producteur maximise son profit en égalisant recette marginale et coût marginal ; sa courbe de coût marginal devient sa courbe d'offre. Coase rouvre la boîte noire : pourquoi des firmes plutôt que des contrats de marché ? Sa réponse, les coûts de transaction, fonde l'économie des organisations.

Ronald Coase1910–2013 — La firme et les coûts de transaction

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Entrons dans un atelier. Une boulangerie, disons, avec son four, son pétrin, son local loué au mois, et trois employés. Le patron veut savoir combien de baguettes produire chaque matin, et à quel prix les vendre. Toute la théorie du producteur tient dans cette question apparemment banale. Là où, dans l'épisode précédent, nous avons disséqué le consommateur cherchant à maximiser son utilité sous contrainte budgétaire, nous allons maintenant pénétrer de l'autre côté du marché, dans l'entreprise, ce lieu que la microéconomie standard traite longtemps comme une boîte noire qui transforme des facteurs en produits. Notre fil conducteur sera simple et exigeant : le producteur cherche à maximiser son profit, et de cette recherche découle, presque mécaniquement, sa courbe d'offre.

Commençons par la fonction de production. Tu connais l'idée du lycée : combiner du travail et du capital pour obtenir une quantité produite. Formellement, on écrit que la quantité produite est une fonction du travail et du capital, c'est-à-dire des facteurs mobilisés. Approfondissons. À court terme, l'économiste suppose qu'au moins un facteur est fixe, typiquement le capital, parce qu'on ne construit pas un nouvel atelier du jour au lendemain. Seul le travail varie. C'est là qu'intervient une loi centrale, pressentie dès le dix-huitième siècle par Turgot dans ses Observations sur le mémoire de Saint-Péravy en 1767, à propos de l'agriculture : la loi des rendements factoriels décroissants. Quand on ajoute des travailleurs à une quantité fixe de capital, chaque travailleur supplémentaire apporte certes une production additionnelle, qu'on appelle la productivité marginale du travail, mais cette production additionnelle finit par diminuer. Le dixième ouvrier dans la boulangerie, faute d'un second four, se marche sur les pieds des autres. C'est une loi technique, pas une loi morale : elle dit simplement que la marge décroît.

Il faut distinguer ici trois notions que les copies de prépa confondent toujours. La productivité moyenne, c'est la production totale divisée par le nombre de travailleurs. La productivité marginale, c'est le supplément de production qu'apporte le dernier travailleur embauché. Et le produit total, c'est l'ensemble. Retiens cette règle géométrique précieuse : tant que la productivité marginale est supérieure à la productivité moyenne, la moyenne monte ; quand la marginale passe sous la moyenne, la moyenne baisse. La marginale tire toujours la moyenne. Tu retrouveras exactement la même logique avec les coûts, et ce n'est pas un hasard.

Passons donc aux coûts, le cœur de l'épisode. Le producteur, pour produire, supporte des coûts. À court terme, on les sépare en deux. Les coûts fixes ne dépendent pas de la quantité produite : le loyer du local, l'amortissement du four restent dus qu'on fabrique une baguette ou mille. Les coûts variables croissent avec la production : la farine, l'électricité, les heures de travail. La somme des deux donne le coût total. Maintenant, divise. Le coût moyen, ou coût unitaire, c'est le coût total rapporté à la quantité ; il a typiquement la forme d'un U, parce qu'au début les coûts fixes se répartissent sur une production croissante et le coût unitaire chute, puis les rendements décroissants l'emportent et il remonte. Le coût marginal, lui, c'est le supplément de coût qu'entraîne la dernière unité produite. Et voici à nouveau la règle d'or, exactement symétrique de celle des productivités : le coût marginal coupe le coût moyen en son point le plus bas. Tant que produire une unité de plus coûte moins cher que la moyenne actuelle, la moyenne baisse ; dès que la marge dépasse la moyenne, la moyenne remonte. Ce point bas du coût moyen, on l'appelle l'optimum technique : c'est la taille où l'on produit au coût unitaire minimal.

Tout cela est de court terme. À long terme, tous les facteurs deviennent variables : on peut agrandir l'atelier, acheter un second four. On parle alors de rendements d'échelle. Si en doublant tous les facteurs on plus que double la production, les rendements sont croissants ; on parle aussi d'économies d'échelle, et tu en verras l'importance décisive quand nous aborderons le monopole naturel. Si la production double exactement, rendements constants ; si elle augmente moins que proportionnellement, rendements décroissants, souvent liés aux lourdeurs des très grandes organisations. Cette analyse formelle doit beaucoup à Alfred Marshall, dont les Principes d'économie politique de 1890 ont posé l'appareil des courbes de coûts, et plus tard à Jacob Viner, dans les années trente, à qui l'on doit la distinction rigoureuse entre courbes de court et de long terme.

Venons-en au comportement du producteur, c'est-à-dire à la décision. L'entreprise néoclassique poursuit un seul but : maximiser son profit, défini comme la différence entre la recette totale et le coût total. La recette totale, c'est le prix multiplié par la quantité vendue. La question est : quelle quantité produire pour que cet écart soit le plus grand possible ? La réponse est l'une des plus belles élégances de la microéconomie. Le profit est maximal quand la recette marginale égale le coût marginal. Pourquoi ? Parce que tant que la dernière unité vendue rapporte plus qu'elle ne coûte, autrement dit tant que la recette marginale dépasse le coût marginal, il faut produire davantage. Et dès que la dernière unité coûte plus qu'elle ne rapporte, il faut réduire. L'équilibre se trouve à l'égalité exacte des deux marges. Cette règle, recette marginale égale coût marginal, est universelle : elle vaut en concurrence comme en monopole, ce que nous exploiterons plus tard.

Précisons le cas de la concurrence parfaite, qui nous mènera directement à l'offre. Dans ce cadre, que l'épisode suivant détaillera, l'entreprise est preneuse de prix : trop petite pour influencer le marché, elle subit le prix. La recette marginale est alors égale au prix lui-même, puisque chaque unité supplémentaire se vend au même prix de marché. La condition de profit maximal devient donc : prix égale coût marginal. Et voilà la révélation. La courbe de coût marginal de l'entreprise est sa courbe d'offre. Pour chaque prix de marché, l'entreprise produit la quantité telle que son coût marginal égale ce prix ; en lisant la courbe de coût marginal, on lit directement combien elle offrira. La courbe d'offre n'est pas un postulat tombé du ciel, comme on peut le croire en terminale : c'est le résultat dérivé du calcul de maximisation du profit. Elle est croissante précisément parce que le coût marginal est croissant, lui-même conséquence des rendements décroissants.

Un raffinement essentiel pour la prépa. L'entreprise ne produit pas à tout prix. À court terme, elle continue tant que le prix couvre au moins son coût variable moyen, car les coûts fixes sont déjà engagés, irrécupérables ; même en perte comptable, mieux vaut produire si l'on couvre le variable et qu'on grignote un peu de fixe. En dessous du minimum du coût variable moyen, c'est le seuil de fermeture : on arrête. À long terme, en revanche, le prix doit couvrir le coût moyen total, sinon l'entreprise quitte le marché : c'est le seuil de rentabilité. Cette distinction entre les deux seuils est un classique des concours.

Reste à confronter cette belle mécanique. La théorie standard suppose que l'entreprise maximise effectivement son profit et connaît parfaitement ses coûts. Or des courants entiers contestent cette boîte noire. Herbert Simon, futur lauréat du prix de la Banque de Suède en 1978, a montré dès les années cinquante, avec sa notion de rationalité limitée, que les dirigeants ne maximisent pas mais se contentent d'un résultat satisfaisant, ce qu'il nomme satisficing. Ronald Coase, dans son article The Nature of the Firm de 1937, a posé la question oubliée par les marginalistes : pourquoi des firmes existent-elles, plutôt que de simples contrats de marché ? Sa réponse, les coûts de transaction, a fondé toute une économie des organisations, prolongée par Oliver Williamson. Et l'analyse principal-agent rappelle que les managers n'ont pas forcément les intérêts des actionnaires. La firme n'est donc pas la fonction mécanique de nos manuels.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la production se heurte aux rendements décroissants à court terme, d'où des coûts marginaux croissants. Ensuite, la marge gouverne la moyenne, et le coût marginal coupe le coût moyen à son minimum, l'optimum technique. Puis le producteur maximise son profit en égalisant recette marginale et coût marginal. Enfin, en concurrence parfaite, cette règle devient prix égale coût marginal, et la courbe de coût marginal est tout simplement la courbe d'offre. Garde aussi en tête que cette élégante mécanique repose sur des hypothèses fortes que Simon et Coase ont sérieusement ébranlées.

Nous tenons désormais les deux versants du marché : la demande issue du consommateur, l'offre issue du producteur. L'épisode suivant les fera se rencontrer dans le cadre le plus pur, celui de la concurrence pure et parfaite, et nous monterons d'un cran vers l'équilibre général de Walras et la fameuse main invisible de Smith.

Léon Walras
Épisode 23 · 9:24

Concurrence pure et parfaite et équilibre général

Walras étend l'équilibre d'un marché à tous les marchés simultanément, par un immense système d'équations résolu par le tâtonnement d'un commissaire-priseur fictif. Il donne corps mathématique à la main invisible de Smith. Idéal-type, la concurrence pure et parfaite reste une norme, pas une photographie du réel.

Léon Walras1834–1910 — L'équilibre général et le commissaire-priseur

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Imagine un marché aux poissons à l'ancienne, où des dizaines de pêcheurs vendent une marchandise rigoureusement identique, où chaque acheteur connaît tous les prix d'un coup d'œil, et où personne, ni vendeur ni client, n'est assez gros pour faire bouger le cours à lui seul. Personne ne marchande vraiment : il y a un prix, et tu le prends ou tu pars. Ce marché imaginaire, c'est l'idéal-type de la concurrence pure et parfaite. Ce n'est pas une description du monde réel, c'est un étalon. Comme un physicien qui raisonne d'abord dans le vide sans frottements pour isoler les lois pures, l'économiste construit ce marché abstrait pour comprendre ce que serait une coordination parfaite par les prix. Et la grande question de cet épisode, c'est de savoir si, quand tous les marchés fonctionnent ainsi en même temps, l'économie tout entière peut tenir en équilibre.

Tu connais déjà l'offre, la demande et le prix d'équilibre que nous avons vus avec Marshall. Tu sais aussi, depuis l'épisode précédent, que le producteur maximise son profit en égalisant sa recette marginale et son coût marginal. Il nous reste à préciser le cadre exact dans lequel ce raisonnement vaut, puis à changer d'échelle pour passer du marché unique à la totalité des marchés.

La concurrence pure et parfaite repose sur cinq conditions qu'il faut connaître par cœur. D'abord l'atomicité : il y a une multitude d'offreurs et de demandeurs, chacun si petit que sa décision individuelle ne pèse rien sur le prix. Ensuite l'homogénéité du produit : tous les biens échangés sont parfaitement identiques, si bien que l'acheteur n'a aucune raison de préférer un vendeur plutôt qu'un autre, sinon le prix. Troisièmement, la libre entrée et la libre sortie : aucune barrière, aucun brevet, aucun coût d'installation n'empêche une entreprise d'entrer sur le marché si le profit l'attire, ou d'en sortir si elle perd de l'argent. Quatrièmement, la transparence ou information parfaite : tous les agents connaissent instantanément et gratuitement tous les prix et toutes les qualités. Enfin, la mobilité parfaite des facteurs de production : le travail et le capital peuvent se déplacer sans coût d'un secteur à l'autre. Les trois premières conditions, atomicité, homogénéité, fluidité de l'entrée, définissent la concurrence ; les deux dernières, transparence et mobilité, la rendent parfaite.

La conséquence centrale de tout cela, c'est que l'entreprise en concurrence pure et parfaite est preneuse de prix, ce que les économistes appellent un price taker. Elle ne fixe pas son prix, elle le subit. À l'échelle de la firme, la demande qui s'adresse à elle est parfaitement élastique : si elle vend un centime au-dessus du prix du marché, elle perd tous ses clients d'un coup, car le bien est homogène et l'information parfaite ; et elle n'a aucun intérêt à vendre en dessous puisqu'elle peut écouler toute sa production au prix courant. Pour elle, le prix est donc une donnée. Sa recette marginale, c'est-à-dire ce que lui rapporte chaque unité supplémentaire vendue, est exactement égale au prix. La règle de maximisation du profit, recette marginale égale coût marginal, devient alors prix égale coût marginal. Voilà l'égalité fondamentale de la concurrence parfaite : à l'optimum, le prix s'aligne sur le coût marginal.

Mais le raisonnement le plus profond concerne le long terme et fait intervenir la libre entrée. Suppose que, à un moment, les entreprises du secteur réalisent un profit. Ce profit agit comme un signal lumineux : il attire de nouveaux entrants. L'offre globale augmente, le prix baisse, et le profit s'érode. À l'inverse, si les entreprises perdent de l'argent, certaines sortent, l'offre diminue, le prix remonte. Ce mouvement ne s'arrête que lorsque le profit économique devient nul. À l'équilibre de long terme, le prix égale donc à la fois le coût marginal et le coût moyen minimum. Attention au piège : un profit économique nul ne signifie pas que l'entrepreneur ne gagne rien. Le coût moyen intègre déjà la rémunération normale des facteurs, ce que les économistes nomment le coût d'opportunité du capital. Profit nul veut dire que le secteur ne rapporte ni plus ni moins qu'un placement équivalent ailleurs. C'est une situation d'efficience productive maximale : chaque bien est produit au coût le plus bas possible.

Élevons maintenant le regard. Jusqu'ici nous avons raisonné sur un marché isolé, c'est ce qu'on appelle l'équilibre partiel, la méthode d'Alfred Marshall dans ses Principes d'économie politique de 1890, qui étudie un marché en supposant tout le reste inchangé, le fameux ceteris paribus. Mais les marchés sont reliés entre eux. Le prix du blé dépend de celui des terres, qui dépend des salaires agricoles, qui dépendent du prix du pain. Tout tient ensemble. C'est ici qu'intervient le génie de Léon Walras, l'économiste français de l'école de Lausanne, qui publie ses Éléments d'économie politique pure à partir de 1874. Walras pose une question vertigineuse : existe-t-il un système de prix, un prix pour chaque bien et chaque facteur, tel que tous les marchés s'équilibrent simultanément, l'offre égalant la demande partout en même temps ? C'est le problème de l'équilibre général.

Walras le formalise comme un immense système d'équations, autant d'équations que d'inconnues, chaque prix étant une variable et chaque équilibre de marché une équation. Pour expliquer comment ce système trouve sa solution, il imagine une fiction restée célèbre : le commissaire-priseur. Avant tout échange réel, un crieur central annonce des prix au hasard ; chacun déclare alors ce qu'il voudrait acheter ou vendre à ces prix. S'il y a excès de demande quelque part, le commissaire-priseur monte le prix ; s'il y a excès d'offre, il le baisse. Ce processus de tâtonnement se répète, et aucun échange n'a lieu tant que l'équilibre général n'est pas atteint. Une fois le bon vecteur de prix trouvé, on échange, et tout s'écoule sans reste. C'est une fiction, bien sûr : il n'existe nulle part de commissaire-priseur central. Mais c'est une métaphore puissante du rôle coordinateur des prix.

Et c'est ici que se noue le lien avec une intuition bien plus ancienne. Adam Smith, dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations en 1776, avait écrit que chaque individu, en poursuivant son seul intérêt, est conduit par une main invisible à promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de ses intentions, le bien de tous. La main invisible de Smith, c'était une intuition littéraire, presque poétique. L'équilibre général de Walras en est, près d'un siècle plus tard, la traduction mathématique : il montre rigoureusement comment des décisions décentralisées et égoïstes peuvent se coordonner par les seuls prix vers une cohérence d'ensemble. Au vingtième siècle, Kenneth Arrow et Gérard Debreu, dans un article fondateur de 1954, démontreront enfin, par des outils mathématiques sophistiqués, les conditions précises d'existence d'un tel équilibre. Debreu en tirera sa Théorie de la valeur en 1959.

Mais il faut garder l'esprit critique, car la prépa attend de toi du recul. Ce modèle est d'une beauté logique impressionnante, et c'est précisément sa limite : ses hypothèses sont irréalistes. L'information n'est jamais parfaite, les produits sont différenciés par les marques, les barrières à l'entrée existent partout, le commissaire-priseur n'existe pas. Surtout, le modèle dit que l'équilibre existe, mais il garantit mal qu'on y parvienne et qu'il soit unique : les travaux de Sonnenschein, Mantel et Debreu, dans les années soixante-dix, ont montré que la stabilité du tâtonnement n'est pas assurée en général. La concurrence pure et parfaite n'est donc pas une photographie du capitalisme réel ; c'est une norme, un point de référence à partir duquel on mesure les écarts. Tout le reste de la microéconomie, le monopole, l'oligopole, les externalités, l'information asymétrique, consistera précisément à étudier ce qui se passe quand une ou plusieurs des cinq conditions tombent.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. La concurrence pure et parfaite se définit par cinq conditions : atomicité, homogénéité, libre entrée et sortie, transparence, mobilité des facteurs. L'entreprise y est preneuse de prix, et elle maximise son profit en égalisant le prix au coût marginal, le profit économique tendant vers zéro à long terme par le jeu de l'entrée. L'équilibre général de Walras étend ce raisonnement à tous les marchés simultanément et donne corps mathématique à la main invisible de Smith. Enfin, ce modèle est un idéal-type, une norme féconde, pas une description : sa fonction est de servir d'étalon pour penser toutes les imperfections.

Dans le prochain épisode, nous prolongerons cette logique en nous demandant non plus si l'équilibre existe, mais s'il est bon : nous parlerons du surplus du consommateur et du producteur, de l'optimum de Pareto et des deux théorèmes du bien-être, qui tentent de fonder en rigueur l'idée que la concurrence parfaite mène à l'efficience collective.

Vilfredo Pareto
Épisode 24 · 9:08

Surplus, efficience et théorèmes du bien-être

Le surplus quantifie le gain à l'échange, maximal à l'équilibre concurrentiel. Le critère de Pareto juge l'efficience sans rien dire de la justice. Les deux théorèmes du bien-être fondent la légitimité du marché tout en listant ses défaillances : l'efficience n'épuise jamais le débat politique.

Vilfredo Pareto1848–1923 — L'optimum de Pareto et le bien-être

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Prends un marché du café. Le prix s'établit à trois euros la tasse. Pourtant, il y a dans la file un amateur qui aurait été prêt à payer six euros, et un torréfacteur qui aurait accepté de vendre dès deux euros. Tous deux échangent à trois. Cet écart, ce gain que chacun empoche au-delà de ce qu'il exigeait, c'est tout l'objet de notre épisode. Au-delà de la simple description de l'équilibre que tu connais déjà, nous allons apprendre à juger un marché : non plus seulement comment il fonctionne, mais s'il fonctionne bien. Nous passons de l'économie positive à l'économie normative.

Rappelle-toi l'acquis du lycée et de l'épisode précédent : sur un marché concurrentiel, l'offre et la demande se croisent en un point d'équilibre qui fixe un prix et une quantité. Ce que nous ajoutons aujourd'hui, c'est une mesure du bien-être que cet équilibre produit, et un verdict sur sa qualité. L'outil central est dû à Alfred Marshall, dans ses Principes d'économie politique de 1890, qui formalise la notion de surplus, héritée de l'ingénieur français Jules Dupuit dès 1844.

Commençons par le surplus du consommateur. La courbe de demande, tu le sais, se lit comme une échelle de dispositions à payer : pour chaque unité, elle indique le prix maximal qu'un acheteur consentirait. Le surplus du consommateur, c'est la différence entre cette disposition à payer et le prix effectivement déboursé, sommée sur toutes les unités achetées. Géométriquement, c'est l'aire comprise entre la courbe de demande et le niveau de prix. Notre amateur de café prêt à payer six euros et qui ne paie que trois engrange un surplus de trois euros : un gain net, une satisfaction non payée.

Symétriquement, le surplus du producteur est la différence entre le prix reçu et le coût marginal de production, c'est-à-dire le prix minimal auquel le vendeur aurait accepté de céder son bien. C'est l'aire entre le prix et la courbe d'offre, laquelle reflète précisément ces coûts marginaux croissants que nous avons vus en étudiant le producteur. La somme des deux, surplus du consommateur plus surplus du producteur, donne le surplus collectif, ou bien-être total. C'est notre thermomètre du gain mutuel à l'échange.

Voici alors le résultat décisif. À l'équilibre concurrentiel, ce surplus total est maximal. Toute quantité échangée inférieure à la quantité d'équilibre laisse sur la table des échanges mutuellement avantageux : il existe encore des acheteurs disposés à payer plus que le coût de production, donc du gain à capter. Toute quantité supérieure force des transactions où le coût excède la disposition à payer, ce qui détruit de la valeur. Le point où l'offre rencontre la demande est exactement celui qui épuise toutes les bonnes affaires sans en forcer aucune mauvaise. C'est là que naît l'intuition de la main invisible d'Adam Smith, dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de 1776 : la poursuite de l'intérêt individuel, encadrée par la concurrence, conduit à un résultat collectivement satisfaisant.

Mais « satisfaisant » selon quel critère ? Ici intervient Vilfredo Pareto, économiste et sociologue italien, dans son Manuel d'économie politique de 1906. Pareto propose un critère d'efficience d'une prudence extrême. Une situation est dite optimale, au sens de Pareto, lorsqu'il est impossible d'améliorer le sort d'un individu sans dégrader celui d'un autre. Tant qu'on peut rendre quelqu'un plus heureux sans léser personne, on n'est pas à l'optimum : on parle d'amélioration parétienne. L'équilibre concurrentiel, dans un monde idéal, réalise un tel optimum. Mesure bien la modestie du critère : il ne dit rien de la justice. Une situation où une personne possède tout et les autres rien peut être Pareto-optimale, puisqu'on ne peut donner aux pauvres sans retirer au riche. Pareto sépare délibérément l'efficience de l'équité.

Cette distinction culmine dans les deux théorèmes fondamentaux de l'économie du bien-être, établis avec rigueur au vingtième siècle par Kenneth Arrow et Gérard Debreu. C'est Kenneth Arrow qui, dans son article de 1951 « An Extension of the Basic Theorems of Classical Welfare Economics », démontre formellement le premier et le second théorème du bien-être. Il faut bien distinguer ce résultat de l'article qu'Arrow et Debreu signent ensemble en 1954 : celui-ci, lui, établit l'existence d'un équilibre général concurrentiel, c'est-à-dire prouve qu'un tel équilibre existe bel et bien sous certaines hypothèses, ce qui est une question différente de l'optimalité de cet équilibre. Le premier théorème énonce que tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto. C'est la traduction mathématique de la main invisible : laissez les marchés parfaits opérer, et vous obtenez l'efficience. Le second théorème, plus subtil et politiquement plus chargé, affirme la réciproque conditionnelle : tout optimum de Pareto souhaité peut être atteint comme équilibre concurrentiel, à condition de redistribuer au préalable les dotations initiales, puis de laisser le marché jouer. Autrement dit, on peut séparer le problème de l'efficience de celui de la répartition : l'État fixe la justice en redistribuant les ressources de départ, par des transferts forfaitaires, et le marché se charge ensuite de l'allocation efficiente. C'est l'argument théorique le plus puissant en faveur d'une économie de marché corrigée par la redistribution, plutôt que par l'intervention directe sur les prix.

Ces théorèmes sont magnifiques, mais regarde le prix de leur élégance. Ils ne valent que sous les hypothèses très exigeantes de la concurrence pure et parfaite étudiée précédemment : atomicité, information parfaite, absence d'externalités, absence de biens publics, marchés complets. Dès qu'une de ces conditions tombe, le premier théorème se brise. Un monopole, des externalités de pollution, des asymétries d'information à la Akerlof, et l'équilibre de marché cesse d'être optimal : il apparaît alors une perte sèche, ce triangle de surplus évaporé que nous étudierons en détail dès le prochain épisode avec le monopole. Ce sont les défaillances de marché, qui occuperont tout le module trois.

Le second théorème a sa propre fragilité. La redistribution qu'il suppose doit être forfaitaire, sans effet sur les comportements. Or les impôts réels, sur le revenu ou la consommation, modifient les incitations à travailler ou à épargner : ils introduisent des distorsions. Arthur Cecil Pigou, dès L'économie du bien-être de 1920, avait déjà conscience que toute intervention a un coût. La séparation pure entre efficience et équité reste donc largement un idéal de tableau noir.

Il faut enfin entendre la critique de fond. Le critère de Pareto et la notion de surplus reposent sur des fondements normatifs discutables. Sommer les surplus, c'est traiter d'un même poids l'euro du milliardaire et celui du smicard, comme l'a souligné toute l'économie du bien-être après Pigou. Pour contourner le silence de Pareto sur les arbitrages, Nicholas Kaldor et John Hicks ont proposé en 1939 un critère de compensation potentielle : une réforme est bonne si les gagnants pourraient dédommager les perdants tout en restant gagnants, même si la compensation n'a pas lieu. Critère commode, mais idéologiquement lourd, car il valide des changements qui font en pratique des perdants réels. Enfin, Kenneth Arrow, dans Choix social et valeurs individuelles de 1951, a montré par son théorème d'impossibilité qu'aucune procédure démocratique ne peut agréger sans contradiction les préférences individuelles en un choix collectif cohérent. L'efficience parétienne ne nous dispense jamais du débat politique sur le partage.

Que faut-il retenir, pour la prépa ? D'abord, que le surplus est l'instrument qui permet de quantifier le bien-être et de juger une politique : taxe, quota, monopole se mesurent tous en gain ou en perte de surplus. Ensuite, que l'optimum de Pareto est un critère d'efficience minimaliste, étranger à toute idée de justice. Troisièmement, que les deux théorèmes du bien-être donnent à la fois la légitimité scientifique du marché concurrentiel et, par leurs hypothèses, la liste exacte de ses défaillances. Enfin, que l'efficience n'épuise jamais la question normative : derrière l'apparente neutralité du surplus se cachent des choix de valeurs que l'économiste doit assumer. Garde cette tension, classique contre interventionniste, Pareto contre Rawls, au cœur de tes dissertations d'ESH.

Dans le prochain épisode, nous quittons ce monde parfait pour son premier accroc majeur : le monopole, son pouvoir de marché, et cette fameuse perte sèche qui mesurera, en surplus perdu, le prix de l'absence de concurrence.

Module 5 — Pouvoir de marché et défaillances

Monopoles, jeux, externalités, communs, information
Joseph Schumpeter
Épisode 25 · 8:48

Le monopole et le pouvoir de marché

Le monopole produit moins et plus cher, d'où une perte sèche de bien-être. Mais Schumpeter renverse la critique : la rente de monopole finance l'innovation, carburant de la destruction créatrice. Efficacité statique contre efficacité dynamique, débat toujours vif sur les géants du numérique.

Joseph Schumpeter1883 – 1950 — Monopole, innovation et destruction créatrice

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Prends le cas, longtemps banal, d'une entreprise unique détenant la distribution de l'eau dans une ville. Le client n'a pas le choix : un seul vendeur, pas de concurrent vers qui se tourner. Cette situation, qui semble exceptionnelle, est en réalité le révélateur le plus puissant de ce qu'on appelle le pouvoir de marché. Dans l'épisode précédent, tu as vu la concurrence pure et parfaite culminer dans les deux théorèmes du bien-être : un monde idéal où le marché atteint l'optimum de Pareto et où aucun acteur ne peut influencer le prix. Aujourd'hui, on quitte ce paradis pour entrer dans le monde réel, celui où certaines firmes peuvent fixer leur prix. Et tu vas comprendre pourquoi cela coûte cher à la collectivité.

Reprenons rapidement le socle. En concurrence parfaite, la firme est preneuse de prix : elle subit un prix donné par le marché, et pour elle ce prix est aussi sa recette marginale, c'est-à-dire ce que lui rapporte la vente d'une unité supplémentaire. Le monopole brise cette mécanique. Étant seul face à la demande de tout le marché, il fait face à une courbe de demande décroissante : s'il veut vendre davantage, il doit baisser son prix. Et là réside toute la subtilité. Pour vendre une unité de plus, il ne baisse pas seulement le prix de cette unité, mais celui de toutes les unités qu'il aurait pu vendre plus cher. Conséquence décisive : la recette marginale du monopoleur est inférieure à son prix. Si tu retiens une seule idée de cet épisode, retiens celle-là, car tout en découle.

Antoine Augustin Cournot, dans ses Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, en 1838, fut le premier à formaliser rigoureusement le comportement du monopoleur : il en a posé la maximisation du profit en termes de quantité produite. Le concept explicite de recette marginale, lui, ne sera dégagé et nommé que plus tard, notamment par Joan Robinson en 1933 ; c'est dans ce vocabulaire affiné qu'on reformule aujourd'hui le résultat de Cournot. La condition d'optimum est d'une limpidité saisissante : le monopole maximise son profit en produisant la quantité pour laquelle la recette marginale égale le coût marginal. C'est la même règle de bon sens que pour n'importe quel producteur — tant qu'une unité supplémentaire rapporte plus qu'elle ne coûte, on continue. Mais comme la recette marginale est désormais inférieure au prix, le monopoleur s'arrête plus tôt que ne le ferait un secteur concurrentiel. Il produit donc moins, et il vend ce moins plus cher. Le prix de monopole excède le coût marginal, alors qu'en concurrence parfaite prix et coût marginal s'égalisent. Cet écart entre le prix et le coût marginal, c'est précisément la mesure du pouvoir de marché. L'économiste Abba Lerner, en 1934, en a tiré un indice qui porte son nom : plus l'écart relatif entre prix et coût marginal est grand, plus le pouvoir de marché est élevé. Et cet indice est l'inverse de l'élasticité-prix de la demande : moins les consommateurs sont sensibles au prix, plus le monopole peut serrer la vis.

Venons-en au cœur de la critique : la perte sèche, ou perte de bien-être. Souviens-toi des surplus étudiés dans l'épisode précédent. En réduisant la quantité offerte sous le niveau concurrentiel, le monopole crée une situation où il existe des consommateurs prêts à payer un prix supérieur au coût marginal de production, mais qui ne sont pas servis. Des échanges mutuellement avantageux n'ont tout simplement pas lieu. Le monopole capture une partie du surplus du consommateur et le transforme en profit — ce transfert, en lui-même, n'est pas une perte pour la société, juste une redistribution. Mais une fraction du surplus total disparaît purement et simplement : personne ne la récupère. C'est cela, la perte sèche, le triangle de Harberger, du nom d'Arnold Harberger qui tenta d'en mesurer l'ampleur aux États-Unis dans les années cinquante. Le monopole est donc inefficace au sens de Pareto : on pourrait produire davantage et améliorer le sort de certains sans nuire à personne.

Le tableau se complique avec la discrimination par les prix, c'est-à-dire le fait de vendre le même bien à des prix différents selon les acheteurs. Arthur Cecil Pigou, dans The Economics of Welfare en 1920, en a proposé une typologie restée canonique. La discrimination du premier degré, dite parfaite, consiste à faire payer chaque consommateur exactement le prix maximal qu'il est prêt à débourser : le monopoleur s'empare alors de la totalité du surplus, mais — paradoxe fécond — il produit la quantité efficace, car il n'a plus intérêt à restreindre l'offre. La perte sèche disparaît, au prix d'une captation totale par le vendeur. La discrimination du deuxième degré joue sur les quantités, comme les tarifs dégressifs ou les abonnements. Celle du troisième degré sépare les clients en groupes identifiables — étudiants, seniors, marché national contre marché étranger — et applique un prix plus élevé là où la demande est la moins élastique. Tu croises ces pratiques tous les jours : billets d'avion, places de cinéma, logiciels. Elles montrent que le pouvoir de marché ne se résume pas à un prix unique trop haut.

Reste un cas particulièrement important pour la prépa : le monopole naturel. Il survient lorsque les coûts fixes sont si massifs que le coût moyen décroît sur toute l'étendue pertinente de la demande — pense aux réseaux ferroviaires, à l'électricité, à la distribution d'eau, aux télécommunications historiques. Dans ces industries à rendements croissants, une seule firme produit à un coût moyen plus bas que plusieurs firmes en concurrence : dupliquer les rails ou les canalisations serait un gaspillage. Le monopole est alors techniquement justifié, mais le problème de l'abus de pouvoir demeure. D'où la question de la régulation. La solution de premier rang, faire payer le prix égal au coût marginal, condamnerait l'entreprise à des pertes, puisque ce coût marginal est inférieur au coût moyen décroissant. On recourt alors à des solutions de second rang : la tarification au coût moyen, qui assure l'équilibre financier sans profit excessif, ou la tarification de Ramsey, qui répartit la couverture des coûts fixes en chargeant davantage les segments à demande inélastique. Ces débats ont structuré toute l'histoire des services publics français et la vague de privatisations et de mises en concurrence depuis les années quatre-vingt-dix.

Il faut nuancer la condamnation du monopole, et c'est là qu'intervient Joseph Schumpeter, dans Capitalisme, socialisme et démocratie, en 1942. Pour lui, la concurrence parfaite n'est pas l'idéal qu'on croit. Le véritable moteur du capitalisme, c'est l'innovation, et l'innovateur a besoin d'une rente temporaire de monopole — protégée par un brevet, par exemple — pour rentabiliser ses efforts de recherche. Le pouvoir de marché serait alors le prix à payer pour le progrès technique, le carburant de la « destruction créatrice ». Face à la statique de Harberger, qui ne voit que le triangle de perte sèche, Schumpeter oppose une vision dynamique : le profit de monopole d'aujourd'hui finance le saut technologique de demain, et tout monopole est de toute façon menacé d'être balayé par la prochaine innovation. Ce débat entre efficacité statique et efficacité dynamique traverse toute l'économie industrielle contemporaine, et tu le retrouves vivace dans les controverses actuelles sur les géants du numérique.

Que faut-il retenir ? D'abord que le monopole se distingue par une seule propriété fondatrice : sa recette marginale est inférieure à son prix, ce qui le pousse à produire moins et à vendre plus cher qu'un marché concurrentiel, suivant la condition de maximisation héritée de Cournot, qui veut que la recette marginale égale le coût marginal. Ensuite que ce comportement engendre une perte sèche, une destruction nette de bien-être que mesurent l'indice de Lerner et le triangle de Harberger. Retiens aussi que la discrimination par les prix, théorisée par Pigou, complique le diagnostic, jusqu'à pouvoir restaurer l'efficacité dans le cas extrême du premier degré. Enfin que le monopole naturel justifie une intervention régulatrice, tandis que Schumpeter renverse la perspective en faisant du pouvoir de marché le moteur de l'innovation. Le monopole n'est donc ni un pur mal ni un pur bien : c'est un objet de débat, ce qui en fait une mine pour la dissertation d'ESH.

Dans le prochain épisode, nous quitterons le vendeur unique pour le cas plus réaliste et plus retors où quelques firmes se font face : l'oligopole et la concurrence imparfaite, avec Cournot encore, mais aussi Bertrand, Stackelberg et Chamberlin.

Antoine Augustin Cournot
Épisode 26 · 8:56

Oligopole et concurrence imparfaite

Entre monopole et concurrence parfaite, l'oligopole repose sur l'interdépendance stratégique. Cournot modélise des firmes choisissant leurs quantités ; Bertrand renverse le résultat avec les prix, Stackelberg récompense le premier joueur. Chamberlin et Robinson ajoutent la concurrence monopolistique par différenciation.

Antoine Augustin Cournot1801 – 1877 — Oligopole : équilibre en quantités

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Imagine le marché de l'eau minérale de deux sources voisines, en Auvergne, au début du dix-neuvième siècle. Deux propriétaires, chacun assis sur sa fontaine, doivent décider combien de litres mettre en vente. Aucun n'est seul comme un monopoleur, aucun n'est noyé dans une foule d'anonymes comme en concurrence parfaite. Chacun sait que la quantité qu'il déverse sur le marché va faire bouger le prix, et donc le profit de l'autre. C'est exactement l'image que choisit Antoine Augustin Cournot, dans ses Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses, en 1838, pour fonder ce qui reste aujourd'hui le modèle de référence de l'oligopole. Voilà le territoire de cet épisode : ces structures intermédiaires, entre le monopole que tu viens d'étudier et la concurrence pure et parfaite, où un petit nombre de vendeurs ou des produits différenciés font naître un pouvoir de marché.

Rappelle-toi le décor. En concurrence pure et parfaite, l'atomicité rend chaque agent preneur de prix ; en monopole, un vendeur unique fixe sa quantité là où sa recette marginale égale son coût marginal, et empoche une rente au prix d'une perte sèche pour la collectivité. Entre ces deux pôles, le monde réel : quelques constructeurs automobiles, trois ou quatre opérateurs télécoms, des marques de dentifrice presque identiques mais jamais tout à fait. C'est la concurrence imparfaite, et son trait commun est l'interdépendance stratégique. La décision de l'un dépend de ce qu'il anticipe des autres. Cette idée simple fait basculer toute l'analyse, parce qu'elle introduit l'incertitude sur le comportement d'autrui là où la concurrence parfaite l'avait soigneusement évacuée.

Commençons par Cournot. Ses deux producteurs choisissent simultanément une quantité, en supposant celle du rival fixée. Chacun détermine sa meilleure réponse à la production de l'autre ; l'équilibre est atteint quand les deux décisions sont mutuellement cohérentes, c'est-à-dire quand personne n'a intérêt à dévier. Tu reconnais là, avec plus d'un siècle d'avance, ce que John Nash formalisera en 1950 : l'équilibre de Cournot est un équilibre de Nash en quantités. Le résultat est remarquable. Le prix d'oligopole se situe entre celui du monopole et celui de la concurrence parfaite, et à mesure que le nombre de firmes augmente, on glisse continûment vers le prix concurrentiel. L'oligopole apparaît ainsi comme un pont théorique entre les deux extrêmes du programme, ce qui en fait un objet précieux pour le concours.

Mais le choix de la variable stratégique n'est pas neutre, et c'est là qu'intervient une critique célèbre. En 1883, dans un compte rendu publié au Journal des savants, le mathématicien Joseph Bertrand reproche à Cournot d'avoir fait raisonner ses producteurs en quantités alors qu'un industriel fixe d'abord un prix. Reprends le modèle en faisant porter la concurrence sur les prix, avec des produits identiques, et le résultat se renverse : il suffit de deux firmes pour retomber sur le prix concurrentiel, égal au coût marginal, et donc sur un profit nul. C'est le paradoxe de Bertrand. Chaque firme est tentée de sous-coter légèrement sa rivale pour rafler toute la demande, et cette guerre des prix ne s'arrête qu'au coût de production. Deux suffisent pour reproduire l'idéal concurrentiel : conclusion troublante, et qui montre à quel point les prédictions de l'oligopole dépendent des hypothèses retenues. La réalité atténue ce paradoxe par la différenciation des produits, les capacités de production limitées et la répétition des interactions, autant de portes que nous rouvrirons.

Troisième variante, l'asymétrie temporelle. Heinrich von Stackelberg, dans son ouvrage sur la structure des marchés en 1934, suppose que les firmes ne jouent plus simultanément : l'une, le meneur, choisit sa quantité la première, l'autre, le suiveur, réagit ensuite. Le meneur, parce qu'il anticipe la meilleure réponse du suiveur, en tire un avantage : il produit davantage et capte une part plus grande du profit. C'est l'avantage du premier entrant, l'avantage de jouer en premier, qui éclaire bien des stratégies industrielles, de l'expansion préventive de capacités à la course à l'investissement. Retiens cette typologie en trois temps : Cournot, concurrence en quantités simultanée ; Bertrand, concurrence en prix ; Stackelberg, concurrence en quantités séquentielle. Trois lectures d'une même réalité, trois résultats distincts.

Tournons-nous maintenant vers l'autre grande façon d'imparfaire la concurrence : non plus le petit nombre, mais la différenciation. Au tournant des années trente, deux économistes proposent presque simultanément une théorie de la concurrence monopolistique. Edward Chamberlin, à Harvard, publie The Theory of Monopolistic Competition en 1933 ; la même année, à Cambridge, Joan Robinson fait paraître The Economics of Imperfect Competition. Leur intuition commune est que la plupart des marchés réels combinent un grand nombre de vendeurs, comme en concurrence parfaite, avec des produits différenciés, comme en monopole. Chaque coiffeur, chaque restaurant, chaque marque de café est un petit monopoleur de son produit singulier, mais cerné par une nuée de substituts proches. Il fait donc face à une courbe de demande décroissante, et non horizontale : il peut un peu augmenter son prix sans tout perdre, parce que sa clientèle lui est partiellement fidèle.

La conséquence est subtile et compte beaucoup pour la prépa. À court terme, la firme en concurrence monopolistique se comporte comme un monopoleur et peut dégager un profit. Mais la libre entrée, à long terme, attire des concurrents : de nouvelles variétés apparaissent, la demande adressée à chacun se rétracte, et le profit s'évanouit jusqu'à devenir nul, comme en concurrence parfaite. Sauf que l'équilibre final n'est pas efficient : la firme produit à un coût moyen supérieur à son minimum, ce que Chamberlin appelle la capacité excédentaire. Autrement dit, la différenciation a un prix social : trop de variétés, des séries trop courtes, des capacités sous-utilisées. Mais elle a aussi une vertu, que Robinson souligne à sa manière en analysant le pouvoir de marché : le consommateur gagne en diversité, en innovation, en adaptation à ses goûts. Le débat sur la publicité s'enracine ici. Crée-t-elle une information utile qui fluidifie le marché, ou bien fabrique-t-elle artificiellement la fidélité et érige des barrières à l'entrée ? Les deux lectures coexistent et tu dois savoir les opposer.

Une parenthèse historiquement importante : Joan Robinson, dans ce même ouvrage de 1933, forge le concept de monopsone, ce marché où un acheteur unique fait face à de nombreux vendeurs. Pense à un employeur dominant dans un bassin d'emploi : il peut, symétriquement au monopoleur, tirer les salaires vers le bas. Ce concept connaît un puissant regain aujourd'hui dans l'analyse du marché du travail, et il montre que le pouvoir de marché n'est pas réservé au vendeur.

Pourquoi tout cela compte-t-il pour l'épreuve d'économie, sociologie et histoire ? Parce que la concurrence imparfaite est le pivot qui relie la microéconomie pure aux politiques publiques. Elle justifie le droit de la concurrence, la lutte contre les ententes et les abus de position dominante, le contrôle des concentrations. Elle nourrit l'économie industrielle, de Jean Tirole, prix Nobel 2014 pour ses travaux sur la régulation des marchés à pouvoir de marché, à toute l'analyse des plateformes numériques contemporaines, où quelques géants dominent par les effets de réseau. Et surtout, elle débouche directement sur l'épisode suivant : car dès lors que les firmes s'observent et s'anticipent, il nous faut un outil pour penser l'interaction stratégique elle-même.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, la concurrence imparfaite occupe tout l'espace entre monopole et concurrence parfaite, et son cœur est l'interdépendance stratégique. Ensuite, les modèles d'oligopole dépendent crucialement de la variable de décision : Cournot et les quantités donnent un prix intermédiaire, Bertrand et les prix ramènent au coût marginal, Stackelberg récompense celui qui joue le premier. Puis, la concurrence monopolistique de Chamberlin et Robinson explique la coexistence du grand nombre et du pouvoir de marché par la différenciation, au prix d'une capacité excédentaire mais avec le bénéfice de la diversité. Enfin, ces structures fondent l'intervention publique et l'économie industrielle moderne. Dans le prochain épisode, nous donnerons sa grammaire à cette interdépendance avec la théorie des jeux : Von Neumann, Morgenstern, l'équilibre de Nash et le fameux dilemme du prisonnier.

John Nash
Épisode 27 · 9:13

Théorie des jeux : décider en interaction

La théorie des jeux pense les décisions rationnelles en interaction. L'équilibre de Nash, point où nul ne gagne à dévier seul, est central mais pas toujours optimal : le dilemme du prisonnier le prouve. La répétition du jeu fait pourtant émerger la coopération.

John Nash1928 – 2015 — Équilibre de Nash et interaction stratégique

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Imagine deux grandes enseignes de supermarchés qui se font face dans la même ville. Chacune se demande si elle doit baisser ses prix. Le problème, c'est que le résultat de ta décision ne dépend pas que de toi : il dépend de ce que va faire ta rivale, et elle, de son côté, anticipe ce que tu vas faire. Tu te retrouves dans une situation où ton calcul intègre le calcul de l'autre, qui intègre ton propre calcul, à l'infini. C'est très exactement l'objet de la théorie des jeux : l'étude des décisions rationnelles en situation d'interaction stratégique, là où le sort de chacun dépend des choix de tous.

Jusqu'à présent, dans nos épisodes de microéconomie, l'agent était soit un preneur de prix anonyme face à un marché trop vaste pour qu'il l'influence, soit un monopoleur seul au monde. Avec l'oligopole vu dans l'épisode précédent, on a vu surgir un nombre restreint d'acteurs assez gros pour que chacun pèse sur les autres. Cournot, dès 1838, avait pressenti le problème, mais il manquait un cadre général. Ce cadre, on le doit à John von Neumann et Oskar Morgenstern, qui publient en 1944 leur ouvrage fondateur, la Theory of Games and Economic Behavior. Ils y posent le vocabulaire qui reste le nôtre : les joueurs, les stratégies, les gains, et la distinction entre jeux coopératifs et non coopératifs.

Précisons ce vocabulaire, car il est rigoureux. Un joueur, c'est un décideur. Une stratégie, c'est un plan d'action complet, qui prévoit ce que le joueur fera dans chaque situation possible. Les gains, ce sont les conséquences, mesurées en utilité, de chaque combinaison de stratégies. Et l'on appelle forme normale la représentation du jeu sous forme d'une matrice qui croise les choix de chacun. Von Neumann avait d'abord démontré, en 1928, son célèbre théorème du minimax pour les jeux à somme nulle, ces jeux où ce que l'un gagne, l'autre le perd exactement, comme aux échecs. Mais l'économie est rarement à somme nulle : le commerce, lui, peut enrichir les deux parties. Il fallait donc aller plus loin.

Ce pas décisif, c'est John Nash qui le franchit en 1950, dans un article de quelques pages seulement, en proposant le concept qui porte aujourd'hui son nom : l'équilibre de Nash. La définition est d'une élégance redoutable. On dit qu'une combinaison de stratégies forme un équilibre de Nash lorsque aucun joueur n'a intérêt à modifier seul sa stratégie, étant donné les stratégies des autres. Autrement dit, chaque joueur fait le meilleur choix possible compte tenu de ce que font les autres, et personne ne regrette son choix une fois tous les choix connus. C'est un point de repos, une situation stable, parce que nul ne gagnerait à en dévier unilatéralement. Nash a démontré qu'un tel équilibre existe toujours, au moins en stratégies mixtes, c'est-à-dire si l'on autorise les joueurs à tirer leur action au sort selon certaines probabilités. Ce résultat lui vaudra le prix Nobel d'économie en 1994, partagé avec Harsanyi et Selten.

Pour saisir toute la portée du concept, il faut rencontrer le jeu le plus célèbre de toute la discipline : le dilemme du prisonnier, formalisé vers 1950 par Merrill Flood et Melvin Dresher, et baptisé ainsi par Albert Tucker. L'histoire est connue. Deux complices sont arrêtés et interrogés séparément. Si les deux se taisent, la police manque de preuves et chacun ne prend qu'une peine légère. Si l'un dénonce l'autre quand celui-ci se tait, le délateur est libéré et le silencieux lourdement condamné. Si les deux se dénoncent mutuellement, ils écopent tous deux d'une peine intermédiaire. Examine maintenant le raisonnement de chaque prisonnier. Quoi que fasse l'autre, il a toujours intérêt à dénoncer : si l'autre se tait, dénoncer me libère ; si l'autre dénonce, dénoncer m'évite la peine maximale. Dénoncer est ce qu'on appelle une stratégie dominante, meilleure dans tous les cas de figure.

Et voilà le drame. Les deux prisonniers, parfaitement rationnels chacun de son côté, choisissent de se dénoncer, et se retrouvent tous deux avec une peine intermédiaire, alors que s'ils s'étaient tus l'un et l'autre, ils auraient été bien mieux lotis. La rationalité individuelle débouche sur un résultat collectivement désastreux. L'équilibre de Nash du jeu, la double dénonciation, n'est pas l'optimum de Pareto, qui serait le double silence. Tu mesures ici la rupture avec la tradition de la main invisible héritée de Smith : l'intérêt bien compris de chacun ne conduit pas toujours au bien de tous. C'est l'une des idées les plus fécondes de toute la microéconomie contemporaine.

Le dilemme du prisonnier éclaire une foule de situations réelles. Pense à deux entreprises d'un duopole tentées par une entente sur des prix élevés : chacune a intérêt à trahir l'accord en baissant secrètement ses prix pour rafler la clientèle, si bien que l'entente s'effondre et que la concurrence reprend ses droits, pour le plus grand bénéfice du consommateur, mais au désespoir des firmes. Pense aussi à la course aux armements, à la surexploitation d'une ressource halieutique, ou aux politiques fiscales que se livrent les États pour attirer les capitaux. Partout où l'intérêt individuel pousse à la défection alors que la coopération serait collectivement préférable, le dilemme du prisonnier rôde.

Mais la réalité offre une issue, et c'est là que les choses deviennent passionnantes. Que se passe-t-il si le jeu n'est pas joué une seule fois, mais répété indéfiniment, comme le sont les relations entre concurrents qui se retrouvent chaque jour sur le marché ? La coopération peut alors émerger spontanément, sans contrainte extérieure. Robert Axelrod l'a montré de façon spectaculaire dans The Evolution of Cooperation, en 1984, en organisant un tournoi informatique où s'affrontaient des stratégies du dilemme répété. La stratégie gagnante, d'une simplicité confondante, fut celle proposée par Anatol Rapoport : le donnant-donnant, en anglais tit for tat. Elle consiste à coopérer au premier tour, puis à imiter ensuite le coup précédent de l'adversaire. Gentille, car elle ne trahit jamais la première ; réactive, car elle punit la trahison ; indulgente, car elle pardonne dès que l'autre revient à la coopération. La menace crédible d'une rétorsion future suffit à discipliner les joueurs dans le présent.

Tous les jeux ne sont pas des dilemmes, heureusement. Il existe aussi des jeux de pure coordination, où les joueurs ont intérêt à s'accorder mais peinent à choisir sur quoi. Pense au choix d'une norme technique, d'une langue commune, ou simplement du côté de la route où rouler : peu importe qu'on roule à droite ou à gauche, pourvu que tout le monde fasse pareil. Ces jeux possèdent souvent plusieurs équilibres de Nash, et le problème n'est plus la défection mais la sélection : sur lequel des équilibres va-t-on converger ? Thomas Schelling, dans The Strategy of Conflict publié en 1960, a introduit l'idée féconde de point focal, ce repère saillant, souvent dicté par la culture ou l'habitude, vers lequel les attentes des joueurs convergent naturellement. Schelling recevra lui aussi le Nobel, en 2005, pour avoir éclairé la dissuasion et le conflit par la théorie des jeux.

Il faut enfin raffiner l'équilibre de Nash lorsque les joueurs jouent les uns après les autres et non simultanément, comme dans le duopole de Stackelberg où une firme bouge la première. On représente alors le jeu sous forme d'arbre, dite forme extensive, et on le résout par récurrence à rebours : on raisonne en partant de la fin, en anticipant ce que fera le dernier joueur, puis l'avant-dernier, et ainsi de suite jusqu'au départ. Reinhard Selten a montré en 1965 que tous les équilibres de Nash ne se valent pas dans ce cadre : certains reposent sur des menaces non crédibles, qu'aucun joueur rationnel n'exécuterait vraiment le moment venu. Il a donc proposé l'équilibre parfait en sous-jeux, qui ne retient que les menaces que le joueur aurait effectivement intérêt à mettre à exécution.

Que faut-il retenir de cet épisode dense ? D'abord, que la théorie des jeux fournit le langage rigoureux de l'interaction stratégique, là où ma décision optimale dépend de la tienne, et réciproquement. Ensuite, que l'équilibre de Nash, point où nul n'a intérêt à dévier seul, est le concept central, mais qu'il ne coïncide pas forcément avec l'efficacité collective, comme le révèle crûment le dilemme du prisonnier. Retiens encore que la répétition du jeu et la possibilité de représailles ouvrent la voie à la coopération, ce qu'incarne le donnant-donnant d'Axelrod. Garde enfin à l'esprit que cette boîte à outils irrigue toute l'économie moderne, de l'oligopole à la régulation de la concurrence, des enchères à l'économie de l'information que nous aborderons bientôt.

Car dans le prochain épisode, justement, nous quitterons les défaillances liées au pouvoir de marché pour examiner celles qui naissent des effets débordant sur les tiers : les externalités et l'environnement, avec l'affrontement classique entre la taxe de Pigou et le théorème de Coase.

Ronald Coase
Épisode 28 · 9:39

Externalités et environnement

Une externalité est un coût ou bénéfice ignoré par le marché, comme la pollution. Pigou propose de la taxer ; Coase répond qu'en l'absence de coûts de transaction, négocier des droits de propriété suffit. Taxes carbone et marchés de quotas combinent les deux héritages.

Ronald Coase1910 – 2013 — Externalités : droits de propriété contre taxe

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Imagine une rivière. En amont, une usine de papier déverse ses effluents ; en aval, des pêcheurs voient leurs prises s'effondrer. L'usine paie ses ouvriers, son électricité, sa pâte de bois, mais elle ne paie pas la rivière. Le coût qu'elle inflige aux pêcheurs n'apparaît nulle part dans ses comptes. Voilà, en une image, ce qu'est une externalité : un effet de l'activité d'un agent sur le bien-être d'un autre, sans contrepartie monétaire, sans passer par le marché. Et c'est précisément parce que cet effet échappe au marché qu'il échappe au prix, et donc à la régulation spontanée que tu as étudiée avec la concurrence pure et parfaite.

Tu te souviens des théorèmes du bien-être : sous les conditions idéales, l'équilibre concurrentiel atteint l'optimum de Pareto, et les deux théorèmes du bien-être garantissent que le marché alloue efficacement les ressources. L'externalité est l'une des grandes brèches dans cette belle construction. C'est une défaillance de marché, au même titre que le monopole ou les biens publics que nous verrons à l'épisode suivant. Quand il y a externalité, l'équilibre de marché cesse d'être optimal : on produit trop, ou pas assez, du point de vue de la collectivité.

Distinguons d'abord les deux familles. L'externalité est négative quand l'activité d'un agent dégrade le bien-être d'autrui : la pollution, le bruit d'un aéroport, les embouteillages, les émissions de gaz à effet de serre. Elle est positive quand cette activité bénéficie à autrui gratuitement : un apiculteur dont les abeilles pollinisent le verger du voisin, un propriétaire qui restaure une façade et embellit la rue, ou, exemple central pour la prépa, la recherche-développement et l'éducation, dont les retombées de connaissance profitent à toute la société. Tu retrouveras ces externalités positives de connaissance lorsque nous aborderons la croissance endogène de Paul Romer.

Le cœur du raisonnement, c'est l'écart entre coût privé et coût social. Le producteur arbitre sur son coût marginal privé : ce qu'il dépense lui-même pour produire une unité de plus. Mais la société supporte en outre le coût marginal externe, le dommage infligé aux tiers. La somme des deux, c'est le coût marginal social. Quand l'externalité est négative, le coût social dépasse le coût privé : l'agent, qui ne raisonne que sur son coût privé, produit jusqu'au point où son bénéfice marginal égale ce coût privé, donc au-delà de l'optimum social. Il y a surproduction du bien polluant, et une perte sèche pour la collectivité, exactement comme la perte sèche du monopole vue avec le monopole, mais d'origine différente. Symétriquement, pour une externalité positive, le bénéfice social dépasse le bénéfice privé, et le marché sous-produit : on fait trop peu de recherche, trop peu d'éducation, par rapport à ce qui serait collectivement souhaitable.

C'est Arthur Cecil Pigou, économiste de Cambridge, héritier de Marshall, qui formalise tout cela dans L'Économie du bien-être, en 1920. Sa solution est limpide et reste aujourd'hui la matrice de la fiscalité environnementale. Puisque le pollueur ne perçoit pas le coût qu'il impose, l'État doit le lui faire percevoir : on instaure une taxe égale au dommage marginal, au point optimal. C'est la fameuse taxe pigouvienne. Elle internalise l'externalité : le coût externe entre dans le calcul privé de l'agent. Le pollueur, désormais confronté au vrai coût social, réduit sa production jusqu'au niveau socialement efficace. Symétriquement, une externalité positive appelle une subvention pigouvienne : on subventionne la recherche, l'éducation, la vaccination, pour rapprocher le niveau privé du niveau optimal. La taxe carbone que tu vois dans l'actualité est, dans son principe, une taxe pigouvienne sur les émissions de gaz à effet de serre.

Mais voici le grand renversement, et il est capital pour une copie de prépa. En 1960, dans un article devenu l'un des plus cités de toute la science économique, Le Problème du coût social, Ronald Coase conteste frontalement Pigou. Son idée est déroutante. Une externalité, dit Coase, a un caractère réciproque : si l'usine nuit aux pêcheurs, c'est tout autant la présence des pêcheurs qui rend l'usine nuisible. La vraie question n'est pas « qui pollue ? » mais « comment allouer la ressource rare au mieux ? ». Et Coase énonce alors son théorème, du moins ce que George Stigler baptisera ainsi : en l'absence de coûts de transaction, et si les droits de propriété sont clairement définis, les agents peuvent négocier entre eux et parviendront toujours à l'allocation efficace, quelle que soit la répartition initiale des droits. Peu importe qu'on donne à l'usine le droit de polluer ou aux pêcheurs le droit à une eau pure : par la négociation, ils aboutiront au même niveau optimal de pollution. La répartition des droits change qui paie qui, mais pas l'efficacité du résultat.

La portée est radicale. Pour Coase, l'externalité n'est pas un échec du marché mais un échec de la délimitation des droits de propriété. Inutile, dès lors, de faire intervenir l'État avec ses taxes : il suffit de bien définir les droits et de laisser les agents marchander. C'est une arme intellectuelle considérable, dont s'empareront les économistes libéraux et l'école de Chicago, où Coase enseigna. Il recevra le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel en 1991.

Seulement, le théorème de Coase vaut surtout par ses hypothèses, et c'est par là qu'il faut le critiquer. Première limite, décisive : l'absence de coûts de transaction est une fiction. Quand des millions d'automobilistes émettent du carbone qui nuit à des milliards d'habitants répartis sur toute la planète et sur plusieurs générations, comment imaginer une négociation directe ? Les coûts de transaction sont prohibitifs, et la négociation coasienne s'effondre. Deuxième limite : la répartition initiale des droits n'est peut-être pas neutre pour l'efficacité, à cause des effets de richesse, et elle n'est certainement pas neutre pour la justice, car elle décide qui supporte le fardeau. Coase lui-même, c'est ironique, voulait montrer non que la négociation résout tout, mais qu'en présence de coûts de transaction, le choix des institutions devient central. On a souvent retenu de lui le contraire de ce qu'il pensait.

L'opposition Pigou-Coase structure donc tout le champ de l'économie de l'environnement, et elle se traduit concrètement dans deux grandes familles d'instruments. D'un côté, l'héritage pigouvien : les instruments de prix, c'est-à-dire les taxes, comme la taxe carbone. De l'autre, l'héritage coasien : les instruments de quantité fondés sur des droits de propriété échangeables, les marchés de quotas d'émission. Le principe du marché de quotas est élégant. L'autorité fixe un plafond global d'émissions, distribue ou vend des permis d'émettre, puis laisse les entreprises les échanger. Celles qui peuvent dépolluer à bas coût vendent leurs permis ; celles pour qui c'est coûteux en achètent. À l'arrivée, l'objectif global est atteint au moindre coût total. C'est le système d'échange de quotas de l'Union européenne, lancé en 2005, le plus vaste au monde. Premier grand succès de la logique de marché contre la pollution : le programme américain de lutte contre les pluies acides, contre les émissions de dioxyde de soufre, dans les années 1990, souvent cité comme la preuve par l'exemple de l'efficacité des marchés de permis.

Taxe ou quota, prix ou quantité ? Le débat est nourri. La taxe donne de la certitude sur le prix mais pas sur la quantité finalement émise ; le quota garantit la quantité mais laisse le prix fluctuer, parfois violemment, comme l'a montré la volatilité du prix du carbone européen. Martin Weitzman, dans un article fondateur de 1974, Prix contre quantités, a montré que le choix optimal dépend de la pente relative des courbes de coût et de dommage. Pour le climat, où le dommage dépend du stock cumulé de carbone, beaucoup d'économistes penchent pour la taxe ; pour un seuil écologique à ne pas franchir, le quota s'impose. Et William Nordhaus, prix Nobel 2018 pour ses travaux pionniers sur l'intégration du climat dans l'analyse économique de long terme, a fait de la taxe carbone mondiale la clé de voûte de sa pensée.

Que faut-il retenir ? D'abord, qu'une externalité est un coût ou un bénéfice non pris en compte par le marché, qui éloigne l'équilibre de l'optimum : c'est une défaillance majeure, et l'environnement en est le cas le plus brûlant. Ensuite, qu'il existe deux grandes réponses, la taxe de Pigou qui internalise le dommage par le prix, et la solution de Coase qui mise sur les droits de propriété et la négociation. Retiens aussi que Coase ne tient que sous l'hypothèse, irréaliste pour le climat, de coûts de transaction nuls. Enfin, que la pratique combine les deux héritages dans les taxes carbone et les marchés de quotas, sans que l'instrument parfait existe. Tu disposes là d'un débat précieux, mobilisable dans toute dissertation sur le rôle de l'État ou sur la soutenabilité de la croissance.

Cette idée de bien que personne ne possède vraiment, comme l'air ou le climat, nous conduit tout droit au prochain épisode : les biens publics et les biens communs, de Samuelson à la tragédie des communs et à la réponse d'Elinor Ostrom.

Elinor Ostrom
Épisode 29 · 9:29

Biens publics et biens communs

Non-rivalité et non-exclusion définissent le bien public, miné par le passager clandestin. Face à la tragédie des communs de Hardin, Ostrom démontre une troisième voie : des communautés gèrent durablement une ressource sans marché ni État, selon huit principes de bonne gouvernance.

Elinor Ostrom1933 – 2012 — Gouvernance communautaire des biens communs

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Pense à un phare planté sur un cap battu par les vents. La nuit, son faisceau balaie la mer et sauve les navires du naufrage. Mais pose-toi une question simple : quel armateur accepterait de payer pour ce service ? Aucun. Car une fois le phare allumé, sa lumière éclaire tous les bateaux, qu'ils aient contribué ou non. Cette image du phare circule depuis longtemps dans la pensée économique : on la trouve chez John Stuart Mill, puis chez Henry Sidgwick au dix-neuvième siècle, et chez Arthur Cecil Pigou au vingtième. Le phare est ainsi devenu l'illustration canonique du bien public, ce bien que le marché, livré à lui-même, ne saurait produire — du moins le croyait-on, car nous verrons que Ronald Coase a précisément contesté cette légende.

Tu as déjà rencontré au lycée l'idée de défaillance de marché. Quand il y a externalité, monopole ou asymétrie d'information, la main invisible déraille. Les biens publics et les biens communs sont une nouvelle famille de défaillances, et l'épisode précédent sur les externalités t'a déjà mis sur la piste : un bien public, après tout, c'est un peu une externalité positive poussée à l'extrême. Mais il faut maintenant un appareil théorique précis, et il nous vient de Paul Samuelson.

En 1954, dans un article célèbre intitulé « La théorie pure de la dépense publique », publié dans la Review of Economics and Statistics, Samuelson pose les deux critères qui définissent un bien public pur. Il ne raisonne pas, lui, sur le phare, mais sur les « biens de consommation collective », dont l'exemple type est la défense nationale. Premier critère, la non-rivalité : ma consommation du bien ne diminue pas la quantité disponible pour toi. Quand je regarde le faisceau du phare, je n'en prive personne ; quand tu respires l'air d'une rue assainie, tu n'en retires rien à ton voisin. C'est l'inverse d'une pomme : si je la mange, tu ne l'auras pas. Second critère, la non-exclusion : il est techniquement impossible, ou ruineux, d'empêcher quelqu'un de profiter du bien une fois qu'il existe. On ne peut pas éteindre le phare pour le seul bateau qui n'a pas payé. La défense nationale illustre parfaitement les deux propriétés : elle protège tout le territoire indistinctement, et nul habitant ne peut en être exclu.

Croise ces deux critères et tu obtiens une typologie en quatre cases qui structure tout le chapitre. Quand il y a rivalité et exclusion, tu as le bien privé ordinaire, ta pomme. Quand il y a non-rivalité et exclusion possible, tu as ce qu'on appelle un bien de club : une chaîne de télévision cryptée, une autoroute à péage non saturée. Le bien est partageable, mais on peut faire payer l'accès. Quand il y a non-exclusion mais rivalité, tu as le bien commun, sur lequel nous reviendrons : le banc de poissons, la nappe phréatique. Et quand il y a à la fois non-rivalité et non-exclusion, tu as le bien public pur. Retiens cette grille, elle vaut de l'or en dissertation.

Le drame du bien public, c'est le passager clandestin, ce que les anglophones nomment le free rider. Puisque je profiterai du phare que je paie ou non, mon intérêt rationnel est de ne rien donner et de laisser les autres financer. Mais comme chacun raisonne ainsi, personne ne paie, et le bien n'est pas produit. Tu reconnais ici la structure du dilemme du prisonnier vu avec la théorie des jeux : l'addition de comportements individuellement rationnels débouche sur un désastre collectif. Samuelson en tire la condition d'optimalité de la dépense publique, dite condition de Samuelson : pour un bien public, l'optimum exige que la somme des dispositions à payer de tous les individus égale le coût marginal de production. Pour un bien privé, on égalisait chaque consentement individuel au prix ; ici, parce que tout le monde consomme la même unité simultanément, ce sont les consentements qui s'additionnent. La conséquence est nette : le marché ne révélant pas ces consentements, c'est à la puissance publique, par l'impôt, de fournir le bien. On tient là un fondement théorique majeur de l'intervention de l'État, et tu peux le mobiliser dans tout sujet sur le rôle de la puissance publique.

Mais attention à ne pas confondre bien public et bien produit par le secteur public. L'éducation et la santé sont largement financées par l'État, pourtant ce sont des biens largement rivaux et excluables : une place à l'hôpital occupée n'est plus disponible. On les appelle biens tutélaires, selon le concept de Richard Musgrave dans sa Théorie des finances publiques de 1959 : l'État les fournit non parce que le marché ne le pourrait pas, mais parce qu'il juge qu'on doit en consommer plus que ne le ferait un choix purement individuel. Et inversement, certains biens publics ont été produits par le privé : Ronald Coase, dans un article de 1974 sur le phare en économie, a montré que les phares britanniques furent longtemps financés par des redevances portuaires privées. La frontière est donc moins technique qu'institutionnelle, et c'est tout l'enjeu du débat.

Venons-en à la troisième case, celle des biens communs, qui a donné lieu à l'une des controverses les plus fécondes de la discipline. En 1968, dans la revue Science, le biologiste Garrett Hardin publie « La tragédie des communs ». Son image : un pâturage ouvert à tous les bergers d'un village. Chaque berger a intérêt à ajouter une bête de plus, car il en empoche tout le bénéfice tandis que le coût de la surcharge, l'épuisement de l'herbe, est partagé par tous. Résultat, le pâturage est dévasté. Le bien est non excluable, comme le bien public, mais rival, à la différence de lui : ce que ta vache broute, la mienne ne le broutera pas. Hardin en tirait une conclusion pessimiste : pour sauver le commun, il n'existerait que deux issues, la privatisation, qui rétablit l'exclusion, ou la coercition étatique, le Léviathan. Surpêche, déforestation, pollution de l'atmosphère, le schéma semblait universel.

C'est ici qu'intervient la grande figure de notre sujet, Elinor Ostrom. Dans son livre de 1990, La gouvernance des biens communs, cette politiste démontre, faits à l'appui, que Hardin avait raté une troisième voie. Étudiant des pêcheries turques, des systèmes d'irrigation espagnols, des alpages suisses ou des forêts japonaises gérés depuis des siècles sans effondrement, elle établit que des communautés savent s'auto-organiser pour gérer durablement une ressource commune, sans privatisation ni État. Elle en dégage huit principes de bonne gouvernance : des frontières clairement définies, des règles adaptées au contexte local, la participation des usagers à l'élaboration des règles, une surveillance, des sanctions graduées, des mécanismes de résolution des conflits, la reconnaissance du droit des usagers à s'auto-organiser, et, pour les grands systèmes, des entités emboîtées. Ce travail lui a valu en 2009 le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel, première femme à le recevoir en économie. Sa leçon est profonde : entre le tout-marché et le tout-État, il existe un troisième terme, l'institution collective, et cela bouscule l'opposition trop commode entre le privé et le public.

Le débat ne s'arrête pas là, et c'est ce qui doit t'intéresser pour la prépa. La révolution numérique a fait surgir une nouvelle classe de biens. Une connaissance, un logiciel libre, une formule mathématique sont parfaitement non rivaux : que des milliers de gens utilisent le théorème de Pythagore n'en use pas un atome. Ce sont des biens communs informationnels, et toute la question des brevets et du droit d'auteur consiste à créer artificiellement de l'exclusion, pour inciter à l'innovation, au risque de sous-utiliser un savoir qui ne coûte rien à partager. On retrouve la tension entre incitation et efficacité que tu reverras avec la croissance endogène et Paul Romer. Cette idée éclaire enfin les biens publics mondiaux contemporains : le climat stable, la couche d'ozone, la stabilité financière, pour lesquels aucun État mondial n'existe pour jouer le rôle de l'État de Samuelson.

Que faut-il retenir au sortir de cet épisode ? D'abord, que deux critères, la rivalité et l'exclusion, suffisent à classer tous les biens et à comprendre pourquoi le marché échoue sur certains d'entre eux. Ensuite, que le bien public pur, par le jeu du passager clandestin, fonde théoriquement la dépense publique, selon la condition de Samuelson de 1954. Puis, que le bien commun, rival mais non excluable, expose à la tragédie de Hardin, sans que celle-ci soit une fatalité. Enfin, que la grande contribution d'Elinor Ostrom est d'avoir ouvert une troisième voie, la gouvernance communautaire, qui relativise l'alternative figée du marché et de l'État. Garde en tête que ces notions irriguent les sujets sur l'environnement, sur le rôle de l'État et sur l'économie de la connaissance.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les biens pour l'information elle-même : les asymétries d'information, le marché des voitures d'occasion d'Akerlof, la sélection adverse et l'aléa moral, une autre grande famille de défaillances qui a profondément renouvelé la microéconomie.

George Akerlof
Épisode 30 · 9:17

Les asymétries d'information

Quand un agent en sait plus que l'autre, le marché déraille : Akerlof montre avec les voitures d'occasion comment la mauvaise qualité chasse la bonne. Spence répond par le signal, Stiglitz par le screening. L'aléa moral, après contrat, fonde la relation principal-agent.

George Akerlof1940 – — Asymétrie d'information et sélection adverse

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Suppose que tu veuilles vendre ta voiture d'occasion. Tu sais, toi, qu'elle roule parfaitement, qu'elle n'a jamais eu d'accident, que tu en as pris soin. Mais l'acheteur, lui, n'en sait rien. Devant lui, ta belle voiture et une épave maquillée ont exactement la même apparence. Comment va-t-il fixer son prix ? Cette question, en apparence anodine, a fait basculer toute une partie de l'économie au cours des années soixante-dix. Elle nous force à abandonner une hypothèse confortable mais fausse de la concurrence parfaite : l'idée que l'information serait parfaite et gratuite, identiquement partagée par tous les agents.

Tu te souviens des épisodes précédents : nous avons exploré les défaillances du marché par les externalités et par les biens publics. L'asymétrie d'information est une troisième grande source de défaillance. On parle d'asymétrie quand, dans une transaction, une partie en sait plus que l'autre sur la qualité d'un bien, sur ses propres intentions, ou sur ses propres caractéristiques. Cette inégalité de savoir suffit à dérégler les marchés, parfois jusqu'à les faire disparaître purement et simplement.

Le texte fondateur, c'est George Akerlof, dans son article The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism, paru en 1970 dans le Quarterly Journal of Economics. Le mot « lemon » désigne, en argot américain, une voiture d'occasion défectueuse, par opposition à un « peach », une bonne occasion. Akerlof raisonne ainsi : sur le marché des voitures d'occasion, l'acheteur ne distingue pas les bonnes des mauvaises. Il propose donc un prix moyen, correspondant à la qualité moyenne attendue. Mais à ce prix moyen, les vendeurs de bonnes voitures, qui les estiment au-dessus, refusent de vendre et se retirent. Ne restent sur le marché que les mauvaises voitures. L'acheteur, comprenant ce mécanisme, révise son prix à la baisse, ce qui chasse les voitures de qualité moyenne, et ainsi de suite. C'est le phénomène d'antisélection, ou sélection adverse : la mauvaise qualité chasse la bonne, exactement comme dans la loi de Gresham la mauvaise monnaie chasse la bonne. À la limite, le marché peut s'effondrer complètement, alors même que des échanges mutuellement avantageux existaient. Voilà le résultat troublant : une simple asymétrie d'information détruit un marché qui aurait dû exister.

Il faut bien saisir que l'antisélection est un problème qui surgit avant la transaction : c'est une information cachée sur une caractéristique préexistante. L'assurance santé en offre l'illustration la plus classique. Si une compagnie propose un contrat à un tarif moyen, elle attire surtout les individus qui se savent malades ou à risque, tandis que les bien-portants jugent la prime trop chère et renoncent. La population assurée se dégrade, les coûts grimpent, les primes augmentent, et le cercle vicieux se referme. Le crédit fonctionne de même : à un taux d'intérêt élevé, ne se présentent que les emprunteurs les plus risqués, ceux qui n'ont pas l'intention de rembourser ou qui portent les projets les plus aventureux.

Mais l'économie ne s'arrête pas au diagnostic du désastre. Le génie de cette littérature, c'est d'avoir montré comment les agents et les institutions inventent des parades. La première, c'est le signal, théorisé par Michael Spence dans sa thèse devenue l'article Job Market Signaling, publié en 1973. Spence prend l'exemple du marché du travail. L'employeur ignore la productivité réelle du candidat. Comment le candidat, s'il est vraiment productif, peut-il le prouver ? En envoyant un signal coûteux, c'est-à-dire un signal que les moins productifs ne pourraient pas se permettre d'imiter. Le diplôme joue ce rôle. Même si, à la limite, les études n'apprenaient strictement rien d'utile, le simple fait qu'elles soient plus coûteuses en effort pour les moins doués suffirait à séparer les profils. Le diplôme devient alors un signal crédible parce qu'il est différemment coûteux selon le type. C'est la thèse provocatrice du diplôme-signal, à distinguer de la thèse du capital humain de Gary Becker, pour qui le diplôme accroît réellement la productivité. Le débat entre signal et capital humain reste vif, et tu pourras le mobiliser sur toute question portant sur l'éducation.

La deuxième parade vient de la partie non informée, qui cherche activement à trier : c'est le screening, le filtrage. La paternité même du concept revient d'abord à Joseph Stiglitz, dans son article de 1975 The Theory of Screening, Education, and the Distribution of Income, où il forge l'idée de filtrage. Le modèle de référence en assurance, lui, doit beaucoup à Stiglitz à nouveau, avec Michael Rothschild dans leur article de 1976 sur les marchés d'assurance avec information imparfaite. Ici, c'est l'assureur qui conçoit un menu de contrats pour amener chaque client à se révéler. En proposant, d'un côté, une franchise élevée à prime faible et, de l'autre, une couverture complète à prime forte, l'assureur incite les bons risques à choisir le premier contrat et les mauvais risques le second. Chacun, en optimisant son choix, révèle malgré lui son type. La franchise, l'examen médical, l'apport personnel exigé d'un emprunteur sont autant de dispositifs de screening. Retiens bien l'asymétrie de qui agit : dans le signal, c'est la partie informée qui prend l'initiative ; dans le screening, c'est la partie non informée.

Reste la seconde grande famille de problèmes, qui surgit, elle, après la signature du contrat : l'aléa moral, ou risque moral, en anglais moral hazard. Le terme vient du vocabulaire de l'assurance. L'aléa moral désigne une action cachée : une fois assuré contre le vol, je deviens moins vigilant ; une fois mon prêt obtenu, je peux l'utiliser pour un projet plus risqué que prévu. L'information cachée ne porte plus sur une caractéristique, mais sur un comportement que l'autre partie ne peut pas observer. C'est le cœur de la relation principal-agent, formalisée dans les travaux des années soixante-dix et quatre-vingt. Le principal, par exemple l'actionnaire ou l'employeur, délègue une tâche à un agent, le dirigeant ou le salarié, dont il n'observe pas parfaitement l'effort. Comment aligner les intérêts ? Par des contrats incitatifs : rémunération à la performance, stock-options, ou salaires d'efficience, que théorisent justement Carl Shapiro et Joseph Stiglitz en 1984, où l'on paie le salarié au-dessus du marché pour rendre coûteuse la perte de son emploi et le dissuader de tirer au flanc. Tu mesures la portée : la crise financière de 2008, que nous verrons plus tard, est saturée d'aléa moral, avec ces banques jugées trop grandes pour faire faillite qui prennent des risques excessifs parce qu'elles anticipent un sauvetage public.

La consécration de ce programme de recherche est venue en 2001, quand le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel a récompensé conjointement Akerlof, Spence et Stiglitz pour leurs analyses des marchés caractérisés par l'asymétrie d'information. C'est l'aboutissement d'une révolution intellectuelle qui a fait de l'information un objet économique à part entière, avec ses coûts, ses stratégies, ses institutions.

Que faut-il en retenir pour la prépa ? D'abord, qu'il existe deux grandes catégories à ne jamais confondre : l'antisélection, problème d'information cachée avant le contrat, portant sur une caractéristique, et l'aléa moral, problème d'action cachée après le contrat, portant sur un comportement. Ensuite, que le marché n'est pas démuni : signal, screening, réputation, contrats incitatifs et garanties sont des réponses endogènes, inventées par les agents eux-mêmes. Enfin, que l'asymétrie d'information justifie économiquement bien des institutions qu'on croyait simplement coutumières : les diplômes, les labels et certifications, les garanties commerciales, la régulation prudentielle des banques, et même l'obligation d'assurance, qui contre l'antisélection en forçant tout le monde à entrer dans le pool. Cette économie de l'information dialogue d'ailleurs avec la nouvelle économie institutionnelle, celle des coûts de transaction de Ronald Coase et Oliver Williamson, que tu retrouveras en filigrane. C'est une notion reine en dissertation, car elle nuance le théorème de la main invisible : le marché ne réalise l'optimum que si l'information circule, ce qui n'est presque jamais le cas dans le monde réel.

Nous refermons ici le versant économique des fondements. Dans le prochain épisode, nous changerons de discipline sans changer d'époque : l'ESH est aussi une épreuve de sociologie, et il est temps de voir comment cette science est née, au dix-neuvième siècle, de la même secousse industrielle que l'économie politique. Nous partirons de la question sociale, avec Auguste Comte, Alexis de Tocqueville et Frédéric Le Play.

Module 6 — Les fondements de la sociologie

Durkheim, Weber, Bourdieu, Boudon et les méthodes d'enquête
Alexis de Tocqueville
Épisode 31 · 7:55

Naissance de la sociologie : la question sociale

La sociologie naît du désordre industriel, dans le même monde que l'économie politique. Comte forge le mot, Tocqueville analyse l'égalisation des conditions, Le Play invente l'enquête chiffrée de terrain.

Alexis de Tocqueville1805-1859 — La question sociale et la naissance de la sociologie

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Nous changeons de discipline, mais nous ne changeons ni d'époque ni de problème. La sociologie naît au dix-neuvième siècle, exactement dans le même monde que l'économie politique classique : celui des machines à vapeur, des villes qui doublent en une génération, des campagnes qui se vident, des ateliers où travaillent des enfants. Là où l'économiste demande comment se forme la richesse, le sociologue demande comment tient encore une société soumise à un tel séisme. Cette question a un nom d'époque, la question sociale, et tu vas voir qu'elle est le berceau commun des deux disciplines que ton épreuve réunit.

Prends la mesure du choc, car c'est lui qui rend la sociologie nécessaire. En un siècle, des sociétés organisées depuis toujours autour de la terre, du village, de la paroisse et des ordres se transforment en sociétés d'usines, de villes, de classes et de contrats. Les solidarités traditionnelles se défont sans que d'autres soient encore installées. Les enquêtes de l'époque décrivent des conditions de logement et de santé effroyables dans les quartiers ouvriers de Lille, de Manchester ou de Paris. Ce que les contemporains éprouvent, c'est moins la pauvreté, qui a toujours existé, que le désordre : ils ne savent plus ce qui fait tenir ensemble des individus arrachés à leurs communautés.

Le premier à donner un nom à la science qui devra répondre est Auguste Comte, dans son Cours de philosophie positive, publié entre 1830 et 1842. Il forge le mot sociologie après avoir un temps parlé de physique sociale, et il lui assigne une ambition démesurée : couronner l'édifice des sciences en appliquant aux faits humains la méthode qui a réussi en astronomie et en biologie. Sa loi des trois états, selon laquelle l'esprit humain passe du stade théologique au stade métaphysique puis au stade positif, est aujourd'hui abandonnée, mais retiens deux choses de lui. D'abord le programme positiviste : les faits sociaux relèvent d'une explication scientifique et non de la morale ou de la théologie. Ensuite sa distinction entre statique sociale, qui étudie l'ordre, et dynamique sociale, qui étudie le changement, distinction que la discipline n'a jamais vraiment quittée.

Le deuxième fondateur ne se disait pas sociologue, et c'est pourtant l'un des plus grands, Alexis de Tocqueville. Dans De la démocratie en Amérique, publié en deux tomes en 1835 et 1840, il ne décrit pas seulement les institutions américaines : il analyse un mouvement de fond qu'il juge irrésistible, l'égalisation des conditions. Son intelligence consiste à en démonter les effets ambivalents. L'égalité libère, mais elle isole les individus les uns des autres, elle les rend semblables et donc rivaux, elle nourrit une envie permanente et une frustration paradoxale, car plus les écarts se réduisent, plus ceux qui restent deviennent insupportables. Il redoute une forme inédite de despotisme, doux et tutélaire, qui infantiliserait des citoyens repliés sur leur bien-être privé. Dans L'Ancien Régime et la Révolution, en 1856, il ajoute une thèse contre-intuitive dont tu peux te servir partout : ce n'est pas quand l'oppression est maximale qu'on se révolte, mais quand elle commence à s'alléger et que l'espérance devance l'amélioration réelle.

Le troisième nom est celui d'un ingénieur des mines, Frédéric Le Play, et il t'intéresse pour une raison de méthode. Avec Les Ouvriers européens, en 1855, il construit une sociologie par monographies : il va vivre chez les familles ouvrières, il relève leurs budgets poste par poste, ce qu'elles gagnent, ce qu'elles mangent, ce qu'elles dépensent en loyer et en chauffage. C'est l'ancêtre direct des enquêtes sur la consommation des ménages et des travaux d'Ernst Engel, dont tu connais peut-être la loi : quand le revenu augmente, la part consacrée à l'alimentation diminue. Le Play est politiquement conservateur, il voit dans la famille souche l'antidote à la désorganisation, mais son outil, l'enquête de terrain chiffrée, est devenu un patrimoine commun.

Il faut mentionner un quatrième courant, l'évolutionnisme d'Herbert Spencer, à la fois parce qu'il a dominé la fin du siècle et parce que sa faillite est instructive. Spencer conçoit la société comme un organisme qui évolue du simple au complexe, du militaire à l'industriel, et il applique aux sociétés humaines une lecture de la sélection naturelle qui justifie de laisser les plus faibles succomber. Ce darwinisme social, dont Darwin lui-même ne voulait pas, a servi de caution savante au refus de toute politique sociale, et il illustre parfaitement le danger que Comte croyait pouvoir éviter : l'usage d'un vocabulaire scientifique pour habiller une position morale.

Ces pionniers partagent une même difficulté, que la génération suivante devra résoudre : ils raisonnent à trop grande échelle et manquent d'outils propres. Pour devenir une science, la sociologie a besoin de trois choses. D'un objet spécifique, qui ne soit ni la psychologie individuelle ni la philosophie de l'histoire. D'une méthode réglée, qui permette de vérifier plutôt que d'affirmer. Et d'une place institutionnelle, chaires, revues, formation. Ces trois conquêtes seront l'œuvre d'Émile Durkheim en France et de Max Weber en Allemagne, à qui nous consacrerons les deux prochains épisodes.

Il faut aussi que tu voies la ligne de fracture qui se dessine dès l'origine, car elle structure toute la discipline et vaut beaucoup en dissertation. D'un côté, une tradition qui part du tout social, considère qu'il s'impose aux individus et les façonne, et explique leurs conduites par leur position : c'est le holisme, dont Durkheim sera le maître. De l'autre, une tradition qui part des individus, de leurs raisons d'agir et de leurs interactions, et reconstruit le social comme le résultat, souvent involontaire, de ces actions : c'est l'individualisme méthodologique, dont Weber puis Raymond Boudon seront les figures. Ne présente jamais cette opposition comme un match à gagner : les sociologues contemporains circulent entre les deux, et c'est cette circulation qui est intéressante.

Note enfin que la sociologie naissante entretient avec l'économie une relation ambivalente que ton programme t'invite à interroger. D'un côté, elle se construit contre l'abstraction de l'homo œconomicus, en montrant que les conduites économiques sont façonnées par des normes, des statuts, des appartenances. De l'autre, elle partage avec l'économie l'ambition d'expliquer et l'usage des chiffres. Marx, que nous avons étudié comme économiste, est aussi l'un des grands fondateurs de la sociologie, et nous le retrouverons à ce titre. Cette porosité est précisément ce que l'épreuve d'ESH récompense : la meilleure copie sur les inégalités n'est ni purement économique ni purement sociologique.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, la sociologie naît de la question sociale, c'est-à-dire du désordre engendré par l'industrialisation et l'urbanisation du dix-neuvième siècle, dans le même monde que l'économie politique classique. Deuxièmement, Auguste Comte forge le mot et le programme positiviste, en promettant une science des faits sociaux sur le modèle des sciences de la nature. Troisièmement, Tocqueville analyse l'égalisation des conditions et ses effets ambivalents, et lègue une thèse durable sur les révolutions qui surviennent quand l'oppression s'allège. Quatrièmement, Le Play invente l'enquête de terrain chiffrée par monographies de budgets familiaux, tandis que l'évolutionnisme de Spencer montre le risque d'une science qui habille des préférences morales.

Dans le prochain épisode, nous verrons celui qui a fait de la sociologie une discipline universitaire en lui donnant un objet propre. Émile Durkheim va soutenir qu'il existe des faits sociaux extérieurs aux individus et dotés d'un pouvoir de contrainte, qu'il faut traiter comme des choses, et il va le prouver sur le sujet le plus intime qui soit : le suicide.

Émile Durkheim
Épisode 32 · 9:02

Durkheim : le fait social et l'explication holiste

Traiter les faits sociaux comme des choses, expliquer le social par le social : Durkheim donne à la sociologie son objet propre et le prouve sur le sujet le plus intime qui soit, le suicide. Solidarités mécanique et organique, anomie.

Émile Durkheim1858-1917 — Le fait social et l'explication holiste

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Pour prouver qu'une science est possible, il faut lui trouver un cas décisif. Émile Durkheim en choisit un que personne n'aurait cru sociologique : le suicide. Rien ne semble plus intime, plus individuel, plus psychologique que la décision de se donner la mort. Et pourtant, dit-il, le taux de suicide d'une société est remarquablement stable d'une année à l'autre, tandis qu'il varie fortement d'un groupe à l'autre. Ce que la psychologie explique, c'est pourquoi tel individu se tue ; ce qu'elle n'explique pas, c'est pourquoi cette société-ci en compte régulièrement plus que celle-là. Il y a donc là un fait qui n'appartient à personne en particulier et qui exige une explication d'un autre ordre. Voilà la démonstration inaugurale de la sociologie française.

Situons l'homme, car son parcours est aussi une conquête institutionnelle. Émile Durkheim, né en 1858 à Épinal, obtient à Bordeaux en 1887 le premier enseignement universitaire français consacré à la science sociale, avant d'être appelé à la Sorbonne en 1902. Il fonde en 1898 la revue L'Année sociologique, qui fédère une véritable école. Contrairement à Comte, il ne se contente pas de proclamer la science : il l'installe, avec ses règles, ses objets, ses élèves. Son projet est aussi politique au sens noble, celui de trouver ce qui peut faire tenir ensemble une société démocratique dont les anciennes solidarités se sont défaites.

Sa première grande œuvre, De la division du travail social, en 1893, s'attaque justement à ce problème et propose une réponse qui va à l'encontre du sens commun. On croit spontanément que la spécialisation détruit le lien social, chacun étant enfermé dans sa tâche. Durkheim soutient l'inverse. Dans les sociétés traditionnelles, dit-il, la cohésion repose sur la ressemblance : les individus font les mêmes choses, partagent les mêmes croyances, et le groupe punit sévèrement ce qui s'en écarte, ce que révèle un droit essentiellement répressif. C'est la solidarité mécanique. Dans les sociétés modernes, la cohésion naît au contraire de la différence : parce que je ne sais faire qu'une chose, j'ai besoin de tous les autres, et le droit devient surtout restitutif, il rétablit des relations plutôt qu'il ne châtie. C'est la solidarité organique. La division du travail n'est donc pas seulement un fait économique, comme chez Adam Smith, elle est un fait moral qui produit du lien.

Durkheim n'est pas naïf pour autant, et c'est un point que les copies oublient. Il consacre une partie de son livre aux formes anormales de la division du travail. Elle devient pathologique quand les règles manquent, ce qu'il appelle la division du travail anomique, visible dans les crises économiques et les conflits entre le travail et le capital. Elle l'est aussi quand la répartition des fonctions ne correspond pas aux talents mais à la naissance et à la fortune, c'est la division du travail contrainte, et il réclame à ce titre une égalité des chances réelle, jusqu'à mettre en cause l'héritage. La solidarité organique n'est donc pas un mécanisme automatique : elle a besoin d'institutions et de justice.

Vient ensuite le manifeste de méthode, Les Règles de la méthode sociologique, en 1895, où il forge son concept central. Un fait social est une manière d'agir, de penser et de sentir extérieure à l'individu et dotée d'un pouvoir de coercition en vertu duquel elle s'impose à lui. Prends la langue que tu parles, le droit qui t'oblige, la monnaie que tu utilises, l'heure à laquelle tu manges : tu n'as rien choisi de tout cela, tu l'as trouvé en arrivant, et si tu t'en écartes, tu en éprouves les conséquences. De là sa prescription la plus célèbre et la plus mal comprise : traiter les faits sociaux comme des choses. Il ne dit pas que la société est un objet matériel ; il dit qu'il faut l'aborder du dehors, comme une réalité qui résiste, sans partir de l'idée que nous croyons en avoir. Et il pose la règle qui définit la discipline : expliquer le social par le social, jamais par la psychologie individuelle.

Il en tire des propositions volontairement provocantes, dont la plus utile pour toi est celle sur le crime. Le crime, écrit-il, est un phénomène normal, au sens statistique et fonctionnel : toute société en produit, et son châtiment public ravive la conscience collective en rappelant la frontière entre le permis et l'interdit. Une société de saints inventerait des fautes véniales qu'elle traiterait comme des crimes. Ce raisonnement fonctionnel, où l'on explique une institution par le rôle qu'elle joue dans l'ensemble, sera repris et discuté par tout le fonctionnalisme américain.

Retour au Suicide, publié en 1897, qui met la méthode à l'épreuve. Durkheim compile les statistiques européennes et fait apparaître des régularités : on se tue davantage chez les protestants que chez les catholiques, davantage chez les célibataires que chez les mariés avec enfants, davantage en temps de crise brutale, moins en temps de guerre. Il en déduit deux causes sociales, l'insuffisance ou l'excès d'intégration, et l'insuffisance ou l'excès de régulation. Le suicide égoïste frappe l'individu trop peu intégré à un groupe qui le retienne ; le suicide altruiste, à l'inverse, celui qui est absorbé par son groupe au point de se sacrifier ; le suicide anomique naît du dérèglement des normes, quand les repères s'effondrent, et il note que cela vaut aussi bien pour un effondrement que pour un enrichissement soudain, car dans les deux cas les attentes ne sont plus régulées. Il évoque enfin, en note, le suicide fataliste, produit d'une régulation écrasante.

Le concept d'anomie est le legs le plus voyageur de Durkheim, et tu peux le mobiliser bien au-delà du suicide. Il désigne l'état d'une société dont les normes ne parviennent plus à cadrer les désirs. Or, remarque-t-il, le désir humain n'a pas de limite interne : seule la société peut lui en fixer, et quand elle cesse de le faire, l'insatisfaction devient permanente. Voilà une thèse qui éclaire aussi bien la consommation contemporaine que la crise des institutions, et qui offre un contrepoint saisissant à l'homo œconomicus dont les préférences sont censées être données.

Il faut connaître les critiques, car elles sont sérieuses. On lui a reproché de réifier la société, d'en faire une entité qui pense et agit au-dessus des individus. Maurice Halbwachs, pourtant son héritier, a montré dès les années 1930 que les statistiques du suicide dépendent des pratiques de déclaration, et Jack Douglas a systématisé cette critique en 1967 : le fait apparemment objectif est le produit d'un travail de qualification par les médecins, les familles et les administrations. Plus largement, l'individualisme méthodologique lui objectera qu'on ne peut pas expliquer une conduite sans passer par les raisons qu'ont les individus d'agir. Ces critiques n'ont pas emporté l'œuvre : elles l'ont raffinée.

Sa postérité est immense. Marcel Mauss, son neveu, développera avec l'Essai sur le don l'analyse des obligations de donner, recevoir et rendre. Maurice Halbwachs fondera l'étude de la mémoire collective. Et Pierre Bourdieu, que nous verrons bientôt, se réclamera explicitement de la rupture durkheimienne avec le sens commun. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse, en 1912, Durkheim livre enfin sa thèse ultime : ce que les croyants adorent sous le nom de sacré, c'est la société elle-même, transfigurée. On peut la discuter, mais on ne peut pas lui dénier l'ambition.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Durkheim fonde la sociologie comme discipline autonome en lui donnant un objet propre, le fait social, extérieur aux individus et doté d'un pouvoir de contrainte, qu'il faut traiter comme une chose et expliquer par le social. Deuxièmement, la division du travail produit du lien et non sa dissolution, en faisant passer les sociétés de la solidarité mécanique à la solidarité organique, mais elle a des formes pathologiques, anomique et contrainte. Troisièmement, Le Suicide, en 1897, démontre la fécondité de la méthode en expliquant par l'intégration et la régulation ce qui semblait purement individuel. Quatrièmement, l'anomie, ce dérèglement des normes qui laisse les désirs sans limite, est son concept le plus exportable, et il constitue une critique frontale de l'individu aux préférences données.

Dans le prochain épisode, nous passerons de l'autre côté du Rhin, chez celui qui construit la sociologie sur des fondations exactement opposées. Pour Max Weber, il faut partir du sens que les individus donnent à leur action, et comprendre avant d'expliquer. Nous verrons son idéaltype, sa neutralité axiologique, son enquête célèbre sur l'éthique protestante, et sa grande fresque du désenchantement du monde.

Max Weber
Épisode 33 · 8:21

Weber : action sociale, idéaltype, rationalisation

Partir du sens que les individus donnent à leur action. Idéaltype, neutralité axiologique, affinité élective entre ascèse protestante et esprit du capitalisme, désenchantement du monde et trois types de domination.

Max Weber1864-1920 — Action sociale, idéaltype, rationalisation

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Voici une énigme que Max Weber pose au début de son livre le plus célèbre. Quand on examine, dans l'Allemagne de son temps, qui sont les chefs d'entreprise, les détenteurs de capitaux, les cadres qualifiés des firmes modernes, on constate une surreprésentation frappante des protestants. Pourquoi ? On pourrait répondre par la richesse héritée ou par le hasard des régions. Weber propose autre chose : et si une certaine manière de croire avait engendré une certaine manière de travailler, d'épargner et de calculer ? Cette question ouvre l'un des plus grands chantiers de la sociologie, et elle illustre parfaitement sa méthode, qui consiste à remonter des conduites au sens que les acteurs leur donnent.

Weber, né en 1864, mort en 1920, est un savant d'une érudition écrasante, à la fois juriste, historien, économiste et sociologue, nourri de droit romain, d'histoire agraire antique et de religions comparées. Il construit sa sociologie sur un principe exactement opposé à celui de Durkheim. Là où le Français pose des faits sociaux extérieurs et contraignants, l'Allemand pose que la sociologie doit comprendre l'activité sociale, c'est-à-dire saisir le sens que l'individu attache à son comportement, pour en expliquer ensuite le déroulement et les effets. Ce mot d'ordre a un nom, la compréhension, et il fonde ce qu'on appellera l'individualisme méthodologique : les institutions n'agissent pas, seuls les individus agissent, et il faut passer par leurs raisons.

Il propose alors une typologie de l'action sociale qui est un excellent outil de dissertation, à condition de la manier avec précision. L'action traditionnelle est dictée par l'habitude et la coutume : on fait ainsi parce qu'on a toujours fait ainsi. L'action affective est commandée par l'émotion du moment. L'action rationnelle en valeur obéit à une conviction pour elle-même, indépendamment des conséquences : le capitaine qui coule avec son navire, le militant qui refuse le compromis. L'action rationnelle en finalité, enfin, ajuste les moyens à des fins en calculant les coûts, les effets et les alternatives : c'est celle que l'économie prend pour modèle. Retiens que ce sont des types purs, et que toute conduite réelle en mélange plusieurs.

Cette précaution en amène une autre, la notion la plus importante de sa méthode : l'idéaltype. Un idéaltype n'est ni une moyenne ni un idéal moral. C'est une construction intellectuelle qui accentue délibérément certains traits d'un phénomène pour en faire un instrument de comparaison. La concurrence pure et parfaite est un idéaltype, la bureaucratie en est un autre, le capitalisme aussi. Aucun ne se rencontre à l'état pur dans la réalité, et c'est précisément parce qu'ils sont des exagérations cohérentes qu'ils permettent de mesurer l'écart entre le modèle et le cas concret. Tu remarqueras la parenté avec le modèle économique dont nous parlions au début de ce cours : dans les deux cas, la simplification est un outil, non une description.

Weber pose aussi la question de la neutralité du savant, et il faut être exact car les copies confondent deux choses qu'il distingue soigneusement. Le choix de l'objet d'étude n'est jamais neutre : nous étudions ce qui nous paraît important, donc en fonction de nos valeurs, c'est ce qu'il appelle le rapport aux valeurs. Mais une fois l'objet choisi, le savant doit s'interdire de faire passer ses préférences pour des résultats de science, c'est la neutralité axiologique. Il complète cela, dans Le Savant et le Politique, par une distinction promise à une belle carrière : l'éthique de conviction, qui juge un acte à sa seule conformité au principe, et l'éthique de responsabilité, qui l'apprécie aussi à ses conséquences prévisibles. Le politique digne de ce nom, selon lui, doit tenir les deux.

Venons-en à L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, publié en articles en 1904 et 1905. Le raisonnement est subtil, et le résumer par le protestantisme a créé le capitalisme est la faute la plus courante. Voici la mécanique réelle. Le calviniste croit à la prédestination : Dieu a décidé de toute éternité qui est sauvé, et aucune œuvre ne peut modifier ce décret. Cette croyance engendre une angoisse insupportable, à laquelle la pastorale répond en suggérant que la réussite dans le métier, la Beruf, cette vocation professionnelle voulue par Dieu, peut être tenue pour un signe d'élection. Le croyant se met alors à travailler avec méthode, sans relâche, tout en s'interdisant de jouir de ses gains, car la jouissance est mondaine. Que faire de l'argent qu'on gagne sans le dépenser ? On le réinvestit. C'est ce que Weber nomme l'ascèse intramondaine, et son résultat non voulu est l'accumulation systématique du capital.

Insiste sur ces deux mots, résultat non voulu, ils sont la signature de Weber. Les croyants ne cherchaient pas à bâtir le capitalisme, ils cherchaient à apaiser leur angoisse du salut. Weber ne parle d'ailleurs pas de cause mécanique mais d'affinité élective entre une éthique religieuse et un esprit économique, et il rappelle explicitement qu'il ne prétend pas substituer une explication religieuse à l'explication matérialiste, ce qui serait aussi unilatéral. Sa conclusion est même mélancolique : une fois le système en place, il n'a plus besoin de la religion qui l'a nourri, et l'ordre économique enferme désormais les individus dans un habitacle dur comme l'acier, souvent traduit par la cage de fer.

Cette enquête n'est qu'une pièce d'un chantier bien plus vaste, celui de la rationalisation, qui est sa grande thèse historique. L'Occident, selon lui, se caractérise par l'extension progressive du calcul et de la règle impersonnelle à tous les domaines : le droit devient formel, l'administration bureaucratique, l'entreprise comptable, la science méthodique. Cette avancée a un prix, qu'il nomme le désenchantement du monde : nous ne croyons plus qu'il existe des forces mystérieuses, nous savons que tout peut en principe être maîtrisé par la prévision, et le monde y perd son sens sans y gagner de réponse aux questions dernières. Voilà un diagnostic qui nourrit encore les débats sur la technique, la bureaucratie et l'intelligence artificielle.

Deux apports encore, brefs mais très rentables. Sur la domination, Weber distingue trois types de légitimité : traditionnelle, fondée sur le caractère sacré des coutumes ; charismatique, fondée sur les qualités extraordinaires prêtées à une personne ; et légale-rationnelle, fondée sur des règles impersonnelles, dont la bureaucratie est l'expression la plus achevée. Sur la stratification, il refuse de réduire la hiérarchie sociale à la seule position économique et distingue trois ordres : la classe, définie par la situation sur les marchés, le statut, fondé sur le prestige et l'honneur social, et le parti, c'est-à-dire le pouvoir organisé. Cette tripartition est l'une des meilleures armes que tu puisses avoir face à un sujet sur les inégalités ou les classes sociales.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Weber fonde une sociologie compréhensive qui part du sens que les individus donnent à leur action, et distingue quatre types d'action, traditionnelle, affective, rationnelle en valeur, rationnelle en finalité. Deuxièmement, l'idéaltype est un outil de comparaison volontairement accentué, et la neutralité axiologique interdit de faire passer ses valeurs pour des résultats, sans nier que le choix de l'objet en dépende. Troisièmement, L'Éthique protestante établit une affinité élective, et non une causalité mécanique, entre l'ascèse intramondaine des calvinistes et l'esprit d'accumulation du capitalisme. Quatrièmement, sa grande fresque est celle de la rationalisation et du désenchantement du monde, complétée par les trois types de domination et par une analyse de la stratification en classe, statut et parti.

Dans le prochain épisode, nous compléterons ces deux fondations par les autres grandes fondations de la discipline : Marx comme sociologue des classes, l'école de Chicago et son enquête urbaine, le fonctionnalisme de Parsons et Merton avec ses effets pervers, et l'interactionnisme d'Erving Goffman, qui regarde la vie sociale comme une scène de théâtre.

Erving Goffman
Épisode 34 · 8:22

Classes, interactions, fonctions : les autres fondations

Marx et les classes en soi et pour soi, l'école de Chicago et l'enquête urbaine, Merton et les fonctions latentes, Goffman et la vie sociale comme scène de théâtre, Elias et les configurations.

Erving Goffman1922-1982 — Classes, interactions et fonctions

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Durkheim et Weber ne sont pas seuls, et une copie qui ne connaîtrait qu'eux passerait à côté de trois traditions dont tu auras besoin toute l'année. La première pense la société comme un champ de conflits entre groupes, et son fondateur est un vieil ami de ce cours, Karl Marx. La deuxième la pense comme un système dont chaque élément remplit une fonction, c'est le fonctionnalisme américain. La troisième la regarde au ras du sol, dans la texture des interactions quotidiennes, et c'est l'interactionnisme. Trois échelles, trois regards, trois boîtes à outils.

Commençons par Marx, dont nous avons étudié l'économie mais pas la sociologie. Sa contribution majeure est une théorie des classes fondée non sur le revenu, comme on le croit souvent, mais sur la place occupée dans les rapports de production : possède-t-on des moyens de production ou faut-il vendre sa force de travail ? Cette définition objective ne suffit pourtant pas, et Marx introduit une distinction décisive. Une classe en soi est un ensemble d'individus partageant la même position ; elle ne devient une classe pour soi que lorsqu'elle prend conscience de ses intérêts communs, s'organise et lutte. Entre les deux, il y a un travail politique, syndical, culturel, qui n'a rien d'automatique. Le Manifeste du parti communiste, en 1848, s'ouvre d'ailleurs sur la formule selon laquelle l'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes.

Marx lègue aussi le concept d'idéologie, développé dans L'Idéologie allemande écrite en 1845 et 1846 : les idées dominantes d'une époque sont les idées de la classe dominante, qui présentent comme naturel et universel ce qui sert des intérêts particuliers. Voilà un outil critique redoutable, et tu peux le mobiliser aussi bien sur le discours de la méritocratie que sur celui de la mondialisation heureuse. Retiens surtout la ligne de partage qu'il installe avec Weber, que nous avons vu distinguer classe, statut et parti : pour Marx, la position économique commande, pour Weber le prestige social et le pouvoir politique ont leur autonomie. Cette opposition est le socle de tout sujet sur les classes sociales.

Passons en Amérique, où la sociologie prend un tour empirique et urbain. À l'université de Chicago, entre les années 1915 et 1940, se constitue une école qui fait de la ville son laboratoire. Robert Park, ancien journaliste, envoie ses étudiants dans la rue enquêter sur les immigrés, les vagabonds, les bandes, les taxi-dancers. William Thomas et Florian Znaniecki étudient les lettres et les récits de vie des paysans polonais émigrés, inventant l'usage sociologique des documents personnels. Park et Burgess proposent en 1925 un modèle d'écologie urbaine où la ville s'organise en zones concentriques, du centre des affaires aux banlieues résidentielles, avec une zone de transition qui concentre les problèmes sociaux. De cette école vient un énoncé que tu peux citer, le théorème de Thomas : si les hommes définissent des situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences. Une rumeur infondée de faillite bancaire suffit à provoquer la ruée qui cause la faillite.

Une deuxième génération de Chicago produira, avec Howard Becker et son livre Outsiders en 1963, une théorie de la déviance qui renverse le sens commun. La déviance n'est pas une propriété de l'acte, dit Becker, mais le produit d'une réaction sociale : ce sont les groupes qui, en édictant des normes et en les appliquant à certains, fabriquent des déviants. Il décrit des carrières déviantes, des étapes par lesquelles on devient fumeur de marijuana ou musicien de jazz, et le rôle des entrepreneurs de morale qui font passer des lois. Sur un sujet de politique pénale, de discrimination ou de stigmatisation, cette étiquette-là fait toujours son effet.

Troisième tradition, le fonctionnalisme, dominant aux États-Unis dans l'après-guerre. Talcott Parsons construit dans Le Système social, en 1951, une théorie générale où toute société doit résoudre quatre problèmes fondamentaux, l'adaptation à son environnement, la poursuite de buts collectifs, l'intégration de ses parties et le maintien de ses valeurs. L'édifice est imposant et a beaucoup vieilli, on lui reproche son abstraction et son incapacité à penser le conflit et le changement. Son élève Robert Merton est bien plus utile, et je te conseille de le connaître précisément. Il plaide pour des théories de moyenne portée, ni généralités sur la société ni description pure. Il distingue les fonctions manifestes, voulues et reconnues, des fonctions latentes, ni voulues ni perçues : la fonction manifeste d'une cérémonie de la pluie est de faire tomber la pluie, sa fonction latente est de resserrer le groupe. Il forge la prophétie autoréalisatrice, ce mécanisme par lequel une croyance fausse produit les conditions de sa propre vérification. Et il propose, à partir de l'anomie durkheimienne, une typologie des adaptations individuelles à l'écart entre les buts culturels et les moyens légitimes de les atteindre : la conformité, l'innovation qui recourt à des moyens illégitimes, le ritualisme qui s'accroche aux moyens en renonçant aux buts, l'évasion et la rébellion.

Quatrième et dernière tradition, l'interactionnisme symbolique, qui prend le social par le plus petit bout. Son ancêtre est George Herbert Mead, pour qui le soi se construit dans l'interaction, en apprenant à se voir avec les yeux des autres. Sa figure la plus lue est Erving Goffman. Dans La Mise en scène de la vie quotidienne, en 1959, il propose une métaphore dramaturgique : nous sommes des acteurs qui tenons un rôle devant un public, avec une façade, des accessoires et des coulisses où nous relâchons la tenue. Le serveur qui plaisante en cuisine et redevient impassible en salle en est l'exemple canonique. Dans Asiles, en 1961, il analyse ces institutions totales, hôpitaux psychiatriques, prisons, casernes, qui dépouillent l'individu de son identité antérieure. Dans Stigmate, en 1963, il étudie la gestion d'une identité discréditée. Là encore, l'outil est immédiatement transposable au monde du travail, à l'école, aux réseaux sociaux.

Ajoutons un nom qui déborde ces cases et que les correcteurs apprécient, Norbert Elias. Dans La Civilisation des mœurs, publiée en 1939 et longtemps ignorée, il montre par l'histoire des manuels de savoir-vivre que le contrôle des pulsions, le seuil de pudeur et de honte, la maîtrise de la violence se transforment sur plusieurs siècles, à mesure que se construisent l'État et son monopole de la violence légitime. Sa notion de configuration désigne ces réseaux d'interdépendance qui lient les individus sans qu'aucun ne les ait voulus : ni un tout qui écraserait les individus, ni des individus isolés, mais un tissu de relations. C'est peut-être la meilleure sortie par le haut de l'opposition entre holisme et individualisme.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Marx fonde une sociologie du conflit où les classes se définissent par la place dans les rapports de production, et il distingue la classe en soi de la classe pour soi, dotée d'une conscience et d'une organisation. Deuxièmement, l'école de Chicago installe l'enquête de terrain urbaine et lègue le théorème de Thomas, puis, avec Becker, une théorie de la déviance comme étiquetage. Troisièmement, le fonctionnalisme, surtout dans la version maniable de Merton, apporte les fonctions latentes, la prophétie autoréalisatrice et la typologie des adaptations à l'anomie. Quatrièmement, l'interactionnisme de Goffman étudie la vie sociale comme une scène, avec ses façades et ses coulisses, tandis qu'Elias montre par les configurations comment se transforment sur la longue durée les contrôles que les individus exercent sur eux-mêmes.

Dans le prochain épisode, nous entrerons dans le grand partage de la sociologie française contemporaine, celui qui a occupé les débats pendant trente ans : Pierre Bourdieu et sa théorie de la reproduction contre Raymond Boudon et son individualisme méthodologique. Deux façons d'expliquer pourquoi, à l'école comme ailleurs, les inégalités se perpétuent.

Pierre Bourdieu
Épisode 35 · 8:41

Bourdieu et Boudon : le grand partage français

Habitus, capitaux et violence symbolique chez Bourdieu ; décisions rationnelles et effets pervers chez Boudon. Deux explications rigoureuses et incompatibles des mêmes inégalités scolaires, et leurs dépassements.

Pierre Bourdieu1930-2002 — Reproduction contre individualisme méthodologique

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Voici un fait que personne ne conteste : à réussite scolaire égale au collège, les enfants de cadres poursuivent plus loin leurs études que les enfants d'ouvriers. Voilà maintenant deux explications, aussi rigoureuses l'une que l'autre, et parfaitement incompatibles. La première dit que l'école valorise en secret la culture des classes dominantes, si bien que les héritiers y sont chez eux et les autres en pays étranger. La seconde dit que les familles font, à chaque palier, des calculs raisonnables dont les termes diffèrent selon leur position, et que ces décisions individuelles s'agrègent en une inégalité que personne n'a voulue. La première est celle de Pierre Bourdieu, la seconde celle de Raymond Boudon. Leur affrontement a structuré la sociologie française pendant trente ans, et il te donnera un plan tout fait pour bien des dissertations.

Commençons par Bourdieu, l'auteur le plus cité de la sociologie française. Son appareil conceptuel tient en trois notions qu'il faut savoir énoncer avec précision, car elles sont souvent maltraitées. La première est l'habitus : un système de dispositions durables, acquises par l'incorporation d'une condition sociale, qui engendre des manières de percevoir, de juger et d'agir. L'habitus n'est ni un programme ni un choix conscient. C'est un sens du jeu, comparable à celui du footballeur qui se place au bon endroit sans calculer : il rend certaines conduites naturelles et d'autres impensables. Il explique ce paradoxe que les individus reproduisent souvent leur condition sans y être forcés et sans le vouloir.

La deuxième notion est le capital, décliné en plusieurs espèces. Le capital économique, ce sont les revenus et le patrimoine. Le capital culturel existe sous trois formes : incorporé, ce sont les savoirs, l'aisance verbale, les manières ; objectivé, ce sont les livres, les instruments, les œuvres ; institutionnalisé, ce sont les diplômes, dont la force est d'être reconnus par l'État. Le capital social, ce sont les relations mobilisables. Le capital symbolique, enfin, est le prestige que confère la reconnaissance des autres. La position d'un individu se lit donc dans un espace à plusieurs dimensions, et non sur une simple échelle de revenus : un professeur riche en capital culturel et pauvre en capital économique n'occupe pas la même place qu'un commerçant dans la situation inverse.

La troisième notion est le champ, cet espace social relativement autonome, champ littéraire, champ politique, champ scientifique, doté de ses enjeux propres, de ses règles et de sa monnaie. Ce qui compte dans un champ n'a pas cours dans un autre, et les agents y luttent pour définir ce qui a de la valeur. S'y ajoute la violence symbolique, sans doute son concept le plus puissant : c'est la domination qui s'exerce avec la complicité de ceux qui la subissent, parce qu'ils jugent leur propre condition avec les catégories des dominants. L'élève qui se dit lui-même pas fait pour les études en est l'illustration parfaite. Nul besoin de contrainte : l'ordre est intériorisé.

Appliqué à l'école, dans Les Héritiers en 1964 et La Reproduction en 1970, écrits avec Jean-Claude Passeron, ce cadre donne une thèse redoutable. L'école prétend traiter tout le monde de la même façon et sanctionner le seul mérite. Mais en exigeant implicitement une aisance, un rapport détendu à la culture savante, un vocabulaire, elle avantage ceux qui les ont reçus à la maison. En traitant également des inégaux, elle transforme des privilèges hérités en réussites méritées, et cette transformation est le cœur de sa fonction de légitimation. Dans La Distinction, en 1979, il étend l'analyse aux goûts : ce que nous aimons en musique, en cuisine, en décoration trahit et signale notre position, si bien que le goût classe, et classe celui qui classe.

Passons à Raymond Boudon, qui conteste tout l'édifice au nom d'un principe de méthode hérité de Weber : l'individualisme méthodologique. Pour expliquer un phénomène collectif, il faut le reconstruire comme la résultante d'actions individuelles compréhensibles, c'est-à-dire pourvues de bonnes raisons du point de vue de ceux qui les accomplissent. Dans L'Inégalité des chances, en 1973, il propose son modèle des inégalités scolaires. À chaque palier d'orientation, une famille compare les bénéfices attendus d'une poursuite d'études, les coûts qu'elle représente et le risque d'échec. Or ces trois termes n'ont pas la même valeur selon la position sociale : pour une famille de cadres, s'arrêter tôt serait un déclassement inacceptable, tandis que pour une famille ouvrière, une orientation courte et sûre représente déjà une promotion. Chacun décide raisonnablement, et l'agrégation de ces décisions produit une inégalité massive que personne n'a voulue.

Note bien la différence de nature entre les deux explications, car c'est là que se joue la qualité de ta copie. Chez Bourdieu, l'inégalité vient de dispositions incorporées et d'une culture scolaire complice ; elle est en amont, dans les têtes et dans les corps. Chez Boudon, elle vient de la structure des positions et des choix rationnels qu'elle induit ; elle est en aval, dans l'agrégation. Boudon systématise d'ailleurs cette idée avec les effets pervers, ou effets émergents, exposés en 1977 : des comportements individuellement rationnels produisent un résultat collectif que nul ne souhaitait. L'exemple le plus utile pour toi est l'inflation des diplômes : chacun a raison de prolonger ses études pour se distinguer, mais si tous le font, la valeur relative des titres se dévalue et la position de chacun reste inchangée.

Il faut aussi savoir ce que chacun reproche à l'autre. À Bourdieu, on objecte un déterminisme trop lourd, qui laisse peu de place à la liberté des acteurs, au changement, aux trajectoires improbables, et qui explique la reproduction bien mieux que la mobilité. À Boudon, on objecte que la rationalité qu'il prête aux agents suppose des préférences et des perceptions déjà socialement construites, si bien qu'il présuppose ce qu'il devrait expliquer. Chacun met le doigt sur la faiblesse de l'autre, ce qui est un excellent signe : le débat est fécond.

Reste à savoir comment la sociologie en est sortie, et c'est ce qui fera une bonne conclusion. Bernard Lahire, dans L'Homme pluriel en 1998, propose de garder l'habitus tout en le pluralisant : un individu n'a pas un habitus unifié mais un stock hétérogène de dispositions, activées différemment selon les contextes, ce qui permet d'expliquer les incohérences et les réussites atypiques. Du côté de la sociologie économique, Mark Granovetter offre une autre voie de dépassement. Dans un article célèbre de 1973 sur la force des liens faibles, il montre que ce ne sont pas les proches mais les relations lointaines qui font trouver un emploi, parce qu'elles donnent accès à une information nouvelle. Et dans un texte de 1985, il critique à la fois l'économie standard, qui décrit des agents sans attaches, et une certaine sociologie, qui les décrit comme sur-socialisés : l'action économique réelle est encastrée dans des réseaux concrets de relations. Voilà exactement le genre de synthèse que ton épreuve valorise, puisqu'elle fait travailler ensemble l'économie et la sociologie.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Bourdieu explique la reproduction sociale par l'habitus, par la structure des différents capitaux et par la violence symbolique, avec l'école comme instance de légitimation des privilèges hérités. Deuxièmement, Boudon explique les mêmes inégalités par l'agrégation de décisions individuellement rationnelles prises dans des positions différentes, et par les effets pervers qui en résultent, dont l'inflation des diplômes. Troisièmement, l'opposition entre holisme et individualisme méthodologique n'est pas un match à trancher mais une différence de niveau d'explication, chacun révélant la faiblesse de l'autre. Quatrièmement, les dépassements contemporains, Lahire et son homme pluriel, Granovetter et l'encastrement, montrent qu'on peut tenir les dispositions et les choix ensemble.

Dans le prochain épisode, nous refermerons ce module en regardant la sociologie au travail : comment elle enquête, avec quels instruments, et à quelles conditions ses résultats sont solides. Statistiques et catégories, entretiens et observation, corrélation et causalité, effets de composition : ce sont les réflexes de méthode qui te serviront aussi bien pour lire une étude que pour éviter les pièges d'une dissertation.

Maurice Halbwachs
Épisode 36 · 7:57

Enquêter : méthodes quantitatives et qualitatives

Rompre avec les prénotions, construire l'objet, constater. Ce que mesurent vraiment les catégories statistiques, ce qu'apporte le terrain, et les pièges à éviter : corrélation et causalité, effets de composition, biais de déclaration.

Maurice Halbwachs1877-1945 — Méthodes quantitatives et qualitatives

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Un chiffre qu'on entend souvent : les enfants d'ouvriers sont bien moins nombreux que les enfants de cadres dans les grandes écoles. Un autre, moins commenté : dans les pays où l'on consomme le plus de chocolat, on compte le plus de lauréats du prix Nobel. Le premier énoncé nourrit des politiques publiques, le second fait sourire. Pourtant, les deux sont des corrélations statistiques exactes. Toute la question est de savoir ce qui autorise à passer d'une régularité observée à une explication, et c'est précisément l'objet de cet épisode. Le programme te demande de connaître la pluralité des méthodes de la sociologie ; je te propose surtout d'en tirer des réflexes qui te serviront pour lire un article de presse comme pour bâtir un paragraphe de dissertation.

Le premier réflexe est la rupture avec le sens commun, formulée par Durkheim contre ce qu'il appelait les prénotions, ces idées toutes faites que nous avons déjà sur ce que nous étudions. Le Métier de sociologue, ouvrage écrit en 1968 par Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, en fait le premier temps d'une démarche en trois moments : rompre avec les évidences, construire l'objet en le définissant précisément, puis constater par l'enquête. Cette rupture est difficile parce que le sociologue étudie un monde dont il fait partie, contrairement au chimiste. Quand tu écris que les jeunes sont individualistes ou que les Français aiment la dépense publique, tu manipules des prénotions : qui sont les jeunes, qu'appelle-t-on individualisme, comment le mesure-t-on ?

Vient ensuite l'outil le plus visible, la méthode quantitative. Elle repose sur des enquêtes par questionnaire administrées à des échantillons représentatifs, construits soit par tirage aléatoire, soit par la méthode des quotas qui reproduit la structure de la population sur quelques critères. En France, l'essentiel de ces données vient de l'Insee, avec l'enquête Emploi, l'enquête Budget de famille, le recensement, les panels de suivi. Sa force est d'établir des ordres de grandeur, de comparer dans le temps et l'espace, et de tester des relations sur de grands nombres. Sa faiblesse est de ne saisir que ce qu'on a pensé à demander, et de dépendre entièrement de la qualité des catégories employées.

Ce point mérite un développement, car il est trop rarement fait en copie. Les catégories statistiques ne sont pas des reflets du réel : ce sont des constructions historiques et politiques. La nomenclature française des professions et catégories socioprofessionnelles, forgée par l'Insee et remaniée à plusieurs reprises, croise le statut, la qualification, le secteur et la position hiérarchique. Elle a été critiquée pour l'hétérogénéité de certains groupes, pour le classement des femmes longtemps rangées selon la profession de leur conjoint, ou pour sa difficulté à rendre compte des indépendants des plateformes numériques. Comprends bien ce que cela implique : changer la nomenclature change les inégalités mesurées. Le chômage lui-même est une construction, celle du Bureau international du travail, avec ses trois critères, être sans emploi, disponible, et rechercher activement, et l'on sait qu'il laisse de côté le halo du chômage.

La méthode qualitative répond à d'autres questions. L'entretien semi-directif, avec sa grille souple, permet d'accéder aux raisons, aux justifications, aux manières de dire. Le récit de vie reconstitue des trajectoires. L'observation, participante ou non, saisit les pratiques réelles, souvent différentes des pratiques déclarées : l'école de Chicago en a fait sa marque de fabrique, et un sociologue comme Loïc Wacquant est allé jusqu'à s'entraîner plusieurs années dans un club de boxe d'un ghetto de Chicago pour comprendre de l'intérieur ce qu'y font les corps. Sa force est la profondeur et la découverte de mécanismes insoupçonnés. Sa faiblesse est l'impossibilité de généraliser directement, et la présence même de l'enquêteur, qui modifie ce qu'il observe.

Les deux approches ne s'opposent pas, elles se complètent, et savoir le dire proprement est très payant. Le quantitatif établit qu'un phénomène existe et mesure son ampleur ; le qualitatif éclaire par quels mécanismes il se produit. Une enquête solide procède souvent par triangulation : on repère une régularité dans les statistiques, on va comprendre sur le terrain ce qui la produit, puis on retourne tester l'hypothèse sur de grands nombres. La distinction n'est pas non plus celle de l'objectif et du subjectif : un questionnaire mal construit est aussi trompeur qu'un entretien mal conduit.

Passons aux pièges de raisonnement, et d'abord au plus célèbre. Une corrélation n'est pas une causalité. Deux variables peuvent varier ensemble parce que l'une cause l'autre, parce que la seconde cause la première, ou parce qu'une troisième les commande toutes les deux. Le chocolat et les prix Nobel varient ensemble parce que le revenu par habitant commande les deux. Pour établir une causalité, il faut donc plus qu'une corrélation : un mécanisme plausible, une antériorité temporelle, et si possible une comparaison entre des groupes semblables sur tout le reste. C'est exactement ce que cherchent les expérimentations par tirage au sort dont nous avons parlé avec Esther Duflo, et ce que traquent les méthodes qui exploitent des expériences naturelles.

Second piège, plus subtil et très apprécié des correcteurs : les effets de composition. Une moyenne peut évoluer dans un sens sans qu'aucune de ses composantes n'ait bougé dans ce sens, simplement parce que le poids des groupes a changé. Le salaire moyen peut baisser alors que chaque salarié voit son salaire augmenter, si les embauches se font sur des postes moins payés. Il existe même des cas, connus sous le nom de paradoxe de Simpson, où une relation observée dans chaque sous-groupe s'inverse quand on agrège. Ajoute à cela les biais classiques : la désirabilité sociale, qui pousse à déclarer ce qui est valorisé, le biais de sélection, qui vient de la manière dont l'échantillon s'est constitué, et le biais du survivant, qui ne retient que ceux qui ont réussi.

Enfin, le programme insiste sur un point que je te recommande de faire tien : les outils d'enquête opèrent des rapprochements avec les autres sciences sociales. La sociologie emprunte l'observation de longue durée à l'ethnologie, la source d'archive à l'histoire, la modélisation et les données à l'économie, l'analyse des institutions à la science politique. C'est cette porosité qui rend l'ESH cohérente : la même question, pourquoi les inégalités se maintiennent, se traite avec des tables de mobilité, des entretiens, des séries longues et des modèles, et la meilleure réponse est celle qui articule ces matériaux au lieu de choisir son camp.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, la démarche sociologique commence par la rupture avec les prénotions, puis construit son objet avant de le constater. Deuxièmement, le quantitatif mesure et compare mais dépend entièrement de catégories qui sont des constructions historiques, comme les professions et catégories socioprofessionnelles ou la définition du chômage au sens du Bureau international du travail. Troisièmement, le qualitatif, entretiens et observation, saisit les mécanismes et les pratiques réelles, au prix d'une généralisation difficile ; les deux approches se combinent par triangulation. Quatrièmement, les pièges à éviter sont la confusion entre corrélation et causalité, les effets de composition et les biais de déclaration ou de sélection.

Nous refermons ici le module consacré aux fondements de la sociologie, et avec lui l'ensemble du premier module du programme. Dans le prochain épisode, nous ouvrons le deuxième : la croissance et le développement depuis le dix-neuvième siècle. Nous commencerons par le commencement, c'est-à-dire par les révolutions industrielles, ce moment unique où l'humanité est entrée dans une croissance durable après des millénaires de quasi-stagnation.

Module 7 — Croissance et développement

Depuis le XIXe siècle : sources, théories, inégalités, soutenabilité
James Watt
Épisode 37 · 10:35

Les révolutions industrielles

Ingénieur écossais dont le perfectionnement de la machine à vapeur à partir de 1769 libère la production des contraintes de l'eau et de la force animale. La vapeur au charbon devient une énergie mobile et déconcentrée, déclenchant le décollage industriel britannique des années 1780.

James Watt1736–1819 — Machine à vapeur, moteur de la première révolution industrielle

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Imagine que, pendant des millénaires, le revenu par habitant d'un paysan anglais n'ait pour ainsi dire pas bougé. Le fils vivait à peu près comme son père, comme son grand-père, dans une stagnation que les économistes appellent le régime malthusien : tout gain de productivité était mangé par la croissance de la population. Puis, en l'espace de deux ou trois générations, autour de 1800, quelque chose se brise. La courbe du niveau de vie, plate depuis l'Antiquité, se redresse brutalement et ne cessera plus de monter. L'historien Angus Maddison, dans son immense travail de reconstitution des PIB mondiaux, L'économie mondiale, une perspective millénaire, en 2001, a chiffré cette rupture : entre l'an mille et 1820, le revenu par tête en Europe occidentale double péniblement ; après 1820, il est multiplié par plus de quinze. C'est ce décollage, ce que Rostow nommait le take-off, qui constitue le cœur de notre épisode.

Tu connais déjà Schumpeter et la croissance moderne comme processus continu, ainsi que le résidu de Solow et la productivité globale des facteurs vus dans les épisodes sur la croissance. Mais d'où vient, concrètement, cette continuité ? Quelle est la matière historique de ce que les modèles décrivent en équations ? La réponse tient en trois vagues, trois révolutions industrielles, qu'il faut savoir distinguer et dater avec précision, car le jury de prépa attend cette structure et sanctionne les confusions de chronologie. Et avant d'entrer dans le détail, une mise en garde de méthode : l'expression même de révolution industrielle est contestée. L'historien français Paul Bairoch, dans Victoires et déboires, en 1997, rappelait que ces transformations furent en réalité lentes, étalées sur des décennies, et que le mot révolution, emprunté à la politique, écrase une évolution faite de tâtonnements. Garde donc à l'esprit que nous parlons de ruptures de tendance longue, pas de bouleversements soudains.

La première révolution industrielle commence en Grande-Bretagne dans les années 1780 et se déploie jusque vers 1850. Son foyer est le coton. Avant elle, le textile était filé à la main ; l'invention de machines à filer puis du métier mécanique, et surtout le perfectionnement de la machine à vapeur par James Watt à partir de 1769, libèrent la production de la contrainte de la force animale et de l'eau. La vapeur, alimentée par le charbon, devient une source d'énergie déconcentrée, mobile, disponible partout. On entre dans ce que l'historien Edward Anthony Wrigley a appelé, dans Energy and the English Industrial Revolution, en 2010, le passage d'une économie organique, limitée par les surfaces cultivables, à une économie minérale, adossée au stock fossile. Pourquoi la Grande-Bretagne d'abord ? Les débats sont vifs. Robert Allen, dans The British Industrial Revolution in Global Perspective, en 2009, avance une explication par les prix relatifs : en Angleterre, le travail était cher et l'énergie, le charbon, bon marché, ce qui rendait rentable de remplacer des ouvriers par des machines. D'autres insistent sur les institutions, sur la sécurité de la propriété après la Glorieuse Révolution de 1688, sur l'avance scientifique, ou sur le commerce colonial. Retiens qu'il n'y a pas une cause unique, mais un faisceau : énergie, prix, institutions, marchés.

La deuxième révolution industrielle court grosso modo de 1880 à 1914, et son centre de gravité se déplace vers l'Allemagne et les États-Unis. Trois nouveautés la caractérisent. D'abord de nouvelles énergies : l'électricité, qui transforme l'usine et la vie quotidienne, et le pétrole, qui rend possible le moteur à explosion. Ensuite de nouvelles industries fondées sur la science : la chimie organique, les colorants, l'acier produit en masse par les procédés Bessemer puis Martin. Enfin une nouvelle organisation du travail. C'est l'âge du taylorisme : Frederick Winslow Taylor publie en 1911 The Principles of Scientific Management, où il décompose chaque geste de l'ouvrier pour en chasser le temps mort. Henry Ford pousse la logique plus loin avec la chaîne de montage de la Ford T, en 1913, qui fait chuter le temps d'assemblage d'une automobile de douze heures à moins de deux. C'est ici que naît la production de masse, dont nous reparlerons au sujet du fordisme et des Trente Glorieuses. L'économiste Robert Gordon, dans The Rise and Fall of American Growth, en 2016, soutient même que cette deuxième révolution, avec l'électricité, l'eau courante et le moteur à combustion, fut de loin la plus transformatrice de toutes pour le niveau de vie, bien davantage que la nôtre.

La troisième révolution industrielle, dite des nouvelles technologies de l'information et de la communication, s'amorce dans les années 1970 avec le microprocesseur, puis explose avec l'ordinateur personnel, internet et le téléphone mobile. C'est la révolution numérique. Mais elle pose une énigme célèbre, le paradoxe de la productivité, formulé par Robert Solow en 1987 dans une boutade restée fameuse : on voit les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. Pendant deux décennies, l'informatisation massive ne se traduit pas par une accélération de la productivité globale des facteurs. Plusieurs lectures s'affrontent. Les optimistes, comme Erik Brynjolfsson dans Le deuxième âge de la machine, en 2014, parlent d'un simple retard de diffusion : il faut du temps pour réorganiser les entreprises autour d'une technologie générique. Les pessimistes, Gordon en tête, soutiennent au contraire que le numérique, aussi spectaculaire soit-il, change moins nos vies que ne le firent l'électricité ou l'assainissement, et qu'il nourrit une stagnation séculaire, une croissance durablement molle. Ce débat sur l'épuisement ou le renouvellement de la croissance, tu le retrouveras à propos de l'innovation et de la destruction créatrice.

Au-delà de la chronologie, il faut comprendre ce qui se joue économiquement. La notion centrale, ici, est celle de technologie à usage général, une innovation comme la vapeur, l'électricité ou l'informatique qui ne sert pas un seul secteur mais irrigue toute l'économie, appelle des innovations complémentaires et met des décennies à produire ses pleins effets. Les économistes Timothy Bresnahan et Manuel Trajtenberg ont théorisé ce concept en 1995 : une telle technologie se reconnaît à trois traits, son omniprésence dans les usages, son potentiel d'amélioration continue, et sa capacité à susciter de l'innovation dans les secteurs qui l'adoptent. C'est pourquoi les gains de productivité arrivent toujours en retard sur l'invention : il faut réinventer l'organisation autour de l'outil. L'exemple canonique est l'électrification des usines américaines, étudiée par l'historien Paul David en 1990 : tant que les industriels se contentèrent de remplacer la machine à vapeur centrale par un gros moteur électrique unique, sans repenser l'agencement des ateliers, le gain fut faible ; il fallut une génération pour comprendre qu'il fallait un moteur par machine et réorganiser toute l'usine en flux. Le retard de la troisième révolution sur ses promesses obéit exactement à la même logique. La croissance moderne, celle que mesure Maddison, n'est pas l'addition d'inventions isolées : c'est l'enchaînement de ces vagues, chacune reposant sur la précédente. Rostow, dans Les étapes de la croissance économique, en 1960, en avait tiré une typologie discutable mais commode : société traditionnelle, conditions préalables, décollage, marche vers la maturité, ère de la consommation de masse. On lui reproche son linéarité et son schéma trop occidental, mais il a le mérite de penser le décollage comme un seuil, un changement de régime, et non comme une simple accélération. Une question domine d'ailleurs aujourd'hui l'histoire économique : pourquoi ce décollage en Europe, et pas en Chine, pourtant longtemps en avance technologiquement ? C'est ce que l'historien Kenneth Pomeranz a nommé, dans La grande divergence, en 2000, l'écart qui se creuse après 1800 entre l'Occident et le reste du monde, qu'il attribue moins au génie européen qu'à deux atouts contingents, le charbon facilement accessible et les ressources des colonies du Nouveau Monde.

N'oublie pas le revers de la médaille, car un bon copieur de prépa nuance toujours. Ces révolutions ont eu un coût humain considérable. Karl Marx, dans Le Capital, en 1867, décrit l'exploitation ouvrière, les journées de quinze heures, le travail des enfants dans les filatures de Manchester. Les historiens débattent encore de la question dite du niveau de vie : les salaires réels ont-ils stagné durant la première révolution avant de progresser, comme le pensent les pessimistes, ou se sont-ils améliorés plus tôt ? Ce qui est sûr, c'est que les bénéfices de la croissance industrielle ne se sont diffusés que tardivement et inégalement, ce qui annonce la courbe de Kuznets et tout le débat sur inégalités et développement.

Que faut-il retenir ? D'abord que la croissance économique moderne est un phénomène récent et exceptionnel, une rupture par rapport à des millénaires de quasi-stagnation, datée autour de 1800 et chiffrée par Maddison. Ensuite qu'elle procède par vagues successives, organisées autour de technologies à usage général : la vapeur et le textile britanniques, puis l'électricité, la chimie et l'organisation scientifique du travail en Allemagne et aux États-Unis, puis le numérique. Retiens aussi que chaque révolution déplace le leadership économique mondial et tarde à livrer ses gains de productivité, d'où le paradoxe de Solow. Enfin, garde en tête que cette histoire est conflictuelle, faite de gains spectaculaires mais aussi de coûts sociaux que Marx fut le premier à théoriser, et que le débat actuel, entre Gordon le pessimiste et Brynjolfsson l'optimiste, est exactement celui qu'ouvrirent les contemporains de Watt.

Dans le prochain épisode, nous nous demanderons comment se mesure cette richesse que deux siècles d'industrialisation ont fait exploser : le produit intérieur brut, sa construction, ce qu'il capte et surtout tout ce qu'il laisse dehors, du travail domestique à la destruction de l'environnement.

Simon Kuznets
Épisode 38 · 9:16

Mesurer la richesse : le PIB et au-delà

Kuznets bâtit les premiers comptes nationaux américains dans les années 1930. Dès 1934, il avertit qu'on ne peut déduire le bien-être d'une nation de son seul revenu. Des critiques (non-marchand, inégalités, environnement) à l'IDH et au rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi, le PIB se complète sans s'abolir.

Simon Kuznets1901–1985 — Inventeur des comptes nationaux, mais le PIB ne mesure pas le bien-être

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Imagine qu'on te demande, en une seule formule, de résumer la prospérité d'un pays de soixante-sept millions d'habitants. Tu vas répondre : le produit intérieur brut. C'est le réflexe, et il n'est pas absurde : depuis l'après-guerre, le PIB est la boussole des gouvernements, le chiffre qu'on surveille trimestre après trimestre, celui dont la croissance fait gagner ou perdre les élections. Mais sais-tu vraiment ce qu'il mesure, ce qu'il laisse échapper, et pourquoi tant d'économistes, depuis un demi-siècle, cherchent à regarder « au-delà » ? C'est le cœur de cet épisode, et c'est un classique absolu des copies de prépa, parce qu'il articule la technique comptable et le débat normatif.

Reprenons d'abord le socle que tu connais. Le PIB, c'est la somme des valeurs ajoutées produites sur un territoire pendant une année, augmentée des impôts sur les produits nets de subventions. La valeur ajoutée, c'est la valeur de la production diminuée des consommations intermédiaires : on évite ainsi de compter deux fois l'acier dans la valeur de la voiture. Trois optiques équivalentes le calculent. L'optique production additionne les valeurs ajoutées. L'optique demande additionne les emplois finals : consommation, investissement, dépenses publiques, et solde extérieur, ce que les Anglo-Saxons résument par l'égalité comptable où le PIB égale la consommation plus l'investissement plus les dépenses publiques plus les exportations moins les importations. L'optique revenus, enfin, additionne les rémunérations : salaires, excédent brut d'exploitation, impôts liés à la production. Trois chemins, un même agrégat, parce que toute valeur produite est nécessairement dépensée et perçue par quelqu'un. C'est l'équilibre emplois-ressources que tu as vu au moment du circuit économique, avec Quesnay en arrière-plan.

Approfondissons maintenant. Il te faut distinguer le PIB nominal et le PIB réel, et c'est une distinction que les correcteurs adorent voir maniée proprement. Le PIB nominal est mesuré aux prix courants de l'année. S'il augmente de cinq pour cent, on ne sait pas si c'est parce qu'on a produit davantage ou simplement parce que les prix ont monté. Le PIB réel corrige cet effet en raisonnant à prix constants, c'est-à-dire en valorisant les quantités de chaque année avec les prix d'une année de base. Le rapport entre les deux donne le déflateur du PIB, l'indice de prix le plus large dont on dispose. Quand tu lis qu'un pays « croît », c'est toujours du PIB réel qu'il s'agit. Ajoute-y la démographie et tu obtiens le PIB par habitant, meilleur indicateur du niveau de vie moyen, mais qui masque la répartition : un PIB par habitant élevé est compatible avec une misère massive si une minorité capte l'essentiel. Retiens enfin la distinction entre PIB et PNB, le produit national brut, qui rapporte la richesse aux résidents nationaux où qu'ils produisent, et qui compte pour l'Irlande ou le Luxembourg, gonflés par des bénéfices de firmes étrangères.

Voilà pour la mécanique. Vient le moment décisif : les critiques. Et là, il faut que tu sois historien autant qu'économiste. La comptabilité nationale moderne est née dans les années trente et quarante, sous l'impulsion de Simon Kuznets aux États-Unis, qui construit les premiers comptes nationaux dans les années 1930, et de Richard Stone et James Meade au Royaume-Uni pendant la guerre. Or Kuznets lui-même, dès son rapport au Congrès américain en 1934, avertit qu'on peut difficilement déduire le bien-être d'une nation d'une mesure de son revenu national. L'inventeur de l'outil en désignait déjà la limite. Quelles sont-elles, ces limites ?

D'abord, le PIB ignore largement le non-marchand. Le travail domestique, la garde des enfants par les parents, le bénévolat ne donnent lieu à aucune transaction, donc n'entrent pas dans le PIB, alors qu'ils produisent une utilité immense. Paradoxe célèbre, parfois attribué à Pigou : si un homme épouse sa femme de ménage, le PIB baisse, parce qu'un service marchand devient gratuit. Les services publics non marchands, eux, sont comptés, mais à leur coût de production faute de prix de marché, ce qui sous-estime sans doute leur valeur réelle. Ensuite, le PIB ne dit rien de la répartition : deux pays au même PIB par habitant peuvent être l'un égalitaire, l'autre profondément inégal. Tu feras le lien avec l'épisode sur les inégalités et avec Piketty.

Troisième angle, peut-être le plus actuel : l'environnement. Le PIB compte les flux mais pas les stocks. Il enregistre la production issue de la déforestation ou de l'épuisement d'un gisement comme un gain, sans inscrire au passif la destruction du capital naturel. Pire, il comptabilise positivement des dépenses dites défensives : reconstruire après une catastrophe, dépolluer une rivière, soigner les maladies dues à la pollution gonflent le PIB. Une marée noire est, comptablement, une bonne nouvelle. Quatrième angle, plus technique : le PIB peine à saisir la qualité, l'innovation et le numérique. Quand un service gratuit comme un moteur de recherche remplace des biens autrefois payants, le surplus du consommateur s'envole mais le PIB ne le voit pas, ce qui nourrit le débat actuel sur la mesure de la croissance à l'ère immatérielle.

De ces critiques sont nées des alternatives, et il faut que tu en connaisses deux ou trois précisément. La plus célèbre est l'indice de développement humain, l'IDH, conçu en 1990 pour le Programme des Nations unies pour le développement par l'économiste pakistanais Mahbub ul Haq, en s'appuyant sur l'approche par les capabilités d'Amartya Sen. Sen, prix Nobel 1998, soutient notamment dans Un nouveau modèle économique, développement, justice, liberté, paru en 1999, que le développement doit s'évaluer à l'aune des libertés réelles dont disposent les individus, et non du seul revenu. L'IDH combine donc trois dimensions : le revenu par habitant, l'espérance de vie et le niveau d'éducation. Un pays peut être riche et mal classé, ou modeste et bien classé, ce qui déplace le regard du « combien » vers le « pour quoi faire ». D'autres indicateurs ont suivi : l'IDH ajusté aux inégalités, l'empreinte écologique, l'indice de bien-être économique durable, ou encore le bonheur national brut revendiqué par le Bhoutan.

Le moment fort de ce débat, et tu dois absolument le citer, c'est la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi. En 2008, le président Nicolas Sarkozy confie à Joseph Stiglitz, Amartya Sen et Jean-Paul Fitoussi la mission de repenser la mesure de la performance économique et du progrès social. Leur rapport, remis en 2009, formule une idée simple et forte : il faut cesser de regarder seulement la production et se tourner vers le bien-être des gens et la soutenabilité, c'est-à-dire la capacité à transmettre aux générations futures un patrimoine intact, économique, social et environnemental. Le rapport ne réclame pas d'abolir le PIB, qui reste un excellent indicateur de l'activité conjoncturelle, mais de l'entourer d'un tableau de bord plus riche. La France a depuis adopté, avec la loi Sas de 2015, dix indicateurs de richesse complémentaires.

Pour la dissertation d'ESH, ne tombe pas dans le piège du procès à charge. Le PIB garde des vertus majeures : il est comparable dans le temps et dans l'espace, il est régulièrement produit, il corrèle fortement avec l'espérance de vie, l'éducation et même le bonheur déclaré, du moins jusqu'à un certain seuil de revenu. Le débat n'oppose donc pas les naïfs du PIB aux lucides du bien-être : il oppose ceux qui croient un indicateur unique suffisant à ceux qui réclament une pluralité de mesures. La bonne réponse, celle d'un Stiglitz, est de dire que tout dépend de la question posée : pour piloter une relance, le PIB réel reste pertinent ; pour juger d'une société, il faut bien davantage.

Que faut-il retenir ? D'abord que le PIB mesure une production marchande sur un territoire, par valeurs ajoutées, et qu'il faut toujours préciser nominal ou réel, total ou par habitant. Ensuite qu'il a été conçu par Kuznets et Stone comme un outil conjoncturel, et que ses inventeurs eux-mêmes le savaient impropre à mesurer le bien-être. Ensuite que ses angles morts sont le non-marchand, les inégalités, l'environnement et la qualité, dont la marée noire qui enrichit le PIB est l'illustration. Enfin que les réponses existent, de l'IDH de Haq et Sen au rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009, et qu'elles invitent non pas à jeter le PIB mais à le compléter par un tableau de bord du bien-être et de la soutenabilité.

Maintenant que tu sais mesurer la richesse produite, une question s'impose : d'où vient-elle ? Dans le prochain épisode, nous chercherons les sources de la croissance, le travail, le capital, et ce mystérieux résidu de Solow qui porte le nom de productivité globale des facteurs.

Robert Solow
Épisode 39 · 8:40

Les sources de la croissance

En 1957, Solow décompose la croissance américaine et fait un constat stupéfiant : travail et capital n'expliquent qu'un huitième de la croissance par tête. Le reste, le fameux résidu, mesure le progrès technique et l'efficacité. L'accumulation bute sur les rendements décroissants ; seule la productivité soutient la croissance durable.

Robert Solow1924–2023 — Le résidu de Solow : la productivité globale des facteurs

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Voici une énigme qui a occupé les économistes pendant tout le vingtième siècle. Prends deux pays partis du même niveau au sortir de la guerre : la Corée du Sud et le Ghana avaient, au début des années 1960, un produit par habitant comparable. Soixante ans plus tard, la Corée du Sud est devenue dix fois plus riche que le Ghana. D'où vient un écart aussi vertigineux ? Pourquoi certaines économies décollent et d'autres stagnent ? Cette interrogation, c'est celle des sources de la croissance, et elle est si fondamentale que le prix Nobel Robert Lucas, dans son article On the Mechanics of Economic Development en 1988, confessait qu'une fois qu'on a commencé à y penser, il est difficile de penser à autre chose.

Au lycée, tu as appris qu'on mesure la croissance par la variation du PIB réel, et que c'est l'augmentation soutenue de la production sur longue période. C'est entendu. Mais d'où provient cette augmentation ? La comptabilité de la croissance répond en décomposant la production en ses ingrédients. On part d'une fonction de production agrégée : la richesse produite par une économie dépend d'abord de la quantité de travail, c'est-à-dire du nombre d'heures travaillées et de la taille de la population active, et ensuite de la quantité de capital, c'est-à-dire le stock de machines, d'usines, d'infrastructures et d'outils accumulés. Plus de bras et plus de machines : voilà déjà deux sources évidentes.

Et c'est ici qu'apparaît une distinction décisive pour la prépa, celle entre croissance extensive et croissance intensive. La croissance extensive, c'est produire plus en mobilisant davantage de facteurs : plus de travailleurs, plus de capital, sans que chaque travailleur ou chaque machine ne devienne plus efficace. Tu doubles les usines et la main-d'œuvre, tu doubles la production. La croissance intensive, au contraire, c'est produire plus avec la même quantité de facteurs, parce qu'on les utilise mieux : c'est la croissance par la productivité. Cette distinction n'est pas qu'académique. Paul Krugman, dans un article retentissant de 1994, The Myth of Asia's Miracle, soutenait que les dragons asiatiques avaient surtout connu une croissance extensive, une accumulation massive de capital et de travail, et que ce moteur finirait par s'essouffler, comme s'était essoufflée l'Union soviétique qui avait elle aussi accumulé du capital à marche forcée.

Pourquoi cet essoufflement ? À cause d'une loi que tu dois connaître par cœur : la loi des rendements décroissants. Si tu ajoutes sans cesse du capital à une quantité de travail donnée, chaque nouvelle machine rapporte un peu moins que la précédente. Le premier tracteur transforme un champ ; le dixième tracteur sur la même parcelle ne sert presque à rien. La productivité marginale du capital diminue à mesure qu'on l'accumule. Conséquence redoutable : l'accumulation pure ne peut pas soutenir indéfiniment la croissance. Une économie qui ne ferait qu'empiler du capital finirait par stagner. Il faut donc un autre moteur.

C'est là qu'intervient la grande découverte de la comptabilité de la croissance, et le nom à retenir absolument est celui de Robert Solow. Dans un article fondateur de 1957, Technical Change and the Aggregate Production Function, Solow s'est livré à un exercice comptable sur l'économie américaine entre 1909 et 1949. Il a mesuré combien la croissance du capital et du travail expliquaient de la croissance observée. Et il a fait un constat stupéfiant : ces deux facteurs n'expliquaient qu'une faible part, de l'ordre d'un huitième selon ses calculs, de l'augmentation de la production par tête. Tout le reste, près de sept huitièmes, restait inexpliqué par la simple accumulation des facteurs. Ce reliquat, on l'a appelé le résidu de Solow.

Ce résidu porte un nom plus technique que tu dois maîtriser : la productivité globale des facteurs. C'est la part de la croissance qui ne s'explique ni par plus de travail, ni par plus de capital, mais par le fait qu'on combine mieux ces facteurs : meilleure organisation, progrès technique, innovation, qualité de la main-d'œuvre, efficacité des institutions. Solow lui-même l'identifiait au progrès technique au sens large. Autrement dit, la véritable source de la croissance de long terme, ce n'est pas tant l'accumulation que l'efficacité avec laquelle on transforme les facteurs en production. Le résidu, disait-on avec ironie, c'est notre mesure de l'ignorance, parce qu'il capte tout ce qu'on ne sait pas attribuer directement au travail ou au capital.

Il faut être honnête sur les limites de cet exercice. Le résidu de Solow est un solde comptable : on l'obtient par soustraction, ce qui veut dire qu'il absorbe aussi nos erreurs de mesure. Si l'on mesure mal le capital, ou si l'on néglige des facteurs, tout cela se retrouve dans le résidu. C'est pourquoi les économistes ont cherché à le réduire en affinant la mesure des facteurs. Une avancée majeure a été d'incorporer le capital humain, notion popularisée par Gary Becker dans son ouvrage Human Capital en 1964 : un travailleur formé, éduqué, en bonne santé, n'a pas la même productivité qu'un travailleur sans qualification. En tenant compte de la qualité du travail, et non seulement de sa quantité, on explique une partie de ce qui restait mystérieux. Les travaux d'Edward Denison ou de Dale Jorgenson ont ainsi grignoté le résidu, sans jamais le faire disparaître.

Demeure alors la question des questions : qu'y a-t-il vraiment dans ce résidu ? Et tu sens bien que le progrès technique pointe vers un personnage que tu connais déjà, Joseph Schumpeter, dont la Théorie de l'évolution économique, parue en 1911, fait de l'innovation et de l'entrepreneur le cœur du capitalisme. Mais il y a un problème logique chez Solow : dans son modèle, ce progrès technique tombe du ciel, il est exogène, comme une manne extérieure que l'économie reçoit sans qu'on explique d'où elle vient. Or si le progrès technique est la principale source de la croissance, ne pas l'expliquer, c'est laisser un trou béant au centre de la théorie. Voilà précisément ce que reprocheront les théoriciens de la croissance endogène, Paul Romer en tête avec son article de 1986, qui chercheront à faire naître le progrès technique à l'intérieur même du système économique, par la recherche, le savoir et l'éducation. Ce sera notre prochain rendez-vous.

Avant cela, situons l'enjeu pour la dissertation. Comprendre les sources de la croissance, c'est comprendre ce que peut et ce que ne peut pas une politique économique. Si la croissance vient de l'accumulation, alors il faut soutenir l'épargne et l'investissement. Si elle vient de la productivité, alors c'est l'éducation, la recherche, l'innovation et la qualité des institutions qu'il faut cultiver. Des économistes comme Daron Acemoglu et James Robinson, dans Why Nations Fail en 2012, insistent justement sur les institutions, ces règles du jeu qui incitent ou non à investir et à innover, pour expliquer pourquoi certains pays accumulent efficacement et d'autres gaspillent leurs facteurs. La Corée du Sud et le Ghana de tout à l'heure : la différence ne tient pas qu'au nombre de machines, mais à tout ce que capture, justement, le résidu.

Que faut-il retenir ? D'abord, la production agrégée repose sur deux facteurs accumulables, le travail et le capital, mais leur seule accumulation se heurte aux rendements décroissants et ne suffit pas à la croissance durable. Ensuite, on distingue la croissance extensive, par mobilisation de plus de facteurs, et la croissance intensive, par gains de productivité, qui seule est soutenable à long terme. Troisième idée, la comptabilité de la croissance de Solow révèle que l'essentiel de la croissance par tête provient d'un résidu, la productivité globale des facteurs, qui mesure le progrès technique et l'efficacité, bien plus que l'accumulation. Enfin, ce résidu reste largement une boîte noire et une mesure de notre ignorance, que les économistes ont cherché à éclairer par le capital humain et les institutions, et qu'ils tenteront d'expliquer par la croissance endogène.

C'est exactement là que nous emmène le prochain épisode : nous passerons de la simple comptabilité au modèle théorique de Solow lui-même, avec sa convergence et son état stationnaire, puis nous franchirons le pas vers les théories de la croissance endogène, où le savoir et l'innovation deviennent enfin les moteurs que l'économie produit elle-même.

Paul Romer
Épisode 40 · 9:25

Théories de la croissance : de Solow à l'endogène

Là où Solow laissait le progrès technique tomber du ciel, Romer l'internalise dès 1986. La connaissance, non rivale et génératrice d'externalités, déjoue les rendements décroissants et entretient une croissance qui ne s'éteint jamais. Renversement politique majeur : l'État cultive la croissance par la recherche et l'éducation.

Paul Romer1955– — Croissance endogène : la connaissance non rivale échappe aux rendements décroissants

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Prends un instant pour regarder l'objet le plus banal de ton quotidien, un smartphone. Il contient plus de puissance de calcul que toutes les machines dont disposait la NASA pour envoyer un homme sur la Lune, et il coûte une poignée d'heures de salaire. Recule encore : un ouvrier français d'aujourd'hui produit en une heure ce que son arrière-grand-père mettait une journée entière à produire. D'où vient cette accumulation prodigieuse de richesse, qui a transformé la condition humaine en deux siècles plus qu'au cours des dix millénaires précédents ? Et pourquoi ce mouvement profite-t-il à certaines nations bien plus qu'à d'autres ? Cette question est sans doute la plus importante de toute la macroéconomie, et elle a structuré un demi-siècle de recherche. Dans l'épisode précédent, tu as identifié les sources de la croissance : le travail, le capital, et ce mystérieux résidu qu'on nomme la productivité globale des facteurs. Reste à comprendre comment ces ingrédients s'articulent dans un modèle cohérent, et c'est là que la théorie entre en scène.

Le point de départ obligé, c'est Robert Solow, qui publie en 1956 un article fondateur intitulé « A Contribution to the Theory of Economic Growth », travail qui lui vaudra le prix Nobel en 1987. Solow construit un modèle d'une élégance redoutable. Il part d'une fonction de production où la richesse dépend du capital et du travail, et il introduit une hypothèse décisive : les rendements du capital sont décroissants. Que signifie cette idée ? Que chaque nouvelle machine ajoutée à une économie rapporte un peu moins que la précédente. Donne une première pelleteuse à un terrassier, sa productivité explose ; donne-lui une dixième pelleteuse, elle dort dans un hangar. Le capital, accumulé seul, finit par buter sur ce mur de l'inefficacité.

De cette hypothèse découle la conclusion la plus célèbre du modèle : l'état stationnaire. À mesure qu'une économie accumule du capital, l'investissement supplémentaire sert d'abord à remplacer les machines usées, c'est-à-dire à compenser la dépréciation, et à équiper les nouveaux travailleurs. Arrive un point où l'épargne investie ne fait plus que maintenir le stock de capital par tête constant : la croissance par habitant s'arrête. Augmenter le taux d'épargne déplace le pays vers un état stationnaire plus riche, mais ne change pas la conclusion de fond : à long terme, l'accumulation pure ne nourrit plus la croissance par tête. C'est un résultat dérangeant, presque pessimiste.

De ce mécanisme découle une prédiction puissante, la convergence. Puisque le capital est plus rare dans les pays pauvres, son rendement y est plus élevé ; ces pays devraient donc croître plus vite que les pays riches et finir par les rattraper. C'est l'idée de convergence absolue, parfois illustrée par le rattrapage spectaculaire de l'Europe et du Japon sur les États-Unis après 1945, ou par l'expérience des dragons asiatiques. Mais alors, d'où vient la croissance durable, puisque l'accumulation s'épuise ? Solow apporte une réponse honnête mais frustrante : du progrès technique. Et le progrès technique, dans son modèle, tombe du ciel. Il est exogène, traité comme une manne extérieure que l'économie ne produit pas elle-même. La théorie désigne le moteur de la croissance de long terme tout en avouant qu'elle ne sait pas l'expliquer.

Cette boîte noire a longtemps gêné les économistes, d'autant que la prédiction de convergence absolue ne se vérifie pas dans les faits. Si elle était vraie, le Ghana aurait dû rattraper la Corée. Or l'écart se creuse. Les données empiriques, notamment les travaux rassemblés par les chercheurs autour des comparaisons internationales et de Robert Barro dans les années quatre-vingt-dix, montrent au mieux une convergence conditionnelle : les pays convergent vers leur propre état stationnaire, lequel dépend de leur taux d'épargne, de leur démographie, de leurs institutions. Deux pays aux caractéristiques différentes n'ont aucune raison de se rejoindre. Et surtout, le fameux résidu de Solow, ce progrès technique inexpliqué, représente l'essentiel de la croissance observée des nations développées. Une théorie qui laisse son principal moteur dans l'ombre appelle un dépassement.

Ce dépassement, c'est la théorie de la croissance endogène, qui émerge dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Son ambition tient dans le mot endogène : faire entrer le progrès technique à l'intérieur du modèle, le rendre le produit des décisions économiques des agents plutôt qu'une grâce extérieure. Le coup d'envoi est donné par Paul Romer, dans deux articles décisifs, « Increasing Returns and Long-Run Growth » en 1986 puis « Endogenous Technological Change » en 1990, travaux qui lui vaudront le Nobel en 2018. Romer s'attaque frontalement à l'hypothèse de rendements décroissants. Son intuition : la connaissance n'obéit pas aux mêmes lois que les machines.

La connaissance, en effet, a deux propriétés singulières. Elle est non rivale : si je t'enseigne le théorème de Pythagore, je ne le perds pas pour autant ; une idée peut être utilisée par une infinité d'agents simultanément. Et elle engendre des externalités positives. Quand une entreprise investit dans la recherche et développement, elle produit un savoir qui, fût-ce partiellement, déborde, se diffuse, profite à toute l'économie. Ces externalités de connaissance contrecarrent les rendements décroissants : l'accumulation de savoir peut entretenir une croissance qui ne s'éteint jamais. Le progrès technique devient le fruit d'un investissement délibéré, celui des laboratoires, des chercheurs, des entrepreneurs en quête de profits de monopole temporaires sur leurs innovations.

Romer n'est pas seul. La même décennie, en 1988, Robert Lucas, déjà célèbre pour ses travaux sur les anticipations rationnelles, publie « On the Mechanics of Economic Development » et place au cœur de la croissance le capital humain : le stock de compétences, de savoir-faire, de santé incorporé dans les travailleurs. Investir dans l'éducation, c'est accroître ce capital, lequel rend chacun plus productif et bénéficie aussi à ses collègues, autre externalité positive. On peut résumer la théorie endogène par une formule mnémotechnique due à ses propres acteurs : la croissance repose sur plusieurs sources de capital, le capital physique, le capital humain, le capital public, ces infrastructures qui dynamisent l'activité étudiées notamment par Robert Barro en 1990, et le capital technologique issu de la recherche.

Le basculement intellectuel est immense, et l'enjeu de politique économique le devient tout autant. Chez Solow, l'État était impuissant à modifier la croissance de long terme. Chez les endogènes, il devient un acteur central, parce que les agents privés, ne s'appropriant pas toutes les retombées de leurs investissements en savoir, sous-investissent spontanément dans la recherche et l'éducation. La puissance publique a donc un rôle légitime : subventionner la recherche, financer l'université, protéger l'innovation par les brevets, bâtir des infrastructures. La croissance n'est plus une fatalité subie, elle se cultive. C'est une conclusion considérable, qui réconcilie partiellement la tradition libérale du marché avec un interventionnisme ciblé.

Faut-il pour autant enterrer Solow ? Surtout pas, et c'est un point qu'un correcteur de prépa attend de toi. Le modèle de Solow demeure le socle, le cadre comptable dans lequel on raisonne encore, et la croissance endogène le prolonge plus qu'elle ne le détruit. La controverse n'est d'ailleurs pas close. Certains économistes ont reproché aux modèles endogènes une fragilité empirique, voire une certaine circularité : on suppose les rendements croissants qu'on cherchait à expliquer. Et plus récemment, des auteurs comme Robert Gordon, dans « The Rise and Fall of American Growth » en 2016, doutent que la connaissance suffise à entretenir une croissance forte, évoquant une possible stagnation séculaire face à des innovations moins transformatrices que l'électricité ou l'assainissement d'hier. Le débat sur les moteurs profonds de la richesse reste ouvert.

Que faut-il retenir ? D'abord que Solow, en 1956, a montré par les rendements décroissants que la simple accumulation de capital ne peut soutenir indéfiniment la croissance par tête, qui dépend en dernier ressort d'un progrès technique resté exogène. Ensuite que la croissance endogène, avec Romer et Lucas dans les années quatre-vingt, a internalisé ce progrès en faisant de la connaissance, non rivale et génératrice d'externalités, un facteur capable d'échapper aux rendements décroissants. Retiens aussi le contraste sur la convergence : absolue chez le premier Solow, seulement conditionnelle dans les faits. Et garde enfin le grand renversement politique : d'une croissance subie à une croissance qui se construit par l'éducation, la recherche et les institutions. Tu tiens là un couple d'auteurs incontournable de l'ESH. Dans le prochain épisode, nous donnerons un visage à ce progrès technique en explorant l'innovation et la destruction créatrice avec Schumpeter.

Joseph Schumpeter
Épisode 41 · 8:47

Innovation et destruction créatrice

Pour Schumpeter, le capitalisme progresse en détruisant sans cesse ses propres structures. L'entrepreneur, armé du crédit, impose des combinaisons nouvelles qui ruinent les anciennes. L'innovation arrive par grappes et nourrit les longues vagues de Kondratiev. Concept incontournable pour comprendre que la croissance n'est jamais un long fleuve tranquille.

Joseph Schumpeter1883–1950 — La destruction créatrice : l'innovation détruit pour créer

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Imagine la rue principale d'une ville française vers 1900. On y croise un maréchal-ferrant, un loueur de chevaux, un fabricant de bougies, un télégraphiste. Trente ans plus tard, ces métiers ont presque disparu, balayés par l'automobile, l'ampoule électrique et le téléphone. Personne n'a interdit le maréchal-ferrant : c'est l'innovation elle-même qui l'a rendu inutile. Voilà, en image, ce que Joseph Schumpeter a baptisé la destruction créatrice, l'idée que le capitalisme progresse en détruisant sans cesse ses propres structures. C'est sans doute le concept le plus puissant pour comprendre pourquoi la croissance de long terme n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de ruptures.

Tu te souviens de l'épisode précédent : Solow expliquait la croissance par l'accumulation de capital, puis butait sur un résidu inexpliqué, le progrès technique, tombé du ciel, exogène. La croissance endogène de Romer et Lucas réintégrait ce progrès dans le modèle, en faisant un fruit de la recherche et du capital humain. Schumpeter, lui, écrit bien avant, et il propose une tout autre dramaturgie. Là où les néoclassiques voient un équilibre lisse, il voit un déséquilibre permanent, une économie qui ne tient jamais en place. La croissance, pour lui, n'est pas une affaire de quantité de facteurs, mais de qualité des combinaisons productives.

Reprenons à la source. Dans la Théorie de l'évolution économique, parue en allemand en 1911, Schumpeter distingue cinq formes d'innovation : un nouveau produit, une nouvelle méthode de production, un nouveau marché, une nouvelle source de matières premières, une nouvelle organisation. Le point décisif, c'est qu'innover n'est pas inventer. L'invention est une idée, un brevet qui peut dormir dans un tiroir ; l'innovation est sa mise en œuvre économique effective. Et l'agent de cette mise en œuvre, c'est l'entrepreneur, figure centrale et presque héroïque chez Schumpeter. L'entrepreneur n'est pas le capitaliste qui apporte l'argent, ni l'inventeur qui a l'idée : c'est celui qui ose réaliser des combinaisons nouvelles, qui brise la routine. Son moteur n'est pas seulement le profit, mais le désir de fonder un royaume, la joie de créer, la volonté de vaincre. Pour financer cette aventure, il a besoin du crédit, donc du banquier : le système monétaire devient ainsi le levier qui permet de détourner des ressources vers le neuf. Retiens cette articulation, entrepreneur et crédit, car elle relie l'innovation à la création monétaire que nous verrons dans le module suivant.

C'est dans Capitalisme, socialisme et démocratie, en 1942, que Schumpeter forge l'expression devenue célèbre. Il y écrit que le capitalisme est par nature une forme de changement économique qui n'est jamais et ne peut jamais être stationnaire. Ce processus de destruction créatrice, dit-il, constitue la donnée fondamentale du capitalisme. Le mot est dur, et il est juste : chaque innovation majeure dévalorise des capitaux existants, ruine des entreprises, déplace des emplois. Le profit de l'innovateur est temporaire, une rente de monopole qui récompense l'audace, mais que l'imitation des concurrents vient éroder. Quand la nouveauté se diffuse, le surprofit s'évanouit, et il faut innover de nouveau pour le retrouver. La concurrence pertinente, insiste Schumpeter, n'est pas celle des prix entre produits identiques, mais celle du produit nouveau, de la technique nouvelle, qui frappe non pas les marges des firmes existantes mais leurs fondations mêmes.

Schumpeter ajoute une intuition sur le rythme. L'innovation, observe-t-il, n'arrive pas régulièrement ; elle survient par grappes. Un entrepreneur réussit, son succès rassure et entraîne une nuée d'imitateurs et d'innovations connexes, d'où une phase d'expansion ; puis le marché se sature, le surprofit disparaît, et vient la dépression qui assainit en éliminant les firmes inefficaces. Il relie ces grappes aux longs cycles décrits par l'économiste russe Nikolaï Kondratiev en 1925, des vagues d'environ cinquante ans. Schumpeter les associe à de grandes innovations : la machine à vapeur et le textile, puis le chemin de fer et l'acier, puis l'électricité, la chimie et l'automobile, et l'on prolonge aujourd'hui avec l'informatique et le numérique. Chaque grande vague structure une époque entière, avec sa montée, son apogée et son déclin.

Là où Schumpeter devient vraiment provocant, c'est dans son pronostic. Contrairement à Marx, qui annonçait l'effondrement du capitalisme par ses contradictions internes, et contrairement aux libéraux qui le croyaient éternel, Schumpeter prédit que le capitalisme mourra de son succès. À mesure que les grandes firmes bureaucratisent l'innovation dans leurs laboratoires de recherche, l'entrepreneur héroïque devient inutile, le progrès se routinise, et la classe d'intellectuels que la prospérité a fait naître se met à miner les valeurs bourgeoises. Le capitalisme glisserait ainsi, paradoxalement, vers une forme de socialisme. Cette prophétie ne s'est pas réalisée, mais elle pose une vraie question, toujours ouverte : l'innovation reste-t-elle l'affaire de pionniers isolés, ou bien des grands départements de recherche organisés des multinationales ?

Ce débat traverse toute l'économie de l'innovation. La vision schumpetérienne où les grosses firmes en position de monopole innovent le mieux, car elles seules ont les moyens de financer la recherche, s'oppose à l'idée que c'est la concurrence vive et l'arrivée de nouveaux entrants qui stimule l'invention. Les travaux contemporains de Philippe Aghion et Peter Howitt, qui formalisent la destruction créatrice dans un modèle de croissance endogène en 1992, suggèrent une relation en cloche : un peu de concurrence stimule l'innovation, mais trop de concurrence la décourage en rabotant les profits qui la récompensent. On retrouve ici la tension fondamentale entre la rente, nécessaire pour inciter, et la diffusion, nécessaire pour profiter à tous, qui justifie tout le débat sur les brevets et la propriété intellectuelle.

Mais l'innovation est-elle vraiment le moteur inépuisable que l'on croit ? L'économiste américain Robert Gordon, dans The Rise and Fall of American Growth en 2016, en doute sérieusement. Sa thèse de stagnation séculaire technologique est rafraîchissante : les innovations qui ont vraiment transformé la vie humaine, l'eau courante, l'électricité, le moteur à explosion, les antibiotiques, datent de la seconde révolution industrielle, entre 1870 et 1940. À côté de cela, soutient Gordon, le numérique et internet auraient un impact bien plus limité sur la productivité. Le débat fait écho au paradoxe de Solow, formulé en 1987 dans une formule restée fameuse : on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité. De fait, les gains de productivité ralentissent dans les pays riches depuis les années 1970, malgré l'avalanche d'innovations apparentes. La question reste vive avec l'intelligence artificielle : nouvelle grande vague à la Kondratiev, ou simple promesse qui ne réenclenchera pas la croissance ?

Que faut-il retenir pour la prépa ? D'abord, que la croissance schumpetérienne est qualitative et conflictuelle : elle ne se résume pas à accumuler des facteurs, mais à les recombiner, et ce mouvement fait des perdants en même temps que des gagnants. Ensuite, distingue rigoureusement invention, innovation et diffusion, et place l'entrepreneur et le crédit au cœur du mécanisme. Troisièmement, garde en tête la dynamique cyclique des grappes d'innovations et des longues vagues de Kondratiev, qui relie ce thème aux cycles que nous étudierons bientôt. Enfin, sache mobiliser le grand débat contemporain : la destruction créatrice formalisée par Aghion et Howitt d'un côté, le doute de Gordon sur l'épuisement du progrès de l'autre. Voilà un sujet de dissertation idéal, car il oppose des thèses fortes et te permet de relier théorie, histoire et actualité.

Cette idée que l'économie avance par à-coups, par phases d'expansion et de purge, nous conduit naturellement au prochain épisode. Nous y étudierons les fluctuations et les cycles économiques, les cycles courts de Kitchin, les cycles d'affaires de Juglar, jusqu'aux longues ondes de Kondratiev, et les manières rivales de lire ces oscillations, du côté réel comme du côté monétaire.

Clément Juglar
Épisode 42 · 10:31

Fluctuations et cycles économiques

Dès 1862, Juglar identifie un cycle des affaires de huit à dix ans, articulé sur l'investissement et le crédit. Son nom structure toute la typologie des cycles : Kitchin court par les stocks, Juglar moyen, Kondratiev long. Derrière la querelle keynésiens, monétaristes et nouveaux classiques se rejoue le rôle de l'État.

Clément Juglar1819–1905 — Le cycle des affaires de huit à dix ans

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Imagine que tu observes la courbe du produit intérieur brut d'un pays sur deux siècles. Vue de loin, elle monte : c'est la croissance, le sujet de nos derniers épisodes. Mais approche-toi, et la ligne droite se met à frémir, à onduler. Des années où l'activité s'emballe, des années où elle s'effondre, des reprises, des rechutes. Cette respiration de l'économie autour de sa tendance longue, c'est ce qu'on appelle les fluctuations. Et la grande question, celle qui hante les économistes depuis le dix-neuvième siècle, est de savoir si ces oscillations obéissent à un rythme régulier, à un cycle, ou si elles ne sont qu'une succession de secousses imprévisibles. C'est tout l'enjeu de cet épisode.

Au lycée, tu as appris à distinguer croissance et fluctuations, et à nommer les phases : l'expansion quand l'activité accélère, le pic, puis le retournement, la récession, le creux, et la reprise. Tu sais aussi qu'on parle de récession, au sens technique souvent retenu, quand le PIB recule pendant au moins deux trimestres consécutifs, et de dépression pour une contraction profonde et durable, comme celle des années trente. Partons de là et montons d'un cran.

L'intuition d'une périodicité est ancienne. Dès 1862, l'économiste français Clément Juglar, dans son ouvrage Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis, identifie un cycle des affaires d'une durée de huit à dix ans, articulé autour de l'investissement et du crédit. C'est le cycle Juglar, le plus classique. Plus tard, on a complété le tableau avec d'autres rythmes superposés. Joseph Kitchin, en 1923, décrit un cycle court d'environ trois à quatre ans, lié aux variations des stocks des entreprises : quand les carnets se dégarnissent, on déstocke et on ralentit la production ; quand ils se vident trop, on relance. Et puis il y a le grand cycle, le plus spectaculaire : celui qu'a décrit le Russe Nikolaï Kondratiev en 1925, des ondes longues de quarante à soixante ans, de longues phases ascendantes suivies de longues phases dépressives. Schumpeter, dont nous avons parlé à l'épisode précédent, reprendra ces ondes longues dans ses Business Cycles de 1939 et proposera de les emboîter : les cycles Kondratiev portent les Juglar, qui portent eux-mêmes les Kitchin, comme des vagues de tailles différentes qui se chevauchent. Il les rattache à des grappes d'innovations majeures, la vapeur, le chemin de fer, l'électricité, qui structurent chaque onde longue.

Donnons un peu de chair à ces ondes longues, car elles parlent à l'imagination et structurent bien une copie. On date traditionnellement le premier Kondratiev de la fin du dix-huitième siècle au milieu du dix-neuvième, porté par la machine à vapeur et le textile ; le deuxième de 1850 environ à 1890, porté par le chemin de fer et l'acier ; le troisième de la fin du dix-neuvième siècle à l'après-guerre, porté par l'électricité, la chimie et le moteur à explosion ; et un quatrième, de l'après-guerre à aujourd'hui, porté par l'électronique et l'informatique. Chaque onde connaît une phase A d'expansion où l'innovation diffuse ses gains, puis une phase B de dépression où les profits s'érodent et où le système attend la grappe d'innovations suivante. Schumpeter voit dans ces phases B non pas un malheur mais un nettoyage : la destruction créatrice élimine les entreprises et les techniques dépassées. Tu vois le lien direct avec l'épisode précédent sur l'innovation.

Reste à savoir d'où viennent ces fluctuations. Et là, il faut être lucide : la régularité des cycles a souvent été surestimée. L'économétrie contemporaine est prudente et préfère parler de fluctuations plus que de cycles mécaniques. Ce qui est sûr, c'est qu'on peut classer les causes en deux grandes familles : les chocs de demande et les chocs d'offre. Un choc de demande, c'est une variation soudaine de la dépense globale. Une vague de pessimisme qui fait chuter l'investissement et la consommation provoque un choc de demande négatif. À l'inverse, un plan de relance budgétaire ou une bulle de crédit produit un choc positif. Un choc d'offre, lui, affecte les conditions de production : pense au quadruplement du prix du pétrole entre 1973 et 1974, qui a renchéri tous les coûts d'un coup et fait reculer l'activité tout en faisant monter les prix. C'est cette distinction qui permet de comprendre pourquoi certaines crises s'accompagnent d'inflation et d'autres de déflation. Un choc de demande négatif tire en général les prix vers le bas en même temps que l'activité ; un choc d'offre négatif, lui, fait reculer l'activité tout en poussant les prix vers le haut, et c'est précisément cette combinaison déroutante qui a donné la stagflation des années soixante-dix, ce mélange de stagnation et d'inflation que les modèles keynésiens de l'époque peinaient à expliquer.

Maintenant, le débat théorique, le cœur du sujet pour la prépa. Comment expliquer qu'une économie de marché, censée s'autoréguler, connaisse ces emballements et ces effondrements ? Trois grandes lectures s'affrontent. La première est keynésienne. Pour Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de 1936, les fluctuations naissent de l'instabilité de la demande effective, et surtout de l'investissement, gouverné par les anticipations volatiles des entrepreneurs, ce qu'il appelle leurs animal spirits, leur esprit animal. Une rechute de la confiance, et l'investissement s'effondre, entraînant l'emploi et la consommation par le jeu du multiplicateur. Les keynésiens ont prolongé cette idée avec le modèle de l'oscillateur de Paul Samuelson en 1939, repris et approfondi par John Hicks dans sa Contribution à la théorie du cycle économique de 1950. L'idée mérite qu'on s'y arrête, car elle est élégante. Combine deux mécanismes : le multiplicateur, qui veut qu'une hausse de l'investissement engendre une hausse plus que proportionnelle du revenu, et l'accélérateur, qui veut que l'investissement dépend non du niveau mais de la variation de la demande. Branche les deux l'un sur l'autre et tu obtiens un système qui s'auto-entretient : la demande monte, donc l'investissement bondit par l'accélérateur, donc le revenu monte encore par le multiplicateur, jusqu'à ce que la croissance de la demande ralentisse, ce qui suffit à faire chuter l'investissement et à renverser le mouvement. Hicks ajoute des butoirs, un plafond fixé par le plein-emploi et un plancher fixé par l'amortissement du capital, entre lesquels l'économie rebondit. Conclusion politique : le marché ne s'autostabilise pas, donc l'État doit stabiliser l'activité par des politiques contracycliques, en soutenant la demande dans les creux et en la freinant dans les sommets.

La deuxième lecture est monétariste. Milton Friedman et Anna Schwartz, dans leur Histoire monétaire des États-Unis publiée en 1963, renversent la perspective : ce ne sont pas les marchés qui sont intrinsèquement instables, ce sont les erreurs de politique monétaire qui engendrent les cycles. Selon eux, la Grande Dépression de 1929 ne fut pas l'échec du capitalisme mais celui de la banque centrale américaine, qui laissa la masse monétaire s'effondrer d'un tiers. La monnaie est ici la source des fluctuations, et la stabilité s'obtient par une règle de croissance monétaire régulière plutôt que par l'activisme budgétaire.

La troisième lecture est celle des nouveaux classiques, et elle est radicale. C'est la théorie des cycles réels, le Real Business Cycle, développée par Finn Kydland et Edward Prescott dans un article fondateur de 1982, qui leur vaudra le prix de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel en 2004. Leur thèse provoque : les fluctuations ne sont pas des dysfonctionnements à corriger, mais la réponse optimale d'agents parfaitement rationnels à des chocs réels, essentiellement des chocs de productivité, des chocs technologiques. Quand la technologie progresse plus ou moins vite, les agents ajustent rationnellement leur travail et leur investissement, et l'économie fluctue sans qu'il y ait la moindre défaillance de marché. Dans cette vision extrême, toute politique de stabilisation est inutile, voire nuisible. La nouvelle économie keynésienne répondra en réintroduisant les rigidités de prix et de salaires pour réhabiliter, dans des modèles modernes, le rôle stabilisateur de l'État. Tu vois le fil rouge : derrière une querelle sur le cycle, c'est toute la question du rôle de l'État qui se rejoue.

Quelles limites garder en tête ? D'abord, méfie-toi de l'illusion de régularité : aucun de ces cycles n'a la ponctualité d'une horloge, et chercher à dater le prochain retournement à l'année près relève souvent de la divination. Ensuite, l'enchevêtrement des causes rend l'attribution délicate : la crise de 2008, que nous étudierons, fut à la fois un choc financier, un choc de demande et une crise de confiance. Enfin, la frontière entre fluctuation et croissance est elle-même discutée : certains économistes soutiennent qu'une récession profonde laisse des cicatrices durables sur la croissance potentielle, ce qu'on nomme les effets d'hystérèse, et que le court terme du cycle finit par contaminer le long terme de la tendance.

Pour la dissertation d'ESH, retiens d'abord ceci : les fluctuations sont la respiration normale de l'économie de marché, et la grande controverse oppose ceux qui y voient une instabilité endogène à corriger, les keynésiens, à ceux qui y voient soit une erreur de politique, les monétaristes, soit une réponse optimale, les nouveaux classiques. Retiens ensuite la typologie des cycles, Kitchin court par les stocks, Juglar moyen par l'investissement et le crédit, Kondratiev long par les innovations, et leur emboîtement schumpétérien. Retiens enfin la distinction entre chocs d'offre et chocs de demande, qui est ta grille de lecture pour analyser n'importe quelle crise concrète. Garde aussi en mémoire que ce débat sur le cycle prépare directement la révolution keynésienne et la naissance des politiques de stabilisation, que nous reverrons.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les pays riches pour interroger le développement, le sous-développement et les inégalités mondiales, de Rostow à Amartya Sen, en demandant pourquoi certaines nations décollent et d'autres restent prises au piège de la pauvreté.

Amartya Sen
Épisode 43 · 8:52

Développement, sous-développement et inégalités mondiales

Sen, prix Nobel 1998, refuse de réduire le développement au revenu. Ce qui compte, c'est ce qu'une personne est réellement capable de faire et d'être : se nourrir, se soigner, lire, participer. Le développement devient expansion des libertés réelles. Face à Rostow et à la dépendance, il déplace décisivement le regard.

Amartya Sen1933– — Le développement comme liberté : l'approche par les capabilités

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Prends deux enfants nés le même jour, l'un à Oslo, l'autre à Bamako. Au moment précis de leur naissance, l'espérance de vie qui les attend diffère de plus de vingt ans, le revenu moyen autour d'eux dans un rapport de un à cinquante, la probabilité d'aller à l'université dans un rapport plus grand encore. Aucune théorie économique sérieuse ne peut détourner les yeux de cet écart. La question du développement, c'est cela : pourquoi certaines nations se sont-elles enrichies et d'autres non, et que peut-on y faire ? C'est sans doute la question la plus politiquement chargée de toute l'économie, et l'une des plus disputées.

Au lycée, tu as appris à distinguer croissance et développement. La croissance, c'est l'augmentation du PIB ; le développement, selon la définition classique de François Perroux dans les années 1960, c'est l'ensemble des changements de structures mentales, sociales et institutionnelles qui permettent à une population de faire croître durablement son produit réel. Autrement dit, la croissance est quantitative, le développement est qualitatif et durable. Garde cette distinction, mais nous allons l'enrichir considérablement, car la prépa attend de toi que tu connaisses les grandes familles d'explication du sous-développement et leurs querelles.

Commençons par la lecture la plus optimiste, celle qui a dominé l'après-guerre. En 1960, l'Américain Walt Whitman Rostow publie Les Étapes de la croissance économique, sous-titré significativement Un manifeste non communiste. Rostow y soutient que toute société traverse cinq étapes : d'abord la société traditionnelle, ensuite les conditions préalables au décollage, puis le décollage lui-même, le fameux take-off, suivi de la marche vers la maturité, et enfin l'ère de la consommation de masse. Le sous-développement n'est donc qu'un retard : les pays pauvres sont des pays jeunes qui finiront par suivre le même chemin que l'Angleterre ou les États-Unis, à condition d'accumuler suffisamment de capital pour amorcer le décollage. C'est une vision linéaire, universaliste et profondément rassurante : le développement serait au bout du chemin pour tout le monde.

Cette vision a très vite été contestée, et de manière radicale, par les théoriciens de la dépendance, surtout latino-américains. Pour Raúl Prebisch, qui dirigeait la Commission économique pour l'Amérique latine, et pour des auteurs comme l'Égyptien Samir Amin ou le Brésilien Celso Furtado, le sous-développement n'est pas un retard mais un produit. Loin d'être une étape précoce du développement des autres, il en est la conséquence directe. Le centre s'est développé en sous-développant la périphérie : l'échange international, présenté comme mutuellement bénéfique par Ricardo, serait en réalité inégal. Prebisch insiste sur la détérioration tendancielle des termes de l'échange : les pays qui exportent des matières premières voient le prix relatif de leurs exportations baisser face aux produits manufacturés du centre, si bien qu'il leur faut vendre toujours plus de café ou de cuivre pour acheter la même machine. La spécialisation primaire, loin d'enrichir, appauvrit relativement. La conclusion politique est claire : il faut rompre, ou du moins se protéger, et industrialiser par substitution aux importations. Tu vois ici resurgir, transposée au Sud, la vieille querelle entre libre-échange et protectionnisme que nous reverrons dans le module consacré à la mondialisation.

Entre ces deux pôles, une troisième voie a profondément renouvelé la pensée du développement : celle de l'Indien Amartya Sen, prix Nobel 1998. Dans Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, paru en anglais en 1999 sous le titre Development as Freedom, Sen opère un déplacement décisif. Il refuse de réduire le développement au revenu par tête. Ce qui compte, dit-il, ce ne sont pas les biens que possède une personne, mais ce qu'elle est réellement capable de faire et d'être : se nourrir, être en bonne santé, lire, participer à la vie de sa communauté. C'est sa célèbre approche par les capabilités, l'ensemble des fonctionnements qu'un individu a la liberté réelle d'atteindre. Le développement devient alors un processus d'expansion des libertés réelles. Sen le montre par des exemples saisissants : certains États indiens comme le Kerala, pourtant pauvres en revenu, affichent une espérance de vie et une alphabétisation dignes de pays riches, parce qu'ils ont investi dans la santé et l'éducation. Et il rappelle qu'aucune famine grave ne s'est jamais produite dans une démocratie dotée d'une presse libre, car le politique y réagit. Cette approche a une descendance concrète : avec le Pakistanais Mahbub ul Haq, Sen a inspiré l'Indice de développement humain du PNUD, créé en 1990, qui combine revenu, santé et éducation, et que nous avons croisé en mesurant la richesse.

Reste une énigme que ces grandes fresques expliquent mal : pourquoi certains pays restent-ils bloqués tout en bas ? C'est l'idée de trappe à pauvreté, ou cercle vicieux du sous-développement, formalisée dès les années 1950 par Ragnar Nurkse. Un pays pauvre épargne peu, donc investit peu, donc reste peu productif, donc reste pauvre : le cercle se referme. La pauvreté s'auto-entretient en deçà d'un certain seuil. Ce raisonnement, l'économiste américain Jeffrey Sachs l'a remis au goût du jour dans les années 2000 pour plaider un « grand coup de pouce », un afflux massif d'aide capable de faire franchir le seuil d'un coup. Sur ce point, le débat contemporain fait rage. William Easterly, dans Le Fardeau de l'homme blanc en 2006, lui répond que des décennies d'aide ont surtout nourri la corruption et déresponsabilisé les gouvernements. Et la génération de l'expérimentation aléatoire, autour d'Esther Duflo et Abhijit Banerjee, refuse de trancher dans l'abstrait : elle teste, programme par programme, ce qui marche vraiment, des moustiquaires à la vaccination, par essais contrôlés. C'est ce qui leur a valu, avec Michael Kremer, le prix Nobel 2019 pour leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté ; leur ouvrage Repenser la pauvreté, publié en anglais sous le titre Poor Economics en 2011, en est la vitrine. C'est un changement de méthode autant que de doctrine.

Tout cela débouche sur une question macroéconomique majeure que tu retrouveras partout : le monde converge-t-il ou diverge-t-il ? Le modèle de Solow, vu précédemment, prédit une convergence : à cause des rendements décroissants du capital, les pays pauvres devraient croître plus vite et rattraper les riches. Or ce que l'on observe à l'échelle mondiale, c'est plutôt une convergence conditionnelle. Les pays ne convergent que vers leur propre état stationnaire, qui dépend de leurs institutions, de leur capital humain, de leur épargne. Sur deux siècles, Angus Maddison a documenté une « grande divergence » spectaculaire entre l'Occident et le reste du monde après la révolution industrielle. Mais depuis trois décennies, l'irruption de la Chine et de l'Inde a fait reculer fortement l'extrême pauvreté mondiale et resserrer l'écart pour des milliards d'individus, même si les inégalités à l'intérieur des pays, elles, se sont souvent creusées. Et l'explication ultime de ces trajectoires, Daron Acemoglu et James Robinson la placent dans les institutions : dans Prospérité, puissance et pauvreté en 2012, ils opposent les institutions inclusives, qui protègent la propriété et ouvrent l'accès à tous, aux institutions extractives, qui concentrent le pouvoir et la rente au profit d'une élite.

Que retenir de tout cela ? D'abord que le développement ne se confond pas avec le revenu : santé, éducation, libertés et institutions en sont le cœur, et c'est l'apport durable de Sen. Ensuite que trois grandes lectures s'affrontent, le rattrapage de Rostow, la dépendance de Prebisch et Amin, l'analyse institutionnelle d'Acemoglu, et qu'une bonne copie de prépa les met en dialogue plutôt qu'elle n'en choisit une seule. Enfin que la convergence n'a rien d'automatique : elle est conditionnelle, suspendue aux choix politiques et institutionnels. Garde en tête ce mot de Sen, qui résume tout : le développement, c'est la liberté.

Dans le prochain épisode, nous poserons la question qui hante désormais tout discours sur le développement : cette croissance est-elle soutenable ? Nous opposerons soutenabilité faible et soutenabilité forte, nous lirons le rapport Meadows de 1972 et la critique de Nicholas Georgescu-Roegen, et nous verrons comment la contrainte climatique s'est installée au cœur même de l'analyse économique.

Nicholas Georgescu-Roegen
Épisode 44 · 10:17

Soutenabilité, transition écologique et limites

Soutenabilité faible contre soutenabilité forte, rapport Meadows de 1972, capital naturel et découplage, coût social du carbone : la contrainte planétaire est-elle un paramètre de plus, ou une limite à la croissance elle-même ?

Nicholas Georgescu-Roegen1906-1994 — Soutenabilité et transition écologique

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En 1972 paraît un rapport commandé par le Club de Rome, un aréopage de scientifiques et d'industriels, et rédigé au Massachusetts Institute of Technology. Ils font tourner sur ordinateur un modèle croisant population, production industrielle, pollution, ressources naturelles et production alimentaire, dont les courbes annoncent un possible effondrement du système si rien ne change. Le titre français du rapport, Halte à la croissance ?, connu en anglais sous celui de The Limits to Growth, va hanter cinquante ans de débat, caricaturé autant que cité. Voyons ce qu'il dit vraiment, en bon futur khâgneux qui préfère la source à la légende.

Au lycée, tu as vu la pollution comme une externalité négative que le marché ne corrige pas spontanément, avec deux réponses classiques, la taxe et le marché de droits à polluer. La question d'aujourd'hui est plus large : au-delà de corriger une externalité ponctuelle, la croissance elle-même est-elle compatible, à long terme, avec les limites physiques de la planète ? C'est le concept de soutenabilité qui doit y répondre, et il divise profondément les économistes.

Le camp de la soutenabilité faible part de Robert Solow, déjà croisé pour son modèle de croissance. Dans des travaux de 1974, il soutient que l'essentiel n'est pas de préserver chaque stock de nature, mais la capacité de production totale léguée aux générations futures : capital naturel, capital technique et capital humain seraient, dans une large mesure, substituables, l'épuisement d'un gisement se compensant par davantage de machines et de connaissances. Le Canadien John Hartwick en donne en 1977 la traduction opérationnelle, la règle de Hartwick : réinvestir intégralement la rente d'une ressource épuisable dans du capital reproductible permet de maintenir la consommation constante indéfiniment. Le fonds souverain norvégien, qui transforme le pétrole de la mer du Nord en portefeuille financier, en est une application presque littérale.

Face à cette lecture, le Roumain Nicholas Georgescu-Roegen, économiste et physicien de formation, oppose une critique radicale dans The Entropy Law and the Economic Process, publié en 1971, un an avant le rapport Meadows, qu'il a largement inspiré. Son argument : l'économie n'est pas un circuit fermé qui recycle indéfiniment, mais un processus soumis à la loi de l'entropie, qui dégrade irréversiblement énergie et matière disponibles en déchets dispersés. On ne peut donc pas substituer indéfiniment du capital technique à la nature, puisque le produire consomme lui-même matière et énergie non renouvelables : c'est la soutenabilité forte, où les éléments du capital naturel rendant des services vitaux et non substituables, comme un climat stable, doivent être préservés en tant que tels, sans compensation monétaire possible.

L'Américain Herman Daly, élève de Georgescu-Roegen, en tire une économie dite stationnaire, dont l'échelle physique, les flux de matière et d'énergie qui traversent le système, cesse de croître, quand bien même la qualité de vie continuerait de s'améliorer. Il pose ces bases dès 1973 dans Toward a Steady-State Economy. Daly a aussi systématisé la distinction entre l'économie de l'environnement, héritière de Pigou et de Coase, qui cherche le juste prix des dommages dans le cadre néoclassique, et l'économie écologique, qui part des lois physiques du système Terre pour interroger l'échelle même de l'activité économique.

Revenons au rapport Meadows, souvent caricaturé comme une prophétie ratée annonçant l'épuisement du pétrole pour telle année précise. Ce n'est pas ce qu'il dit : le modèle, baptisé World3, ne prédit rien, il simule des scénarios, et la plupart montrent qu'un ralentissement délibéré de la croissance démographique et industrielle permet d'éviter l'effondrement. Le message est conditionnel, pas fataliste, ce qui ne l'a pas empêché d'être reçu, dès le choc pétrolier de 1973, comme une confirmation dramatique, associant durablement la question écologique à l'idée de décroissance, alors que le rapport appelait surtout à une croissance différente, pas nécessairement nulle.

Ces débats se mesurent aussi avec des outils précis. Le capital naturel désigne l'ensemble des actifs naturels, forêts, sols, stocks de poissons, atmosphère, susceptibles de rendre des services comparables à ceux du capital produit. L'empreinte écologique, popularisée dans les années 1990, mesure la surface productive nécessaire pour fournir les ressources consommées par une population et absorber ses déchets, comparée à la biocapacité réellement disponible sur Terre. Le débat sur le découplage oppose enfin le découplage relatif, où les émissions croissent moins vite que le produit intérieur brut, déjà observé dans les pays développés, et le découplage absolu, où elles diminuent alors même que le produit croît, bien plus rare à l'échelle mondiale.

La question du temps entre en scène avec le rapport que le Britannique Nicholas Stern remet en 2006 au gouvernement du Royaume-Uni : agir tout de suite coûterait de l'ordre de un pour cent du produit mondial par an, contre jusqu'à un cinquième pour l'inaction, dans les scénarios les plus pessimistes. Ce chiffre a été vivement discuté, moins sur les faits que sur le taux d'actualisation retenu, qui compare un euro dépensé aujourd'hui à un euro de dommage évité dans un siècle. Stern retient un taux très bas, accordant presque le même poids au bien-être des générations futures qu'au nôtre, choix éthique autant que technique, aussitôt contesté par des économistes plus classiques qui lui reprochent de sacrifier une consommation réelle à des dommages futurs trop généreusement actualisés.

C'est précisément sur ce terrain que l'Américain William Nordhaus s'oppose à Stern. Dans son modèle intégré DICE, pour Dynamic Integrated Climate-Economy, il retient un taux d'actualisation plus élevé, proche de celui des marchés financiers, d'où des trajectoires d'action plus progressives. Son apport majeur est d'avoir chiffré le coût social du carbone, le dommage marginal causé, pour l'économie mondiale et sur toute sa durée de vie, par chaque tonne de carbone émise aujourd'hui, notion pigouvienne servant de base au niveau de la taxe carbone. Ces travaux lui valent en 2018 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques, partagé avec Paul Romer. Le débat retrouve une opposition déjà connue sur les instruments : la taxe carbone, chez Arthur Pigou, fixe un prix et laisse le marché déterminer la pollution évitée, tandis que les quotas échangeables, chez Ronald Coase, fixent un plafond de quantité et laissent le marché fixer le prix, comme depuis 2005 le système européen d'échange de quotas.

Dernier outil à connaître, et aussitôt à critiquer, la courbe environnementale de Kuznets, proposée au début des années 1990 par Gene Grossman et Alan Krueger, par analogie avec la courbe des inégalités de Simon Kuznets : la pollution croîtrait d'abord avec le développement, puis diminuerait passé un certain revenu, les sociétés riches préférant davantage de qualité environnementale et disposant de technologies plus propres. Elle a été largement remise en cause : vérifiée au mieux pour certains polluants locaux, pas pour le gaz carbonique mondial, elle occulte aussi les délocalisations d'industries polluantes vers les pays pauvres. C'est ce terrain que labourent les partisans de la croissance verte, qui parient sur le découplage absolu permis par l'innovation et la tarification du carbone, et les tenants de la décroissance, héritiers de Georgescu-Roegen et portés en France par Serge Latouche, pour qui l'échelle physique de l'économie doit être délibérément réduite dans les pays riches. Entre les deux s'impose l'idée de transition juste, qui rappelle qu'aucune politique climatique n'est tenable si son coût retombe surtout sur les ménages modestes, comme l'a montré la crise des gilets jaunes de 2018, déclenchée par une hausse de taxe carbone.

Pour une dissertation, ce chapitre est une mine d'oppositions à manier avec précision. Ne confonds jamais soutenabilité faible et forte avec croissance verte et décroissance : le premier axe porte sur la substituabilité du capital, le second sur le niveau souhaitable de l'activité, même s'ils se recoupent souvent. Mobilise Stern contre Nordhaus sur la seule question du taux d'actualisation, exemple parfait d'un choix technique en apparence neutre qui engage un jugement de valeur. Garde aussi la distinction entre économie de l'environnement et économie écologique, qui montre que le clivage traverse la discipline elle-même, entre ceux qui pensent l'écologie depuis l'intérieur du cadre néoclassique et ceux qui veulent en changer le cadre.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la soutenabilité faible de Solow, opérationnalisée par la règle de Hartwick, mise sur la substituabilité entre capital naturel et capital produit, quand la soutenabilité forte de Georgescu-Roegen et Daly juge certains services de la nature irremplaçables. Ensuite, le rapport Meadows de 1972 est une simulation conditionnelle et non une prophétie, mais le choc pétrolier l'a durablement associé à un catastrophisme qu'il ne revendiquait pas entièrement. Ensuite encore, deux instruments de prix structurent la politique climatique, la taxe pigouvienne et les quotas coasiens, et le désaccord entre Stern et Nordhaus montre que chiffrer le coût social du carbone suppose un choix éthique sur le poids des générations futures. Enfin, le clivage entre croissance verte et décroissance recoupe celui, plus profond, entre une économie de l'environnement qui corrige le marché à la marge et une économie écologique qui interroge l'échelle même de la production.

Dans le prochain épisode, nous quitterons la question des limites de la planète pour celle des mutations internes du système productif. Nous verrons comment les gains de productivité redistribuent l'emploi entre les secteurs, ce qu'Alfred Sauvy a appelé le déversement, et pourquoi les économies développées se sont tertiarisées puis désindustrialisées. Nous verrons enfin comment la financiarisation a transformé, depuis les années 1980, la manière dont ce système productif se finance.

Module 8 — Transformations des structures

Système productif, mobilité sociale, démographie et modes de vie
Jean Fourastié
Épisode 45 · 10:13

Transformations du système productif et de son financement

Gains de productivité, déversement de Sauvy, tertiarisation et maladie des coûts de Baumol, désindustrialisation et ses vraies causes, financiarisation : deux siècles de mutations de l'appareil productif.

Jean Fourastié1907-1990 — Transformations du système productif

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Ouvre un manuel d'histoire économique à la page de 1850 : la France qu'il décrit est un pays de paysans, où plus de la moitié des actifs travaillent la terre avec des outils presque inchangés depuis des siècles. Regarde maintenant autour de toi : l'agriculture n'emploie plus qu'une poignée d'actifs sur cent, l'industrie a cédé du terrain, et l'immense majorité de tes concitoyens passent leurs journées dans un bureau, un magasin, un hôpital ou devant un écran. Entre ces deux photographies, deux siècles de mutation continue du système productif. Après avoir demandé, dans l'épisode précédent, si ce système peut durer écologiquement, comprenons comment il s'est transformé de l'intérieur, secteur par secteur, entreprise par entreprise.

Tu as déjà croisé au lycée l'idée schumpétérienne selon laquelle l'innovation détruit de vieux emplois pour en créer de nouveaux ailleurs, et tu sais que la croissance repose sur des gains de productivité, produire davantage avec autant, ou autant avec moins. Le programme de prépa te demande de comprendre où vont les emplois libérés par ces gains, pourquoi certains secteurs en gagnent énormément quand d'autres n'en gagnent presque pas, et ce que cela change dans le financement et la gouvernance des entreprises.

Le premier à formaliser ce mouvement est Alfred Sauvy, démographe et économiste, qui développe dans La Machine et le Chômage, publié en 1980, la théorie du déversement. Son intuition : quand le progrès technique détruit des emplois en rendant un secteur plus productif, il ne produit pas que du chômage. Il fait aussi baisser les prix, ce qui augmente le pouvoir d'achat réel des ménages, et cette demande supplémentaire se déverse vers d'autres biens et services, créant des emplois ailleurs. Historiquement, ce déversement s'est fait en deux temps, d'abord de l'agriculture vers l'industrie avec la mécanisation, puis de l'industrie vers les services avec l'automatisation.

Cette intuition rejoint celle de l'économiste britannique Colin Clark, qui propose dès Les Conditions du progrès économique, en 1940, de répartir l'activité entre trois secteurs, primaire, secondaire et tertiaire, dont le poids se déplace avec le développement. En France, Jean Fourastié popularise et prolonge cette grille dans un classique, Le Grand Espoir du XXe siècle, publié en 1949. Sa thèse est optimiste : les gains de productivité, très rapides en agriculture et en industrie, réduisent le besoin de main-d'œuvre dans ces secteurs, alors qu'ils restent structurellement faibles dans une grande partie des services, qui ont donc besoin de davantage de bras. Le tertiaire devient, selon Fourastié, le secteur refuge de l'emploi et de la civilisation, promesse de loisir pour le plus grand nombre.

Le problème, que tes copies devront soulever, est que le mot tertiaire désigne une catégorie fourre-tout, définie en creux par tout ce qui n'est ni agricole ni industriel. Il rassemble aussi bien la banque, l'informatique et la logistique, à forts gains de productivité, que la coiffure, l'aide à domicile ou l'enseignement, où le geste humain reste irremplaçable. Cette hétérogénéité interdit de parler du tertiaire comme d'un bloc homogène et t'invite à toujours préciser de quel type de service tu parles avant de conclure.

C'est précisément ce que formalise l'économiste américain William Baumol, avec William Bowen, dans Performing Arts: The Economic Dilemma, publié en 1966. Leur exemple est resté célèbre : un quatuor à cordes de Beethoven exige aujourd'hui le même nombre de musiciens et le même temps qu'en 1826, sans le moindre gain de productivité possible, alors que leurs salaires doivent suivre ceux du reste de l'économie pour rester attractifs. Le coût relatif de ce type d'activité augmente donc mécaniquement, même sans la moindre inefficacité : c'est la maladie des coûts. Le raisonnement s'étend à la santé, à l'éducation ou au spectacle vivant, et explique pourquoi ces secteurs pèsent de plus en plus lourd dans l'emploi et pourquoi leur financement reste un problème politique récurrent.

Le pendant de cette tertiarisation est la désindustrialisation, le recul de la part de l'industrie dans l'emploi et la valeur ajoutée — à manier avec la même prudence que désintermédiation, vu dans un épisode précédent, car le mot recouvre des réalités différentes. Une part du recul est un artefact statistique : quand une usine externalise son nettoyage ou sa logistique, le même travail change simplement de case et grossit le tertiaire. Une autre part vient directement des gains de productivité industrielle, dans la logique même du déversement de Sauvy : produire plus avec moins d'ouvriers n'est pas un échec, c'est un succès. Une dernière part tient à une perte de compétitivité internationale, notamment depuis l'entrée de la Chine dans le commerce mondial au tournant des années 2000, qui a déplacé une partie de la production manufacturière vers des pays à bas coûts.

Pour distinguer ces mécanismes, Robert Rowthorn et Ramana Ramaswamy proposent, dans un article du Fonds monétaire international à la fin des années 1990, d'opposer une désindustrialisation positive, conséquence naturelle du développement, à une désindustrialisation négative, révélatrice d'un décrochage de compétitivité. Le débat sur l'ampleur du phénomène reste vif en France, où la part de l'industrie dans la valeur ajoutée a grosso modo été divisée par deux depuis 1980, un recul plus marqué que chez l'Allemagne, restée nettement plus industrielle. Fatalité structurelle, ou résultat de choix nationaux sur l'énergie, la formation ou le taux de change ? Garde cette question ouverte : le jury attend un débat traité avec nuance, jamais tranché sans preuve.

L'épisode précédent sur le financement de l'économie t'a montré le passage, dans les années 1980, d'une économie d'endettement à une économie de marchés financiers. Il faut en tirer les conséquences sur la gouvernance des entreprises. Jusque-là, le grand patronat géré à la manière décrite par Alfred Chandler dans La Main visible des managers, en 1977, visait la croissance de la firme et le réinvestissement des profits. À partir des années 1980, sous la pression des investisseurs institutionnels, s'impose la norme de la valeur actionnariale, théorisée entre autres par Michael Jensen : les dirigeants doivent reverser aux actionnaires les liquidités excédentaires plutôt que les investir dans une croissance peu rentable. Cette financiarisation se traduit par la place croissante des dividendes et des rachats d'actions, et par un pilotage rythmé par les résultats trimestriels.

Cette même période voit aussi se concentrer le paysage productif. Vagues de fusions-acquisitions, grands groupes multinationaux, émergence de ce que David Autor et ses coauteurs appellent des firmes superstars, dans des travaux publiés à la charnière des années 2010 et 2020 : un petit nombre d'entreprises, souvent technologiques, captent une part croissante du marché et des profits de leur secteur grâce à des rendements d'échelle et des effets de réseau considérables, au détriment de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Cette concentration nourrit à son tour la financiarisation, des groupes plus gros et plus rentables ayant un accès plus large aux marchés de capitaux.

La dernière mutation à connaître est celle du numérique et des plateformes, popularisées par Amazon, Uber ou Airbnb, que Jean Tirole et Jean-Charles Rochet ont contribué à modéliser sous le nom de marchés bifaces, où la plateforme tire sa valeur de l'effet de réseau entre deux catégories d'utilisateurs qu'elle met en relation. Ces plateformes brouillent le découpage même en trois secteurs : industrie, commerce ou service ? Elles posent aussi un problème de mesure que Robert Solow avait annoncé dès 1987, dans une formule restée célèbre, en remarquant qu'on voit l'ère de l'ordinateur partout sauf dans les statistiques de productivité. Beaucoup de services numériques sont gratuits ou mal valorisés dans le produit intérieur brut, ce qui explique une partie de ce ralentissement apparent.

Pour une dissertation, ce chapitre donne un outillage précieux dès qu'un sujet porte sur le travail, l'entreprise ou la mondialisation. Sur la désindustrialisation est-elle une fatalité, mobilise le déversement de Sauvy et la loi des trois secteurs pour la partie structurelle, puis Rowthorn et Ramaswamy pour distinguer la part positive de la part négative, et termine sur la comparaison franco-allemande. Sur les mutations de l'entreprise ou du capitalisme, articule financiarisation, valeur actionnariale et firmes superstars pour montrer que la taille et le financement des entreprises pèsent sur l'emploi, les salaires et l'investissement de long terme.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, depuis le dix-neuvième siècle, les gains de productivité déplacent continûment l'emploi, d'abord de l'agriculture vers l'industrie puis vers les services, un mouvement que Sauvy explique par le déversement et que Clark et Fourastié cartographient en trois secteurs. Deuxièmement, le tertiaire est profondément hétérogène : la maladie des coûts de Baumol montre pourquoi certains services, peu gagnants en productivité, absorbent de plus en plus d'emplois tout en coûtant relativement plus cher. Troisièmement, la désindustrialisation mêle un effet statistique d'externalisation, un effet mécanique des gains de productivité, et une véritable perte de compétitivité, dont l'ampleur fait toujours débat. Quatrièmement, la mutation du financement s'est accompagnée d'une financiarisation de la gouvernance, d'une concentration autour de firmes superstars, et d'une nouvelle mutation productive portée par le numérique et les plateformes.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les structures productives pour regarder qui occupe quelle place dans cette économie transformée, et si l'on peut encore y monter ou en descendre facilement. Nous parlerons des tables de mobilité sociale, du débat entre fluidité et reproduction des inégalités, de la moyennisation de la société française et de la question, toujours vive chez les sociologues, de savoir si les classes sociales existent encore aujourd'hui.

Henri Mendras
Épisode 46 · 9:53

Mobilité sociale et recomposition des groupes sociaux

Tables de destinée et de recrutement, mobilité structurelle et fluidité sociale, paradoxe d'Anderson : ce que la mesure montre vraiment, et le débat entre moyennisation et reproduction.

Henri Mendras1927-2003 — Mobilité sociale et groupes sociaux

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Imagine un père devenu ouvrier agricole au sortir de la guerre, et son fils, aujourd'hui cadre dans une entreprise de services. Entre les deux, la France a changé de nature : les paysans, qui représentaient plus de deux actifs sur cinq au début du vingtième siècle, ont presque disparu du paysage professionnel, tandis que les employés et les cadres ont pris toute la place. Cette ascension, en apparence spectaculaire, tient pour une bonne part au hasard des places disponibles : il suffisait que la structure des emplois se transforme sous ses pieds. C'est ce qu'il faut apprendre à distinguer dans la mobilité sociale : le mouvement mécanique et le changement réel des chances.

Tu sais déjà, depuis le lycée, ce qu'est une table de mobilité : un tableau qui croise la catégorie socioprofessionnelle des pères et celle de leurs fils, et qui distingue la mobilité observée de l'immobilité, quand le fils reste dans la catégorie du père. Ce que le programme de prépa attend de toi, c'est d'aller plus loin : comprendre comment ce tableau se lit, ce qu'il mesure vraiment, et ce qu'il ne mesure pas.

Une table de mobilité se lit en réalité de deux façons, et confondre les deux est l'erreur la plus fréquente en copie. La première lecture, en ligne, donne la table de destinée : parmi les fils d'agriculteurs, quelle proportion est devenue ouvrière, employée ou cadre ? Elle répond à la question : que sont-ils devenus ? La seconde lecture, en colonne, donne la table de recrutement : parmi les cadres d'aujourd'hui, quelle proportion avait un père agriculteur, ouvrier ou cadre ? Elle répond à la question inverse : d'où viennent-ils ? Une même catégorie peut connaître une forte mobilité de destinée tout en restant peu ouverte au recrutement, ou l'inverse : les deux lectures d'un même tableau racontent deux histoires différentes. En France, ces tableaux reposent depuis le milieu des années 1960 sur les enquêtes de l'INSEE Formation et qualification professionnelle, qui interrogent un large échantillon sur sa profession et celle de ses parents.

La mobilité observée dans ces tables résulte de deux mouvements superposés qu'il faut démêler. Le premier est la mobilité structurelle : elle tient uniquement à la transformation de la structure des emplois. Quand les paysans deviennent une poignée de pourcents de la population active et que les employés et les cadres se multiplient, une part énorme des fils change mécaniquement de catégorie, sans que cela traduise une société plus ouverte. Le second mouvement est la fluidité sociale, ou mobilité nette : les chances relatives d'accéder à telle ou telle position, une fois neutralisé l'effet de la transformation des emplois. Robert Erikson et John Goldthorpe ont fait de cette distinction le cœur de leur ouvrage majeur, The Constant Flux, publié en 1992 : en comparant plusieurs sociétés industrielles, ils montrent que la mobilité totale a fortement augmenté au vingtième siècle, portée par la croissance économique et la tertiarisation, alors que la fluidité sociale, elle, est restée remarquablement stable. Autrement dit, on a beaucoup plus brassé les générations, mais les chances relatives d'un fils d'ouvrier de devenir cadre plutôt qu'un fils de cadre n'ont guère évolué — conclusion dérangeante pour tout discours trop optimiste sur l'ouverture de la société.

Cette tension entre progrès apparent et stagnation relative trouve une formulation frappante dans le paradoxe d'Anderson, énoncé par le sociologue américain Charles Arnold Anderson en 1961. Le constat : quand l'accès à un diplôme donné se généralise, la probabilité que son détenteur connaisse une ascension sociale peut diminuer, car ce diplôme devient moins distinctif ; mais dans le même temps, le nombre absolu de personnes qui lui doivent leur position peut augmenter, puisqu'elles sont bien plus nombreuses à le détenir. La démocratisation scolaire produit ainsi, à l'échelle individuelle, une dévaluation du diplôme, ce que tu as déjà croisé sous la forme de l'inflation des diplômes chez Boudon, tout en produisant, à l'échelle collective, davantage de mobilité mesurée : le discours du déclin des diplômes et celui du progrès de la démocratisation ne se contredisent donc pas, ils décrivent deux niveaux différents du même phénomène.

Ces tables ont aussi des limites. La première tient au choix même de comparer la position du père à celle du fils : cette convention a longtemps laissé les femmes hors du tableau, leur trajectoire propre n'étant ni mesurée pour elle-même ni comparée à celle de leur mère ; il a fallu attendre que les enquêtes intègrent plus largement filles et mères pour corriger cet angle mort, révélant des logiques de mobilité féminine partiellement différentes de celles des hommes. La deuxième limite tient aux nomenclatures : les catégories socioprofessionnelles de l'INSEE ont été révisées à plusieurs reprises, et le contenu réel d'un intitulé comme cadre ou employé n'est pas resté identique d'une génération à l'autre, ce qui complique toute comparaison dans le temps. La troisième limite tient à l'objet même de la mesure : la mobilité intergénérationnelle, entre père et fils, ne dit rien de la mobilité intragénérationnelle, celle qu'un individu connaît au cours de sa propre carrière, entre son premier emploi et sa position actuelle, faite de promotions internes ou, à l'inverse, de déclassement progressif.

Ce socle statistique alimente aussi un débat sur la physionomie de la société française. Dans La Seconde Révolution française, publié en 1988, Henri Mendras défend une thèse de moyennisation : la France de l'après-guerre aurait vu s'effacer les clivages hérités du dix-neuvième siècle au profit d'un vaste ensemble de classes moyennes, unifiées par des modes de vie et des pratiques de consommation de plus en plus proches, de l'ouvrier qualifié au cadre moyen. Cette lecture s'oppose frontalement à celle de la reproduction étudiée avec Bourdieu, pour qui les positions restent structurées par des capitaux très inégalement distribués. Depuis les années 1990 et 2000, les faits ont plutôt donné raison aux sceptiques de la moyennisation. Camille Peugny, dans Le Déclassement, publié en 2009, montre qu'une partie croissante des jeunes générations occupe une position inférieure à celle de ses parents, phénomène rare pour les générations précédentes ; Louis Chauvel, dès Le Destin des générations en 1998, documente une fracture entre générations plutôt qu'un nivellement. Du côté économique, Maarten Goos et Alan Manning, en 2007, popularisent l'idée de polarisation de l'emploi : la croissance des emplois se concentre aux deux extrémités de l'échelle des qualifications, métiers très qualifiés d'un côté, services peu qualifiés de l'autre, tandis que les emplois intermédiaires, souvent les plus automatisables, reculent — ce qui tend à resserrer l'ascenseur social par le milieu.

Tout cela relance un débat plus général : la notion même de classe sociale a-t-elle encore un sens pour décrire la société française contemporaine ? Certains sociologues, insistant sur l'individualisation des trajectoires et l'affaiblissement des identités collectives ouvrières, doutent qu'on puisse encore parler de classes au sens fort. D'autres, dont Chauvel, documentent au contraire une persistance, voire un retour, des inégalités de destin selon l'origine sociale. Tu retrouves ici la distinction wébérienne entre classe, statut et parti : la classe, au sens économique strict, s'est peut-être affaiblie comme principe unique d'identification, tandis que des logiques de statut, de mode de vie et des logiques partisanes recomposent des clivages qui ne se superposent plus aussi nettement qu'au vingtième siècle.

Pour ta dissertation, retiens ceci : ne dis jamais que la mobilité sociale augmente ou diminue sans préciser de quelle mobilité tu parles. Un sujet sur l'ouverture de la société française appelle presque toujours la distinction entre mobilité structurelle et fluidité sociale, cette dernière étant l'indicateur le plus rigoureux des chances relatives. Un sujet sur l'école appelle le paradoxe d'Anderson, qui te permet de tenir ensemble démocratisation et dévaluation sans te contredire. Un sujet sur les classes sociales gagnera toujours à confronter Mendras et la moyennisation, Bourdieu et la reproduction, Peugny et Chauvel et le retour des inégalités : c'est le type de débat construit, avec auteurs et dates, que l'épreuve récompense.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, une table de mobilité se lit en destinée, ce que deviennent les fils d'une catégorie donnée, ou en recrutement, d'où viennent les membres d'une catégorie donnée, et ces deux lectures ne racontent pas la même histoire. Deuxièmement, la mobilité totale observée se décompose en mobilité structurelle, imposée par la transformation des emplois, et en fluidité sociale, qui mesure les chances relatives réelles et s'est révélée beaucoup plus stable, comme l'ont montré Erikson et Goldthorpe. Troisièmement, le paradoxe d'Anderson explique comment la démocratisation scolaire peut dévaluer individuellement un diplôme tout en produisant plus de mobilité à l'échelle collective, et la mesure de la mobilité reste limitée par l'oubli longtemps entretenu des femmes, par l'instabilité des nomenclatures et par la confusion avec la mobilité intragénérationnelle. Quatrièmement, le débat entre la moyennisation de Mendras et la reproduction ou le déclassement documenté depuis par Peugny et Chauvel reste ouvert, et il interroge jusqu'à la pertinence contemporaine de la notion même de classe sociale.

Dans le prochain épisode, nous quitterons la structure sociale pour regarder la société par un autre bout, celui des évolutions démographiques et des modes de vie : la transition démographique, le vieillissement de la population, les recompositions de la famille, les mutations de la consommation et les migrations dessinent, eux aussi, une France en mouvement, dont il faudra apprendre à mesurer les effets avec la même rigueur.

Adolphe Landry
Épisode 47 · 10:11

Transformations démographiques et modes de vie

Transition démographique, vieillissement et financement des retraites, révision de Malthus par Ester Boserup, transformations de la famille et de la consommation, migrations.

Adolphe Landry1874-1956 — Transformations démographiques et modes de vie

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Pose-toi devant deux pyramides des âges. Celle du Niger dessine un triangle presque parfait, très large à la base, effilé au sommet : beaucoup de naissances, peu de grands-parents. Celle du Japon ressemble à une toupie renversée, étroite en bas, épaisse au sommet : peu d'enfants, une masse de personnes âgées. Ces deux silhouettes ne sont pas de simples curiosités statistiques : elles condensent deux rapports opposés au travail, à l'épargne, à la protection sociale. Comprendre comment on passe de l'une à l'autre, c'est l'objet de cet épisode.

Tu sais déjà que la population mondiale a considérablement crû depuis deux siècles, de façon inégale selon les régions. Il te faut maintenant les outils précis pour en parler comme un économiste. Le taux de natalité rapporte les naissances d'une année à la population totale, le taux de mortalité fait de même avec les décès, tous deux exprimés pour mille habitants. Ces taux bruts dépendent trop de la structure par âge, si bien que les démographes leur préfèrent l'indicateur conjoncturel de fécondité, le nombre moyen d'enfants qu'aurait une femme si les taux de fécondité observés par âge, cette année-là, restaient constants toute sa vie. On le compare au seuil de renouvellement des générations, un peu plus de deux enfants par femme dans les pays développés, ce léger surplus compensant la mortalité infantile. L'espérance de vie complète ce tableau, avec deux soldes : le solde naturel, différence entre naissances et décès, et le solde migratoire, différence entre entrées et sorties du territoire.

Le grand modèle qui organise tout cela, c'est la transition démographique. Le démographe français Adolphe Landry en forge le concept dès 1934, dans La révolution démographique, et l'Américain Frank Notestein le formalise en 1945 en un schéma à quatre phases. Dans le régime ancien, natalité et mortalité sont toutes deux élevées, et la population croît lentement, freinée par les famines et les épidémies. Puis la mortalité recule la première, grâce à l'hygiène, à l'alimentation et à la médecine, sans que la natalité baisse aussitôt : c'est la phase où la population explose, parce que les naissances restent nombreuses pendant que les décès se raréfient. La natalité finit par baisser à son tour, avec retard, quand les mentalités, la contraception et le coût de l'enfant en ville rattrapent le recul de la mortalité. On aboutit à un régime moderne où les deux taux redeviennent proches, mais à un niveau bas. Retiens ce décalage temporel entre les deux baisses : c'est lui, et lui seul, qui explique le boom démographique.

L'Europe a vécu cette transition sur un siècle et demi, depuis la fin du dix-huitième siècle. Les pays du Sud l'ont vécue beaucoup plus vite au vingtième siècle, parce qu'ils ont importé d'un coup des techniques sanitaires que l'Europe avait mis des générations à développer : la mortalité s'y effondre plus brutalement, et la pression démographique qui en résulte est plus concentrée dans le temps. De ce décalage naît le débat du dividende démographique, formalisé par les économistes David Bloom et David Canning en 2003. Quand la fécondité baisse enfin, la génération nombreuse née pendant l'explosion arrive à l'âge actif pendant que les nouvelles générations, moins nombreuses, allègent la charge des enfants : la part de la population active augmente mécaniquement, ouvrant une fenêtre d'opportunité pour l'épargne et la croissance, vérifiée en Asie de l'Est à la fin du vingtième siècle. Mais ce dividende n'a rien d'automatique : sans emplois ni éducation pour cette classe d'âge, la même situation peut tourner à la bombe plutôt qu'au dividende, un risque souvent évoqué pour l'Afrique subsaharienne.

Le vieillissement, à l'autre bout de la transition, procède de deux causes : la baisse de la fécondité, qui rétrécit la base de la pyramide, et l'allongement de l'espérance de vie, qui épaissit son sommet. Ses effets économiques touchent presque tous les grands équilibres que tu étudies par ailleurs. Le financement des retraites d'abord, puisqu'un système par répartition suppose un rapport suffisant entre actifs cotisants et retraités pensionnés, rapport qui se dégrade mécaniquement quand la pyramide s'inverse. L'épargne ensuite, que Franco Modigliani, avec Richard Brumberg, explique dès 1954 par l'hypothèse du cycle de vie : chacun épargnerait pendant sa vie active pour désépargner à la retraite. Les dépenses de santé progressent aussi avec l'âge, concentrées sur les dernières années de vie. Le marché du travail enfin se transforme, entre tensions de recrutement, débats sur l'âge de départ et rôle de l'immigration comme variable d'ajustement démographique.

Sur les théories de la population, tu connais déjà Malthus et sa crainte d'une croissance démographique dévorant les subsistances : je n'y reviens pas, tu l'as travaillé dans l'épisode sur l'école classique. Ce qu'il faut ajouter, c'est la réponse que lui apporte, plus d'un siècle et demi plus tard, l'économiste danoise Ester Boserup. Dans The Conditions of Agricultural Growth, publié en 1965, elle renverse la causalité malthusienne : pour Malthus, la population est contrainte par des techniques agricoles fixes ; pour Boserup, ce sont les techniques qui s'adaptent sous la pression démographique. Quand la densité augmente, les paysans raccourcissent les jachères, intensifient les cultures, adoptent des outils plus productifs qu'ils n'auraient aucune raison d'adopter s'ils disposaient de terres en abondance : la nécessité, ici, est mère de l'innovation. D'autres, comme l'Américain Julian Simon dans The Ultimate Resource en 1981, iront jusqu'à faire de la population elle-même la ressource la plus précieuse. Tu tiens là un débat à mobiliser chaque fois qu'un sujet t'interroge sur les limites de la croissance : la thèse malthusienne n'a pas disparu, mais elle n'est plus seule.

La démographie ne s'arrête pas aux naissances et aux décès, elle façonne aussi les structures sociales. La famille s'est profondément transformée depuis le milieu du vingtième siècle : recul du mariage au profit du concubinage puis d'unions comme le PACS créé en 1999, multiplication des divorces facilitée en France par la loi de 1975 sur le divorce par consentement mutuel, essor des familles recomposées et monoparentales. Le sociologue Louis Roussel, dans La famille incertaine en 1989, y voit moins une décomposition qu'une démocratisation des rapports familiaux, fondés davantage sur le choix individuel que sur l'institution. Les modes de vie évoluent en parallèle : le statisticien allemand Ernst Engel établit dès 1857, en observant des budgets ouvriers, la loi qui porte son nom, selon laquelle la part du revenu consacrée à l'alimentation diminue quand le revenu augmente. Le sociologue Joffre Dumazedier annonce en 1962, dans Vers une civilisation du loisir ?, la montée des loisirs comme fait social majeur des sociétés d'abondance. Et Karl Mannheim, dès 1928, distingue dans son étude sur les générations ce qui relève de l'âge, de la génération et de l'époque, une grille encore précieuse pour analyser les effets de génération sur la consommation.

Les migrations internationales, enfin, complètent ce tableau. Elles concernent une fraction limitée mais croissante de la population mondiale, et leurs déterminants combinent des écarts de revenu et d'emploi entre pays d'origine et de destination, des réseaux migratoires déjà installés qui abaissent le coût du départ pour les suivants, des crises politiques qui contraignent au départ, et des politiques migratoires des pays d'accueil qui ouvrent ou ferment les portes. Elles interagissent directement avec ce que tu viens d'étudier, puisqu'elles peuvent alimenter le solde migratoire d'un pays vieillissant et compenser, en partie seulement, un solde naturel négatif.

Pour ta dissertation, ce module t'offre plusieurs entrées. Sur un sujet de croissance ou de développement, la transition et le dividende démographiques t'offrent un mécanisme précis et daté. Sur un sujet de protection sociale, le vieillissement et le débat sur la répartition sont incontournables. Sur un sujet environnemental, l'opposition Malthus contre Boserup te permet de nuancer une thèse néomalthusienne sans la rejeter en bloc. Sur un sujet de changement social, la famille, les générations et les modes de vie te fournissent des exemples concrets et datés.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, les indicateurs démographiques, du taux de natalité à l'indicateur conjoncturel de fécondité en passant par les soldes naturel et migratoire, mesurent précisément la dynamique d'une population, et le modèle de la transition démographique, forgé par Landry puis Notestein, explique la croissance rapide d'une population par le décalage entre la baisse de la mortalité et celle, plus tardive, de la natalité. Deuxièmement, ce décalage, plus brutal dans les pays du Sud, ouvre le débat du dividende démographique, fenêtre d'opportunité qui n'a rien d'automatique. Troisièmement, le vieillissement, résultat conjoint de la baisse de la fécondité et de l'allongement de la vie, pèse sur les retraites, l'épargne, la santé et le marché du travail. Quatrièmement, Ester Boserup retourne la thèse malthusienne en montrant que la pression démographique peut stimuler l'innovation agricole plutôt que la subir, pendant que famille, consommation et migrations recomposent, au même rythme, la société tout entière.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les ménages pour entrer dans l'entreprise elle-même, et nous nous demanderons pourquoi elle existe et qui la gouverne réellement. Ronald Coase, dès 1937, explique pourquoi certaines transactions se font dans une firme plutôt que sur un marché ; Berle et Means, en 1932, décrivent la séparation entre propriété et contrôle qui donne tout leur pouvoir aux dirigeants ; et la théorie de l'agence nous conduira jusqu'au débat contemporain entre gouvernance actionnariale et gouvernance partenariale.

Module 9 — Entreprise et organisations

Firme, gouvernance, stratégies, sociologie du travail
Oliver Williamson
Épisode 48 · 10:15

La firme et sa gouvernance depuis le XIXe siècle

Pourquoi la firme existe si le marché coordonne : coûts de transaction chez Coase, séparation propriété-contrôle chez Berle et Means, théorie de l'agence, gouvernance actionnariale contre partenariale.

Oliver Williamson1932-2020 — La firme et sa gouvernance

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Ouvre les yeux sur une usine General Motors dans les années 1950 : des dizaines de milliers de salariés, un directeur général qui décide qui fait quoi — rien de tout cela n'est un marché. Ce ne sont pas les prix qui coordonnent qui produit une pièce et qui l'assemble, c'est une hiérarchie. Pourtant la science économique explique depuis Adam Smith que le marché, par les prix, coordonne remarquablement bien l'allocation des ressources. Alors pourquoi ne pas confier chaque tâche à un sous-traitant, plutôt qu'embaucher un salarié qui obéit à un ordre ? Cette question, en apparence naïve, occupe l'économie de la firme tout le vingtième siècle, avec des prolongements politiques : qui gouverne l'entreprise, au nom de qui, pour quel intérêt.

Tu sais depuis la terminale que l'entreprise combine travail et capital pour produire, qu'elle vise le profit, et que sa taille dépend des économies d'échelle. La prépa te demande d'aller plus loin : comprendre pourquoi la firme existe comme institution distincte du marché, comment elle se gouverne, et au bénéfice de qui.

C'est Ronald Coase qui pose la question fondatrice, dans un article resté célèbre, La Nature de la firme, publié en 1937 alors qu'il n'a pas trente ans. Sa réponse tient en une idée qu'aucun économiste n'avait formalisée avant lui : recourir au marché n'est jamais gratuit. Chercher le bon fournisseur, négocier, rédiger un contrat, vérifier la livraison — autant de coûts de transaction. La firme naît lorsque organiser une transaction en interne, par un contrat de travail, coûte moins cher que la négocier sur le marché : l'entrepreneur remplace alors le mécanisme des prix par une autorité. Et la taille de la firme trouve sa limite au point où une transaction de plus coûte, en interne, plus cher qu'au-dehors : au-delà, mieux vaut faire faire que faire.

Il faudra attendre les années 1970 et 1980 pour que cette intuition devienne une théorie opérationnelle, avec Oliver Williamson. Il identifie la variable qui pousse une transaction vers la firme plutôt que vers le marché : la spécificité des actifs, ceux qui n'ont de valeur que dans une relation particulière, une fonderie construite à côté d'une aciérie, une pièce conçue sur mesure pour un seul client. Un tel investissement, une fois irréversible, rend son auteur vulnérable : le partenaire peut renégocier à son avantage, menacer de rompre. Williamson nomme ce risque l'opportunisme, la poursuite de l'intérêt personnel avec ruse. Plus les actifs sont spécifiques, plus il devient rationnel d'internaliser la transaction plutôt que de s'en remettre à un contrat toujours incomplet. Entre marché et hiérarchie, il décrit aussi des formes hybrides, franchise, sous-traitance longue, réseau de fournisseurs.

À côté de cette approche, une autre tradition, portée notamment par Michael Jensen, décrit la firme non comme une hiérarchie mais comme un nœud de contrats entre actionnaires, salariés, fournisseurs et créanciers, ce qui dissout la frontière nette entre firme et marché. Mais un nœud de contrats pose aussitôt une question de pouvoir, que deux juristes américains, Adolf Berle et Gardiner Means, avaient posée dès 1932 dans un ouvrage fondateur, The Modern Corporation and Private Property. Ils observent qu'aux États-Unis, l'actionnariat des grandes sociétés cotées s'est tellement dispersé qu'aucun actionnaire ne détient plus le contrôle effectif de l'entreprise dont il est pourtant propriétaire : le pouvoir réel a glissé vers les managers salariés. C'est la séparation entre propriété et contrôle, qui ouvre le problème que toute la théorie ultérieure va tenter de résoudre : garantir que ceux qui dirigent agissent dans l'intérêt de ceux qui possèdent réellement l'entreprise.

La réponse la plus influente vient de la théorie de l'agence, formalisée par Michael Jensen et William Meckling dans un article de 1976. Ils modélisent la relation entre actionnaires et dirigeants comme une relation d'agence : le principal, l'actionnaire, délègue la gestion à un agent, le dirigeant, dont il ne peut observer parfaitement ni l'effort ni les décisions, ce qui ouvre la porte à des comportements servant l'intérêt propre du dirigeant. L'écart entre ce que ferait un dirigeant loyal et ce qu'il fait réellement forme les coûts d'agence. La solution préconisée dans les années 1980 est d'indexer la rémunération du dirigeant sur le cours de l'action, par des stock-options. L'idée séduit par sa simplicité, mais elle révèle des effets pervers : le dirigeant a intérêt à faire monter le cours à court terme, quitte à sacrifier l'investissement de long terme ou à multiplier les rachats d'actions sans créer de valeur réelle. Les scandales comptables du début des années 2000, Enron en tête, doivent beaucoup à cette mécanique.

Cette montée en puissance des managers a une histoire, que l'historien Alfred Chandler retrace dans La Main visible des managers, publié en 1977. Il montre comment, dès la fin du dix-neuvième siècle aux États-Unis, les chemins de fer d'abord, puis la grande industrie, ont dû inventer une coordination administrative pour gérer des flux que le marché seul ne pouvait plus synchroniser. De cette nécessité naît la grande entreprise managériale moderne, organisée dès les années 1920 chez General Motors selon une structure multidivisionnelle, dite en forme M, où chaque division dispose d'autonomie sous contrôle financier central. Le titre répond à Adam Smith : là où la main invisible du marché coordonnait par les prix, la main visible des managers coordonne par la hiérarchie, phénomène déjà signalé à propos de la technostructure de Galbraith.

Cette question du pouvoir se prolonge dans le débat contemporain sur la gouvernance d'entreprise, où l'on oppose classiquement deux conceptions. La gouvernance actionnariale fait de la valeur pour l'actionnaire l'objectif quasi exclusif de la firme, position défendue par Milton Friedman dans un texte de 1970 resté célèbre, affirmant que la seule responsabilité sociale de l'entreprise est d'accroître ses profits dans le respect des règles du jeu. La gouvernance partenariale considère au contraire que l'entreprise doit arbitrer entre les intérêts de tous ceux qu'elle engage, salariés, fournisseurs, territoires, environnement. Cette opposition recoupe des différences nationales : actionnariat dispersé dans le modèle anglo-saxon ; codétermination salariale dans le modèle rhénan allemand ; groupes keiretsu dans le modèle japonais. La financiarisation des dernières décennies a rapproché ces derniers des standards anglo-saxons.

Cette financiarisation a transformé la norme de gestion. À partir des années 1980, la doctrine de la valeur actionnariale pousse les entreprises à se recentrer et à racheter leurs actions plutôt qu'à investir, ce que les critiques tiennent pour une cause du ralentissement de l'investissement productif, la rémunération du capital progressant plus vite que celle du travail. En réaction, la responsabilité sociale de l'entreprise s'est imposée comme cadre contraignant. La loi PACTE, votée en France en 2019, a créé le statut de société à mission, permettant d'inscrire dans les statuts une raison d'être que les dirigeants doivent poursuivre au même titre que le profit — une manière de reposer la question ouverte par Berle et Means.

Ce corpus n'est pas sans tensions, et une bonne dissertation doit savoir les exploiter. La théorie des coûts de transaction explique bien pourquoi une transaction bascule vers la hiérarchie, mais elle peine à rendre compte du dynamisme et de l'innovation dans la firme, qu'une approche par les ressources, esquissée dès 1959 par Edith Penrose, éclaire sans doute mieux. La théorie de l'agence, en réduisant la firme à un problème d'incitation entre actionnaires et dirigeants, laisse de côté les salariés, qui supportent une part du risque sans en détenir le capital. Et la promotion des stock-options comme remède a fini par produire de nouveaux conflits d'intérêts : un remède économique n'est jamais neutre.

Pour la dissertation, ce chapitre donne des munitions sur trois types de sujets. D'abord, les frontières de la firme et l'externalisation, où tu mobiliseras Coase et Williamson pour expliquer pourquoi une entreprise choisit de faire ou de faire faire. Ensuite, le gouvernement d'entreprise et les inégalités de rémunération, où Berle et Means, puis Jensen et Meckling, te permettent d'analyser le pouvoir dans la firme au lieu de le supposer donné. Enfin, la responsabilité de l'entreprise et son rapport à l'intérêt général, où tu peux confronter la thèse de Friedman à la gouvernance partenariale et à l'entreprise à mission, en historicisant le débat plutôt qu'en le tranchant abstraitement.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Coase puis Williamson expliquent l'existence de la firme par les coûts de transaction et la spécificité des actifs : elle apparaît quand organiser en interne coûte moins cher que recourir au marché. Deuxièmement, Berle et Means révèlent dès 1932 la séparation entre propriété et contrôle, déplacement du pouvoir vers les managers que Chandler retrace en 1977 et que Jensen et Meckling formalisent en 1976 sous le nom de problème d'agence. Troisièmement, les remèdes apportés à ce problème, notamment les stock-options, produisent leurs propres effets pervers : la gouvernance d'entreprise reste un chantier ouvert. Quatrièmement, gouvernance actionnariale et partenariale, incarnées par des modèles nationaux, anglo-saxon, rhénan, japonais, restent en concurrence, et le débat sur la responsabilité sociale de l'entreprise en est le prolongement le plus actuel.

Nous avons regardé l'entreprise de l'intérieur, sa raison d'être et son gouvernement. Dans le prochain épisode, nous sortons de la firme pour observer comment elle se comporte face à ses rivales, quand le marché s'écarte de la concurrence pure et parfaite : les barrières à l'entrée qu'une firme dresse pour décourager ses concurrents, les cartels et leur fragilité, l'abus de position dominante, les vagues de concentration, et la manière dont les autorités de la concurrence, y compris face aux plateformes numériques, tentent de discipliner ces stratégies.

Jean Tirole
Épisode 49 · 9:56

Stratégies des firmes en concurrence imparfaite

Barrières à l'entrée, cartels et prix prédateurs, concentration et fusions, politique de la concurrence depuis le Sherman Act : et le cas des plateformes numériques, où la taille est le produit même du service.

Jean Tirolené en 1953 — Stratégies des firmes et politique de la concurrence

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En 1890, quand le Congrès américain vote le Sherman Act, il vise une cible précise : l'empire pétrolier de John D. Rockefeller. La Standard Oil n'a pas bâti sa domination par le seul mérite de coûts plus bas : ristournes secrètes avec les compagnies de chemin de fer, ventes à perte pour asphyxier un concurrent naissant avant de remonter les prix une fois le rival racheté, rachats méthodiques des rivales une à une. Le résultat, une quasi-mainmise sur le raffinage du pétrole aux États-Unis, choque au point que la Cour suprême finit, en 1911, par ordonner son démantèlement. Voilà le territoire de cet épisode : non plus l'interaction entre firmes vue la dernière fois, mais ce que les entreprises font réellement pour conquérir un pouvoir de marché, et comment la puissance publique tente de les en empêcher.

Rappelle-toi la grammaire déjà posée : elle dit comment les firmes interagissent une fois leur nombre fixé. Cournot pose la concurrence en quantités, Bertrand la guerre des prix, Stackelberg l'avantage du premier joueur, Chamberlin et Robinson la différenciation. La question d'aujourd'hui est en amont : comment ce nombre se fixe, quelles armes une firme déploie pour rester seule sur son marché, et jusqu'où le droit l'y autorise.

Une barrière à l'entrée est tout ce qui empêche un nouvel entrant de concurrencer une firme installée aux mêmes conditions qu'elle. Elle prend plusieurs formes. D'abord les coûts irrécupérables, ces dépenses engagées pour entrer sur un marché et jamais récupérées en en sortant, comme une raffinerie : plus ils sont élevés, plus l'entrée est risquée. Ensuite les économies d'échelle, qui rendent un petit entrant moins compétitif qu'un géant installé. Puis les brevets, monopole légal temporaire sur une innovation, et la réputation de marque, coûteuse à égaler. Enfin les effets de réseau, où la valeur d'un service grandit avec son nombre d'utilisateurs, ce qui verrouille les positions acquises.

Une fois installée, la firme dominante dispose de stratégies de prix pour décourager la concurrence. Le prix limite fixe un prix assez bas pour rendre l'entrée non rentable ; Joe Bain formalise cette logique en 1956. Le prix prédateur va plus loin : vendre sous ses coûts pour évincer un rival, puis remonter ses prix une fois le champ libre, la pratique même reprochée à la Standard Oil. Enfin la discrimination par les prix facture différemment des clients différents pour un même bien : Arthur Cecil Pigou en distingue trois degrés dès 1920, du tarif personnalisé au tarif de groupe, comme les réductions étudiantes, en passant par les menus de quantités, qui peuvent élargir l'accès du bien à des clients sinon exclus.

L'entente est la stratégie inverse : au lieu de se combattre, les firmes coordonnent leurs prix ou leurs quantités comme le ferait un monopoleur unique, en se partageant la rente. Mais tu connais déjà, par le dilemme du prisonnier, la fragilité de tout cartel : chaque membre a individuellement intérêt à tricher, à produire un peu plus ou vendre un peu moins cher que convenu, tant que les autres respectent l'accord. L'entente n'est stable que si elle détecte et punit la triche, plus difficile à mesure que le nombre de participants augmente. Les autorités exploitent cette fragilité avec les programmes de clémence, apparus aux États-Unis à la fin des années soixante-dix puis repris en Europe dans les années quatre-vingt-dix : le premier membre d'un cartel qui dénonce l'accord échappe à la sanction, retournant le dilemme du prisonnier contre le cartel lui-même.

L'abus de position dominante est une catégorie distincte de l'entente : une seule firme use unilatéralement de son pouvoir pour évincer ses concurrents ou exploiter ses clients, sans accord avec quiconque. Être dominant n'est pas illégal ; c'est l'usage de la domination qui l'est. Le procès du gouvernement américain contre Microsoft, tranché en appel en 2001, en reste l'illustration classique : le lien forcé entre Windows et Internet Explorer a été jugé anticoncurrentiel.

La concurrence ne se joue pas que par les prix : la différenciation par la qualité et l'innovation en est une arme au moins aussi puissante, tu l'as vu avec Chamberlin. Reste à savoir si le pouvoir de marché stimule ou étouffe l'innovation. Joseph Schumpeter, dans Capitalisme, socialisme et démocratie en 1942, défend l'idée que les profits de monopole financent la recherche, dans ce mouvement de destruction créatrice que tu connais déjà. Kenneth Arrow lui oppose, en 1962, l'effet de remplacement : une firme en place a moins intérêt à innover qu'un challenger, car l'innovation cannibaliserait sa propre rente. Le monopole retarde peut-être l'innovation autant qu'il la finance.

Pour grossir, une firme a deux voies. La croissance interne investit ses propres profits pour augmenter ses capacités ; la croissance externe rachète d'autres firmes, sous trois formes. La fusion horizontale rapproche deux concurrents directs, comme deux constructeurs automobiles, et augmente mécaniquement la concentration du marché. L'intégration verticale rapproche une firme et l'un de ses fournisseurs ou clients, du puits de pétrole jusqu'à la pompe à essence. Le conglomérat réunit des activités sans lien entre elles, comme ce fut la mode aux États-Unis dans les années soixante, davantage pour diversifier le risque financier que pour gagner en efficacité. La concentration qui en résulte se mesure par le ratio de concentration, ou plus finement par l'indice de Herfindahl-Hirschman, qui additionne le carré de la part de chacune et donne ainsi plus de poids aux plus grandes.

La politique de la concurrence est l'ensemble des règles chargées d'empêcher ces stratégies de dégénérer en abus. Le Sherman Act de 1890 en est l'acte fondateur : son premier article interdit les ententes, le second la monopolisation. Il est complété en 1914 par le Clayton Act et par la création de la Federal Trade Commission. En Europe, le principe remonte au traité de Rome de 1957 et vit aujourd'hui dans deux articles du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, l'un pour les ententes, l'autre pour les abus de position dominante, appliqués par la Commission européenne. En France, l'ordonnance de 1986 libéralise les prix et crée un Conseil de la concurrence, devenu en 2009 l'Autorité de la concurrence.

Les plateformes numériques posent ce problème avec une intensité nouvelle. Les effets de réseau déjà évoqués y sont ici la règle plutôt que l'exception, et s'y ajoute la structure de marché biface, théorisée par Jean-Charles Rochet et Jean Tirole en 2003 : une plateforme sert deux versants à la fois, comme les vendeurs et les acheteurs d'une place de marché, l'un subventionnant l'autre. La donnée accumulée sur les utilisateurs y est elle-même une barrière redoutable. Ce constat nourrit, aux États-Unis, un mouvement néo-brandeisien porté par Lina Khan dans son article Amazon's Antitrust Paradox de 2017, qui plaide pour des remèdes structurels, jusqu'au démantèlement. L'Union européenne choisit une autre voie en 2022 avec son règlement sur les marchés numériques, qui impose des obligations de comportement plutôt qu'un démantèlement.

Ce panorama recoupe une tension plus ancienne entre deux écoles américaines. L'école structuraliste de Joe Bain juge la concentration mauvaise en elle-même, parce qu'elle rend possibles des prix élevés sans qu'aucun abus soit prouvé. L'école de Chicago, portée par Robert Bork dans The Antitrust Paradox en 1978, réplique que seul compte le bien-être du consommateur mesuré par les prix, et que la taille d'une firme signale souvent une efficacité qu'il serait absurde de punir. Le mouvement néo-brandeisien y renoue, élargi au pouvoir que confère la taille — la tension schumpétérienne entre efficacité de la grande taille et risque pour la concurrence.

Pour la dissertation, ce chapitre offre des munitions dès qu'un sujet interroge la régulation des marchés ou le rôle de l'État. Sur un sujet comme faut-il craindre les monopoles, construis une tension entre Schumpeter et Arrow sur l'innovation, puis entre Bain et Bork sur la taille, avant de montrer comment le droit tranche, du Sherman Act au règlement européen sur les marchés numériques. Nomme toujours précisément les auteurs et les institutions : ce niveau de précision distingue une copie de prépa d'une copie de terminale.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, les firmes construisent leur pouvoir de marché par des barrières à l'entrée identifiables et par des stratégies de prix, du prix limite au prix prédateur en passant par la discrimination. Ensuite, les ententes sont structurellement instables à cause du dilemme du prisonnier, ce qui rend efficaces les programmes de clémence, tandis que l'abus de position dominante sanctionne l'usage unilatéral d'un pouvoir déjà acquis. Puis, la croissance externe, par fusions horizontales, intégration verticale ou diversification conglomérale, redessine la concentration des marchés, qu'on mesure par des indices comme le ratio de concentration ou l'indice de Herfindahl-Hirschman. Enfin, la politique de la concurrence, du Sherman Act de 1890 aux autorités françaises et européennes actuelles, doit réinventer ses outils face aux plateformes numériques, tiraillée entre l'efficacité de la grande taille et la préservation d'une concurrence réelle.

Nous avons jusqu'ici raisonné comme si la firme n'était qu'un point sur un graphique de prix et de quantités. Dans le prochain épisode, nous ouvrirons cette boîte noire : le travail, organisé depuis Taylor et la chaîne fordiste jusqu'au toyotisme, l'école des relations humaines qui découvre que l'humain n'est pas qu'un rouage, et Michel Crozier qui montre que le pouvoir, dans une organisation, se niche jusque dans les plus petites zones d'incertitude. Ce sera la sociologie du travail et des organisations.

Michel Crozier
Épisode 50 · 9:58

Sociologie du travail et des organisations

De Taylor au toyotisme en passant par Ford et l'école des relations humaines : comment on organise le travail, et comment les acteurs y jouent de leurs zones d'incertitude.

Michel Crozier1922-2013 — Sociologie du travail et des organisations

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Imagine un entrepôt de logistique où chaque geste d'un préparateur de commandes est chronométré par un algorithme, où une voix dans un casque lui dicte l'itinéraire le plus court entre deux étagères et où sa productivité s'affiche en temps réel sur un tableau de bord. Cette scène, tu la crois née avec le numérique. Elle descend en droite ligne d'un ingénieur américain mort en 1915, et c'est par lui qu'il faut commencer.

Tu sais déjà, depuis le lycée, que la division du travail décrite par Adam Smith augmente la productivité en spécialisant les tâches, et que cette organisation façonne à la fois l'entreprise et les rapports sociaux qui s'y nouent. Ce que le lycée ne t'a pas donné, ce sont les outils pour penser précisément comment on organise le travail, et ce que cela produit comme pouvoir et comme souffrance.

Frederick Winslow Taylor publie en 1911 The Principles of Scientific Management, et il y formalise l'organisation scientifique du travail. Le principe tient en deux divisions. La division verticale sépare ceux qui conçoivent, les ingénieurs du bureau des méthodes, de ceux qui exécutent, les ouvriers, à qui on retire tout pouvoir de décision sur leur propre geste. La division horizontale parcellise le travail en tâches élémentaires, chronométrées, standardisées, dont l'enchaînement doit suivre le one best way, l'unique meilleure façon de faire, découverte par l'étude scientifique du geste et non plus laissée à l'habitude du métier. Il faut nuancer l'image d'un Taylor simplement tyrannique : ce qu'il vise réellement, dit-il, c'est mettre fin à la flânerie systématique des ouvriers et au conflit permanent sur les cadences, en substituant une mesure objective à un rapport de force arbitraire. Il parle même d'une révolution mentale qui réconcilierait patronat et salariés autour d'un intérêt commun, la hausse de la production permettant de mieux payer les uns sans réduire le profit des autres.

Henry Ford applique et prolonge le taylorisme dans son usine de Highland Park en installant, à partir de 1913, la chaîne de montage : ce n'est plus l'ouvrier qui se déplace vers la pièce, c'est la pièce qui défile devant l'ouvrier immobile, à une cadence imposée par le convoyeur. La standardisation extrême du produit, incarnée par la légende de la Ford T qu'on pouvait avoir de la couleur qu'on voulait pourvu que ce fût le noir, permet des économies d'échelle considérables. Mais l'apport le plus original de Ford est social : en 1914, il double le salaire de ses ouvriers avec le five dollars a day, moins par générosité que pour juguler l'absentéisme et le turnover épuisants d'un travail répétitif, et, du même geste, il donne à ses ouvriers le pouvoir d'acheter les voitures qu'ils produisent. L'école de la régulation, avec Michel Aglietta, théorisera plus tard ce compromis fordiste comme l'articulation entre gains de productivité, hausse des salaires et progression de la consommation de masse, moteur des Trente Glorieuses.

Le toyotisme naît au Japon dans l'après-guerre, sous l'impulsion de l'ingénieur Taiichi Ohno chez Toyota, et renverse plusieurs principes fordistes sans renoncer à la discipline industrielle. Le juste-à-temps organise la production à flux tendu, tirée par la commande réelle plutôt que poussée par des stocks tampons, grâce au système visuel des kanban. La qualité totale confie aux ouvriers, via l'autonomation, le droit d'arrêter la chaîne dès qu'un défaut apparaît. La polyvalence organise des équipes tournant sur plusieurs postes, ce qui suppose une implication cognitive que le taylorisme ne demandait jamais. Des chercheurs du MIT résumeront cette organisation, à la fin des années 1980, sous le nom de production au plus juste ou lean production : moins de gaspillage, plus d'autonomie apparente, mais une pression continue sur les délais.

Un autre courant, contemporain du taylorisme naissant, part d'un constat différent : la seule rationalisation technique ne suffit pas à expliquer la productivité. À la Western Electric, dans l'usine de Hawthorne près de Chicago, à partir de 1924, une série d'expériences cherche l'effet de l'éclairage sur le rendement des ouvrières. Résultat surprenant : la production augmente qu'on éclaire davantage ou qu'on réduise la lumière, du moment que les chercheurs, parmi lesquels Elton Mayo, portent attention au groupe observé. On baptise ce phénomène l'effet Hawthorne : il fonde l'école des relations humaines, qui découvre le poids des relations informelles et de la reconnaissance dans la motivation, là où Taylor ne voyait qu'un salarié mû par le seul salaire.

En France, la critique du travail parcellisé trouve sa voix chez Georges Friedmann, dont Le Travail en miettes, en 1956, décrit l'émiettement des gestes ouvriers et la perte de sens qui en résulte, un travail réduit à des fragments que plus rien ne relie à une œuvre. Pierre Naville, de son côté, s'attache davantage aux effets de la mécanisation et de l'automatisation sur la qualification, ouvrant un débat qui traverse tout le siècle : le progrès technique élève-t-il le niveau de compétence requis, ou au contraire déqualifie-t-il des ouvriers de métier transformés en simples surveillants de machines ? Les deux réponses trouvent des cas vérifiés, et aucune loi générale n'a jamais tranché.

Michel Crozier déplace enfin le regard vers l'organisation elle-même, saisie comme un système politique. Dans Le Phénomène bureaucratique, en 1963, puis dans L'Acteur et le système, écrit en 1977 avec Erhard Friedberg, il montre qu'aucun acteur, même le plus subalterne, n'est un simple exécutant : chacun conserve des marges de liberté et cherche à contrôler des zones d'incertitude, ces points que le règlement ne peut jamais totalement prévoir, pour en tirer du pouvoir face aux autres. L'ouvrier d'entretien qui seul sait réparer une machine ancienne détient ainsi un pouvoir sans rapport avec sa position hiérarchique. Cette analyse stratégique des organisations éclaire d'un jour neuf la bureaucratie wébérienne que tu connais déjà : là où Weber décrivait un idéal-type de domination rationnelle-légale, réglée et impersonnelle, Crozier observe la vie réelle des bureaucraties, où l'on multiplie les règles pour fermer les marges de manœuvre des uns, ce qui ouvre aussitôt de nouvelles zones d'incertitude ailleurs, un cercle vicieux bureaucratique où la rigidité engendre sans cesse la rigidité suivante.

Ces organisations ne vivent pas hors du droit social. Les relations professionnelles s'organisent autour de syndicats, dont le taux d'adhésion en France, à peine un salarié sur dix, compte parmi les plus faibles d'Europe occidentale, ce qui contraste avec une couverture par les conventions collectives restée très large grâce à l'extension administrative des accords de branche. La négociation collective fixe salaires minima, classifications et conditions de travail, à l'articulation de la loi, de la branche et de l'entreprise. Le monde du travail reste par ailleurs traversé d'inégalités persistantes : le plafond de verre désigne les obstacles invisibles qui freinent l'accès des femmes aux postes de direction, le temps partiel demeure très majoritairement féminin et souvent subi plutôt que choisi, et le statut d'emploi, CDI contre CDD ou intérim, redouble les inégalités de rémunération, de formation et de protection.

Le travail contemporain hérite de toutes ces couches sans en effacer aucune. Le management par objectifs promet l'autonomie tout en fixant des cibles chiffrées non négociables, ce que les sociologues du travail appellent une autonomie contrainte : on choisit sa méthode, jamais son résultat. Le télétravail brouille la frontière entre les temps et les lieux sans nécessairement réduire la charge. Les plateformes numériques, à l'image des livreurs ou des chauffeurs, réintroduisent une subordination de fait, contrôlée par algorithme, sans le statut salarial ni ses protections, ce qui alimente en France comme en Europe des batailles judiciaires sur la requalification en salariat. Et la souffrance au travail, mise en lumière par les cliniciens du travail et rappelée cruellement par la vague de suicides chez France Télécom à la fin des années 2000, montre que l'intensification et la perte de sens n'ont pas disparu avec le taylorisme classique : elles ont changé de forme.

Pour la dissertation, ce chapitre te donne un contrepoint précieux à toute lecture purement économique de la firme : Coase et Williamson expliquent pourquoi la firme existe, Crozier et Friedmann expliquent ce qui s'y joue réellement entre les individus. Un sujet sur les mutations du travail attend que tu articules performance productive, rapports de pouvoir et coût humain.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, Taylor puis Ford organisent le travail par division verticale et horizontale et par la chaîne, avec un compromis fordiste qui lie hausse des salaires et consommation de masse, tandis que le toyotisme y ajoute juste-à-temps, qualité totale et polyvalence sans relâcher la contrainte. Deuxièmement, Mayo découvre par l'effet Hawthorne que les relations informelles et la reconnaissance pèsent sur la productivité autant que l'organisation technique. Troisièmement, Friedmann dénonce l'émiettement du travail quand Naville interroge les effets de la technique sur la qualification. Quatrièmement, Crozier montre que toute organisation est un système politique où les acteurs contrôlent des zones d'incertitude pour en tirer du pouvoir, ce qui prolonge et complique la bureaucratie wébérienne par un cercle vicieux de rigidification.

Nous refermons ici le module consacré à l'entreprise et aux organisations. Dans le prochain épisode, nous ouvrons celui de la mondialisation économique, avec deux Britanniques qui posent, à une génération d'écart, les fondations théoriques de tout commerce international : Adam Smith et son avantage absolu, puis David Ricardo et son avantage comparatif, démontré par le fameux échange du drap et du vin entre l'Angleterre et le Portugal.

Module 10 — La mondialisation économique

Échange international, protectionnisme, firmes multinationales
David Ricardo
Épisode 51 · 7:43

Les fondements de l'échange : Smith et Ricardo

Ricardo dépasse l'avantage absolu de Smith : même la nation plus efficace partout gagne à se spécialiser. Ce qui gouverne l'échange n'est pas le coût absolu mais le coût relatif, ce à quoi l'on renonce. L'échange devient un jeu à somme positive.

David Ricardo1772 – 1823 — L'avantage comparatif et le coût relatif

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Imagine un instant que tu sois un excellent professeur de mathématiques et que, par chance, tu sois aussi le meilleur jardinier de ton quartier. Faut-il pour autant tondre toi-même ta pelouse ? La réponse, à première vue contre-intuitive, est sans doute non. Et dans ce petit paradoxe domestique se cache l'une des plus belles idées de toute l'histoire de la pensée économique : la théorie de l'avantage comparatif. C'est elle qui justifie, encore aujourd'hui, que des nations entières se spécialisent et échangent. Avec cet épisode, nous ouvrons le module consacré à l'économie internationale, et nous remontons à la source, là où tout commence, chez deux Britanniques séparés par une génération : Adam Smith et David Ricardo.

Tu connais déjà du lycée l'idée que le commerce international repose sur la spécialisation et qu'il profite, en gros, à tout le monde. Tu as peut-être même croisé le fameux exemple du drap et du vin. Mon objectif ici n'est pas de te le réciter, mais de te faire comprendre la mécanique fine, les hypothèses qui la soutiennent, et surtout pourquoi le passage de Smith à Ricardo constitue l'un des sauts intellectuels les plus subtils que tu devras maîtriser pour la prépa.

Commençons par Adam Smith. Dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, publiées en 1776, Smith s'élève contre la doctrine mercantiliste que nous avons rencontrée plus tôt dans la série. Pour les mercantilistes, le commerce est un jeu à somme nulle : ce qu'une nation gagne en métaux précieux, une autre le perd, et l'enrichissement passe par un excédent commercial jalousement protégé. Smith renverse la table. La vraie richesse d'une nation, dit-il, ce n'est pas son stock d'or, c'est sa capacité à produire des biens et des services, autrement dit le travail productif de ses habitants. Et cette productivité tient avant tout à la division du travail, dont il donne l'exemple célèbre de la manufacture d'épingles. Or la division du travail vaut entre les hommes comme entre les nations.

De là découle ce qu'on appelle la théorie de l'avantage absolu. Une nation a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle elle est la plus efficace, c'est-à-dire celle qu'elle réalise avec moins de travail que les autres, puis à échanger son surplus contre les biens que d'autres produisent mieux qu'elle. Si le Portugal produit le vin avec moins de peine que l'Angleterre, et l'Angleterre le drap avec moins de peine que le Portugal, alors chacun se concentre sur sa force et tous deux y gagnent. L'échange devient un jeu à somme positive : il n'y a plus de perdant. C'est une avancée considérable, mais elle laisse une question ouverte, et c'est là qu'intervient le génie de Ricardo.

Que se passe-t-il si une nation est plus efficace que l'autre dans absolument tout ? Selon la logique de l'avantage absolu, elle n'aurait alors aucune raison d'échanger, puisqu'elle produit tout mieux toute seule. C'est précisément ce verrou que fait sauter David Ricardo dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt, en 1817. Sa démonstration, exposée au chapitre sept, est restée dans l'histoire sous le nom d'exemple du drap et du vin, opposant l'Angleterre et le Portugal. Ricardo suppose que le Portugal est plus productif que l'Angleterre dans les deux biens : il lui faut moins d'heures de travail pour produire aussi bien le vin que le drap. Et pourtant, montre-t-il, les deux pays gagnent encore à se spécialiser et à commercer.

Voici l'idée décisive. Ce qui compte, ce n'est pas le coût absolu, mais le coût relatif, c'est-à-dire ce à quoi l'on renonce. Ricardo raisonne en coûts d'opportunité avant la lettre. Reprenons ses chiffres devenus canoniques : produire le vin coûte au Portugal quatre-vingts hommes par an, le drap quatre-vingt-dix ; à l'Angleterre, le vin coûte cent vingt hommes, le drap cent. Le Portugal est meilleur partout. Mais demande-toi : pour produire une unité de vin, à combien d'unités de drap le Portugal renonce-t-il, comparé à l'Angleterre ? Le rapport interne des coûts diffère entre les deux pays. Au Portugal, le vin est relativement bon marché par rapport au drap ; en Angleterre, c'est l'inverse. Chacun a donc un avantage comparatif là où son désavantage relatif est le plus faible, ou son avantage relatif le plus fort. Le Portugal se spécialise dans le vin, l'Angleterre dans le drap, et l'échange permet à chacun d'obtenir plus des deux biens qu'en restant en autarcie.

Pour bien le sentir, reviens à mon professeur jardinier du début. Même s'il jardine mieux que le voisin qu'il pourrait embaucher, son temps vaut tellement plus cher en cours de mathématiques que renoncer à une heure de cours pour tondre lui coûte une fortune. Il a intérêt à se concentrer sur ce qu'il fait relativement le mieux, et à déléguer le reste. C'est exactement le mécanisme ricardien, transposé du pays à l'individu. Les gains à l'échange viennent de la réallocation du travail vers son emploi le plus avantageux : la production mondiale totale augmente, et le commerce répartit ce supplément entre les partenaires.

Il faut toutefois être lucide sur les hypothèses du modèle, car la prépa attend de toi cette distance critique. Ricardo raisonne avec un seul facteur de production, le travail, et une valeur fondée sur la quantité de travail incorporée, héritée de la théorie de la valeur-travail des classiques. Il suppose les facteurs immobiles entre nations mais parfaitement mobiles à l'intérieur, des rendements constants, et il néglige les coûts de transport. Surtout, son modèle dit que l'échange est mutuellement profitable au niveau national, mais il ne dit presque rien de la répartition de ces gains à l'intérieur de chaque pays. Les travailleurs du secteur abandonné, eux, peuvent y perdre. Cette tension entre gain global et perte sectorielle nourrira tout le débat ultérieur entre libre-échange et protectionnisme, que nous aborderons bientôt.

Le modèle ricardien laisse aussi une question en suspens : d'où viennent ces différences de productivité ? Ricardo les prend comme données, presque comme un don de la nature ou un état de la technique. C'est précisément ce silence que combleront, plus d'un siècle plus tard, Eli Heckscher et Bertil Ohlin, en attribuant les avantages comparatifs aux dotations relatives en facteurs, le capital et le travail. Ce sera notre prochain épisode. Garde donc en tête que Ricardo ouvre une boîte sans la refermer tout à fait, et que c'est cette ouverture qui rend sa théorie si féconde.

Pour la prépa et l'ESH, retiens d'abord que Smith fonde le commerce sur l'avantage absolu et brise la vision mercantiliste du jeu à somme nulle. Retiens ensuite que Ricardo dépasse Smith par l'avantage comparatif, en montrant que même la nation la plus performante a intérêt à se spécialiser, parce que ce qui gouverne l'échange, c'est le coût relatif, c'est-à-dire ce à quoi l'on renonce. Retiens encore que les gains à l'échange sont réels et collectifs, mais que leur partage interne reste un problème ouvert, source de toutes les controverses sur le protectionnisme. Retiens enfin que ce modèle, pour puissant qu'il soit, repose sur des hypothèses fortes qu'il faudra savoir discuter, et qu'il appelle déjà ses prolongements.

Dans le prochain épisode, nous verrons justement comment Heckscher, Ohlin et Samuelson expliquent l'avantage comparatif par les dotations en facteurs, pourquoi Leontief découvrira un paradoxe troublant en testant cette théorie sur les États-Unis, et comment Paul Krugman renouvellera tout cela en intégrant les rendements croissants et la géographie économique. Le drap et le vin n'auront alors plus aucun secret pour toi.

Paul Krugman
Épisode 52 · 8:33

Dotations et nouvelles théories du commerce

Krugman explique pourquoi des pays semblables échangent des biens semblables. Avec concurrence monopolistique et rendements croissants, le commerce multiplie les variétés et abaisse les coûts. Sa nouvelle économie géographique éclaire ensuite la concentration de l'activité, lui valant le Nobel 2008.

Paul Krugman1953 – — Nouvelle théorie du commerce et rendements croissants

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Prends deux pays presque jumeaux : la France et l'Allemagne. Même niveau de vie, mêmes technologies, des consommateurs aux goûts très proches. Selon Ricardo, que tu as rencontré dans l'épisode précédent, le commerce naît des différences de productivité relative. Mais entre la France et l'Allemagne, ces différences sont minces. Et pourtant ces deux pays échangent énormément, et surtout ils s'échangent des choses semblables : des voitures contre des voitures, des médicaments contre des médicaments. Voilà l'énigme que ce chapitre va dénouer. La théorie ricardienne explique pourquoi le Portugal vend du vin à l'Angleterre. Elle peine à expliquer pourquoi deux économies développées et ressemblantes commercent autant entre elles. Pour comprendre cela, il faut deux générations de théories nouvelles.

Reprenons d'abord le socle. Ricardo, dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt de 1817, fonde l'échange sur l'avantage comparatif : un pays se spécialise là où son désavantage est le moindre, et tout le monde y gagne. Mais Ricardo raisonne avec un seul facteur de production, le travail, et il prend les différences de productivité comme une donnée, sans en expliquer l'origine. C'est précisément cette boîte noire que deux économistes suédois vont ouvrir au début du vingtième siècle.

Eli Heckscher en 1919, puis son élève Bertil Ohlin dans Commerce interrégional et international en 1933, proposent une explication par les dotations en facteurs. L'idée est limpide. Les pays diffèrent par l'abondance relative dont ils disposent en capital, en travail, en terre. Et les biens diffèrent par l'intensité avec laquelle ils utilisent ces facteurs : une puce électronique est intensive en capital, un textile est intensif en travail. La conclusion tombe d'elle-même : un pays exporte les biens qui utilisent intensément le facteur dont il est relativement bien doté. Le pays riche en capital exporte des biens capitalistiques, le pays riche en main-d'œuvre exporte des biens de main-d'œuvre. La source de l'avantage comparatif n'est plus la technologie, comme chez Ricardo, mais la géographie des ressources. Paul Samuelson formalisera tout cela dans les années quarante, d'où le nom de modèle Heckscher-Ohlin-Samuelson.

Ce modèle a une conséquence redoutable, le théorème d'égalisation du prix des facteurs, démontré par Samuelson en 1948 et 1949. Sous ses hypothèses, le libre-échange tend à égaliser non seulement les prix des biens entre pays, mais aussi les rémunérations des facteurs, les salaires et les taux de profit. Le commerce des biens devient un substitut au déplacement des travailleurs et des capitaux. Autre conséquence, mise en évidence par Wolfgang Stolper et Samuelson en 1941 : l'ouverture commerciale fait des gagnants et des perdants à l'intérieur de chaque pays. Le facteur abondant, qui sert les exportations, voit sa rémunération monter ; le facteur rare, concurrencé par les importations, voit la sienne baisser. Tu tiens là un argument central pour comprendre pourquoi, aujourd'hui, certains travailleurs peu qualifiés des pays riches se montrent hostiles à la mondialisation. La théorie disait déjà, dès 1941, qu'ils pouvaient y perdre.

Belle construction, donc. Sauf qu'en 1953 un coup de tonnerre la frappe. Wassily Leontief, qui avait développé l'analyse entrées-sorties, teste le modèle sur les États-Unis. Le pays le plus riche en capital du monde devrait, selon Heckscher-Ohlin, exporter des biens capitalistiques et importer des biens intensifs en travail. Or Leontief découvre l'inverse : les exportations américaines sont plus intensives en travail que ses importations. C'est le paradoxe de Leontief, et il a fait couler beaucoup d'encre. Les explications avancées sont nombreuses : il faut distinguer travail qualifié et non qualifié, et l'Amérique abonde surtout en capital humain ; il faut tenir compte des ressources naturelles, des écarts de technologie, des barrières commerciales. Le paradoxe n'a jamais été pleinement résolu, mais il a sapé la confiance dans une explication purement fondée sur les dotations.

Surtout, ni Ricardo ni Heckscher-Ohlin ne savaient répondre à notre énigme de départ, celle du commerce entre pays semblables. Les deux théories sont fondées sur les différences : différence de technologie, différence de dotations. Or l'essentiel du commerce mondial se fait aujourd'hui entre pays riches comparables, et il prend la forme du commerce intra-branche, l'échange croisé de produits d'une même catégorie. L'Allemagne vend des automobiles à la France et la France vend des automobiles à l'Allemagne. Comment expliquer cela quand les pays se ressemblent ?

La réponse vient d'une nouvelle génération, dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Paul Krugman, dans des articles fondateurs à partir de 1979 et 1980, bâtit ce qu'on appelle la nouvelle théorie du commerce international. Il abandonne deux hypothèses classiques. D'abord la concurrence pure et parfaite : il introduit la concurrence monopolistique, à la manière de Chamberlin, où chaque firme produit une variété un peu différenciée. Ensuite les rendements constants : il introduit des rendements d'échelle croissants, c'est-à-dire des coûts unitaires qui baissent quand la production augmente. Le mécanisme devient alors le suivant. Chaque entreprise se spécialise dans une variété pour profiter des économies d'échelle ; aucune ne peut produire toute la gamme. Le commerce permet à chaque pays d'accéder aux variétés produites ailleurs. Les gains à l'échange ne viennent plus seulement de la spécialisation, mais de l'élargissement de la diversité offerte au consommateur et de la baisse des coûts unitaires. Deux pays identiques ont désormais une raison de commercer : multiplier les variétés et exploiter les rendements croissants. L'énigme est résolue.

Krugman pousse plus loin, dans les années quatre-vingt-dix, avec la nouvelle économie géographique, exposée notamment dans Geography and Trade en 1991, travail qui lui vaudra le prix Nobel en 2008. La question devient : pourquoi l'activité se concentre-t-elle dans certaines régions, formant des métropoles, des Silicon Valley, des cœurs industriels, en laissant des périphéries en retrait ? La réponse combine rendements croissants, coûts de transport et mobilité. Des forces d'agglomération, c'est-à-dire l'attrait d'un grand marché et la proximité des fournisseurs et des clients, poussent les entreprises à se regrouper ; des forces de dispersion, comme la concurrence locale et les coûts du foncier, jouent en sens inverse. Selon leur équilibre, le territoire se polarise en centre et périphérie. Le commerce ne distribue pas l'activité de façon uniforme : il peut au contraire la concentrer, et fabriquer des inégalités spatiales durables.

Que faut-il retenir ? D'abord que la source de l'avantage comparatif s'est déplacée : de la technologie chez Ricardo, on est passé aux dotations en facteurs avec Heckscher-Ohlin-Samuelson, qui expliquent le commerce Nord-Sud, entre pays différents. Ensuite que ce modèle, malgré sa puissance et le théorème d'égalisation des prix des facteurs, a buté sur le paradoxe de Leontief en 1953 et reste incapable d'expliquer le commerce entre pays semblables. Puis que la nouvelle théorie de Krugman, fondée sur les rendements croissants et la différenciation des produits, rend enfin compte du commerce intra-branche et de sa logique de variété. Enfin que ces théories ne sont pas concurrentes mais complémentaires : Heckscher-Ohlin éclaire l'échange entre dotations contrastées, Krugman l'échange entre économies développées et la géographie de l'activité.

Pour l'épreuve d'ESH, ce chapitre est de l'or. Il te permet d'articuler une longue tradition, de montrer qu'une théorie naît souvent de l'échec de la précédente, et de relier l'analyse aux débats brûlants sur les gagnants et les perdants de la mondialisation, que le théorème de Stolper-Samuelson annonçait dès 1941. Dans l'épisode suivant, nous trancherons la grande controverse pratique qui découle de tout cela : faut-il être libre-échangiste ou protectionniste ? De Friedrich List aux guerres commerciales d'aujourd'hui, le débat n'a rien perdu de sa vivacité.

Friedrich List
Épisode 53 · 8:43

Libre-échange ou protectionnisme ?

Contre la statique ricardienne, List défend une protection temporaire des jeunes industries des pays en retard, le temps d'atteindre la maturité. Argument dynamique recevable, mais à conditions strictes : trop souvent les protections deviennent permanentes et les industries protégées s'endorment.

Friedrich List1789 – 1846 — La protection des industries naissantes

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Au printemps 1846, après des années de bataille parlementaire, le Royaume-Uni abroge ses Corn Laws, ces droits de douane qui protégeaient les céréales britanniques contre les importations. C'est la victoire de Richard Cobden et de la Ligue de Manchester, le moment où la première puissance industrielle du monde choisit le libre-échange comme doctrine officielle. Quelques décennies plus tard, en 2018, le président américain Donald Trump rétablit des tarifs douaniers sur l'acier et l'aluminium, et déclenche une guerre commerciale avec la Chine. Entre ces deux dates, la même question revient sans cesse, et elle structure ton épisode d'aujourd'hui : faut-il ouvrir les frontières au commerce, ou faut-il les protéger ?

Tu connais déjà, depuis les deux épisodes précédents, le socle théorique en faveur de l'ouverture. Ricardo, dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt, en 1817, a montré avec l'avantage comparatif que deux pays gagnent à se spécialiser et à échanger même si l'un est plus efficace partout. Heckscher, Ohlin et Samuelson ont prolongé en expliquant la spécialisation par les dotations relatives en facteurs. Le message de la théorie standard est limpide : le libre-échange élève le bien-être global. Mais l'élève de prépa que tu deviens ne doit pas s'arrêter là. Il faut comprendre pourquoi, malgré cette démonstration, le protectionnisme n'a jamais disparu, et pourquoi des économistes sérieux le défendent dans certains cas.

Reprenons d'abord la force de l'argument libre-échangiste, car il faut le maîtriser avant de le contester. Le commerce procure des gains à l'échange en permettant la spécialisation selon les avantages comparatifs, mais il offre aussi des gains que Ricardo ne voyait pas pleinement. Le libre-échange élargit la taille du marché et permet d'exploiter les rendements croissants, il intensifie la concurrence et discipline les producteurs nationaux, il donne accès à une plus grande variété de biens, ce que Krugman a théorisé dans la nouvelle théorie du commerce. Il facilite aussi la diffusion des technologies. À cela s'ajoute un argument plus politique, formulé dès le dix-huitième siècle par Montesquieu sous le nom de doux commerce : le négoce entre nations adoucirait les mœurs et éloignerait la guerre. Voilà le faisceau d'arguments que les économistes opposent au protectionnisme depuis Smith.

Pourtant, le protectionnisme a ses théoriciens, et le plus important d'entre eux est Friedrich List. Dans son Système national d'économie politique, en 1841, cet économiste allemand développe l'argument de l'industrie naissante. Son raisonnement est subtil, et il faut le restituer avec précision. List ne nie pas les bienfaits du libre-échange à long terme ; il observe simplement que l'Angleterre prêche l'ouverture une fois qu'elle a achevé son industrialisation derrière des barrières. Une économie en retard, dit-il, ne peut développer ses industries face à des concurrents déjà puissants : ses jeunes secteurs seraient écrasés avant d'atteindre la maturité et les économies d'échelle. Il faut donc une protection temporaire, le temps que l'industrie apprenne et grandisse, avant d'ouvrir. List oppose ainsi l'économie cosmopolite des classiques, abstraite et atemporelle, à une économie nationale attentive aux étapes du développement. C'est un argument dynamique, contre la statique ricardienne.

Cet argument de l'industrie naissante a séduit bien au-delà de List. Aux États-Unis, Alexander Hamilton, dès son Rapport sur les manufactures de 1791, défendait la protection de l'industrie américaine naissante. Et l'histoire économique donne du grain à moudre : presque toutes les puissances industrielles, la Grande-Bretagne, les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, puis la Corée du Sud, se sont développées derrière des protections avant de prôner l'ouverture. C'est ce que l'économiste coréen Ha-Joon Chang appelle, dans Kicking Away the Ladder en 2002, le fait de retirer l'échelle après l'avoir gravie. Mais attention à la nuance, car le concours attend de toi de la rigueur : l'argument de l'industrie naissante est théoriquement valide à deux conditions strictes. Il faut que l'industrie protégée devienne effectivement compétitive un jour, et que les gains futurs compensent les pertes présentes du protectionnisme. Or, en pratique, les protections deviennent permanentes, les industries protégées s'endorment, et les groupes d'intérêt empêchent toute ouverture ultérieure. Le risque de capture est immense.

Au-delà de l'industrie naissante, d'autres arguments protectionnistes méritent examen. La théorie de la politique commerciale stratégique, développée dans les années 1980 par Brander, Spencer et Krugman lui-même, montre que dans des secteurs à forts rendements croissants et peu d'acteurs mondiaux, comme l'aéronautique, un État peut subventionner son champion national pour lui capter des profits au détriment du rival étranger. Krugman, qui a contribué à cette théorie, en est devenu l'un des critiques les plus lucides, soulignant qu'elle suppose des informations dont les gouvernements ne disposent pas et qu'elle invite aux représailles. Il faut aussi parler du dumping, cette pratique consistant à vendre à l'étranger en dessous du coût ou du prix domestique pour conquérir un marché : il peut justifier des droits antidumping, même si l'accusation de dumping sert souvent de prétexte protectionniste commode. Enfin, des arguments non strictement économiques pèsent lourd : la sécurité nationale, l'autonomie alimentaire ou sanitaire, la préservation de l'emploi dans des régions sinistrées, que la crise du Covid en 2020 a remis brutalement sur le devant de la scène avec les pénuries de masques et de composants.

Comment trancher, alors ? La théorie économique standard offre un argument décisif en faveur du libre-échange, qui s'appuie sur la distinction entre efficacité et redistribution. Le libre-échange augmente le gâteau global, mais il fait des perdants : les travailleurs des secteurs exposés à la concurrence importée. Le théorème de Stolper et Samuelson, de 1941, le montre rigoureusement : l'ouverture commerciale réduit la rémunération du facteur rare dans chaque pays, donc le travail peu qualifié dans les pays développés. Voilà pourquoi la mondialisation suscite tant de résistances sociales. La réponse des économistes est qu'il vaut mieux laisser le commerce maximiser le gâteau, puis redistribuer en interne vers les perdants par la fiscalité et les politiques de formation, plutôt que de renoncer aux gains par le protectionnisme. C'est plus efficace en théorie, mais cette compensation est rarement réalisée en pratique, et c'est là que se loge la crise politique du libre-échange aujourd'hui.

Sur le plan institutionnel, l'après-guerre a bâti un ordre libéral. Le GATT, signé en 1947, a organisé des cycles de négociations qui ont abaissé les droits de douane de façon spectaculaire, et il a donné naissance en 1995 à l'Organisation mondiale du commerce, dotée d'un organe de règlement des différends. Mais cet ordre se fissure : le cycle de Doha, lancé en 2001, n'a jamais abouti, l'organe d'appel de l'OMC est paralysé depuis 2019, et les guerres commerciales sino-américaines, comme la quête d'autonomie stratégique sur les semi-conducteurs, signent le retour d'un protectionnisme assumé. Certains parlent de démondialisation, terme sans doute excessif, mais qui traduit un basculement réel.

Que faut-il retenir ? D'abord que la théorie penche nettement pour le libre-échange, parce qu'il élargit les gains à l'échange, mais que cette conclusion vaut à l'échelle globale et de long terme, pas pour chaque groupe à chaque instant. Ensuite que le protectionnisme dispose d'arguments théoriquement recevables, l'industrie naissante de List et la politique stratégique, mais soumis à des conditions strictes que la pratique respecte rarement, et toujours menacés par la capture des intérêts. Retiens aussi que le vrai débat n'oppose pas l'efficacité au protectionnisme, mais l'efficacité à la répartition : le commerce crée des perdants qu'il faut compenser, faute de quoi le rejet politique du libre-échange devient inévitable. Enfin, garde en tête que l'histoire et l'actualité montrent un balancier permanent entre ouverture et fermeture, et qu'un bon copie de concours sait dépasser le pour ou contre pour penser les conditions et les compromis.

Dans le prochain épisode, nous quitterons les politiques commerciales pour les acteurs qui font concrètement la mondialisation : les firmes multinationales, les investissements directs à l'étranger, et ces chaînes de valeur mondiales où un même produit traverse dix frontières avant d'être vendu.

John Dunning
Épisode 54 · 9:39

Firmes multinationales et chaînes de valeur

Dunning explique pourquoi une firme s'implante à l'étranger plutôt que d'exporter : il faut réunir trois avantages, de propriété, de localisation et d'internalisation. Son paradigme OLI éclaire l'investissement direct et les chaînes de valeur mondiales orchestrées par les firmes multinationales.

John Dunning1927 – 2009 — Le paradigme éclectique OLI de la multinationale

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Regarde l'étiquette cousue dans le col de la chemise que tu portes, puis demande-toi vraiment d'où elle vient. La réponse est vertigineuse : ses terres rares sont extraites en Chine ou en République démocratique du Congo, ses puces gravées à Taïwan par TSMC, son écran fabriqué en Corée, son logiciel pensé en Californie, l'assemblage final réalisé dans une usine du Henan, et le tout conçu par une firme dont le siège fiscal navigue entre l'Irlande et les paradis fiscaux. Un seul objet, et déjà une trentaine de pays mobilisés. Voilà la mondialisation contemporaine en miniature : non plus de simples échanges de marchandises finies entre nations, comme chez Ricardo, mais une fragmentation internationale de la production elle-même. C'est cette mutation, et les acteurs qui l'orchestrent, que je veux te faire comprendre aujourd'hui.

Rappelle-toi d'abord ce que tu sais du lycée. La division internationale du travail désigne la répartition des spécialisations productives entre pays. Dans sa forme classique, héritée du XIXe siècle, elle opposait le centre industriel à une périphérie fournissant des matières premières. Mais cette division dite traditionnelle a laissé place, à partir des années 1970, à une nouvelle division internationale du travail, expression popularisée notamment par les travaux de l'École de Brême autour de Folker Fröbel à la fin des années 1970. Désormais, ce ne sont plus des secteurs entiers qui se répartissent entre nations, mais des segments, des tâches, des maillons d'un même processus productif. On parle alors de décomposition internationale des processus productifs, formule qu'a utilisée l'économiste français Bernard Lassudrie-Duchêne dès 1982.

Au cœur de ce système, on trouve un acteur décisif : la firme multinationale. Une firme multinationale est une entreprise qui possède ou contrôle des unités de production dans au moins deux pays. L'instrument de cette implantation s'appelle l'investissement direct à l'étranger, l'IDE, qu'on distingue de l'investissement de portefeuille : l'IDE implique une volonté de contrôle durable, conventionnellement fixée à au moins dix pour cent du capital d'une entreprise étrangère. Pourquoi une firme franchit-elle ses frontières plutôt que de simplement exporter ? Le britannique John Dunning a proposé en 1977 une synthèse devenue canonique, le paradigme éclectique, dit aussi paradigme OLI. Trois conditions doivent être réunies. D'abord un avantage de propriété, en anglais ownership : la firme détient quelque chose d'unique, un brevet, une marque, un savoir-faire. Ensuite un avantage de localisation : le pays d'accueil offre un atout, coûts salariaux bas, ressources, ou accès à un marché. Enfin un avantage d'internalisation : il est plus rentable de réaliser l'opération en interne, au sein de la firme, plutôt que de passer par le marché. Ce dernier point renvoie directement à Ronald Coase, dont l'article « The Nature of the Firm » de 1937 expliquait que la firme existe précisément pour économiser les coûts de transaction du marché, intuition reprise et systématisée par Oliver Williamson dans les années 1970 et 1980.

Cette logique débouche sur l'idée maîtresse de notre époque : les chaînes de valeur mondiales, en anglais global value chains. L'idée est que la valeur d'un produit se construit par étapes successives, chacune ajoutant sa contribution, et que ces étapes sont aujourd'hui dispersées géographiquement et coordonnées par les firmes multinationales. Le sociologue Gary Gereffi a forgé dans les années 1990 le concept de chaînes globales de marchandises, distinguant celles pilotées par les producteurs, comme l'automobile, et celles pilotées par les acheteurs, comme le textile et la grande distribution, où un Nike ou un H&M dictent leurs conditions à une myriade de sous-traitants sans posséder d'usines. Stefan Hymer, dès sa thèse de 1960 publiée en 1976, avait déjà pressenti que la firme multinationale était un instrument de pouvoir de marché à l'échelle internationale, et non un simple acteur de l'efficience.

Une image résume tout : la courbe du sourire, le smile curve, popularisée par Stan Shih, fondateur d'Acer, dans les années 1990. Représente la chaîne de valeur sur un axe horizontal, de la conception à la commercialisation. La valeur ajoutée dessine un sourire : élevée aux deux extrémités, la recherche, le design, les brevets en amont, le marketing, la marque, le service après-vente en aval, et faible au milieu, là où se trouve l'assemblage industriel. C'est précisément ce creux du sourire que les pays émergents ont longtemps occupé. Le cas devenu célèbre est celui de l'iPhone : sur un appareil vendu plusieurs centaines de dollars, la Chine, qui pourtant l'assemble, ne capte que quelques dollars de valeur ajoutée, tandis qu'Apple, par sa marque et sa conception, en capte l'essentiel. Cela révèle une chose cruciale pour ta réflexion en prépa : les statistiques commerciales classiques mentent. Quand un iPhone franchit la frontière, sa valeur entière est comptée comme importation chinoise aux États-Unis, alors que la Chine n'y a presque rien ajouté. D'où la mesure du commerce en valeur ajoutée, développée conjointement par l'OCDE et l'OMC à partir de 2013, qui dégonfle considérablement les déficits bilatéraux apparents.

Faut-il s'en réjouir ou s'en inquiéter ? Le débat est vif. Les défenseurs du libre-échange mondialisé, dans la lignée de Ricardo et de Krugman, soulignent les gains agrégés : baisse des prix pour les consommateurs, sortie de la pauvreté de centaines de millions de personnes en Asie, accès des pays du Sud à la technologie. Mais les perdants existent, et ils sont concentrés. L'économiste David Autor a montré, dans une série d'articles à partir de 2013 réunis sous l'expression « China shock », que la pénétration des importations chinoises avait durablement détruit l'emploi industriel dans certaines régions américaines, sans reconversion rapide. Maurice Obstfeld et d'autres ont rappelé que le théorème de Stolper-Samuelson de 1941 prédisait déjà cela : l'ouverture commerciale enrichit le facteur abondant et appauvrit le facteur rare, c'est-à-dire, dans les pays développés, le travail peu qualifié. La mondialisation produit donc des gains globaux mais une redistribution douloureuse, ce que le politiste Dani Rodrik théorise dans son trilemme politique de l'économie mondiale, exposé notamment dans « The Globalization Paradox » de 2011 : on ne peut pas avoir simultanément hyper-mondialisation, démocratie et souveraineté nationale ; il faut renoncer à l'un des trois. La structure de raisonnement rappelle celle du triangle d'incompatibilité de Mundell en finance internationale, sans qu'il faille les confondre : Rodrik parle d'institutions politiques, là où Mundell parlait de change, de mobilité des capitaux et de politique monétaire.

Et nous voilà au présent, qui est celui d'une possible inversion. Le mot de démondialisation, employé en France par Jacques Sapir, désigne ce reflux. Plusieurs chocs l'ont nourri : la crise de 2008, qui a stagné le commerce mondial, la guerre commerciale sino-américaine lancée par Donald Trump en 2018, la pandémie de 2020, qui a révélé la fragilité des chaînes en flux tendu lorsque manquaient masques et semi-conducteurs, puis la guerre en Ukraine en 2022. On parle désormais de relocalisation, de nearshoring, c'est-à-dire le rapprochement géographique de la production, et de friendshoring, expression de la secrétaire au Trésor américaine Janet Yellen en 2022, soit la relocalisation chez les pays alliés. La logique de la valeur cède du terrain à la logique de la résilience et de la sécurité. Mais attention à ne pas conclure trop vite : les flux d'échange de services et de données, eux, continuent d'exploser. Richard Baldwin, dans « The Great Convergence » en 2016, distingue justement deux découplages : celui des marchandises, ancien, et celui des idées et des tâches, plus récent, qui n'est peut-être qu'à ses débuts avec le télétravail mondialisé et l'intelligence artificielle.

Que faut-il retenir pour ta dissertation ? Premièrement, la mondialisation contemporaine n'est pas seulement un commerce accru, c'est une fragmentation de la production orchestrée par les firmes multinationales, mesurable par l'IDE et les chaînes de valeur. Deuxièmement, la firme multinationale s'explique par le paradigme OLI de Dunning, articulant avantages de propriété, de localisation et d'internalisation, et la valeur se capte aux extrémités du sourire, non au centre. Troisièmement, la mondialisation crée des gains agrégés réels mais des perdants concentrés, ce qui ouvre les controverses du China shock et du paradoxe de Rodrik. Enfin, nous vivons une recomposition, ni vraie démondialisation ni mondialisation heureuse, où la sécurité dispute son primat à l'efficience. Tu disposes là d'un arsenal d'auteurs et de faits qui nourrira aussi bien un sujet sur la firme que sur les nations dans l'échange.

Dans le prochain épisode, nous descendrons d'un cran vers la mécanique financière de tout cela : la balance des paiements et les taux de change, comment se comptabilisent ces flux et ce qui détermine la valeur d'une monnaie.

Module 11 — La mondialisation financière

Change, système monétaire international, globalisation financière
Robert Mundell
Épisode 55 · 8:23

Balance des paiements et taux de change

Mundell formule l'arbitrage incontournable de la finance internationale : un pays ne peut réunir simultanément liberté des capitaux, change fixe et politique monétaire autonome. Il faut sacrifier l'un des trois. La zone euro en est l'incarnation la plus radicale, abandonnant l'autonomie monétaire nationale.

Robert Mundell1932 – 2021 — Le triangle d'incompatibilité du change

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Représente-toi la France comme un grand ménage qui, pendant un an, achète, vend, prête, emprunte et investit avec le reste du monde. À la fin de l'exercice, on dresse les comptes de toutes ces transactions : c'est la balance des paiements. Tenue par la Banque de France selon le manuel du Fonds monétaire international, elle obéit à une règle implacable de comptabilité en partie double : chaque flux y est inscrit deux fois, une fois comme emploi, une fois comme ressource. Conséquence stupéfiante qui déroute toujours les débutants : la balance des paiements est toujours équilibrée au sens comptable. Quand on dit qu'un pays est « en déséquilibre », on parle du solde d'un compte particulier, pas de l'ensemble. Gardons cette subtilité en tête, car elle structure tout le raisonnement.

Tu connais déjà du lycée la balance commerciale, qui compare exportations et importations de biens. Montons d'un cran. La balance des paiements se découpe en trois grands comptes. Le compte des transactions courantes d'abord : il enregistre les échanges de biens, de services comme le tourisme ou les transports, les revenus du travail et du capital, ainsi que les transferts courants, par exemple les remises des migrants ou les contributions à l'Union européenne. Le compte de capital ensuite, plus modeste, qui recense les transferts en capital et l'acquisition d'actifs non produits. Le compte financier enfin, qui retrace les mouvements d'investissements directs, de portefeuille, et les variations des réserves de change. La logique d'ensemble est élégante : un déficit courant, c'est un pays qui dépense plus qu'il ne gagne face au monde, et qui doit donc le financer en s'endettant ou en vendant des actifs, ce qui apparaît en miroir dans le compte financier. Un pays en déficit courant est un pays qui emprunte au reste du monde ; un pays en excédent, comme l'Allemagne ou la Chine durablement, prête au reste du monde et accumule des créances.

De ces flux émerge la question du prix des monnaies entre elles : le taux de change. Définissons-le proprement, car c'est un piège classique. Au certain, on exprime combien d'unités étrangères vaut une unité nationale ; à l'incertain, combien d'unités nationales pour une unité étrangère. Une hausse de l'euro, son appréciation en changes flottants, rend nos exportations plus chères et nos importations moins chères ; une dépréciation fait l'inverse. Tu pressens déjà le lien avec le commerce extérieur : le change n'est pas qu'une affaire de financiers, il commande la compétitivité-prix de toute une économie.

Qu'est-ce qui détermine ce prix ? La théorie offre plusieurs clés, qu'il faut savoir hiérarchiser selon l'horizon temporel. À très long terme, on invoque la parité des pouvoirs d'achat, dont l'intuition remonte à l'École de Salamanque au seizième siècle et que Gustav Cassel a formalisée vers 1918. L'idée : un même panier de biens doit coûter le même prix partout une fois converti dans la même monnaie, sinon l'arbitrage corrige l'écart. Sous sa forme absolue, le taux de change égalise les niveaux de prix ; sous sa forme relative, c'est le pays à plus forte inflation qui voit sa monnaie se déprécier. The Economist en a tiré l'indice Big Mac, clin d'œil pédagogique qui mesure la sur ou sous-évaluation des monnaies. Mais la parité des pouvoirs d'achat est régulièrement démentie à court et moyen terme : beaucoup de biens et de services ne s'échangent pas, les coûts de transport et les barrières existent, et les prix sont rigides. Elle donne une tendance lourde, pas une prévision à un an.

À court terme, ce sont les marchés financiers qui font le change, et la clé devient la parité des taux d'intérêt. Considère deux placements, l'un en euros, l'autre en dollars. À l'équilibre, ils doivent rapporter autant une fois pris en compte le risque de change. Dans la version couverte, l'écart de taux d'intérêt égale exactement l'écart entre change à terme et change comptant : c'est une relation d'arbitrage quasi mécanique. Dans la version non couverte, plus audacieuse, l'écart de taux d'intérêt doit compenser la dépréciation anticipée de la monnaie à taux élevé. Cela éclaire le rôle décisif des banques centrales : quand la Réserve fédérale relève ses taux, les capitaux affluent vers le dollar et l'apprécient. Rudiger Dornbusch, dans un article célèbre de 1976, a montré que le change pouvait « surréagir », faire un bond au-delà de sa valeur d'équilibre avant d'y revenir lentement, parce que les prix des biens sont rigides quand ceux des actifs financiers s'ajustent instantanément. Ce modèle d'overshooting explique la volatilité parfois déconcertante des changes flottants.

Faut-il alors laisser flotter la monnaie ou la fixer ? Le débat traverse toute l'histoire monétaire. Milton Friedman, dès 1953 dans ses Essais d'économie positive, plaidait pour les changes flottants : ils restituent à chaque pays sa politique monétaire et absorbent les chocs par le prix de la monnaie plutôt que par le chômage. À l'inverse, les partisans des changes fixes invoquent la stabilité, la discipline anti-inflationniste et la confiance des investisseurs. Robert Mundell a posé le cadre décisif avec ce qu'on appelle le triangle d'incompatibilité, parfois nommé triangle de Mundell-Fleming : un pays ne peut jamais réunir simultanément les trois objectifs que sont la liberté de circulation des capitaux, la fixité du change et l'autonomie de la politique monétaire. Il faut renoncer à l'un des trois. La zone euro a fait son choix : capitaux libres et change irrévocablement fixe entre ses membres, donc abandon de toute politique monétaire nationale au profit de la Banque centrale européenne. C'est cohérent, mais cela explique pourquoi un pays en difficulté ne peut plus dévaluer, et doit ajuster par les salaires et l'emploi, ce que la crise grecque a cruellement illustré.

Reste la grande question contemporaine des déséquilibres globaux. Depuis les années 2000, le monde s'est partagé entre pays à excédents courants massifs, la Chine, l'Allemagne, les exportateurs de pétrole, et pays à déficits, au premier rang desquels les États-Unis. Ben Bernanke a parlé en 2005 d'un « excès d'épargne mondiale », un saving glut asiatique venant financer la consommation américaine et nourrir des bulles. Faut-il s'en inquiéter ? Les classiques répondent qu'un déficit courant n'est pas un mal en soi : il finance l'investissement et se résorbera par l'ajustement du change. Les keynésiens et les hétérodoxes répliquent que ces déséquilibres alimentent l'instabilité financière et qu'ils ont préparé le terrain de la crise de 2008. Au cœur de cette affaire, on retrouve le dollar : on l'a vu à l'épisode précédent, les États-Unis jouissent du « privilège exorbitant » de leur monnaie de réserve, et le dilemme de Triffin éclaire pourquoi le pays émetteur de cette monnaie est condamné à des déficits chroniques qui finissent par miner la confiance. Inutile d'y revenir en détail ici : il suffit de se souvenir que ces tensions monétaires se logent au centre des déséquilibres globaux.

Retiens quatre idées-forces. D'abord, la balance des paiements est toujours équilibrée comptablement, mais ses soldes intermédiaires racontent qui prête et qui emprunte au reste du monde. Ensuite, le taux de change se lit à plusieurs horizons : la parité des pouvoirs d'achat gouverne le long terme, la parité des taux d'intérêt et les anticipations gouvernent le court terme, avec des phénomènes de surréaction. Par ailleurs, le triangle de Mundell impose un arbitrage incontournable entre capitaux libres, change fixe et autonomie monétaire, arbitrage dont l'euro est l'incarnation la plus radicale. Enfin, les déséquilibres globaux sont au cœur des débats actuels, entre lecture rassurante du financement spontané et lecture inquiète de l'instabilité financière. Tu disposes là d'un arsenal redoutable pour articuler micro du change et macro du financement international.

Dans le prochain épisode, nous prendrons de la hauteur : au-dessus des taux de change, il y a les règles qui les organisent. Nous retracerons l'histoire du système monétaire international depuis le dix-neuvième siècle, de l'étalon-or aux accords de Bretton Woods en 1944, jusqu'aux changes flottants de l'après-1971 et au dilemme que Robert Triffin avait vu venir.

Robert Triffin
Épisode 56 · 9:04

Le système monétaire international depuis le XIXe siècle

Triffin révèle la contradiction de Bretton Woods : le monde a besoin de dollars, donc de déficits américains, mais leur accumulation ruine la confiance dans la convertibilité en or. Satisfaire le besoin de liquidité détruit la confiance dans le dollar. Nixon trancha en 1971.

Robert Triffin1911 – 1993 — Le dilemme de la monnaie de réserve

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Imagine un instant que tu sois exportateur de vin à Bordeaux en 1900. Tu vends à un négociant londonien, qui te paie en livres sterling. Tu n'as aucune inquiétude : tu sais qu'une livre vaut une quantité fixe d'or, que ton franc germinal vaut aussi une quantité fixe d'or, et que ces deux poids d'or ne bougeront pas. Le taux de change est gravé dans le métal. Cette tranquillité, c'est tout l'enjeu d'un système monétaire international : organiser, entre des nations qui ont chacune leur monnaie, les règles du change, des paiements et de l'ajustement des déséquilibres. Aujourd'hui je te raconte comment ce système est né, comment il a explosé deux fois, et pourquoi nous vivons depuis 1971 dans un monde de changes flottants dont la cohérence reste discutée.

Tu connais déjà la monnaie comme institution nationale, vue lorsque nous avons étudié la monnaie, et tu sais qu'un taux de change relie deux monnaies. Montons d'un cran : un régime de change n'est jamais neutre, il distribue les contraintes d'ajustement entre les pays, et c'est là tout le débat.

Commençons par l'étalon-or classique, qui domine de 1870 à 1914 environ. Chaque monnaie est définie par un poids d'or, sa convertibilité est garantie, et l'or circule librement entre les pays. Le mécanisme d'ajustement automatique avait été théorisé bien avant, par David Hume, dans son essai Of the Balance of Trade en 1752 : c'est le mécanisme des flux d'or et de prix, le price-specie-flow mechanism. Un pays en déficit commercial perd de l'or, sa masse monétaire se contracte, ses prix baissent, ses exportations redeviennent compétitives, et l'équilibre se rétablit de lui-même. Beau sur le papier. En réalité, les historiens, notamment Barry Eichengreen dans Golden Fetters en 1992, ont montré que l'étalon-or a surtout tenu grâce à la coopération entre banques centrales et à la confiance dans l'engagement de Londres. Eichengreen souligne aussi un coût terrible : ces « entraves dorées » imposaient une discipline déflationniste qui, plus tard, aggravera les crises. La Première Guerre mondiale brise ce monde en suspendant la convertibilité.

L'entre-deux-guerres est le contre-exemple à connaître par cœur. On tente de restaurer l'étalon-or, mais sous une forme bancale, le gold exchange standard, où les réserves sont en partie en devises, livres et dollars, et non plus seulement en or. Le Royaume-Uni, sous l'impulsion de Winston Churchill chancelier de l'Échiquier, revient à l'or en 1925 à la parité d'avant-guerre, surévaluée. Keynes dénonce aussitôt cette décision dans un pamphlet de 1925, Les Conséquences économiques de Monsieur Churchill : la livre trop chère étrangle l'industrie britannique et impose le chômage. Quand la crise de 1929 frappe, la contrainte or transmet la déflation d'un pays à l'autre et empêche toute relance. Les dévaluations en chaîne et les politiques du chacun pour soi, ce qu'on appelle les dévaluations compétitives et le beggar thy neighbour, achèvent de désintégrer le système. Retiens cette leçon : c'est de ce chaos qu'est née la volonté de reconstruire des règles communes.

Cette volonté prend corps en juillet 1944, dans un hôtel du New Hampshire, à la conférence de Bretton Woods. Deux plans s'affrontent. Celui de Keynes, qui représente le Royaume-Uni, propose une véritable monnaie internationale, le bancor, et une chambre de compensation qui ferait peser l'ajustement autant sur les pays excédentaires que sur les pays déficitaires. Celui de Harry Dexter White, pour les États-Unis alors créanciers du monde, est plus conservateur et impose le dollar au centre. C'est White qui l'emporte, logiquement, puisque l'Amérique détient alors l'essentiel de l'or mondial. Le système retenu est un étalon de change-or à parités fixes mais ajustables : chaque monnaie est définie en dollars, et seul le dollar reste convertible en or, au taux fameux de trente-cinq dollars l'once. Deux institutions naissent : le Fonds monétaire international, chargé de prêter aux pays en difficulté de balance des paiements pour défendre leur parité, et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, future Banque mondiale, tournée vers le financement du développement.

Ce système a porté la prospérité des Trente Glorieuses, mais il portait en lui une contradiction que l'économiste belge Robert Triffin a magistralement formulée devant le Congrès américain en 1960, dans son ouvrage Gold and the Dollar Crisis. C'est le dilemme de Triffin, un classique absolu de l'ESH. Le monde a besoin de dollars pour financer le commerce et constituer des réserves ; les États-Unis doivent donc fournir ces dollars en accumulant des déficits extérieurs. Mais plus les dollars s'accumulent à l'étranger, plus ils dépassent le stock d'or américain, et moins la promesse de convertibilité est crédible. Autrement dit, la liquidité internationale et la confiance dans la monnaie de réserve sont contradictoires : satisfaire le besoin de dollars détruit la confiance dans le dollar. Pour gagner du temps, le FMI crée en 1969 les droits de tirage spéciaux, un actif de réserve artificiel censé compléter l'or et le dollar, mais c'est trop tard et trop modeste.

La fin est brutale. Le 15 août 1971, le président Richard Nixon suspend unilatéralement la convertibilité du dollar en or : c'est le Nixon shock, qui ferme la « fenêtre de l'or ». Après une tentative de sauvetage par les accords Smithsonian de décembre 1971, le système de parités fixes s'effondre définitivement en 1973. Les grandes monnaies se mettent à flotter. Cette mutation est entérinée juridiquement par les accords de la Jamaïque en 1976, qui légalisent les changes flottants et démonétisent officiellement l'or. Nous entrons dans le régime que nous connaissons encore.

Que penser de ce monde de changes flottants ? Le débat est ouvert et tu dois en connaître les deux camps. Milton Friedman, dès un essai de 1953, The Case for Flexible Exchange Rates, défendait le flottement : les taux s'ajustent en continu, la politique monétaire retrouve son autonomie, et l'on évite les crises spéculatives violentes des parités fixes. À l'inverse, les partisans de la stabilité objectent que les changes flottants sont en réalité très volatils, déconnectés des fondamentaux, et nourrissent une spéculation déstabilisante, comme l'a montré la crise du Système monétaire européen en 1992-1993. Cette tension se résume dans un théorème incontournable, le triangle d'incompatibilité de Mundell, dérivé des travaux de Robert Mundell et Marcus Fleming dans les années soixante : un pays ne peut jamais atteindre simultanément les trois objectifs que sont un taux de change fixe, la liberté de circulation des capitaux et une politique monétaire autonome. Il faut en sacrifier un. Bretton Woods avait sacrifié la mobilité des capitaux ; le flottement sacrifie la fixité ; la zone euro, que nous verrons bientôt, sacrifie l'autonomie monétaire nationale.

Pour la prépa, ce chapitre est un carrefour. Il relie l'histoire économique du vingtième siècle, la théorie monétaire, et la balance des paiements que nous avons étudiée dans l'épisode précédent. Il t'arme pour penser le présent : le rôle hégémonique persistant du dollar, ce que Valéry Giscard d'Estaing appelait le « privilège exorbitant » de l'Amérique, et les interrogations actuelles sur sa contestation par le yuan ou par les monnaies numériques. Il montre surtout qu'un système monétaire international n'est jamais une simple technique : c'est une architecture de pouvoir, qui décide qui supporte l'ajustement et qui émet la monnaie du monde.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, tout système monétaire international répartit la charge de l'ajustement des déséquilibres, et c'est cette répartition qui fait son caractère plus ou moins juste et plus ou moins viable. Ensuite, l'étalon-or a offert la stabilité au prix d'une discipline déflationniste qui a aggravé la crise des années trente. Puis, Bretton Woods a institué un ordre négocié autour du dollar, mais le dilemme de Triffin condamnait sa convertibilité, dénouée par Nixon en 1971. Enfin, depuis, nous vivons sous des changes flottants où aucun pays ne peut échapper au triangle d'incompatibilité de Mundell. Garde précieusement ce triangle : c'est l'une des clés de raisonnement les plus rentables du concours.

Dans le prochain épisode, nous descendrons des règles vers les marchés eux-mêmes : la globalisation financière, ses trois D, les grands segments du marché international des capitaux et leurs opérateurs, et cette instabilité que Hyman Minsky tenait pour consubstantielle à la finance.

Hyman Minsky
Épisode 57 · 10:25

La globalisation financière

Un marché mondial des capitaux s'est constitué depuis les années 1970 : ses segments, ses opérateurs, ses instruments, et cette instabilité que Minsky tenait pour consubstantielle à la finance.

Hyman Minsky1919-1996 — La globalisation financière

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En 1957, une banque soviétique installée à Londres place ses dollars non pas à New York, mais sur la place londonienne, par prudence : en pleine guerre froide, elle craint que Washington ne gèle ses avoirs. Ce geste presque anecdotique fait naître ce qu'on appellera le marché des eurodollars, des dollars déposés et prêtés hors des États-Unis, donc hors de toute réglementation américaine. Ce marché échappe aux contrôles nationaux, grossit avec le recyclage des pétrodollars après les chocs pétroliers des années 1970, et préfigure ce que tu vas apprendre à nommer la globalisation financière : un marché mondial des capitaux, continu, affranchi des frontières et des tutelles étatiques. C'est cette histoire, ses acteurs et ses fractures, qui fait l'objet de cet épisode.

Tu sais depuis le lycée que les économies échangent des biens à l'échelle mondiale et que les monnaies se convertissent entre elles selon un taux de change. Retiens que la globalisation financière est, pour l'épargne et le crédit, ce que la mondialisation commerciale est pour les marchandises : un marché unique des capitaux à l'échelle de la planète.

Le vrai basculement se joue entre 1971 et le milieu des années 1980. La fin de la convertibilité du dollar en or, vue à l'épisode précédent, ouvre l'ère des changes flottants et crée un besoin massif de couverture contre le risque de change, ce qui stimule la naissance des marchés dérivés. Les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 déversent sur les banques internationales d'énormes excédents des pays producteurs, recyclés en prêts vers le reste du monde. Puis, dans les années 1980, les grands États lèvent l'un après l'autre leurs contrôles sur les capitaux, du Big Bang boursier londonien de 1986 à la fin du contrôle des changes français vers 1990. Henri Bourguinat, dont tu connais déjà les trois D pour le cas français, avait d'abord forgé cette grille pour ce mouvement international : décloisonnement des marchés entre eux, dérèglementation des contrôles administratifs, désintermédiation relative au profit des marchés de titres. Le résultat est un espace financier unique, où les capitaux circulent sans entrave d'un bout à l'autre du globe.

Ce marché mondial se décompose en segments qui communiquent en permanence. Le marché des taux d'intérêt fixe le prix de l'argent à court et long terme. Le marché des changes, ouvert en continu au fil des fuseaux horaires, de Tokyo à Londres puis New York, est le plus vaste de tous. Le marché des actions permet aux entreprises de lever des fonds propres auprès d'investisseurs internationaux. Le marché des matières premières, enfin, énergie, métaux, produits agricoles, s'est financiarisé via indices et contrats à terme. Ces segments ne sont pas cloisonnés : une hausse des taux américains attire les capitaux vers le dollar, renchérit les matières premières libellées en dollars, et pèse sur les bourses des pays importateurs. Cette interconnexion donne à la globalisation financière sa cohérence, et sa dangerosité.

Sur ce marché interviennent quatre familles d'opérateurs. Les banques, d'abord, qui ont suivi leurs clients à l'étranger et font désormais l'essentiel de leur métier à l'international. Les investisseurs institutionnels, ensuite, assurances, fonds de pension, organismes de placement collectif, qui gèrent une épargne longue et l'allouent entre continents. Les fonds spéculatifs, qui empruntent pour démultiplier leurs positions par effet de levier et exploitent les anomalies de marché. Les banques centrales, enfin, qui défendent leur monnaie sur le marché des changes et, en accumulant des réserves, financent une partie des déséquilibres mondiaux. Tous utilisent des produits dérivés, contrats à terme, options, échanges de taux ou de devises, dont la valeur dérive d'un actif sous-jacent, et qui servent deux usages opposés : une entreprise qui doit payer en dollars dans six mois peut fixer dès aujourd'hui son cours de change, c'est la couverture, tandis qu'un opérateur sans aucune facture à payer peut acheter ce même contrat pour parier sur la devise, c'est la spéculation.

La théorie attendait de cette globalisation deux bienfaits : une meilleure allocation de l'épargne mondiale vers les projets les plus productifs, et un financement plus abondant du développement, les pays pauvres en capital empruntant à ceux qui en ont en excès. Les faits constatés sont plus ambivalents. La volatilité s'est accrue, les capitaux entrant et sortant d'un pays émergent en quelques semaines, et la contagion s'est révélée redoutable : les crises mexicaine de 1994, asiatique de 1997 et russe de 1998 se sont propagées d'un pays à l'autre par les portefeuilles des mêmes investisseurs, bien au-delà de ce que justifiaient les fondamentaux locaux. Graciela Kaminsky et Carmen Reinhart, dans un article de 1999 devenu classique, ont montré que crises de change et crises bancaires surviennent souvent ensemble et s'aggravent l'une l'autre, les crises jumelles. La crise de 2008, née des prêts subprimes américains, en offre l'illustration la plus spectaculaire, transmise au monde par des bilans bancaires interconnectés.

Ce constat nourrit un débat central pour ta prépa. Eugene Fama, dans un article fondateur de 1970, formule l'hypothèse d'efficience des marchés : à tout instant, le prix d'un actif reflète toute l'information disponible, si bien qu'aucun investisseur ne peut durablement battre le marché sans plus de risque. Cette hypothèse justifie la libéralisation, puisqu'un marché efficient alloue correctement les capitaux sans qu'il soit besoin d'y toucher. Elle est pourtant vivement contestée. La finance comportementale, portée notamment par Robert Shiller, montre que les investisseurs ne sont pas parfaitement rationnels et gonflent des bulles que rien de fondamental ne justifie. Hyman Minsky va plus loin avec son hypothèse d'instabilité financière, exposée dans Stabilizing an Unstable Economy, en 1986 : loin d'être stables, les marchés engendrent leur propre instabilité, car les périodes calmes encouragent un endettement de plus en plus fragile. La stabilité, dit Minsky, est elle-même déstabilisante.

L'économiste français André Orléan prolonge cette critique dans Le pouvoir de la finance, en 1999. Pour lui, la valeur d'un actif financier n'est pas donnée par des fondamentaux objectifs que chacun observerait de la même façon : elle se construit par convention, une croyance collective que chaque investisseur adopte parce qu'il pense que les autres l'adoptent aussi. D'où le mimétisme, moteur des bulles et des krachs, qu'Orléan rattache à une image de Keynes dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936 : le concours de beauté, où il ne s'agit pas de choisir le visage qu'on trouve le plus beau, mais celui que l'opinion moyenne des autres jurés va choisir. Investir en bourse, pour Keynes comme pour Orléan, relève du même exercice d'anticipation des anticipations d'autrui. Ce débat rejoint celui que tu connais déjà, le triangle d'incompatibilité de Mundell : en généralisant la liberté des capitaux, la globalisation financière a forcé chaque pays à sacrifier soit la fixité de son change, soit l'autonomie de sa politique monétaire.

Face à ces risques, la réponse a d'abord été prudentielle. Les accords de Bâle, négociés entre banques centrales à partir de 1988 puis renforcés après chaque crise, imposent aux banques de détenir des fonds propres proportionnés aux risques portés, pour absorber les pertes sans faire vaciller le système. Une autre piste, plus controversée, consiste à taxer les mouvements de capitaux les plus courts. C'est en 1972, dans une conférence à Princeton, que James Tobin propose l'idée, formalisée ensuite dans un article de la fin des années 1970 : une taxe minime sur chaque transaction de change, pour, selon sa formule, jeter du sable dans les rouages et décourager la spéculation de court terme sans gêner l'investissement durable. Le projet n'a jamais été appliqué à l'échelle mondiale, faute d'accord entre États, mais il inspire encore les débats sur une taxe européenne des transactions financières.

Pour la dissertation, ce chapitre est une mine d'oppositions. Sur un sujet du type la finance internationale est-elle stabilisatrice, oppose Fama et Minsky, ou complète Fama par Orléan pour nuancer l'idée de marché rationnel. Sur un sujet portant sur les régimes de change, le triangle de Mundell donne une clé de lecture transférable. Sur un sujet de régulation, tiens ensemble Bâle, qui agit sur la solidité des banques, et Tobin, qui visait les flux eux-mêmes : deux réponses à deux diagnostics de la même fragilité.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. Premièrement, la globalisation financière naît de la fin de Bretton Woods, du marché des eurodollars échappant aux réglementations nationales, et de la libéralisation des capitaux menée par les grands États dans les années 1980, les trois D de Bourguinat à l'échelle internationale. Deuxièmement, elle organise un marché mondial de segments interconnectés, taux, changes, actions, matières premières, où interviennent banques, investisseurs institutionnels, fonds spéculatifs et banques centrales, au moyen d'instruments dérivés qui servent aussi bien à couvrir qu'à spéculer. Troisièmement, les gains attendus, meilleure allocation de l'épargne et financement du développement, se heurtent à des effets bien réels, volatilité, contagion, crises jumelles, d'où le débat entre l'efficience de Fama et ses critiques, Minsky, la finance comportementale, Orléan. Quatrièmement, la régulation répond par Bâle pour les bilans bancaires et par la taxe Tobin pour les flux, sans résoudre la tension du triangle de Mundell.

Dans le prochain épisode, nous refermons le module consacré à la monnaie et à la finance internationales pour ouvrir celui de l'intégration européenne, avec un premier épisode sur l'Europe et l'euro : le marché unique, l'union économique et monétaire, la théorie de la zone monétaire optimale, et les crises qui ont mis cette construction à l'épreuve.

Module 12 — L'intégration européenne

Marché unique, euro, Europe sociale
Robert Mundell
Épisode 58 · 9:45

L'Europe et l'euro

Prix Nobel 1999, Mundell fonde la théorie des zones monétaires optimales (1961) : partager une monnaie suppose une forte mobilité du travail pour absorber les chocs. Son triangle d'incompatibilité éclaire les fragilités structurelles de la zone euro.

Robert Mundell1932 – 2021 — Zones monétaires optimales et triangle d'incompatibilité

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Le 1er janvier 2002, des centaines de millions d'Européens découvrent dans leur poche des pièces et des billets qu'ils n'ont jamais utilisés : l'euro devient une monnaie tangible. Mais derrière ce geste banal, payer son café à Paris, à Berlin ou à Lisbonne avec la même monnaie, se joue l'une des expériences institutionnelles les plus audacieuses de l'histoire économique : faire vivre une monnaie unique sans État unique. Cet épisode te donne les clés théoriques et historiques pour comprendre pourquoi cette construction est fragile, et pourquoi elle tient quand même.

Au lycée, tu as appris qu'une banque centrale fixe les taux d'intérêt et qu'un État conduit une politique budgétaire. La singularité de la zone euro, c'est qu'elle dissocie les deux : une politique monétaire unique, confiée à la Banque centrale européenne, et dix-neuf, aujourd'hui vingt politiques budgétaires nationales restées dans les mains des États membres. C'est cette asymétrie qui structure tous les débats que nous allons explorer.

Reprenons la genèse. La construction monétaire européenne n'est pas née en 1999. Après l'effondrement de Bretton Woods en 1971 et le passage aux changes flottants, les Européens, très intégrés commercialement, redoutent l'instabilité des taux de change entre leurs propres monnaies. Ils tentent d'abord le « serpent monétaire » dans les années soixante-dix, puis le Système monétaire européen en 1979. Celui-ci ne repose pas sur un panier de référence autour duquel chaque monnaie flotterait, mais sur une grille de parités bilatérales : chaque monnaie est définie par un cours pivot face à chacune des autres, avec des marges de fluctuation autorisées de plus ou moins deux virgule vingt-cinq pour cent, élargies à plus ou moins quinze pour cent en 1993. L'écu, lui, n'est pas la cible des changes mais l'unité de compte, le numéraire du système, et sert d'« indicateur de divergence » signalant quelle monnaie s'écarte le plus de l'ensemble. Mais ce régime de changes quasi-fixes butte sur un obstacle théorique fondamental que les manuels appellent le triangle d'incompatibilité de Mundell, formalisé dans les années soixante. Ce triangle énonce qu'un pays ne peut jamais réunir simultanément trois objectifs : la liberté de circulation des capitaux, la fixité du taux de change et l'autonomie de sa politique monétaire. Il faut en sacrifier un. La crise de 1992-1993, où la spéculation, notamment celle de George Soros contre la livre sterling, fait exploser le mécanisme de change, démontre brutalement cette impossibilité. La leçon que les Européens en tirent, à tort ou à raison, c'est qu'il faut aller jusqu'au bout : supprimer les taux de change en adoptant une monnaie unique. C'est le traité de Maastricht, signé en 1992, qui institue l'Union économique et monétaire et l'euro, lancé sous forme scripturale en 1999.

Mais une monnaie unique pour des pays différents est-elle une bonne idée ? La réponse de référence vient de Robert Mundell, dans son article fondateur « A Theory of Optimum Currency Areas », paru dans l'American Economic Review en 1961, travaux qui lui vaudront le prix Nobel en 1999. Mundell pose la question décisive : à quelle condition un ensemble de régions a-t-il intérêt à partager la même monnaie ? Partager une monnaie, c'est renoncer au taux de change comme variable d'ajustement. Imagine un choc asymétrique : la demande se déplace des produits du Sud vers ceux du Nord. Avec des monnaies distinctes, la monnaie du Sud se déprécierait, restaurant sa compétitivité. Avec une monnaie unique, ce mécanisme disparaît. Comment alors absorber le choc ? Mundell identifie un critère central : la mobilité des facteurs, surtout du travail. Si les chômeurs du Sud peuvent migrer vers le Nord en plein emploi, l'ajustement se fait par les quantités. Des auteurs ultérieurs complètent ces critères. Ronald McKinnon, en 1963, insiste sur le degré d'ouverture commerciale ; Peter Kenen, en 1969, sur la diversification des productions ; et la théorie moderne ajoute la nécessité d'un budget fédéral capable d'opérer des transferts entre régions, ainsi que la flexibilité des prix et des salaires.

Or, juge à l'aune de ces critères, la zone euro n'est pas une zone monétaire optimale. La mobilité du travail y reste faible, freinée par les langues et les cultures. Le budget commun de l'Union européenne représente environ un pour cent du revenu européen, sans commune mesure avec le budget fédéral américain. Et les économies sont structurellement hétérogènes, une Allemagne industrielle et exportatrice cohabitant avec des économies du Sud davantage tournées vers les services et le tourisme. Dès avant l'euro, des économistes, notamment américains comme Martin Feldstein, avertissaient que la monnaie unique exposerait l'Europe à des tensions sévères. La réponse des promoteurs de l'euro, défendue notamment par la Commission, était l'argument de l'endogénéité des zones monétaires, popularisé par Jeffrey Frankel et Andrew Rose en 1998 : la monnaie unique, en intensifiant le commerce et la synchronisation des cycles, rendrait la zone optimale a posteriori. Le pari était que la zone deviendrait optimale en marchant.

La crise de 2010 à 2012 met cette construction à l'épreuve. Après le choc financier de 2008, la révélation du déficit grec déclenche une crise des dettes souveraines qui frappe la Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Espagne, l'Italie. Les taux d'intérêt sur ces dettes s'envolent, les écarts, ce que l'on nomme les spreads, explosent. Pourquoi cette violence ? Parce qu'un État de la zone euro emprunte dans une monnaie qu'il ne contrôle pas. L'économiste belge Paul De Grauwe l'a montré avec force : un pays comme le Royaume-Uni, qui s'endette dans sa propre monnaie, ne peut jamais faire faillite involontairement, car sa banque centrale peut toujours créer la monnaie nécessaire. Un membre de la zone euro, lui, est comme un pays émergent endetté en devise étrangère : il est vulnérable aux paniques auto-réalisatrices, où la peur du défaut fait monter les taux, ce qui rend le défaut réellement probable. Le tournant survient en juillet 2012, quand Mario Draghi, président de la BCE, déclare qu'il fera « tout ce qu'il faudra » pour sauver l'euro, le fameux « whatever it takes ». En endossant un rôle de prêteur en dernier ressort implicite, la BCE coupe court à la spéculation. La crise révèle aussi les défauts de gouvernance : le Pacte de stabilité et de croissance, qui plafonne les déficits à trois pour cent du PIB et la dette à soixante pour cent, fixait des règles sans solidarité budgétaire véritable.

Les débats restent vifs et tu dois savoir les restituer. Le premier oppose règles et solidarité. Les partisans d'une discipline stricte, dans l'esprit de l'ordolibéralisme allemand, craignent l'aléa moral : si l'on mutualise les dettes, chaque État sera tenté de dépenser sans compter. Les partisans d'une union plus fédérale, eux, plaident pour un budget commun et des euro-obligations, condition d'une zone viable. Le second débat porte sur les ajustements internes : faute de dévaluation monétaire, les pays en difficulté ont dû pratiquer une « dévaluation interne », c'est-à-dire baisser salaires et dépenses publiques, au prix d'un chômage massif, supérieur à vingt-cinq pour cent en Grèce et en Espagne. D'où la critique récurrente d'une austérité aggravant la récession plutôt que la corrigeant. La pandémie de 2020 marque pourtant une inflexion majeure : avec le plan Next Generation EU, doté de quelque sept cent cinquante milliards d'euros financés par une dette commune, l'Union franchit pour la première fois un pas fédéral longtemps refusé.

Pour ta culture de prépa, retiens que l'euro est un objet économique et politique inséparable. Il illustre parfaitement la tension entre intégration économique et souveraineté nationale, thème classique de l'ESH. Tu peux le relier à la question des changes vue avec Mundell et le triangle d'incompatibilité, à la création monétaire et au rôle des banques centrales, et aux politiques économiques, puisque la zone euro est le laboratoire grandeur nature du divorce entre monnaie centralisée et budgets décentralisés.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, l'euro résout le triangle de Mundell en sacrifiant l'autonomie monétaire nationale au profit de la fixité absolue et de la libre circulation des capitaux. Ensuite, la théorie des zones monétaires optimales montre que la zone euro reste imparfaite, faute de mobilité du travail et de budget commun suffisant, d'où sa fragilité face aux chocs asymétriques. Par ailleurs, la crise des dettes souveraines a révélé qu'un État sans monnaie souveraine est exposé aux crises de confiance, ce que le « whatever it takes » de Draghi a contenu en faisant de la BCE un quasi prêteur en dernier ressort. Enfin, l'avenir de l'euro se joue dans l'arbitrage permanent entre discipline budgétaire et solidarité fédérale, arbitrage que la crise du Covid a fait timidement pencher vers plus de fédéralisme.

Dans le prochain épisode, nous resterons en Europe mais changerons de terrain : après le marché et la monnaie, la question sociale. Existe-t-il vraiment un modèle social européen ? Que peuvent la coordination et l'harmonisation en matière d'emploi, et que recouvre au juste l'accusation de dumping social entre États membres ?

Jacques Delors
Épisode 59 · 10:31

L'Europe sociale

Le marché a été unifié, pas la protection sociale. Subsidiarité, méthode ouverte de coordination, socle des droits sociaux, dumping social : existe-t-il un modèle social européen, ou plusieurs ?

Jacques Delors1925-2023 — L'Europe sociale

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En 2005, une image hante la campagne du référendum français sur le traité constitutionnel européen : celle du « plombier polonais », ce travailleur venu de l'Est qui viendrait, moins cher, prendre le travail de l'artisan local. La formule, lancée par Philippe de Villiers puis reprise bien au-delà de son camp, est un raccourci trompeur : le nombre réel de plombiers polonais ayant traversé l'Europe fut dérisoire. Mais elle dit quelque chose de vrai sur l'angoisse qu'elle exprime, celle d'une Europe qui aurait unifié les marchés sans unifier les protections. Cet épisode t'explique pourquoi cette angoisse a des fondements institutionnels précis, et jusqu'où l'Union est allée, ou non, pour y répondre.

Tu sais déjà, depuis le lycée, que le marché unique européen, parachevé par l'Acte unique de 1986 et porté par les quatre libertés de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes, constitue le cœur battant de l'intégration économique. Ce que tu mesures moins, c'est à quel point la protection sociale, elle, est restée une compétence quasi exclusivement nationale.

Cet écart n'est pas un oubli, c'est un pari fondateur. Le traité de Rome, en 1957, s'appuie largement sur les conclusions d'un rapport commandé par l'Organisation internationale du travail et présidé par l'économiste suédois Bertil Ohlin, en 1956. Ce rapport soutient que l'harmonisation sociale préalable n'est pas une condition nécessaire à l'ouverture commerciale : les écarts de coûts salariaux reflètent d'abord des écarts de productivité, que le jeu du marché tendrait de lui-même à corriger. On pariait donc sur l'harmonisation par les faits plutôt que par le droit. La France, où l'égalité salariale entre femmes et hommes était déjà inscrite dans la loi, craignait la concurrence de pays où elle ne l'était pas, ce qui explique qu'elle obtienne l'inscription de ce principe dans le traité lui-même, article devenu depuis l'article 157 du traité sur le fonctionnement de l'Union.

Ce pari est verrouillé, une génération plus tard, par un principe juridique : la subsidiarité, formalisée par le traité de Maastricht en 1992, qui énonce que l'Union n'agit que lorsque les objectifs visés ne peuvent être mieux atteints par les États eux-mêmes. Or l'organisation des retraites, de l'assurance maladie, du chômage et de la fiscalité qui les finance touche si directement aux rapports de force sociaux et aux traditions politiques de chaque pays que les États n'ont jamais consenti à en transférer la maîtrise. L'Union peut coordonner, encadrer, inciter ; elle ne fixe ni taux de cotisation ni niveau de prestation.

Ce que fait réellement l'Union sociale tient en plusieurs strates. D'abord, la libre circulation des travailleurs, associée non à une harmonisation mais à une coordination des droits : depuis un règlement de 1971, remplacé en 2004, un travailleur qui change de pays conserve la totalisation de ses périodes de cotisation, sans que les systèmes soient unifiés. Ensuite, le Fonds social européen, créé dès le traité de Rome, le plus ancien fonds structurel de l'Union, qui finance formation et insertion sans se substituer aux budgets sociaux nationaux. Enfin, des directives ciblées : sur le temps de travail, avec un plafond hebdomadaire moyen de quarante-huit heures fixé dans les années 1990 ; sur la santé et la sécurité au travail, avec une directive-cadre de 1989 permise par le passage au vote à la majorité qualifiée sur ce sujet précis ; sur l'égalité entre femmes et hommes, prolongeant l'article de 1957 ; et sur les comités d'entreprise européens, institués en 1994 pour les grands groupes actifs dans plusieurs États.

Deux inflexions récentes comptent. La méthode ouverte de coordination, lancée au sommet de Lisbonne en mars 2000, est un outil de gouvernance douce : les États fixent des objectifs communs en matière d'emploi ou d'inclusion, se comparent par des indicateurs partagés, sans qu'aucune sanction ne contraigne les récalcitrants. Puis le socle européen des droits sociaux, proclamé au sommet social de Göteborg en novembre 2017, énonce vingt principes relatifs à l'égalité des chances, aux conditions de travail et à la protection sociale, sans valeur contraignante mais avec un poids politique réel. La directive de 2022 sur des salaires minimaux adéquats en est le prolongement le plus concret : elle n'impose aucun montant, ce qui resterait contraire à la subsidiarité, mais fixe une méthode et des critères, au service de la négociation collective.

Cette architecture se heurte à des obstacles structurels. Les élargissements de 2004 et 2007 vers l'Europe centrale et orientale ont démultiplié l'hétérogénéité des niveaux de vie et des systèmes de protection au sein d'un même marché du travail. La règle de l'unanimité en matière fiscale interdit toute harmonisation des cotisations sociales ou de l'impôt sur les sociétés. Et le budget commun, environ un pour cent du revenu européen comme tu l'as vu dans l'épisode précédent, ne permet aucune redistribution comparable à celle d'un État-providence national.

Pour nommer cette asymétrie, le politiste allemand Fritz Scharpf propose, dans Governing in Europe: Effective and Democratic?, publié en 1999, une distinction devenue centrale : l'intégration négative, qui lève les entraves à la concurrence, se décide facilement, souvent à la majorité qualifiée. L'intégration positive, qui reconstruirait au niveau européen des règles sociales ou fiscales communes, exige l'unanimité et se heurte aux intérêts nationaux. L'Europe, dans cette lecture, déconstruit plus vite qu'elle ne reconstruit.

C'est précisément ce déséquilibre qui alimente le débat sur le dumping social. La directive sur le détachement des travailleurs, adoptée en 1996, permet à une entreprise d'envoyer temporairement un salarié dans un autre État membre en continuant à cotiser aux charges sociales de son pays d'origine, tout en respectant en théorie le salaire minimal du pays d'accueil. L'écart de coût du travail qui en résulte a nourri un contentieux majeur, cristallisé par deux arrêts de la Cour de justice rendus en 2007, les affaires Viking et Laval, où la Cour a fait primer la liberté de prestation de services sur le droit à l'action collective d'un syndicat suédois. La révision de 2018 tente d'y répondre en posant le principe « à travail égal, salaire égal, au même endroit » et en plafonnant la durée du détachement. S'y ajoute la concurrence fiscale entre États membres, certains, comme l'Irlande, ayant bâti leur stratégie sur des taux d'imposition très inférieurs à la moyenne européenne, ce qui nourrit l'accusation symétrique de dumping fiscal.

Existe-t-il, malgré tout, un modèle social européen unique ? La réponse académique de référence est non, et elle vient du sociologue danois Gøsta Esping-Andersen, dans The Three Worlds of Welfare Capitalism, publié en 1990. Il distingue trois régimes d'État-providence : le régime social-démocrate nordique, universaliste ; le régime corporatiste-conservateur continental, français et allemand notamment, organisé autour de l'assurance liée à l'emploi ; et le régime libéral, britannique ou irlandais, résiduel et centré sur l'assistance ciblée. Le sociologue italien Maurizio Ferrera propose en 1996 d'y ajouter un quatrième monde, méditerranéen, marqué par la centralité de la famille et la fragmentation des droits. L'Europe sociale n'est donc pas un modèle mais une coexistence de modèles, ce qui explique pourquoi toute harmonisation se heurte, au-delà des blocages institutionnels, à de vrais désaccords de philosophie politique.

C'est dans ce contexte qu'il faut situer les débats relancés depuis la crise sanitaire sur une possible assurance chômage européenne et sur la mutualisation budgétaire. L'instrument SURE, créé en 2020 pour financer par l'emprunt commun le chômage partiel des États frappés par la pandémie, environ cent milliards d'euros de prêts, a été lu par certains économistes comme l'esquisse timide d'un stabilisateur automatique européen, cousin modeste du plan de relance déjà évoqué. Les partisans d'un mécanisme permanent y voient le seul moyen de compenser l'absence d'ajustement par le taux de change dans la zone euro ; ses adversaires y voient un pas de plus vers un fédéralisme budgétaire jamais autorisé par les traités.

Pour une dissertation, retiens la distinction de Scharpf entre intégration négative et positive, qui explique pourquoi le marché a précédé le social de plusieurs décennies, et la pluralité des régimes d'Esping-Andersen et Ferrera, qui interdit d'affirmer trop vite l'existence d'« un » modèle social européen. Le détachement des travailleurs, avec ses dates précises et ses arrêts de la Cour de justice, te fournit une étude de cas concrète, théorie et faits liés.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la construction européenne a parié dès 1957, avec le rapport Ohlin, sur une harmonisation sociale par les faits économiques plutôt que par le droit, pari verrouillé ensuite par la subsidiarité issue de Maastricht. Ensuite, ce qui existe réellement relève de la coordination et non de l'harmonisation : libre circulation, Fonds social européen, directives ciblées, méthode ouverte de coordination depuis 2000, socle des droits sociaux depuis 2017 et directive sur les salaires minimaux depuis 2022. Par ailleurs, l'asymétrie entre une intégration négative facile et une intégration positive bloquée nourrit le débat sur le dumping social, dont la directive détachement et les arrêts Viking et Laval sont l'illustration la plus disputée. Enfin, il n'existe pas un mais plusieurs modèles sociaux européens, nordique, continental, libéral et méditerranéen, ce qui rend une union sociale complète bien plus difficile qu'une union monétaire.

Dans le prochain épisode, nous quittons l'Europe institutionnelle pour ouvrir un nouveau grand chantier, celui des déséquilibres macroéconomiques. Nous commencerons par l'inflation et la déflation, et par les théories qui, depuis deux siècles, s'affrontent pour expliquer pourquoi les prix montent, pourquoi ils baissent parfois, et pourquoi les deux phénomènes ne sont jamais aussi symétriques qu'on l'imagine.

Module 13 — Équilibres et déséquilibres macroéconomiques

Inflation, chômage, modèles IS-LM et OG-DG
Irving Fisher
Épisode 60 · 8:00

Inflation, déflation et leurs théories

Fisher formule en 1911 l'équation des échanges, socle de la théorie quantitative reliant monnaie et prix. Ruiné par le krach de 1929, il révèle la mécanique infernale de la debt-deflation : la baisse des prix alourdit les dettes réelles, plus on rembourse, plus on doit.

Irving Fisher1867 – 1947 — Théorie quantitative et déflation par la dette

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Recevoir sa paie chaque mois en milliards : c'est ce qu'ont vécu les Allemands à l'automne 1923 : un pain coûtait deux cents milliards de marks, on transportait les billets dans des brouettes, et le papier-monnaie servait littéralement à allumer le poêle parce qu'il chauffait mieux que ce qu'il pouvait acheter. À l'autre extrême, le Japon a passé près de deux décennies, des années 1990 jusqu'aux années 2010, avec des prix qui stagnaient ou reculaient doucement, une économie engourdie qu'on a surnommée la décennie perdue. Inflation galopante d'un côté, déflation rampante de l'autre : voilà les deux maladies des prix, et comprendre pourquoi elles surgissent, c'est entrer au cœur des grandes batailles théoriques de la macroéconomie.

Tu connais déjà la définition de base : l'inflation est la hausse durable et générale du niveau des prix, la déflation son symétrique, une baisse durable et auto-entretenue. On la mesure en France par l'indice des prix à la consommation que calcule l'INSEE, un panier pondéré de biens et services suivi dans le temps ; au niveau européen, c'est l'indice des prix à la consommation harmonisé, l'IPCH, qui permet de comparer les pays de la zone euro et que cible la Banque centrale européenne. Garde en tête deux pièges classiques : ne confonds pas inflation et hausse du coût de la vie ressenti, car le panier moyen ne correspond à personne en particulier ; et distingue la désinflation, simple ralentissement de la hausse des prix, de la déflation, qui est une baisse effective.

Entrons dans les mécanismes. Les économistes distinguent traditionnellement trois grandes familles de causes. D'abord l'inflation par la demande : quand la demande globale excède les capacités de production, les prix montent pour rationner une offre qui ne suit pas. C'est l'analyse qu'on rattache à Keynes, dans son court essai Comment payer la guerre de 1940, où il forge l'idée d'inflation gap, l'écart inflationniste qui apparaît lorsque la demande dépasse le plein emploi. Ensuite l'inflation par les coûts : une hausse du prix des matières premières ou des salaires se répercute sur les prix de vente. Le choc pétrolier de 1973, où le baril quadruple, en est l'exemple canonique. On parle alors parfois de spirale prix-salaires : les salariés exigent des hausses pour compenser, ce qui relance les coûts, donc les prix, donc de nouvelles revendications.

Mais la troisième famille, l'inflation d'origine monétaire, est la plus chargée théoriquement, et c'est elle qui va structurer tout notre épisode. L'idée remonte loin : dès le seizième siècle, Jean Bodin, dans sa Réponse à monsieur de Malestroit de 1568, explique la hausse des prix en Europe par l'afflux d'or et d'argent venus d'Amérique. C'est l'intuition fondatrice de la théorie quantitative de la monnaie. Elle reçoit sa formulation rigoureuse avec l'économiste américain Irving Fisher, dans Le Pouvoir d'achat de la monnaie de 1911 : la fameuse équation des échanges, qui pose que la masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation égale le niveau des prix multiplié par le volume des transactions. Si l'on admet que la vitesse de circulation est stable et que le volume des transactions est déterminé par l'économie réelle, alors toute augmentation de la quantité de monnaie se traduit mécaniquement par une hausse proportionnelle des prix. La formule que tu dois retenir, c'est celle de Milton Friedman : « l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire », au sens où elle naît d'une croissance de la monnaie plus rapide que celle de la production.

Friedman, justement, est le grand théoricien du monétarisme, qu'il développe à partir des années 1950 et 1960, notamment dans sa monumentale Histoire monétaire des États-Unis coécrite avec Anna Schwartz en 1963. Sa thèse centrale s'oppose frontalement à l'arbitrage keynésien hérité de la courbe de Phillips, cette relation empirique de 1958 qui semblait promettre qu'on pouvait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. Dans son discours présidentiel à l'American Economic Association en 1968, Friedman démolit cet arbitrage : à long terme, dit-il, il existe un taux de chômage naturel vers lequel l'économie revient toujours, et toute tentative de descendre en dessous par la relance monétaire ne produit, une fois les anticipations ajustées, que de l'inflation sans gain d'emploi. La courbe de Phillips est donc verticale à long terme. Cette intuition sera radicalisée par les nouveaux classiques, Robert Lucas en tête, avec les anticipations rationnelles dans les années 1970 : si les agents anticipent correctement la politique monétaire, celle-ci n'a aucun effet réel, même à court terme. La stagflation des années 1970, ce mélange inédit de chômage et d'inflation que la pensée keynésienne peinait à expliquer, donnera un poids considérable à ces analyses.

Retournons-nous maintenant vers les hyperinflations, ces emballements où l'inflation dépasse, selon le seuil classique de Philip Cagan dans son étude de 1956, cinquante pour cent par mois. L'Allemagne de 1923, mais aussi la Hongrie de 1946, qui détient le record absolu avec des prix doublant toutes les quinze heures, ou plus récemment le Zimbabwe à la fin des années 2000. Le mécanisme y est presque toujours le même : un État incapable de se financier par l'impôt ou l'emprunt fait tourner la planche à billets, finançant son déficit par la création monétaire. C'est ce que Cagan modélise comme une fuite devant la monnaie : plus l'inflation s'accélère, plus les agents se débarrassent vite de leur argent, ce qui augmente la vitesse de circulation et nourrit la spirale. L'hyperinflation est donc le laboratoire grandeur nature de la théorie quantitative.

Penchons-nous enfin sur l'autre versant, la déflation, longtemps sous-estimée parce qu'on imaginait naïvement qu'une baisse des prix profite au consommateur. C'est Irving Fisher, encore lui, ruiné par le krach de 1929, qui en livre l'analyse décisive dans son article La théorie des grandes dépressions par la déflation de la dette de 1933. Son raisonnement, la debt-deflation, est implacable : quand les prix baissent, la valeur réelle des dettes augmente, car on rembourse en monnaie devenue plus chère. Les agents endettés vendent leurs actifs en catastrophe pour se désendetter, ce qui fait encore baisser les prix, donc alourdit encore les dettes réelles. Plus on rembourse, plus on doit, dit Fisher dans une formule saisissante. À cela s'ajoute le report des achats : pourquoi acheter aujourd'hui ce qui sera moins cher demain ? La demande s'effondre, l'activité avec elle. La déflation est donc une trappe qui s'auto-entretient, et c'est précisément la hantise des banques centrales modernes, ce qui explique qu'elles visent une inflation légèrement positive, autour de deux pour cent, plutôt que zéro : une marge de sécurité contre la chute.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, inflation et déflation se mesurent par des indices de prix, IPC et IPCH, dont il faut connaître les limites. Ensuite, les causes se rangent en trois familles, demande, coûts et monnaie, mais la dimension monétaire est celle qui a nourri les plus grands débats théoriques. Puis, la théorie quantitative de Fisher et le monétarisme de Friedman opposent une vision où la monnaie gouverne les prix à long terme à la tradition keynésienne plus attentive au court terme et à la demande. Enfin, la déflation n'est pas l'amie du consommateur mais un poison lent que Fisher a théorisé par la debt-deflation, et que toute la politique monétaire contemporaine cherche à conjurer.

Tu vois déjà se profiler la suite : si la monnaie et les prix mobilisent tant l'emploi, c'est qu'ils touchent au travail. Le prochain épisode étudiera justement le marché du travail et le chômage, ses mesures et ses lectures rivales, néoclassique et keynésienne, où nous retrouverons cette courbe de Phillips dont nous venons d'entrevoir le destin tourmenté.

John Maynard Keynes
Épisode 61 · 9:22

Marché du travail et chômage

Contre les néoclassiques pour qui le chômage est volontaire, Keynes affirme en 1936 que l'emploi se décide sur le marché des biens, par la demande effective. Baisser les salaires aggrave la crise : seul le soutien de la demande globale ramène vers le plein emploi.

John Maynard Keynes1883 – 1946 — Le chômage involontaire vient de la demande effective

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Imagine un instant que le travail soit une marchandise comme une autre, achetée et vendue sur un marché où l'on échangerait des heures de labeur contre un salaire. C'est précisément l'image que retient la tradition néoclassique, et c'est aussi le point de tension le plus vif de toute la macroéconomie. Car si le travail était vraiment un marché comme les autres, le chômage durable serait impossible : il suffirait que le prix baisse pour que toute offre trouve preneur. Or le chômage existe, massivement, pendant des années. Tout l'enjeu de cet épisode est de comprendre pourquoi.

Tu connais déjà la définition du lycée. Rappelons-la vite : un chômeur, au sens du Bureau international du travail, est une personne en âge de travailler, sans emploi, disponible pour travailler et qui recherche activement un emploi. Cette définition stricte distingue le chômage de l'inactivité, et elle se mesure par enquête, pas seulement par les inscriptions à Pôle emploi devenu France Travail. La population active réunit les actifs occupés et les chômeurs ; le taux de chômage rapporte les chômeurs à cette population active, pas à la population totale. Garde cette précision : un pays peut afficher peu de chômage parce que beaucoup de gens ont renoncé à chercher et sont sortis de la population active. Le taux d'emploi corrige cette illusion.

Venons-en au cœur théorique. La lecture néoclassique modélise le marché du travail comme la rencontre d'une offre de travail émanant des ménages et d'une demande de travail émanant des entreprises. Le salaire réel y joue le rôle du prix qui équilibre tout. L'entreprise embauche tant que la productivité marginale du travail dépasse le salaire réel : à l'équilibre, le salaire réel égale la productivité marginale du dernier travailleur. Du côté des ménages, l'offre de travail résulte d'un arbitrage entre travail et loisir ; le salaire est le prix du renoncement au loisir. Dans ce cadre, esquissé par Alfred Marshall puis formalisé par Arthur Cecil Pigou, notamment dans The Theory of Unemployment en 1933, le marché s'équilibre toujours. S'il y a du chômage, c'est qu'un obstacle empêche le salaire de baisser jusqu'à son niveau d'équilibre.

D'où la notion de chômage volontaire chez les classiques : à l'équilibre concurrentiel, ne restent sans emploi que ceux qui refusent de travailler au salaire offert. Le chômage involontaire massif serait alors le symptôme de rigidités : salaire minimum légal, syndicats imposant des salaires trop élevés, indemnités de chômage qui désincitent à reprendre un emploi. La solution classique en découle logiquement : flexibiliser, laisser les salaires s'ajuster à la baisse, et l'emploi reviendra. C'est la logique qui inspire encore aujourd'hui de nombreuses recommandations de dérégulation du marché du travail.

C'est ici que survient la rupture keynésienne, et tu dois en saisir toute la portée. Dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936, John Maynard Keynes renverse le raisonnement. Pour lui, le chômage involontaire existe bel et bien : il y a des travailleurs prêts à travailler au salaire courant, voire en dessous, et qui ne trouvent pourtant pas d'emploi. La raison est que le niveau de l'emploi n'est pas déterminé sur le marché du travail, mais sur le marché des biens, par la demande effective, c'est-à-dire la demande anticipée par les entrepreneurs. Si les débouchés sont insuffisants, les entreprises produisent peu et embauchent peu, quel que soit le niveau des salaires.

Et Keynes ajoute un argument décisif contre la solution classique de la baisse des salaires. Baisser les salaires, c'est baisser le pouvoir d'achat, donc la consommation, donc la demande, donc à nouveau l'emploi : la baisse généralisée des salaires aggrave la crise au lieu de la résorber. C'est le paradoxe que reprendront plus tard les keynésiens : ce qui est rationnel pour une entreprise isolée devient destructeur quand tout le monde le fait. Le marché du travail ne s'autorégule pas ; il faut soutenir la demande globale, par la dépense publique notamment, pour ramener l'économie vers le plein emploi.

Pour t'orienter dans la jungle des chômages, retiens la typologie classique. D'abord le chômage frictionnel, incompressible, lié au temps de recherche entre deux emplois dans une économie dynamique. Ensuite le chômage structurel, lié à l'inadéquation entre les qualifications offertes et celles demandées, aux mutations technologiques, aux rigidités institutionnelles. Puis le chômage conjoncturel, ou keynésien, lié à l'insuffisance de la demande lors des récessions. On parle aussi de chômage classique lorsque des salaires trop élevés rendent l'embauche non rentable, par opposition au chômage keynésien d'insuffisance des débouchés : cette distinction, que tu retrouveras chez Edmond Malinvaud dans Réexamen de la théorie du chômage en 1977, structure de nombreux débats de politique économique.

Reste une pièce centrale du dossier, que les jurys de concours adorent : la courbe de Phillips et son destin mouvementé. En 1958, l'économiste néo-zélandais Alban William Phillips publie une étude empirique sur le Royaume-Uni montrant une relation inverse entre le taux de chômage et le taux de croissance des salaires nominaux : quand le chômage baisse, les salaires et donc les prix accélèrent. Paul Samuelson et Robert Solow, en 1960, en tirent une lecture en termes d'inflation et y voient un menu de choix pour le décideur : on pourrait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. Cet arbitrage devient le pilier des politiques keynésiennes des années soixante.

Mais l'histoire se retourne. À la fin des années soixante, Milton Friedman, dans son adresse présidentielle à l'American Economic Association en 1968, et Edmund Phelps de façon indépendante, démolissent cet arbitrage durable. Leur argument : les agents anticipent l'inflation. À court terme, une relance peut réduire le chômage parce qu'elle surprend les salariés ; mais une fois l'inflation anticipée, ils réclament des hausses de salaire, et le chômage revient à son niveau naturel, désormais avec une inflation plus élevée. Friedman introduit ainsi le taux de chômage naturel, vers lequel l'économie revient quelles que soient les manipulations monétaires. La courbe de Phillips de long terme devient verticale : aucun arbitrage durable n'existe. La stagflation des années soixante-dix, chômage et inflation montant ensemble, semble leur donner raison de façon spectaculaire, et porte un coup rude au keynésianisme dominant.

Le débat ne s'est pourtant pas refermé. La nouvelle économie keynésienne a montré que les rigidités ne sont pas forcément irrationnelles. La théorie du salaire d'efficience, développée par George Akerlof et Janet Yellen ou Joseph Stiglitz, explique que les entreprises ont intérêt à payer au-dessus de l'équilibre pour motiver, fidéliser et sélectionner leur main-d'œuvre : le chômage devient alors un mécanisme disciplinaire involontaire. La théorie insiders-outsiders d'Assar Lindbeck et Dennis Snower éclaire pourquoi les salariés en place protègent leur position au détriment des chômeurs. Enfin la théorie de l'appariement, ou matching, de Peter Diamond, Dale Mortensen et Christopher Pissarides, couronnée par le prix de la Banque de Suède en 2010, modélise le marché du travail comme un processus coûteux de rencontre entre offres et demandes, expliquant la coexistence durable d'emplois vacants et de chômeurs.

Pour la prépa, mesure bien l'enjeu. Le marché du travail est le terrain où s'affrontent les deux grandes visions de l'économie : un marché qui s'autorégule pourvu qu'on le laisse libre, contre un marché incapable à lui seul de garantir le plein emploi. C'est aussi le lieu où se joue le lien entre micro et macro, entre comportements individuels et déséquilibres agrégés, et entre théorie et politique, car derrière chaque modèle se cache une recommandation très concrète sur la flexibilité, le salaire minimum ou la relance. Sache mobiliser ce dossier dans une dissertation sur le chômage, l'inflation ou le rôle de l'État.

Retiens donc quatre idées-forces. D'abord, le chômage se mesure rigoureusement, au sens du Bureau international du travail, et le taux d'emploi complète utilement le taux de chômage. Ensuite, deux lectures s'opposent frontalement : pour les néoclassiques, le chômage involontaire est le fruit de rigidités empêchant l'ajustement du salaire ; pour Keynes, il vient de l'insuffisance de la demande effective. Par ailleurs, la typologie des chômages, frictionnel, structurel, conjoncturel, classique, oriente le diagnostic et donc le remède. Enfin, la courbe de Phillips résume tout le drame intellectuel du vingtième siècle : un arbitrage chômage-inflation cru durable, puis ruiné par les anticipations chez Friedman et Phelps, et aujourd'hui reconstruit avec finesse par les nouveaux keynésiens.

Dans le prochain épisode, nous reviendrons au cœur de l'appareil keynésien, dont tu connais déjà l'auteur et le moment : la demande effective, le multiplicateur et la préférence pour la liquidité, non plus comme événement de l'histoire de la pensée, mais comme modèle qu'on fait tourner, qu'on critique et qu'on oppose au raisonnement classique.

John Maynard Keynes
Épisode 62 · 9:41

Le modèle keynésien et la demande effective

Avec la Théorie générale de 1936, Keynes renverse Say : c'est la demande anticipée qui commande l'activité, et l'économie peut se figer dans un équilibre de sous-emploi. Préférence pour la liquidité, esprits animaux et multiplicateur légitiment l'intervention de l'État.

John Maynard Keynes1883 – 1946 — La demande effective renverse la loi des débouchés

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Reviens un instant dans l'Angleterre du début des années 1930. Des millions de chômeurs font la queue devant les bureaux d'embauche, les usines tournent au ralenti, et pourtant les économistes orthodoxes répètent que tout va finir par s'arranger tout seul. Selon eux, si le chômage persiste, c'est que les salaires sont encore trop élevés : il suffit qu'ils baissent assez et chacun retrouvera du travail. À John Maynard Keynes, cette réponse paraissait scandaleuse. Non parce qu'elle était cruelle, mais parce qu'elle était fausse. C'est de cette colère intellectuelle qu'est née, en 1936, la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, le livre qui a fait basculer la pensée économique du vingtième siècle.

Tu connais déjà la lecture classique du marché du travail vue à l'épisode précédent : un salaire trop haut crée du chômage, la flexibilité le résorbe. Tu sais aussi, depuis l'épisode sur les externalités et celui sur la Grande Dépression que nous verrons bientôt, que les marchés ne s'autorégulent pas toujours. La révolution keynésienne, c'est précisément la théorisation de cette intuition à l'échelle de toute l'économie. Approfondissons.

Le cœur de Keynes, c'est le principe de la demande effective. Renversons d'abord la perspective dominante. Jean-Baptiste Say, dans son Traité d'économie politique de 1803, avait posé ce qu'on appelle la loi des débouchés : l'offre crée sa propre demande, car produire, c'est distribuer des revenus qui seront forcément dépensés. Conséquence : une surproduction générale durable est impossible, et le plein-emploi est l'état normal de l'économie. Keynes inverse tout. Pour lui, ce n'est pas l'offre qui commande, c'est la demande anticipée par les entreprises. Les entrepreneurs n'embauchent et ne produisent qu'en fonction de ce qu'ils s'attendent à vendre. Si cette demande anticipée, qu'il nomme demande effective, est insuffisante, ils produisent peu, embauchent peu, et l'économie se cale durablement sur un équilibre de sous-emploi. Voilà le mot décisif : équilibre. Le chômage n'est pas un déséquilibre passager en cours de résorption, c'est un état stable dont rien ne fait sortir spontanément l'économie.

Pourquoi la demande peut-elle manquer ? À cause du comportement d'épargne. Keynes introduit la loi psychologique fondamentale : quand le revenu augmente, la consommation augmente aussi, mais moins vite. La part du revenu consommée, la propension à consommer, diminue à mesure qu'on s'enrichit. Une fraction du revenu est donc épargnée, c'est-à-dire soustraite au circuit de la dépense. Or rien ne garantit que cette épargne soit automatiquement réinvestie. Chez les classiques, le taux d'intérêt assurait ce rééquilibrage entre épargne et investissement. Keynes brise ce mécanisme.

Cela nous conduit à la préférence pour la liquidité, sa théorie de l'intérêt. Pour les classiques, le taux d'intérêt est le prix de la renonciation à consommer aujourd'hui, la récompense de l'épargne. Pour Keynes, c'est tout autre chose : c'est le prix de la renonciation à la liquidité. Détenir de la monnaie, c'est détenir l'actif le plus liquide qui soit, immédiatement disponible. Les agents conservent de la monnaie pour trois motifs : un motif de transaction, pour leurs achats courants ; un motif de précaution, pour faire face à l'imprévu ; et un motif de spéculation, qui dépend de leurs anticipations sur l'évolution future des taux. Le taux d'intérêt est donc déterminé sur le marché de la monnaie, par la rencontre de cette demande de liquidité et d'une offre de monnaie pilotée par la banque centrale. Conséquence capitale : rien ne dit que ce taux s'ajustera au niveau qui pousserait toute l'épargne vers l'investissement. L'épargne peut rester thésaurisée, dormante, et la demande globale rester insuffisante.

L'investissement, justement, est le maillon le plus fragile. Il dépend de la comparaison entre le taux d'intérêt et ce que Keynes appelle l'efficacité marginale du capital, le rendement attendu d'un investissement. Mais ce rendement repose sur des anticipations à long terme, profondément incertaines. Keynes parle des esprits animaux, ces animal spirits, cet élan spontané d'optimisme ou de pessimisme qui pousse les entrepreneurs à agir dans un monde où l'avenir est radicalement imprévisible. Quand la confiance s'effondre, l'investissement s'effondre avec elle, et la demande effective avec lui. Tu vois la chaîne se nouer : incertitude, chute de l'investissement, chute de la demande, montée du chômage involontaire, c'est-à-dire un chômage subi par des gens prêts à travailler au salaire courant mais que personne n'embauche, faute de débouchés.

Reste l'outil le plus célèbre : le multiplicateur. Il faut être précis sur sa paternité. C'est Richard Kahn qui le formalise en 1931, mais sous la forme d'un multiplicateur d'emploi : combien d'emplois supplémentaires, directs et indirects, une dépense publique permet-elle de créer ? Keynes reprend cette mécanique et la transpose, dans la Théorie générale, en multiplicateur d'investissement, c'est-à-dire un multiplicateur de revenu : de combien le revenu national s'accroît-il à la suite d'une injection de dépense ? Autrement dit, Kahn fournit l'outil, Keynes en fait le multiplicateur keynésien que tu connais. L'idée est lumineuse. Supposons que l'État engage une dépense, par exemple un grand chantier public. Les ouvriers payés dépensent une partie de leur salaire ; cette dépense devient le revenu d'autres agents, qui en dépensent à leur tour une partie, et ainsi de suite. Une injection initiale de revenu se diffuse en vagues successives et provoque une hausse du revenu national supérieure à la dépense de départ. L'ampleur de cet effet dépend de la propension à consommer : plus les gens dépensent la part supplémentaire de leur revenu, plus le multiplicateur est puissant. Tu retiens la logique : pour relancer une économie en sous-emploi, une impulsion publique bien placée peut entraîner un effet démultiplié sur l'activité et l'emploi.

De là découle le rôle de l'État, la conclusion politique du livre. Si le marché peut se stabiliser durablement en deçà du plein-emploi, alors l'attentisme est coupable. Les pouvoirs publics doivent soutenir la demande globale, par la dépense publique, par l'investissement, par une politique monétaire accommodante. Keynes plaidait même, dans une formule provocatrice, qu'il vaudrait mieux payer des hommes à creuser des trous et à les reboucher que de les laisser oisifs, tant l'essentiel est de remettre la machine en marche. À ceux qui objectaient qu'à long terme les ajustements se feraient, il avait répondu dès 1923, dans son Traité de la réforme monétaire, par cette phrase devenue célèbre : à long terme, nous sommes tous morts.

Mesure bien la rupture. Keynes fonde la macroéconomie comme discipline autonome, raisonnant sur des agrégats, la consommation globale, l'investissement global, le revenu national, et non plus sur la seule somme des décisions individuelles. Il établit ce qu'on nommera le paradoxe de l'épargne : un comportement vertueux à l'échelle individuelle, épargner davantage, peut, généralisé, déprimer la demande et appauvrir tout le monde. Ce qui est vrai pour l'agent isolé devient faux pour la collectivité : c'est l'idée de fallacy of composition, l'erreur de composition.

Bien sûr, la révolution n'a pas fait l'unanimité, et c'est tout l'objet des débats que tu dois maîtriser. Dès 1947, Jacob Viner et d'autres reprochent à Keynes de négliger les effets de long terme et la flexibilité des prix. Arthur Cecil Pigou, son adversaire au sein même de Cambridge, oppose en 1943 l'effet d'encaisses réelles, dit effet Pigou : si les prix baissent, la valeur réelle de la monnaie détenue augmente, ce qui relance la consommation et pourrait restaurer le plein-emploi sans intervention de l'État. La querelle sur l'autorégulation n'est donc jamais close. Surtout, la postérité de Keynes sera filtrée par John Hicks qui, en 1937, traduit la Théorie générale dans le modèle IS-LM, un schéma clair mais que beaucoup, à commencer par les post-keynésiens comme Joan Robinson, jugeront trahir l'incertitude radicale et le rôle de la monnaie chers à Keynes. Nous y reviendrons.

Que faut-il retenir pour l'ESH ? D'abord, que Keynes renverse la loi de Say : c'est la demande effective, et non l'offre, qui détermine le niveau d'activité et d'emploi. Ensuite, que l'économie peut s'installer dans un équilibre de sous-emploi stable, où le chômage est involontaire et où le marché ne se corrige pas seul. Puis, que la monnaie n'est pas neutre : la préférence pour la liquidité, l'incertitude et les esprits animaux pèsent sur l'investissement, maillon faible du système. Enfin, qu'il en découle une légitimation théorique de l'intervention de l'État, relayée par le multiplicateur. Garde aussi en tête que cette révolution est restée disputée, de Pigou aux monétaristes.

Dans le prochain épisode, nous verrons précisément comment cet héritage a été domestiqué puis contesté : la synthèse néoclassique de Hicks et Samuelson, puis la contre-révolution monétariste de Friedman et les anticipations rationnelles de Lucas. Autrement dit, comment on a tenté de refermer la parenthèse keynésienne.

Milton Friedman
Épisode 63 · 8:36

Synthèse, monétarisme et anticipations

Friedman réhabilite la théorie quantitative et lance le monétarisme. En 1968, il introduit le taux de chômage naturel et démolit la courbe de Phillips : la relance ne produit, à long terme, que de l'inflation. La stagflation des années 1970 lui donne spectaculairement raison.

Milton Friedman1912 – 2006 — L'inflation est toujours un phénomène monétaire

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Imagine la macroéconomie d'après-guerre comme un champ de bataille intellectuel qui a duré un demi-siècle. D'un côté, l'héritage de Keynes, fraîchement formulé dans la Théorie générale de 1936. De l'autre, une tradition classique qui n'avait pas dit son dernier mot. Entre les deux, des économistes qui ont tenté la paix, d'autres qui ont rallumé la guerre, et d'autres encore qui ont changé les règles du jeu. Cet épisode raconte cette histoire, parce qu'elle structure encore aujourd'hui la façon dont on pense les politiques économiques. Comprendre le débat synthèse contre monétarisme contre nouveaux classiques, c'est tenir le fil rouge de toute la macroéconomie du vingtième siècle.

Tu te souviens de l'épisode précédent : Keynes a montré qu'une économie de marché pouvait s'installer durablement dans un équilibre de sous-emploi, par insuffisance de demande effective, et que l'État pouvait l'en sortir. Mais la Théorie générale est un livre difficile, parfois obscur, fait de chapitres qui ne s'emboîtent pas toujours. Il fallait le traduire, le rendre enseignable. C'est ce qu'a fait John Hicks dès 1937, dans un article au titre limpide, « Mr. Keynes and the Classics », où il propose le fameux modèle IS-LM. L'idée est de représenter l'équilibre macroéconomique par le croisement de deux courbes dans un plan reliant le taux d'intérêt et le revenu. La courbe IS décrit l'équilibre sur le marché des biens : l'investissement égale l'épargne, et plus le taux d'intérêt est bas, plus l'investissement et donc le revenu sont élevés, ce qui donne une courbe décroissante. La courbe LM décrit l'équilibre sur le marché de la monnaie, entre l'offre de monnaie fixée par la banque centrale et la demande de monnaie qui dépend du revenu et du taux ; elle est croissante. Leur intersection fixe simultanément le taux d'intérêt et le revenu d'équilibre.

Ce schéma, qu'Alvin Hansen popularisera aux États-Unis, devient le cœur de ce qu'on appelle la synthèse néoclassique. Le terme est de Paul Samuelson, dont le manuel Economics, publié en 1948 et réédité pendant des décennies, a formé des générations d'étudiants. L'ambition de la synthèse est un compromis élégant : à court terme, lorsque les prix et les salaires sont rigides, l'économie obéit aux lois keynésiennes, le chômage involontaire existe et les politiques de relance budgétaire et monétaire sont efficaces ; mais à long terme, une fois les prix flexibles, l'économie retrouve son plein emploi et les conclusions classiques redeviennent valides. Keynes le court terme, les classiques le long terme : chacun a sa juridiction. IS-LM permet d'ailleurs de raisonner finement sur l'efficacité des politiques, par exemple de montrer que dans une trappe à liquidité, quand la demande de monnaie devient infiniment élastique au taux d'intérêt, la politique monétaire est impuissante et seule la relance budgétaire fonctionne.

La synthèse s'enrichit même d'un pont avec l'analyse du chômage grâce à la courbe de Phillips, dont nous avons parlé : en 1958, Phillips observe une relation inverse entre inflation et chômage, et Samuelson et Solow, en 1960, en font un menu de choix pour le décideur, qui pourrait acheter moins de chômage au prix d'un peu plus d'inflation. C'est ce point précis qui va déclencher la contre-offensive.

Car un homme veille à Chicago : Milton Friedman. Dès 1956, il réhabilite la théorie quantitative de la monnaie dans une version subtile, puis publie en 1963 avec Anna Schwartz A Monetary History of the United States, monument qui réinterprète la Grande Dépression comme le produit d'une contraction monétaire mal gérée par la Réserve fédérale. Le monétarisme est né. Sa thèse centrale tient dans une formule de Friedman lui-même : l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. L'État doit cesser de piloter finement la conjoncture et se contenter d'une règle simple, faire croître la masse monétaire à un taux constant. Le coup de maître théorique vient en 1968, dans son discours présidentiel à l'American Economic Association : Friedman, en même temps qu'Edmund Phelps, introduit l'hypothèse du taux de chômage naturel et démolit la courbe de Phillips. Son argument est celui des anticipations adaptatives. Si l'État relance pour faire baisser le chômage sous son niveau naturel, il crée de l'inflation ; les agents finissent par l'anticiper, exigent des salaires plus élevés, et le chômage remonte à son niveau naturel, mais avec une inflation plus forte. À long terme, la courbe de Phillips est verticale : il n'y a pas d'arbitrage durable, seulement une accélération de l'inflation. Cette prédiction sera spectaculairement confirmée par la stagflation des années soixante-dix, ce mélange inédit d'inflation et de chômage élevés qui discrédite la synthèse keynésienne.

Mais le coup de grâce théorique vient d'une école encore plus radicale, la nouvelle économie classique de Robert Lucas, à qui le prix de la Banque de Suède reviendra en 1995. Lucas reproche à Friedman lui-même de garder des anticipations adaptatives, c'est-à-dire des agents qui se trompent systématiquement en regardant le passé. Il leur substitue, à la suite de John Muth qui les avait formulées en 1961, les anticipations rationnelles : les agents utilisent toute l'information disponible, y compris la connaissance du modèle économique, et ne commettent pas d'erreur systématique. La conséquence est dévastatrice pour la politique de relance. Si les agents anticipent correctement une politique monétaire expansionniste, ils ajustent immédiatement prix et salaires, et la politique n'a aucun effet réel, même à court terme : c'est le théorème d'inefficacité des politiques. Seules les surprises, les chocs non anticipés, peuvent agir, mais on ne peut pas gouverner par la surprise systématique. Lucas formule en outre, en 1976, sa célèbre critique : les modèles économétriques keynésiens sont inutiles pour évaluer les politiques, car les comportements estimés se modifient justement quand la politique change. Il faut donc fonder la macroéconomie sur des comportements individuels stables, sur des micro-fondations.

Face à cette offensive, les héritiers de Keynes ne se rendent pas. Naît dans les années quatre-vingt la nouvelle économie keynésienne, avec des auteurs comme Gregory Mankiw, Joseph Stiglitz ou George Akerlof. Leur stratégie est habile : accepter les anticipations rationnelles et les micro-fondations, mais montrer que les rigidités de prix et de salaires, loin d'être irrationnelles, résultent de comportements rationnels. Les coûts d'affichage, ce qu'on appelle les coûts de menu, expliquent que les entreprises ne changent pas leurs prix à chaque instant ; la théorie du salaire d'efficience, développée par Stiglitz, montre qu'il est rationnel pour une firme de payer au-dessus du marché pour motiver et retenir ses salariés, ce qui crée du chômage involontaire. La conclusion keynésienne, la possibilité d'un sous-emploi durable et l'utilité des politiques, est ainsi reconstruite sur des fondations néoclassiques. Cette controverse débouchera plus tard sur une nouvelle synthèse, autour des modèles dits néo-keynésiens, qui combinent anticipations rationnelles, concurrence imparfaite et rigidités, et qui guident encore les banques centrales aujourd'hui.

Que faut-il retenir de cette saga pour la prépa ? D'abord, que la macroéconomie n'est pas un dogme mais une succession de débats, et qu'une bonne copie d'ESH oppose toujours ces lectures plutôt que d'en réciter une seule. Ensuite, que la ligne de fracture décisive porte sur les anticipations : adaptatives chez Friedman, rationnelles chez Lucas, ce sont elles qui décident de l'efficacité ou de l'impuissance des politiques. Retiens aussi que la stagflation des années soixante-dix a joué le rôle d'un véritable crash test grandeur nature, qui a fait basculer le rapport de force du keynésianisme vers le monétarisme et préparé le tournant libéral de Thatcher et Reagan. Enfin, garde en tête que la macroéconomie contemporaine est une synthèse de synthèses : elle a digéré Keynes, Friedman et Lucas plutôt que d'en sacrer un seul. Tout cela demande maintenant à être mis en schémas maniables : le prochain épisode t'apprendra les grands modèles d'équilibre macroéconomique, le modèle IS-LM en économie fermée, sa version ouverte IS-LM-BP, puis le couple offre globale et demande globale. Ce sont les constructions que ton concours attend que tu saches bâtir et déplacer.

Marcus Fleming
Épisode 64 · 9:39

Les grands modèles : IS-LM, IS-LM-BP, OG-DG

Les schémas que le concours attend que tu saches construire et déplacer : équilibre des marchés des biens et de la monnaie, effet d'éviction, économie ouverte avec Mundell-Fleming, offre et demande globales.

Marcus Fleming1911-1976 — IS-LM, IS-LM-BP et OG-DG

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Imagine un ministre des Finances, un matin de récession, hésitant entre relancer par la dépense publique ou laisser la banque centrale baisser ses taux. Aucune des deux options n'agit dans le vide : chacune déplace un équilibre, et cet équilibre, on peut le dessiner. C'est ce que permettent les modèles que tu vas apprendre aujourd'hui à construire toi-même, avec un crayon, deux axes, deux courbes qui se croisent. Depuis 1937, ils donnent à la macroéconomie son langage visuel commun, de la trappe à liquidité des années trente au triangle d'incompatibilité qui hante la zone euro.

Tu te souviens du dernier épisode : Hicks avait traduit la Théorie générale de Keynes en deux courbes croisant le taux d'intérêt et le revenu, la courbe IS pour le marché des biens, la courbe LM pour le marché de la monnaie, popularisées par Alvin Hansen. Aujourd'hui, on ouvre le capot : comment ces courbes se construisent, ce que déplacent les politiques, ce qui se passe aux extrêmes, et comment le modèle s'étend au monde puis aux prix.

Place le taux d'intérêt en ordonnée, le revenu en abscisse. La courbe IS rassemble tous les couples de taux d'intérêt et de revenu qui équilibrent le marché des biens, c'est-à-dire où l'investissement désiré égale l'épargne désirée. Les entreprises empruntent pour investir : plus le taux d'intérêt est élevé, plus le coût du capital l'est aussi, donc moins elles investissent. Une baisse du taux relance l'investissement, et ce supplément se propage dans toute l'économie par le multiplicateur keynésien, chaque euro investi devenant un revenu en partie dépensé, en partie épargné, si bien qu'une petite baisse du taux produit une hausse plus que proportionnelle du revenu d'équilibre. Voilà pourquoi la courbe IS est décroissante : plus le taux d'intérêt est bas, plus le revenu d'équilibre est élevé.

La courbe LM rassemble les couples de taux d'intérêt et de revenu qui équilibrent le marché de la monnaie, où l'offre de monnaie égale la demande de monnaie. L'offre est fixée par la banque centrale, indépendamment du taux et du revenu. La demande de monnaie, chez Keynes, répond à la préférence pour la liquidité, avec deux moteurs : un motif de transaction, qui croît avec le revenu, et un motif de spéculation, qui décroît avec le taux d'intérêt, puisque détenir de la monnaie plutôt que des titres coûte plus cher en manque à gagner quand le taux monte. Pour qu'un revenu plus élevé, qui gonfle la demande de transaction, reste compatible avec une offre de monnaie fixe, il faut que le taux d'intérêt monte pour comprimer d'autant la demande de spéculation. Voilà pourquoi la courbe LM est croissante.

L'intersection des deux courbes fixe simultanément le taux d'intérêt et le revenu d'équilibre. Une politique budgétaire expansionniste, plus de dépense publique ou moins d'impôts, déplace la courbe IS vers la droite : le taux d'intérêt et le revenu montent ensemble. Une politique monétaire expansionniste déplace la courbe LM vers la droite : le taux d'intérêt baisse et le revenu monte. Retiens l'asymétrie : la politique budgétaire pousse le taux vers le haut, la politique monétaire le pousse vers le bas.

Cette hausse du taux a un coût, l'effet d'éviction : elle décourage une partie de l'investissement privé. Son ampleur dépend de la pente des courbes, avec deux cas extrêmes à connaître. Dans la trappe à liquidité, décrite par Keynes pour les années trente, le taux d'intérêt est si bas que chacun préfère détenir de la monnaie plutôt que des titres : la demande de monnaie devient infiniment sensible au taux, la courbe LM est horizontale, et injecter davantage de monnaie ne fait plus baisser le taux ni monter le revenu, la politique monétaire est impuissante. Dans le cas dit classique, à l'inverse, la demande de monnaie ne dépend plus du taux mais seulement du revenu, la courbe LM est verticale, et toute relance budgétaire ne fait que monter le taux d'intérêt sans effet sur le revenu : l'éviction est totale, la politique budgétaire est impuissante, seule la monétaire agit.

Ce modèle porte la signature de John Hicks, dans son article de 1937, « Mr. Keynes and the Classics », prolongé par Alvin Hansen. Mais Hicks lui-même, dans un texte de 1980 où il revient sur sa création, en reconnaît les limites : IS-LM fige en équilibre statique ce que Keynes concevait comme un processus dans le temps, traversé par une incertitude radicale sur l'avenir, celle qui gouverne l'investissement. C'est la critique portée par les économistes post-keynésiens dans la lignée de Joan Robinson, qui parlera de keynésianisme dénaturé : en évacuant l'incertitude, les anticipations instables et le rôle actif de la monnaie, IS-LM réduirait la révolution keynésienne à un simple cas particulier, statique, de l'équilibre classique.

Le modèle s'ouvre sur le monde. Dans les années soixante, Robert Mundell et Marcus Fleming ajoutent une troisième courbe, la courbe BP, qui rassemble les couples de taux d'intérêt et de revenu équilibrant la balance des paiements : un revenu plus élevé gonfle les importations, il faut donc un taux d'intérêt plus élevé pour attirer les capitaux qui rétablissent l'équilibre extérieur, d'où une courbe croissante, d'autant plus plate que les capitaux sont mobiles, jusqu'à devenir horizontale en mobilité parfaite. L'efficacité des politiques bascule alors selon le régime de change. En change fixe avec capitaux mobiles, la politique monétaire est impuissante : toute création monétaire fait fuir les capitaux et oblige la banque centrale à défendre la parité, ce qui annule l'expansion ; la politique budgétaire devient au contraire pleinement efficace, la hausse du taux attirant des capitaux que la banque centrale convertit pour maintenir la parité. En change flexible, c'est l'inverse : la politique monétaire devient pleinement efficace, la baisse du taux dépréciant la monnaie et stimulant les exportations, tandis que la politique budgétaire s'évince elle-même, la hausse du taux appréciant la monnaie et pénalisant les exportations. Ce résultat traduit le triangle d'incompatibilité de Mundell : change fixe, mobilité des capitaux et autonomie monétaire ne peuvent jamais coexister toutes les trois.

Dernier étage, le modèle offre globale-demande globale introduit le niveau des prix. La demande globale se déduit d'IS-LM : quand les prix baissent, l'encaisse monétaire réelle augmente, ce qui revient à déplacer la courbe LM vers la droite et à faire monter le revenu ; la relation entre prix et revenu est donc décroissante. La forme de l'offre globale dépend de l'horizon et des rigidités. À court terme, prix et surtout salaires nominaux sont rigides, et une hausse de la demande fait surtout monter la production, peu les prix. À long terme, prix et salaires pleinement flexibles, anticipations ajustées, adaptatives ou rationnelles, la production revient à son niveau naturel quel que soit le niveau des prix : l'offre globale devient verticale. C'est la même distinction court terme-long terme que chez Friedman et Lucas, transposée dans l'espace prix-production.

Ce modèle donne une grille de lecture pour les chocs. Un choc de demande déplace la courbe de demande globale : à court terme il fait monter production et prix, à long terme seulement les prix. Un choc d'offre déplace la courbe d'offre globale, et c'est là que se loge la stagflation des années soixante-dix : le choc pétrolier de 1973 renchérit les coûts, déplace l'offre globale vers le haut, et produit simultanément une baisse de la production et une hausse des prix, récession et inflation ensemble, une combinaison que la seule demande globale ne pouvait jamais expliquer.

En dissertation, ces modèles ne sont jamais une fin en soi : ils servent à raisonner sur un mécanisme, à condition d'énoncer tes hypothèses avant de conclure à l'efficacité d'une politique, mobilité des capitaux, régime de change, horizon temporel, rigidité des prix. Un bon correcteur reconnaît la copie qui sait dire quelle courbe se déplace et pourquoi, plutôt que celle qui invoque IS-LM comme un mot magique.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, IS-LM traduit deux équilibres de marché en deux courbes dont les pentes viennent de la sensibilité de l'investissement au taux et de la double nature, transaction et spéculation, de la demande de monnaie. Ensuite, la politique budgétaire déplace IS et pousse le taux vers le haut, la politique monétaire déplace LM et le pousse vers le bas, avec deux bornes extrêmes, la trappe à liquidité qui paralyse la monnaie et le cas classique qui paralyse le budget. Puis, ouvrir l'économie ajoute la courbe BP et inverse l'efficacité des politiques selon que le change est fixe ou flexible, ce que résume le triangle d'incompatibilité de Mundell. Enfin, le modèle offre globale-demande globale ajoute les prix et distingue le court terme, où les rigidités laissent place à l'action publique, du long terme, où seule la neutralité de la monnaie subsiste, la stagflation en étant la preuve par les faits.

Ces modèles supposent un fonctionnement globalement réglé de l'économie, des marchés qui s'ajustent, fût-ce lentement. Mais l'histoire économique regorge de moments où cet ajustement casse net, où la machine s'enraye et où l'État doit intervenir dans l'urgence plutôt que d'ajuster une courbe. Dans le prochain épisode, tu quitteras les modèles d'équilibre pour entrer dans le nouveau module consacré aux crises et à l'intervention publique, en commençant par la plus spectaculaire d'entre elles, celle qui a mis à genoux l'économie mondiale et donné naissance à une bonne partie des outils que tu viens d'apprendre : 1929 et la Grande Dépression.

Module 14 — Crises et intervention publique

1929, Trente Glorieuses, 1973, 2008, politiques et défis
Franklin Delano Roosevelt
Épisode 65 · 8:48

1929 : la Grande Dépression

Président américain élu en 1932 face à la Grande Dépression, il lance dès 1933 le New Deal : grands travaux, régulation bancaire, protection sociale et sortie de l'étalon-or. Son action acte un basculement idéologique majeur : l'État ne peut plus rester spectateur de l'économie.

Franklin Delano Roosevelt1882–1945 — New Deal, naissance de l'État interventionniste

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Le jeudi 24 octobre 1929, à Wall Street, treize millions de titres changent de mains dans la panique ; le mardi 29, on en échange plus de seize millions et l'indice Dow Jones s'effondre. C'est le krach, l'image d'Épinal de la crise. Mais retiens d'emblée une chose : le krach boursier n'est pas la Grande Dépression. Il en est l'étincelle spectaculaire, pas le mécanisme. La Dépression, c'est ce qui suit : trois ans et demi de contraction continue, la pire de l'histoire du capitalisme industriel, qui transforme un effondrement financier en effondrement de l'économie réelle, et qui va redessiner la place de l'État dans nos économies pour un demi-siècle.

Tu connais déjà, depuis l'épisode précédent sur les révolutions industrielles, l'Amérique triomphante des années 1920, celle de la production de masse fordiste, de l'automobile et du crédit à la consommation. C'est cette prospérité euphorique, nourrie d'une spéculation boursière à crédit, qui se retourne. Approfondissons les chiffres, car ils donnent la mesure du désastre. Entre 1929 et 1933, le produit intérieur brut réel des États-Unis chute d'environ 30 %. La production industrielle est presque divisée par deux. Le taux de chômage passe de 3 % à près de 25 % : un actif sur quatre sans emploi. Les prix s'effondrent eux aussi, d'environ un quart : c'est la déflation, et elle est le cœur du problème.

Pourquoi la déflation est-elle si redoutable ? Parce qu'elle alourdit mécaniquement le poids des dettes. Irving Fisher, l'un des plus grands économistes américains, en fait la théorie dès 1933 dans un article fondateur sur la déflation par la dette, la fameuse debt-deflation. Le raisonnement est implacable. Quand les prix baissent, la valeur réelle des dettes, elle, ne baisse pas : un agriculteur endetté doit toujours rembourser la même somme nominale, mais avec un blé qui vaut deux fois moins. Pour rembourser, les agents vendent leurs actifs en catastrophe, ce qui fait encore baisser les prix, ce qui alourdit encore les dettes réelles. Fisher décrit une spirale : plus les débiteurs remboursent, plus, en termes réels, ils doivent. La déflation, loin de s'autocorriger comme le pensait la tradition classique, s'auto-entretient. Voilà le ressort qui transforme une récession ordinaire en dépression.

À cette mécanique de la dette s'ajoute l'effondrement du système bancaire. Entre 1930 et 1933, les États-Unis connaissent plusieurs vagues de paniques bancaires ; environ neuf mille banques font faillite. Comprends bien l'enchaînement : un déposant inquiet retire son argent, sa banque doit liquider ses actifs, elle fait faillite, ce qui inquiète les déposants des autres banques, et la panique se propage. C'est une ruée bancaire généralisée, un bank run. Chaque faillite détruit de la monnaie et du crédit, assèche le financement des entreprises, et nourrit la déflation. La masse monétaire américaine se contracte d'environ un tiers en quatre ans.

C'est précisément ici que se joue le grand débat d'interprétation, celui que tu dois absolument maîtriser pour la prépa. Deux grandes lectures s'opposent. La première est monétariste. Milton Friedman et Anna Schwartz, dans leur monumentale Histoire monétaire des États-Unis, publiée en 1963, soutiennent une thèse provocante : la Dépression n'était pas une fatalité du capitalisme, mais le produit d'une faute de politique monétaire. Pour eux, le coupable est la Réserve fédérale. En laissant les banques s'effondrer, en laissant la masse monétaire fondre d'un tiers sans réagir, la Fed a transformé une récession qui aurait pu rester banale en catastrophe. Friedman résume cela d'une formule : la Grande Contraction. Là où d'autres voient une défaillance du marché, lui voit une défaillance de l'État monétaire. C'est cohérent avec le monétarisme qu'on a vu avec le monétarisme : la monnaie est ce qui compte, et c'est en la stabilisant qu'on évite les désastres.

La seconde lecture est keynésienne, et elle est même consubstantielle à la naissance de la macroéconomie moderne. Pour Keynes, le problème n'est pas seulement monétaire : c'est un défaut de demande. Les entreprises n'investissent plus car elles n'anticipent aucun débouché ; les ménages au chômage ne consomment plus ; l'épargne de précaution se thésaurise au lieu de financer l'investissement. L'économie s'installe dans un équilibre durable de sous-emploi, dont elle ne sort pas spontanément. Surtout, Keynes montre que les remèdes classiques aggravent le mal : baisser les salaires pour relancer l'embauche, comme le recommandait l'orthodoxie, ne fait qu'amputer encore la demande et approfondir la déflation. La Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, publiée en 1936 et que nous avons étudiée en détail, est la réponse théorique directe à la Dépression. Là où Friedman accuse une mauvaise gestion de la monnaie, Keynes met en cause l'insuffisance structurelle de la demande privée et appelle l'État à la combler.

Ces deux lectures ne s'excluent d'ailleurs pas totalement. Le ralliement partiel d'un Ben Bernanke, futur président de la Fed et grand spécialiste de 1929, montre qu'on peut conjuguer le canal monétaire de Friedman et le canal du crédit : l'effondrement des banques a détruit le savoir-faire du financement, ce qu'il appelle le coût d'intermédiation, paralysant durablement l'investissement. Mais garde en tête la ligne de fracture essentielle : crise venue d'une faute de la banque centrale, ou crise venue d'une carence du marché lui-même.

La Dépression n'est pas seulement américaine. Par le canal de l'étalon-or, que nous avons détaillé, elle se diffuse au monde entier. L'étalon-or, en liant les monnaies entre elles, oblige chaque pays à pratiquer l'austérité pour défendre la parité de sa monnaie, donc à importer la déflation de ses voisins. Les travaux de Barry Eichengreen, dans Golden Fetters, en 1992, ont magistralement montré que les pays sortis tôt de l'étalon-or, comme la Grande-Bretagne dès 1931, se sont rétablis plus vite que ceux qui s'y sont accrochés, comme la France. L'étalon-or fut une chaîne dorée. S'y ajoute la guerre commerciale. Le commerce mondial s'effondre alors d'environ deux tiers, mais attention à ne pas en imputer la cause au tarif douanier américain Smoot-Hawley de 1930 : le moteur de cette contraction, ce sont la déflation et l'effondrement des revenus et de la demande, qui taillent dans les échanges bien plus sûrement que les droits de douane. Smoot-Hawley joue le rôle d'aggravant : en déclenchant des représailles en cascade, il enclenche un engrenage protectionniste qui approfondit la chute, illustration tragique de ce que nous verrons sur le protectionnisme.

Vient enfin le tournant, et c'est là le legs majeur de la Dépression. En 1933, le président Franklin Roosevelt lance le New Deal : grands travaux publics, régulation bancaire avec la séparation des banques de dépôt et d'investissement, soutien aux prix agricoles, naissance d'une protection sociale. Surtout, il sort le dollar de l'étalon-or. Le New Deal n'est pas une application méthodique de Keynes, dont la théorie est encore en gestation, mais il acte un basculement idéologique : l'État ne peut plus rester spectateur. Le laisser-faire libéral, dominant depuis le XIXᵉ siècle, est discrédité. C'est l'acte de naissance de l'État interventionniste, qui préparera les Trente Glorieuses et le compromis fordiste de notre prochain épisode.

Que faut-il retenir ? D'abord, que la Grande Dépression n'est pas le krach de 1929 mais la longue contraction qui suit, transformée en catastrophe par la déflation et l'effondrement bancaire. Ensuite, que la spirale de Fisher, la debt-deflation, est le mécanisme clé qui rend la crise auto-aggravante. Puis, que deux grandes interprétations rivalisent et structurent encore le débat macroéconomique : la faute monétaire de la Fed selon Friedman et Schwartz, l'insuffisance de demande selon Keynes. Enfin, que la diffusion mondiale par l'étalon-or et le protectionnisme a universalisé le désastre, et que la réponse rooseveltienne a inauguré l'âge de l'intervention publique. 1929 est le grand traumatisme fondateur de la macroéconomie : sans cette crise, ni Keynes, ni le monétarisme, ni l'État-providence ne seraient ce qu'ils sont. La prochaine fois, nous verrons comment l'Occident rebondit, avec les Trente Glorieuses et le compromis fordiste qui unit hausse de la productivité et hausse des salaires.

Henry Ford
Épisode 66 · 9:16

Les Trente Glorieuses et le compromis fordiste

Industriel américain qui instaure en 1914 le « five dollars a day », doublant le salaire ouvrier. Son intuition fonde le compromis fordiste : produire en masse exige une consommation de masse, donc des salaires élevés. L'ouvrier bien payé devient le client, moteur des Trente Glorieuses.

Henry Ford1863–1947 — Compromis fordiste, salaires élevés pour la consommation de masse

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Imagine la France de 1946 : un pays exsangue, des villes en ruines, des cartes de rationnement. Puis imagine la France de 1975 : la voiture dans le garage, le réfrigérateur dans la cuisine, la télévision au salon, les vacances payées sur la Côte. Entre ces deux images, trente années d'une croissance que l'économiste Jean Fourastié, dans son livre Les Trente Glorieuses en 1979, baptise du nom qui restera. Il sous-titre son ouvrage, non sans malice, « la révolution invisible de 1946 à 1975 » : invisible parce qu'elle s'est faite dans le quotidien, sans bruit, mais qui a plus transformé les conditions de vie que toutes les révolutions politiques réunies. Cet épisode prolonge le précédent sur la Grande Dépression et le tournant de l'État keynésien ; nous y voyons cette intervention de l'État devenir un système cohérent.

Commençons par mesurer l'ampleur du phénomène, car les chiffres ici ne sont pas un décor. La croissance du produit intérieur brut atteint en France un rythme de l'ordre de cinq pour cent par an en moyenne, soit un doublement du niveau de vie en quinze ans environ. L'historien Angus Maddison, dont les travaux de comptabilité historique font autorité, montre que cette accélération touche tout le monde occidental : l'Allemagne avec son Wirtschaftswunder, son miracle économique, l'Italie avec son miracolo, le Japon plus encore. Tu connais du lycée la notion de croissance ; ce qu'il faut saisir ici, c'est qu'elle fut à la fois forte, longue et largement partagée. Le chômage est quasi nul, autour de deux pour cent, ce que les économistes appellent le plein-emploi. Et surtout les salaires progressent au même rythme que la production. C'est ce dernier point qui constitue le cœur de notre épisode.

Pour le comprendre, il faut remonter à un homme et à une intuition : Henry Ford et son usine de Detroit. En 1914, Ford instaure le fameux five dollars a day, cinq dollars par jour, soit le doublement du salaire ouvrier de l'époque. Geste de philanthrope ? Nullement, et c'est ce qui le rend économiquement passionnant. Ford comprend que la production de masse, permise par la chaîne de montage et la standardisation — sa Ford T, « de n'importe quelle couleur pourvu qu'elle soit noire » —, ne vaut rien sans une consommation de masse correspondante. À quoi bon produire des millions de voitures si personne ne peut les acheter ? Le salaire élevé n'est donc pas seulement un coût pour l'entrepreneur : il est aussi le débouché de sa propre production. L'ouvrier bien payé devient le client. Voilà l'intuition fordiste dans sa pureté.

De cette intuition naît, après la Seconde Guerre mondiale, ce que les économistes français nommeront le compromis fordiste. Le principe en est simple à énoncer : les gains de productivité sont partagés entre les profits et les salaires, de sorte que le pouvoir d'achat des travailleurs progresse au rythme de l'efficacité productive. Concrètement, lorsque l'organisation taylorienne du travail et le machinisme permettent de produire davantage par heure travaillée, une part de ce surplus revient aux salariés. La consommation de masse soutient alors la production de masse, qui finance de nouveaux investissements, qui dégagent de nouveaux gains de productivité : c'est un cercle vertueux qui s'auto-entretient. Le terme de compromis est essentiel : il s'agit d'un arrangement social, négocié, entre le patronat, les syndicats et l'État, et non d'un mécanisme automatique du marché.

C'est ici qu'intervient une école française dont tu dois connaître les noms pour la prépa : l'école de la régulation, née dans les années 1970 autour de Michel Aglietta, dont la Régulation et crises du capitalisme paraît en 1976, et de Robert Boyer. Leur thèse est forte et originale. Le capitalisme, disent-ils, ne fonctionne pas selon des lois éternelles ; il connaît des régimes d'accumulation successifs, c'est-à-dire des configurations historiques où s'articulent une façon de produire et une façon de répartir. Le fordisme est l'un de ces régimes, dominant après 1945. Il repose, selon Boyer, sur des formes institutionnelles : le rapport salarial — c'est-à-dire la manière dont le salaire est fixé, indexé sur les prix et la productivité —, la nature de la concurrence, la forme de la monnaie, le rôle de l'État, l'insertion internationale. Quand ces formes sont cohérentes entre elles, la croissance est durable. Quand elles entrent en contradiction, vient la crise. Retiens cette idée : pour les régulationnistes, une crise n'est pas un simple accident, mais l'épuisement d'un mode de régulation.

Mais le fordisme d'après-guerre ajoute à l'intuition de Ford un élément que Ford ignorait : l'État social. Et là, deux références s'imposent. Du côté britannique, le rapport de William Beveridge, Social Insurance and Allied Services, en 1942, en pleine guerre, dessine l'État-providence moderne : il s'agit de protéger l'individu « du berceau à la tombe », from the cradle to the grave, contre les cinq grands maux que sont la misère, la maladie, l'ignorance, l'insalubrité et l'oisiveté. C'est la logique universelle, financée par l'impôt. Du côté allemand, on se souvient que dès les années 1880 Bismarck avait instauré des assurances sociales liées au travail. La France de la Libération combine les deux héritages : la Sécurité sociale de 1945 protège contre la maladie, la vieillesse, les accidents. Cette protection n'est pas un supplément d'âme : économiquement, elle stabilise la demande. Les revenus de transfert, retraites et allocations, soutiennent la consommation même en cas de coup dur. L'État-providence agit comme un stabilisateur automatique, au sens keynésien que nous avons rencontré.

Tu vois donc se dessiner un système complet, et c'est ainsi qu'il faut le mémoriser pour une dissertation. D'abord une organisation du travail, le taylorisme et la chaîne, qui produit en masse. Ensuite un partage des gains de productivité, le compromis salarial, qui crée le pouvoir d'achat. Ensuite une protection sociale, l'État-providence beveridgien, qui sécurise et lisse la demande. Enfin une politique macroéconomique keynésienne, où l'État pilote la conjoncture par le budget et soutient le plein-emploi. Quatre piliers qui se renforcent. On parle parfois de keynésianisme pour désigner l'ensemble, mais le concept régulationniste de fordisme est plus riche, car il articule le macroéconomique et l'organisation concrète de la production.

Faut-il pour autant idéaliser cette période ? La prépa attend de toi de la nuance, et plusieurs critiques s'imposent. Le travail à la chaîne fut souvent vécu comme aliénant et répétitif, et la révolte de mai 1968, comme les grèves ouvrières qui suivent, témoignent d'un refus du travail déshumanisé que le seul pouvoir d'achat ne compense pas. Par ailleurs, ce modèle reposait sur des conditions très particulières : une énergie abondante et bon marché, le pétrole à bas prix, des gains de productivité élevés permis par le rattrapage technologique sur les États-Unis, et un contexte international stable, celui de Bretton Woods que nous avons étudié. Le modèle fordiste était aussi, ne l'oublions pas, largement masculin et national, dans un monde encore peu mondialisé.

Et c'est précisément la fragilité de ces conditions qui annonce la suite. À partir de la fin des années 1960, les gains de productivité ralentissent : la source du cercle vertueux se tarit. Les régulationnistes parlent d'une crise du fordisme avant même les chocs pétroliers. Quand le partage productivité-salaires se grippe, tout l'édifice vacille. Voilà pourquoi cet épisode est charnière : les Trente Glorieuses ne se sont pas arrêtées par hasard, mais parce que leur logique interne s'est épuisée.

Que retenir, en quelques idées-forces ? Premièrement, les Trente Glorieuses sont une croissance exceptionnelle par sa force, sa durée et son partage, et Fourastié l'a nommée. Deuxièmement, son moteur est le compromis fordiste : l'indexation des salaires sur la productivité, qui marie production de masse et consommation de masse, selon l'intuition d'Henry Ford. Troisièmement, ce compromis s'inscrit dans un système institutionnel cohérent que l'école de la régulation, avec Aglietta et Boyer, théorise comme un régime d'accumulation, complété par l'État-providence de Beveridge et la politique keynésienne. Quatrièmement, ce modèle était daté, dépendant d'un contexte énergétique, technologique et international qui n'allait pas durer.

Dans le prochain épisode, nous verrons justement comment tout cela se défait : les crises pétrolières de 1973 et 1979, la stagflation qui désarçonne les keynésiens, et le grand tournant néolibéral incarné par Thatcher, Reagan et Volcker.

Milton Friedman
Épisode 67 · 9:24

1973-1979 : crises pétrolières et stagflation

Économiste de l'école de Chicago qui démolit dès 1968 la courbe de Phillips, annonçant la stagflation des années 1970. Avec le taux de chômage naturel et les anticipations, il fonde le monétarisme et impose la priorité à la stabilité des prix, inspirant le tournant néolibéral de 1979.

Milton Friedman1912–2006 — Monétarisme, courbe de Phillips verticale de long terme

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Imagine la scène. Octobre 1973 : les pays arabes membres de l'OPEP, en représailles au soutien occidental à Israël pendant la guerre du Kippour, décrètent un embargo et réduisent leur production. En quelques mois, le prix du baril de brut quadruple, passant d'environ trois dollars à près de douze dollars. Six ans plus tard, en 1979, la révolution iranienne provoque un second choc : le baril double encore, dépassant les trente dollars. Pour les économies industrialisées, biberonnées au pétrole bon marché depuis 1945, c'est un séisme. Et ce séisme va faire bien plus que renchérir l'essence : il va briser le modèle de croissance des Trente Glorieuses que tu connais déjà, et fracasser la doctrine économique dominante.

Rappelle-toi l'épisode précédent. Les Trente Glorieuses reposaient sur un compromis fordiste, une croissance forte et régulière, un quasi plein-emploi, et un consensus keynésien : l'État pilote la conjoncture par la demande, accepte un peu d'inflation pour soutenir l'emploi, et tout le monde s'y retrouve. Ce monde-là meurt entre 1973 et 1979. Et il meurt d'une maladie qu'on croyait impossible : la stagflation.

Arrêtons-nous sur ce mot, parce qu'il est au cœur de tout. La stagflation, c'est la coexistence de la stagnation économique — croissance en berne, chômage qui grimpe — et de l'inflation forte. Or, pour la pensée keynésienne dominante, cette combinaison ne devait pas exister. Pourquoi ? À cause de la courbe de Phillips. En 1958, l'économiste néo-zélandais Alban William Phillips publie une étude empirique sur le Royaume-Uni entre 1861 et 1957, et observe une relation inverse stable entre le taux de chômage et le taux de croissance des salaires. Samuelson et Solow, en 1960, en tirent une version inflation-chômage et y voient un menu de politique économique : un gouvernement peut choisir un peu plus d'inflation pour obtenir un peu moins de chômage, ou l'inverse. C'est l'arbitrage, le trade-off. Le choc pétrolier va le pulvériser : en 1975, dans plusieurs pays, chômage et inflation montent ensemble. Le menu n'existe plus.

Comment expliquer cette anomalie ? Ici, deux mécanismes s'emboîtent. Le premier est celui du choc d'offre négatif. Le pétrole n'est pas une marchandise comme une autre : c'est un intrant quasi universel, dans le transport, la chimie, l'agriculture, l'énergie. Quand son prix quadruple, les coûts de production explosent partout simultanément. Les entreprises répercutent ces coûts sur leurs prix — c'est l'inflation par les coûts, la cost-push inflation — tout en réduisant leur production et en licenciant, ce qui nourrit le chômage. Un seul choc, deux symptômes opposés. La relance keynésienne classique, qui stimule la demande, devient inopérante, voire contre-productive : elle ravive l'inflation sans guérir le chômage, car le problème vient de l'offre, pas de la demande.

Le second mécanisme, plus théorique, avait été anticipé. C'est ici qu'entre en scène Milton Friedman. Dès 1968, dans son adresse présidentielle à l'American Economic Association, The Role of Monetary Policy, et simultanément Edmund Phelps, Friedman démolit la courbe de Phillips par avance. Son argument : les agents ne sont pas dupes durablement. Il introduit la notion de taux de chômage naturel, et celle d'anticipations adaptatives. À court terme, une politique de relance peut tromper les travailleurs, qui confondent hausse nominale et hausse réelle de leur salaire et acceptent de travailler davantage. Mais une fois qu'ils comprennent que les prix montent aussi, ils réclament des salaires plus élevés, et le chômage revient à son niveau naturel — avec, en prime, une inflation plus forte. Conclusion redoutable : la courbe de Phillips de long terme est verticale. Aucun arbitrage durable entre inflation et chômage. À chaque tour, on a besoin de plus d'inflation pour le même effet, jusqu'à la stagflation. Les années 1970 valident spectaculairement Friedman et le courant monétariste. Robert Lucas et les nouveaux classiques iront plus loin encore, avec les anticipations rationnelles : si les agents anticipent parfaitement la politique, elle devient inefficace même à court terme.

Tu vois la portée intellectuelle de l'affaire. Ce n'est pas seulement une crise économique : c'est une révolution doctrinale. Le keynésianisme, hégémonique depuis la Théorie générale de 1936 et la Grande Dépression que nous avons vue, perd sa légitimité. La crise lui inflige un démenti empirique cinglant. Le monétarisme prend le relais : son mot d'ordre est que l'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire, et que la priorité de la politique économique n'est plus le plein-emploi mais la stabilité des prix. La banque centrale doit être indépendante, suivre une règle de croissance modérée de la masse monétaire, et résister à la tentation de la relance.

Ce basculement théorique débouche, en 1979, sur un tournant politique majeur — ce qu'on appelle le tournant néolibéral. Trois noms incarnent ce moment. Aux États-Unis, Paul Volcker, nommé à la tête de la Réserve fédérale en 1979, applique une thérapie de choc monétariste : il porte les taux d'intérêt directeurs à des sommets, jusqu'à près de vingt pour cent. Le but est de casser l'inflation, quitte à provoquer une récession sévère et un chômage massif au début des années 1980. Cela réussit : l'inflation américaine s'effondre. Politiquement, Margaret Thatcher au Royaume-Uni dès 1979, puis Ronald Reagan aux États-Unis en 1981, traduisent ce virage en programme : désinflation, déréglementation, privatisations, baisse des impôts, affaiblissement des syndicats, recul de l'État. Thatcher résume la philosophie d'une formule restée célèbre, There Is No Alternative. L'inspiration intellectuelle remonte à Friedrich Hayek, dont La Route de la servitude de 1944 nourrit ce libéralisme renaissant, et à l'école de Chicago.

Mais ne te laisse pas enfermer dans une lecture univoque. Les keynésiens ne capitulent pas sans riposte. Ils soulignent, à juste titre, que la stagflation des années 1970 vient d'un choc d'offre exogène — le pétrole — et non d'un échec intrinsèque de la régulation de la demande. Keynes parlait de l'insuffisance de la demande, pas des chocs pétroliers. L'école de la régulation, avec Robert Boyer et Michel Aglietta, propose une autre lecture, plus structurelle : la crise des années 1970 n'est pas qu'un accident pétrolier, c'est l'épuisement du régime d'accumulation fordiste lui-même. Les gains de productivité ralentissaient déjà avant 1973, le compromis salarial se grippait, le rapport entre productivité et salaires se défaisait. Le pétrole n'a fait que précipiter une crise déjà mûre. Cette controverse est précieuse pour toi : choc exogène ponctuel ou crise systémique d'un mode de régulation ? Les deux lectures se complètent plus qu'elles ne s'excluent.

Pour ta culture de prépa, mesure bien l'enjeu. Ce que tu observes dans cette décennie, c'est la fin d'un paradigme et la naissance d'un autre, en temps réel. Les concepts naissent de la crise : stagflation, choc d'offre, courbe de Phillips augmentée des anticipations, taux de chômage naturel, indépendance des banques centrales. Tu retrouveras tout cela dans l'épisode sur les politiques économiques et dans les débats sur l'inflation. La période 1973-1979 est le pivot de l'ESH contemporaine : elle articule histoire des faits, histoire de la pensée et politique économique.

Retenons quatre idées-forces. D'abord, les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 sont des chocs d'offre qui renchérissent un intrant universel et produisent simultanément inflation et chômage. Ensuite, la stagflation invalide la courbe de Phillips dans sa version simple et discrédite le pilotage keynésien de la demande. Puis, Friedman et le monétarisme, qui avaient théorisé la verticalité de long terme dès 1968, triomphent et imposent la priorité à la stabilité des prix. Enfin, ce basculement débouche sur le tournant néolibéral concret de 1979-1981 — Volcker, Thatcher, Reagan — tout en restant contesté par les régulationnistes, qui y voient l'épuisement du fordisme plus qu'une simple punition pétrolière.

Dans le prochain épisode, nous ferons un bond jusqu'en 2008, l'autre grande rupture du capitalisme : la crise financière mondiale, les subprimes, la faillite de Lehman Brothers, et le retour spectaculaire de l'État et des banques centrales que la décennie 1979 avait pourtant promis d'effacer.

Ben Bernanke
Épisode 68 · 9:28

2008 : la crise financière mondiale

Président de la Réserve fédérale et spécialiste universitaire de 1929, il affronte la faillite de Lehman Brothers en 2008. Tirant la leçon monétariste de la Grande Dépression, il invente l'assouplissement quantitatif, ouvrant grand les vannes monétaires pour éviter une dépression décennale.

Ben Bernanke1953– — Assouplissement quantitatif face à la crise de 2008

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Le 15 septembre 2008, une banque d'affaires fondée en 1850, Lehman Brothers, dépose son bilan avec plus de six cents milliards de dollars de dettes. C'est la plus grande faillite de l'histoire des États-Unis, et pendant quelques jours le système financier mondial cesse littéralement de fonctionner : les banques refusent de se prêter entre elles, les taux interbancaires s'envolent, et le crédit, qui irrigue toute l'économie, se fige. Tu te souviens de l'épisode précédent : la stagflation des années 1970 avait enterré le consensus keynésien et ouvert l'ère néolibérale, celle de la dérégulation et de la confiance dans les marchés. Trente ans plus tard, cette même confiance se retourne contre elle-même. La crise de 2008 n'est pas un simple krach boursier comme 1929 ; c'est une crise du cœur même de la finance moderne, et elle va relégitimer l'intervention de l'État avec une brutalité que personne n'avait anticipée.

Reprenons l'origine. Tu connais le mécanisme du crédit vu en première : une banque prête, l'emprunteur rembourse avec intérêt. Le problème commence avec les subprimes, ces crédits immobiliers américains accordés à des ménages peu solvables, souvent à taux variable, dans un contexte de taux d'intérêt très bas voulu par la Réserve fédérale d'Alan Greenspan après la récession de 2001. Tant que les prix de l'immobilier montaient, le système tenait : un emprunteur en difficulté revendait sa maison avec plus-value. Mais ces crédits risqués n'étaient pas conservés par les banques qui les avaient octroyés. Ils étaient titrisés, c'est-à-dire transformés en titres financiers vendus à des investisseurs du monde entier. La titrisation découpait des milliers de crédits, les mélangeait, et les redécoupait en tranches notées par des agences comme Standard and Poor's ou Moody's, qui distribuaient des triple A avec une générosité coupable. On appelait ces produits des obligations adossées à des actifs, les fameux CDO. L'idée théorique était séduisante : disperser le risque pour le rendre supportable. En pratique, on l'avait rendu opaque et systémique, niché partout dans les bilans bancaires de la planète.

Au cœur de cette mécanique, il faut comprendre deux concepts que la prépa attend de toi. Le premier est l'aléa moral, cette notion héritée de l'analyse des asymétries d'information, que des auteurs comme Joseph Stiglitz ont théorisée. L'aléa moral désigne le comportement d'un agent qui prend davantage de risques parce qu'il sait qu'il n'en supportera pas seul les conséquences. La banque qui octroie un subprime puis le revend immédiatement n'a aucune raison de vérifier la solvabilité de l'emprunteur : elle a transféré le risque. Le second concept est le too big to fail, trop gros pour faire faillite. Certaines institutions, par leur taille et leur interconnexion, savent que l'État ne pourra pas les laisser tomber sans provoquer un effondrement général. Elles bénéficient donc d'une garantie implicite qui les incite, là encore, à l'imprudence. Pourquoi, alors, Lehman ne fut-elle pas sauvée ? L'explication avancée par les acteurs eux-mêmes, Ben Bernanke à la Fed et Henry Paulson au Trésor, est qu'ils estimaient ne pas disposer de l'autorité légale ni du collatéral suffisant pour intervenir : à la différence de Bear Stearns ou, peu après, d'AIG, Lehman n'offrait pas d'actifs de qualité suffisante pour garantir un prêt de la banque centrale. Le débat sur l'aléa moral a certes pesé dans l'atmosphère du moment, et certains y ont vu après coup un signal envoyé aux marchés, mais la raison invoquée n'était pas un châtiment pédagogique délibéré. Le résultat, lui, fut catastrophique : loin de discipliner, la chute de Lehman a déclenché la panique.

Il faut situer cette crise dans une histoire longue de la pensée. Pour les économistes classiques et l'école néoclassique, les marchés financiers sont efficients : c'est l'hypothèse d'efficience des marchés formulée par Eugene Fama dans les années 1970, selon laquelle les prix des actifs reflètent à tout instant toute l'information disponible. Dans ce cadre, une bulle est presque impossible, car des arbitragistes rationnels la corrigeraient aussitôt. La crise de 2008 a porté un coup sévère à cette vision. Elle a redonné une actualité saisissante à Hyman Minsky, économiste américain longtemps marginal, mort en 1996, qui avait développé son hypothèse d'instabilité financière. Minsky soutenait que la stabilité est elle-même déstabilisante : en période de prospérité, les agents s'endettent de plus en plus, passant d'une finance prudente à une finance spéculative, puis à ce qu'il appelait la finance Ponzi, où l'on n'emprunte plus que pour rembourser ses dettes antérieures. Vient alors le moment de bascule, le moment Minsky, où la confiance se retourne et où tout le château de cartes s'écroule. On a redécouvert Minsky en 2008 comme on avait redécouvert Keynes en 1929.

Car la référence keynésienne s'impose. Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, en 1936, avait insisté sur l'incertitude radicale et sur les esprits animaux, ces ressorts psychologiques de l'investissement qui ne relèvent pas du calcul pur. Il avait aussi décrit la préférence pour la liquidité : en cas de panique, chacun veut détenir de la monnaie plutôt que des actifs, et c'est exactement ce qui s'est produit. Face à cette paralysie, les pouvoirs publics ont réagi à une vitesse et à une ampleur inédites. D'abord les plans de sauvetage bancaire : aux États-Unis, le plan Paulson, le TARP, mobilise sept cents milliards de dollars à l'automne 2008 pour racheter les actifs toxiques et recapitaliser les banques. Ensuite la relance budgétaire keynésienne assumée : le plan de l'administration Obama en 2009 avoisine les huit cents milliards de dollars, et le G20 de Londres coordonne une réponse mondiale. C'est un retour spectaculaire de l'État après trois décennies de discours sur le marché autorégulateur.

Mais l'innovation la plus profonde vient des banques centrales. Privées de marge de manœuvre une fois leurs taux directeurs ramenés à zéro, elles inventent les politiques monétaires non conventionnelles. La Réserve fédérale de Ben Bernanke, qui n'est pas un hasard un grand spécialiste universitaire de la crise de 1929, lance l'assouplissement quantitatif, le quantitative easing : la banque centrale crée de la monnaie pour racheter massivement des titres, notamment des obligations d'État, afin d'injecter des liquidités et de faire baisser les taux longs. Bernanke avait tiré la leçon centrale de l'analyse de Milton Friedman et Anna Schwartz, qui dans leur Histoire monétaire des États-Unis, en 1963, avaient soutenu que la Grande Dépression devait sa gravité non au krach lui-même mais à la passivité de la Fed, qui avait laissé la masse monétaire se contracter d'un tiers. En 2008, il fit l'inverse : il ouvrit grand les vannes. Cette lecture monétariste de 1929 explique en partie pourquoi 2008, malgré sa violence initiale, n'a pas dégénéré en dépression décennale.

Quelles leçons en tirer, et quels débats demeurent ? La crise a relancé l'opposition fondatrice de ton programme entre les tenants de l'autorégulation des marchés et les keynésiens, mais elle a aussi posé des questions nouvelles. La régulation financière a été renforcée, avec aux États-Unis la loi Dodd-Frank de 2010 et, au niveau international, les accords de Bâle III qui imposent aux banques davantage de fonds propres. Pourtant les critiques restent vives. Les sauvetages publics ont validé l'aléa moral plutôt que de le corriger : on a privatisé les profits des années fastes et socialisé les pertes, suscitant un ressentiment qui nourrira plus tard les mouvements populistes. Surtout, la crise s'est déplacée. À partir de 2010, l'endettement privé sauvé par les États s'est mué en crise des dettes publiques, frappant la zone euro, la Grèce, l'Irlande, le Portugal, sujet que nous aborderons bientôt. La masse de liquidités déversée par les banques centrales a, par ailleurs, gonflé le prix des actifs et alimenté un débat persistant sur les inégalités de patrimoine.

Retenons quatre idées-forces. D'abord, 2008 est une crise d'endettement et de titrisation qui a transformé un risque immobilier local en risque systémique mondial, par opacité et interconnexion. Ensuite, deux concepts en sont la clé pour la dissertation : l'aléa moral, qui désincite à la prudence, et le too big to fail, qui rend l'État otage des géants financiers. Par ailleurs, la crise a discrédité l'hypothèse d'efficience des marchés et réhabilité Keynes et Minsky, prouvant que la finance peut être intrinsèquement instable. Enfin, la réponse publique a été massive et inédite, mêlant relance budgétaire et politiques monétaires non conventionnelles inspirées de la lecture monétariste de 1929, mais au prix de déséquilibres nouveaux. Tu vois ainsi comment l'histoire économique dialogue avec la théorie : chaque crise relit la précédente. Dans le prochain épisode, nous passerons des crises aux remèdes : les politiques économiques elles-mêmes, budgétaires et monétaires, leur dosage dans le policy mix, le carré magique de Nicholas Kaldor, et surtout les contraintes qui les brident aujourd'hui, de la soutenabilité de la dette publique à la contrainte extérieure.

Nicholas Kaldor
Épisode 69 · 9:08

Les politiques économiques et leurs contraintes

Kaldor pose en 1971 quatre objectifs souvent inconciliables : croissance, plein emploi, stabilité des prix, équilibre extérieur. De cette intuition naît le carré magique, qui rappelle qu'aucune politique ne les sert tous à la fois. Gouverner, c'est arbitrer entre des buts qui se contrarient.

Nicholas Kaldor1908 – 1986 — Le carré magique des quatre objectifs conflictuels

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Te voilà ministre des Finances à l'automne 2008. Lehman Brothers vient de tomber, le crédit se fige, l'économie mondiale plonge. Que fais-tu ? Tu as deux grands leviers entre les mains, et tout l'enjeu de cet épisode est de comprendre comment ils fonctionnent, quand ils marchent, et pourquoi ils se contredisent parfois. Nous avons passé les derniers épisodes à construire l'appareil théorique : Keynes et la demande effective dans le module précédent, puis IS-LM, monétarisme et anticipations rationnelles dans celui qui l'a suivi. Il est temps de voir ces théories à l'œuvre dans l'arène concrète de la décision publique.

Commençons par fixer le décor. Une politique économique, c'est l'ensemble des interventions de l'État et de la banque centrale pour orienter l'activité vers des objectifs. Au lycée, tu as appris la distinction entre politiques conjoncturelles, qui agissent à court terme sur la demande pour lisser le cycle, et politiques structurelles, qui modifient les structures de l'offre à long terme — formation, concurrence, fiscalité productive. Nous nous concentrons ici sur la conjoncture, le terrain de l'arbitrage permanent. Et pour penser ces objectifs ensemble, un économiste britannique d'origine hongroise, Nicholas Kaldor, a posé en 1971 quatre objectifs souvent conflictuels de la politique économique : une croissance forte, un plein emploi, la stabilité des prix, et l'équilibre extérieur. De cette intuition est née une représentation devenue célèbre, le carré magique : aux quatre sommets, les quatre objectifs, et plus la surface dessinée par les quatre performances est grande, mieux se porte l'économie. Attention à un point souvent mal connu : cette représentation graphique en carré dont on cherche à maximiser la surface est une mise en forme française, popularisée par les manuels et l'INSEE ; ce n'est pas Kaldor lui-même qui a dessiné le carré. On le dit magique parce qu'il est presque impossible de toucher les quatre sommets en même temps : relancer la croissance et l'emploi tend à raviver l'inflation et à creuser le déficit commercial. Cette grille est moins un outil de mesure qu'une mise en garde sur les arbitrages.

Voyons le premier levier, la politique budgétaire. Son fondement théorique est keynésien. Souviens-toi : pour Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de 1936, l'équilibre de sous-emploi est possible, et l'État peut le corriger en soutenant la demande. Concrètement, il dispose de deux instruments : la dépense publique et l'impôt. En période de récession, on pratique une politique de relance : on augmente les dépenses, on baisse les impôts, on accepte un déficit. Le ressort, c'est le multiplicateur keynésien. Un euro de dépense publique supplémentaire ne produit pas qu'un euro de revenu en plus : il est dépensé par celui qui le reçoit, qui le transmet à un autre, et ainsi de suite. Le multiplicateur vaut, en toute rigueur, l'inverse de un moins la propension marginale à consommer. Si les ménages dépensent quatre-vingts centimes de chaque euro reçu, le multiplicateur vaut cinq en théorie. En pratique il est bien plus faible, parce qu'une partie des revenus fuit vers l'épargne, les impôts et les importations.

Mais cette efficacité fait débat, et c'est là que ton niveau prépa se distingue. Les classiques et les néoclassiques opposent l'effet d'éviction : si l'État emprunte massivement pour financer sa relance, il fait monter les taux d'intérêt et décourage l'investissement privé, qui recule d'autant. La dépense publique chasserait la dépense privée. Plus radicale encore, l'équivalence ricardienne, formalisée par Robert Barro en 1974 à partir d'une intuition de Ricardo : les agents rationnels anticipent que le déficit d'aujourd'hui se paiera en impôts demain, donc ils épargnent la relance au lieu de la dépenser, et le multiplicateur s'effondre. Face à ces critiques, les keynésiens répondent que tout dépend de la conjoncture. Quand les taux sont au plancher et les capacités sous-utilisées, comme après 2008, l'effet d'éviction est faible et le multiplicateur élevé : les travaux du FMI, notamment ceux d'Olivier Blanchard vers 2012, ont montré que les multiplicateurs avaient été sous-estimés pendant la crise, rendant les politiques d'austérité plus coûteuses que prévu.

Voilà qui nous mène à la question de la dette. Une relance financée par déficit gonfle la dette publique. Faut-il s'en inquiéter ? Le débat oppose ceux qui redoutent la soutenabilité — une dette qui croît plus vite que la richesse finit par devenir ingérable — et ceux qui rappellent qu'une dette publique se compare à un PIB, et qu'une croissance soutenue allège son poids relatif. La dynamique dépend de la différence entre le taux d'intérêt sur la dette et le taux de croissance : si la croissance dépasse le taux d'intérêt, la dette se stabilise spontanément ; sinon, l'effet boule de neige l'emporte. Retiens ce mécanisme, il revient sans cesse en dissertation.

Passons au second levier, la politique monétaire, conduite par la banque centrale. Son instrument principal est le taux d'intérêt directeur, qui fixe le coût auquel les banques se refinancent et diffuse dans toute l'économie. Baisser les taux stimule le crédit, l'investissement et la consommation ; les relever freine l'activité pour calmer l'inflation. Depuis les années quatre-vingt-dix, l'objectif dominant des grandes banques centrales est la stabilité des prix, souvent une cible d'inflation autour de deux pour cent. Cette priorité doit beaucoup au monétarisme de Milton Friedman, vu à l'épisode précédent, pour qui l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire. La règle de Taylor, proposée par John Taylor en 1993, formalise cette conduite : le taux directeur doit réagir mécaniquement à l'écart d'inflation et à l'écart de production par rapport à leurs cibles.

Cela soulève l'un des grands débats de la macroéconomie moderne : règles contre discrétion. Faut-il que la banque centrale suive une règle annoncée à l'avance, ou qu'elle décide librement au cas par cas ? Friedman plaidait pour une règle stricte de croissance de la masse monétaire. Surtout, Finn Kydland et Edward Prescott, dans un article fondateur de 1977, ont montré le problème d'incohérence temporelle : un gouvernement qui promet la rigueur sera tenté de tricher une fois les anticipations formées, par exemple en créant de la surprise inflationniste pour doper l'emploi. Les agents, anticipant cette tentation, ne croient pas la promesse, et l'on récolte l'inflation sans le surcroît d'activité. La leçon en a été l'indépendance des banques centrales et leur engagement crédible sur une cible — exactement ce qui fonde le statut de la Banque centrale européenne.

Reste à articuler les deux leviers : c'est le policy mix, la combinaison de la politique budgétaire et de la politique monétaire. Les deux peuvent jouer dans le même sens, par exemple une relance budgétaire accompagnée de taux bas, ou se contrarier. Le cas d'école est celui des États-Unis au début des années quatre-vingt : Reagan mène une politique budgétaire expansionniste pendant que Paul Volcker, à la tête de la Réserve fédérale, relève brutalement les taux pour casser l'inflation. Résultat, des taux très élevés, un dollar fort, et un déficit commercial massif. Le cadre IS-LM d'Hicks, revu précédemment, permet justement de penser ces interactions entre marché des biens et marché de la monnaie. En économie ouverte, le modèle Mundell-Fleming des années soixante ajoute que l'efficacité de chaque levier dépend du régime de change : en changes flottants, la politique budgétaire perd de sa force tandis que la monétaire gagne en puissance.

Pour la prépa, voici ce que tu dois retenir. D'abord, il existe deux grands leviers conjoncturels : le budgétaire, d'inspiration keynésienne, qui agit par le multiplicateur, et le monétaire, marqué par le monétarisme, qui agit par les taux. Ensuite, leur efficacité n'est jamais acquise : elle dépend de la conjoncture, des anticipations des agents et du régime de change, et chaque thèse keynésienne se heurte à une objection classique — éviction, équivalence ricardienne, incohérence temporelle. Troisièmement, le carré magique de Kaldor rappelle que les objectifs se contrarient : aucune politique ne les sert tous à la fois, gouverner c'est arbitrer. Enfin, l'histoire récente a déplacé le curseur vers des banques centrales indépendantes engagées sur des règles crédibles, sans pour autant clore le débat entre règles et discrétion, ravivé à chaque crise.

Dans le prochain épisode, nous refermerons ce parcours historique en regardant le capitalisme d'aujourd'hui bien en face : l'endettement public, des politiques monétaires non conventionnelles devenues ordinaires, le climat, les plateformes numériques, l'intelligence artificielle et la fragmentation géoéconomique du monde.

Mario Draghi
Épisode 70 · 8:50

Les défis du capitalisme contemporain

Président de la Banque centrale européenne, il prononce en 2012 son fameux « whatever it takes » pour sauver l'euro. Il incarne l'ère des politiques monétaires non conventionnelles, des bilans gonflés et de la dette publique élevée qui caractérisent les défis du capitalisme contemporain.

Mario Draghi1947– — « Whatever it takes », sauvetage de la zone euro

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Imagine la photographie du capitalisme prise au début des années 2020. Les taux d'intérêt des banques centrales sont tombés à zéro, parfois en dessous ; les bilans de ces mêmes banques ont gonflé de plusieurs milliers de milliards ; la dette publique des grands pays développés dépasse, voire double, leur produit intérieur brut ; cinq entreprises technologiques pèsent davantage en Bourse que l'économie entière de certains continents ; et le climat se réchauffe pendant que les chaînes d'approvisionnement se grippent à la moindre tension géopolitique. Cet épisode, qui clôt notre parcours d'histoire économique, ne raconte plus le passé : il cartographie les forces qui travaillent le capitalisme sous nos yeux. Après 2008, dont nous avons parlé la dernière fois, le système ne s'est pas effondré, mais il en est sorti transformé, et chargé de défis nouveaux.

Tu connais déjà le décor de fond, posé au lycée : croissance, marché, rôle de l'État, mondialisation. Notre travail aujourd'hui consiste à voir comment ces notions se nouent dans une configuration inédite, où les outils hérités du vingtième siècle semblent à la fois indispensables et insuffisants.

Commençons par l'argent et la dette, car tout part de là après la crise financière. Pour éviter la déflation et soutenir l'activité, les banques centrales ont inventé des politiques monétaires non conventionnelles : taux directeurs à zéro, et surtout assouplissement quantitatif, c'est-à-dire achats massifs de titres pour injecter de la liquidité. La Réserve fédérale américaine, la Banque centrale européenne sous Mario Draghi avec son fameux « whatever it takes » de 2012, la Banque du Japon, ont fait exploser leurs bilans. En parallèle, la dette publique a bondi : la crise de 2008, puis la pandémie de 2020, ont poussé les États à dépenser massivement. La dette publique française est passée d'environ soixante-cinq pour cent du PIB en 2007 à plus de cent dix pour cent ensuite. Cela ravive un débat ancien que nous avons croisé avec les politiques économiques : la dette est-elle un fardeau qui pèse sur les générations futures, comme le craignent les tenants de l'orthodoxie, ou un instrument légitime quand les taux sont bas et la croissance atone ? Olivier Blanchard, dans une intervention remarquée devant l'American Economic Association en 2019, a soutenu que tant que le taux d'intérêt reste inférieur au taux de croissance, la dette peut se stabiliser sans rigueur insoutenable. À l'inverse, le retour de l'inflation après 2021 et la remontée des taux ont brutalement rappelé que cette fenêtre peut se refermer. Toute la difficulté de la décennie tient dans ce balancement.

Le deuxième défi est écologique, et c'est sans doute le plus structurant. Tu as vu avec les externalités, à propos de Pigou et de Coase, que la pollution est un coût non payé par le pollueur. Le changement climatique en est l'externalité ultime, mondiale et intergénérationnelle. Le rapport Stern, remis au gouvernement britannique en 2006, l'a chiffré : l'inaction coûterait, à terme, entre cinq et vingt pour cent du PIB mondial annuel, bien plus que le coût de l'action immédiate. William Nordhaus, prix Nobel 2018, a au contraire défendu une trajectoire de décarbonation plus graduelle à travers ses modèles intégrant économie et climat, ce qui lui a valu de vives critiques de ceux qui jugent ses scénarios trop tolérants au réchauffement. Au-delà de ce débat, le climat oblige à repenser la croissance elle-même. D'un côté, les partisans de la croissance verte, comme l'OCDE, parient sur le découplage entre activité et émissions grâce à l'innovation. De l'autre, les théoriciens de la décroissance, dans la lignée de Nicholas Georgescu-Roegen et de son ouvrage The Entropy Law and the Economic Process de 1971, doutent qu'une croissance infinie soit compatible avec une planète finie. Entre les deux, l'économie écologique cherche des bornes physiques au système. Retiens que le climat n'est plus une question sectorielle : il devient la matrice qui réorganise toute la pensée économique.

Troisième défi : la révolution numérique et les plateformes. Le capitalisme contemporain est dominé par des firmes dont la valeur tient à des actifs immatériels, aux données et aux effets de réseau. Or ces effets de réseau, où l'utilité d'un service croît avec le nombre d'utilisateurs, poussent vers des positions quasi monopolistiques : c'est la logique du « winner takes all ». On retrouve ici nos épisodes sur le monopole et les défaillances de marché, mais à une échelle planétaire et avec une régulation qui peine à suivre. Jean Tirole, prix Nobel 2014, a précisément théorisé ces marchés bifaces, où une plateforme met en relation deux catégories d'usagers, et montré pourquoi les outils antitrust classiques y sont mal calibrés. Shoshana Zuboff, dans The Age of Surveillance Capitalism publié en 2019, va plus loin et décrit un capitalisme de surveillance qui transforme l'expérience humaine en matière première comportementale. Vient se greffer là-dessus l'intelligence artificielle, dont les économistes débattent vivement : remplacera-t-elle massivement le travail, comme le redoutent certains, ou augmentera-t-elle la productivité globale des facteurs, ce résidu de Solow que nous avons rencontré ? Erik Brynjolfsson parle d'un « paradoxe de la productivité », l'idée que les gains des nouvelles technologies tardent à apparaître dans les statistiques, le temps que les organisations s'y adaptent.

Quatrième défi : la démographie et le vieillissement. Dans la plupart des pays riches, et désormais en Chine, la population vieillit et parfois décline. Cela pèse sur la croissance potentielle, puisque la population active stagne, et menace l'équilibre des systèmes de retraite par répartition, dont nous reparlerons avec l'État-providence. Certains économistes, comme Charles Goodhart, y voient même un renversement de tendance : après des décennies où l'arrivée massive de travailleurs, notamment chinois, a comprimé les salaires et l'inflation, la raréfaction de la main-d'œuvre pourrait pousser les coûts à la hausse durablement. Ce vieillissement nourrit aussi le débat sur la stagnation séculaire, hypothèse remise au goût du jour par Lawrence Summers en 2013, selon laquelle les économies développées souffriraient d'un excès d'épargne et d'un manque chronique de demande, ce qui rejoint la grande intuition keynésienne.

Reste un dernier défi, transversal : la fragmentation géoéconomique. La belle mondialisation des années 1990 et 2000, celle des chaînes de valeur intégrées que nous avons décrites, se recompose. Guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, pandémie révélant la fragilité des approvisionnements, guerre en Ukraine ramenant l'énergie au cœur de la géopolitique : on parle désormais de relocalisation, de « friend-shoring », de souveraineté économique. Dani Rodrik, dans The Globalization Paradox de 2011, avait anticipé cette tension en formulant son trilemme : on ne peut pas avoir simultanément hyper-mondialisation, démocratie et souveraineté nationale ; il faut en sacrifier une. La période actuelle semble lui donner raison, les États choisissant de reprendre la main au prix d'une mondialisation moins poussée.

Que faut-il retenir de cet épisode et, au fond, de tout ce module historique ? D'abord que le capitalisme contemporain affronte des défis qui sont moins des crises ponctuelles que des transformations de structure : la dette et la monnaie ont changé de régime, le climat impose une contrainte physique inédite, le numérique reconfigure la concurrence, la démographie fragilise la croissance, et la géopolitique défait la mondialisation. Ensuite que les outils théoriques que nous avons patiemment construits, des externalités au monopole, du multiplicateur à la croissance endogène, restent indispensables pour penser ces défis, à condition de les combiner et de les confronter. Enfin que l'économie n'est jamais une science figée : elle se réinvente sous la pression des faits, et c'est précisément ce qui la rend passionnante pour qui entre en prépa. Pour une dissertation, ces enjeux sont une mine d'exemples contemporains à relier aux théories.

Nous quittons ici l'histoire des crises. Dans le prochain épisode, nous ouvrirons le module consacré à la justice sociale et aux politiques sociales, en commençant par les théories elles-mêmes : l'utilitarisme, la Théorie de la justice de John Rawls en 1971, la riposte libertarienne de Robert Nozick et les capabilités d'Amartya Sen. Autrement dit, au nom de quoi une société peut-elle légitimement redistribuer ?

Module 15 — Justice sociale et politiques sociales

Théories de la justice, inégalités, État-providence
John Rawls
Épisode 71 · 9:26

Justice sociale : les théories

Au nom de quoi redistribuer ? Utilitarisme, voile d'ignorance et principe de différence chez Rawls, riposte libertarienne de Nozick, capabilités de Sen : l'optimum de Pareto ne dit rien du juste.

John Rawls1921-2002 — Les théories de la justice sociale

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Imagine deux réformes fiscales, toutes deux capables d'augmenter la richesse totale du pays. La première enrichit un peu tout le monde. La seconde enrichit énormément une minorité déjà favorisée, sans appauvrir personne d'autre. Du strict point de vue de l'efficacité économique, les deux réformes se valent : dans les deux cas, personne ne perd, et au moins une personne gagne. C'est précisément la limite du critère que tu as rencontré plus tôt dans ce cours sous le nom d'optimum de Pareto. Une situation peut être optimale au sens de Pareto, impossible d'améliorer le sort de quiconque sans détériorer celui d'un autre, tout en étant scandaleusement inégalitaire. Le marché, livré à lui-même, ne dit rien sur ce qui est juste ; il faut donc un critère extérieur à l'efficacité pour trancher. C'est cette question, la plus philosophique du programme d'ESH, qui nous occupe aujourd'hui : à quelles conditions une répartition des richesses peut-elle être dite juste ?

La première grande réponse vient de l'utilitarisme anglais. Jeremy Bentham, dans son Introduction aux principes de la morale et de la législation, en 1789, pose que le bien commun se mesure à la somme des utilités, plaisirs et peines, de tous les individus concernés ; la loi juste est celle qui produit le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. John Stuart Mill raffine cette doctrine dans L'Utilitarisme, en 1861, en distinguant des plaisirs de qualités différentes plutôt qu'une simple quantité brute. Appliqué à la justice sociale, l'utilitarisme conduit à répartir les ressources pour maximiser la satisfaction totale, sans se soucier en soi de sa répartition entre individus. Or c'est là que le bât blesse : une somme peut être maximale tout en cachant un sacrifice. Si écraser le bien-être d'une minorité accroît davantage celui de la majorité, l'arithmétique utilitariste l'autorise, voire l'exige. Cette objection est devenue le point de départ obligé de toute théorie de la justice venue après Bentham et Mill : comment protéger les individus, y compris minoritaires, contre les calculs d'agrégat ?

C'est très exactement le problème que reprend John Rawls dans son ouvrage majeur, Théorie de la justice, publié en 1971, sans doute le texte le plus important de philosophie politique du vingtième siècle sur ce sujet, et une référence incontournable en dissertation d'ESH. Rawls renoue avec la tradition du contrat social par une expérience de pensée. Il imagine des individus placés dans une position originelle, derrière un voile d'ignorance : ils doivent choisir ensemble les règles fondamentales de leur future société sans savoir quelle place ils y occuperont eux-mêmes, ni leur richesse, ni leurs talents. Que choisiraient, dans une telle incertitude, des individus rationnels et prudents ? Rawls répond par deux principes, hiérarchisés. Le premier, le principe d'égale liberté, exige que chacun dispose du système le plus étendu possible de libertés fondamentales égales pour tous, et il prime sur tout le reste. Le second encadre les inégalités économiques et sociales : elles doivent d'abord être attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions d'égalité équitable des chances, et elles ne sont justes, ensuite, que si elles profitent en priorité aux membres les plus défavorisés, c'est le fameux principe de différence. Un écart de revenu n'est donc légitime que s'il tire vers le haut la situation du plus pauvre, par exemple en incitant à l'effort ou à l'innovation dont profite finalement toute la société.

À cette architecture s'oppose frontalement Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie, publié en 1974, réponse quasi immédiate à Rawls. Nozick est le chef de file du libertarianisme : pour lui, ce qui rend une distribution juste n'est pas son résultat, mais le processus qui y a conduit. C'est ce qu'il nomme la théorie de l'habilitation : une répartition est juste si chacun a acquis légitimement ce qu'il possède, par un travail, un don ou un échange volontaire, et si les transferts ultérieurs ont eux aussi été libres et légitimes. Peu importe alors que le résultat final soit très inégal : tant que la chaîne d'acquisitions est propre, personne n'a le droit moral de la corriger de force. Nozick en tire une conséquence radicale : toute redistribution imposée par l'État, au-delà de la correction des injustices avérées dans l'acquisition, revient à s'approprier une part du fruit du travail d'autrui, ce qu'il compare à une forme de travail forcé. Sa conclusion politique est celle de l'État minimal, cantonné à la protection des personnes, de la propriété et des contrats, et à rien de plus.

Face à ce débat entre Rawls et Nozick, Amartya Sen déplace la question elle-même. Plutôt que de demander comment répartir un bien donné, revenu ou liberté, Sen pose la question préalable : l'égalité de quoi ? Il montre que chaque théorie présuppose un espace où l'on mesure l'égalité, l'utilité pour les utilitaristes, les biens premiers pour Rawls, les droits pour Nozick, et que ce choix n'a rien d'évident. Sen propose son propre espace, celui des capabilités, les libertés réelles qu'a chaque individu de réaliser les fonctionnements qu'il a des raisons de valoriser : être en bonne santé, être instruit, participer à la vie de la cité. Deux personnes disposant du même revenu ne jouissent pas de la même liberté réelle si l'une est malade, illettrée ou victime de discrimination : l'égalité des ressources ne garantit pas l'égalité des capabilités. Cette approche, développée dans ses travaux des années 1980 et 1990, a directement inspiré la construction d'indicateurs de développement qui ne se limitent pas au seul revenu.

Une quatrième voix mérite d'être connue, celle de Michael Walzer, qui publie Sphères de justice en 1983. Walzer refuse l'idée d'un critère unique de justice applicable à tous les biens sociaux. Il distingue des sphères, l'argent, le pouvoir politique, l'honneur, l'éducation, la santé, et soutient que chacune doit obéir à son propre principe de distribution : le poste politique devrait aller à qui convainc les électeurs, les soins à qui en a besoin, pas nécessairement à qui a le plus d'argent. L'injustice, pour Walzer, naît de la domination, quand un bien d'une sphère, typiquement la richesse, envahit les autres et permet d'acheter le pouvoir ou la santé. Sa théorie de l'égalité complexe s'oppose donc autant à l'égalitarisme simple qu'au libertarianisme de Nozick.

Ces théories éclairent une distinction que tu dois maîtriser pour la dissertation : celle entre égalité des chances et égalité des situations. L'égalité des situations vise un résultat, une répartition finale proche entre les individus, indépendamment du mérite ou de l'effort. L'égalité des chances vise le point de départ : elle admet des résultats inégaux, pourvu que la compétition sociale, l'accès à l'éducation, à l'emploi, se fasse dans des conditions comparables pour tous, sans discrimination liée à la naissance. Cette distinction recoupe celle entre égalité et équité : l'égalité traite chacun de façon identique, l'équité peut justifier de traiter différemment des situations différentes, pour compenser un désavantage de départ. C'est sur ce fondement que reposent les politiques de discrimination positive, qui accordent un traitement préférentiel à des groupes désavantagés dans l'accès aux études ou à l'emploi. Le débat est vif : leurs partisans y voient un outil nécessaire pour corriger des inégalités de chances réelles ; leurs adversaires objectent qu'elles violent l'égalité de traitement, qu'elles peuvent stigmatiser leurs bénéficiaires, et que la référence à des catégories ethniques ou de genre s'accorde mal, en France, avec la tradition républicaine d'universalisme.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, l'efficacité ne suffit pas à fonder la justice : une situation peut être optimale au sens de Pareto et rester profondément inégalitaire, ce qui impose un critère normatif extérieur au marché. Ensuite, l'utilitarisme de Bentham et de Mill, qui juge une répartition à la somme des utilités qu'elle produit, expose au risque de sacrifier une minorité au nom du plus grand nombre. Troisièmement, retiens le clivage central entre Rawls, qui admet des inégalités seulement si elles profitent aux plus défavorisés, et Nozick, pour qui seule compte la légitimité du processus d'acquisition, quitte à laisser inchangée une inégalité très forte. Enfin, Sen déplace le débat vers les capabilités, la liberté réelle de vivre la vie qu'on valorise, et Walzer refuse tout critère unique en distinguant des sphères de justice propres à chaque bien social.

Dans le prochain épisode, nous laisserons ces cadres philosophiques pour revenir sur le terrain empirique : comment les inégalités se mesurent concrètement, avec les déciles, la courbe de Lorenz et le coefficient de Gini ; comment elles ont évolué depuis un siècle, entre l'espoir déçu de la courbe de Kuznets et le diagnostic de Thomas Piketty sur le retour d'un capitalisme patrimonial ; et par quels instruments, fiscaux et sociaux, les États tentent aujourd'hui de corriger la répartition des revenus et des patrimoines.

Branko Milanović
Épisode 72 · 10:12

Inégalités : mesure, dynamique, redistribution

Gini, courbe de Lorenz, rapports interdéciles : ce que mesurent vraiment les indicateurs. Puis la courbe de Kuznets démentie, Piketty et le rendement du capital, la courbe de l'éléphant, et l'efficacité des instruments de redistribution.

Branko Milanovićné en 1953 — Mesure et dynamique des inégalités

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Rassemble en pensée toute la population d'un pays, alignée du revenu le plus faible au plus élevé, et demande-toi quelle part du revenu total revient à chaque tranche. C'est ce que font les outils que nous allons manier. Nous avons vu comment les philosophes jugent si une répartition est juste ; il faut maintenant décrire ce qui se passe réellement dans une économie, retracer comment cette réalité a évolué, puis examiner par quels leviers les États la corrigent.

Tu sais déjà, depuis le lycée, qu'on distingue les inégalités de revenus, ce que chacun touche chaque année, des inégalités de patrimoine, ce que chacun possède, logement, épargne, actifs financiers, structurellement bien plus concentrées que les revenus. L'outil le plus simple pour mesurer cette dispersion consiste à découper la population en dix tranches égales, les déciles, et à comparer le revenu plancher du dixième le plus riche à celui du dixième le plus pauvre : ce rapport interdécile résume en un seul nombre l'écart entre le haut et le bas de l'échelle. La courbe de Lorenz va plus loin en représentant, pour chaque proportion cumulée de la population classée du plus pauvre au plus riche, la part cumulée du revenu total qu'elle détient ; en cas d'égalité parfaite, elle se confond avec la diagonale, et plus elle s'en éloigne, plus l'inégalité est marquée. Le coefficient de Gini résume cet écart dans un indice compris entre zéro, l'égalité totale, et un, où une seule personne concentrerait tout le revenu national. En France, le Gini des revenus disponibles, mesuré après impôts et prestations, se situe aux alentours de zéro virgule trente, nettement inférieur à celui calculé avant redistribution, ce qui mesure directement l'effet correcteur de l'État.

Le coefficient de Gini, malgré sa popularité, a des limites. Deux distributions très différentes, l'une où l'inégalité se concentre tout en haut avec quelques très hauts revenus, l'autre où elle se diffuse plus également, peuvent produire un Gini quasi identique, alors qu'elles posent des problèmes sociaux distincts. L'indice est également peu sensible aux extrêmes, ce qui le rend assez aveugle à l'explosion des très hauts revenus, un phénomène que seules des données fiscales détaillées permettent de repérer. C'est pourquoi les chercheurs travaillant sur les hauts revenus, en particulier autour d'Emmanuel Saez et de Thomas Piketty, ont constitué, à partir des déclarations fiscales, des séries de très long terme, aujourd'hui rassemblées dans une grande base de données mondiale sur les inégalités qui permet de comparer la part du revenu national captée par les dix pour cent, le un pour cent, voire le dixième de pour cent les plus riches.

Ces instruments permettent de retracer une histoire, d'abord racontée par une hypothèse optimiste. Simon Kuznets, dans un article fondateur de 1955, observe qu'au début de l'industrialisation les inégalités augmentent, parce qu'une minorité rejoint les secteurs modernes et bien rémunérés pendant que le reste demeure dans une agriculture peu productive, puis qu'elles refluent quand le développement se diffuse, que l'éducation se généralise et que l'État redistribue. Représentée graphiquement, cette trajectoire dessine un U inversé, la courbe de Kuznets. Cette thèse a rassuré des décennies de politiques du développement, en laissant entendre que la croissance finirait, par elle-même, par profiter à tous.

Les faits observés depuis les années 1980 ont sérieusement ébranlé cette hypothèse. Dans la plupart des pays développés, les inégalités de revenus et surtout de patrimoine ont recommencé à augmenter après des décennies de baisse, sans qu'aucun mécanisme naturel ne vienne les ramener spontanément vers plus d'égalité. C'est ce constat que documente, avec une ampleur inédite, Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, publié en 2013, en mobilisant des séries fiscales et successorales remontant, pour certains pays, jusqu'au dix-huitième siècle. Sa conclusion renverse la lecture de Kuznets : la forte réduction des inégalités du milieu du vingtième siècle n'a rien d'un aboutissement naturel de la croissance, elle s'explique par des chocs historiques précis, les deux guerres mondiales, la crise de 1929, l'inflation et les destructions de capital qu'elles ont entraînées, ainsi que la fiscalité très progressive mise en place après-guerre. Une fois ces chocs absorbés et cette fiscalité érodée, à partir des années 1980, la concentration des patrimoines est repartie à la hausse dans la plupart des pays riches.

Pour expliquer cette tendance, Piketty propose une relation devenue célèbre entre le rendement du capital et le taux de croissance. Le rendement du capital désigne ce que rapportent en moyenne les actifs, profits d'entreprise, loyers, intérêts, dividendes ; le taux de croissance désigne le rythme auquel progresse la production, donc à peu près celui des revenus du travail. Lorsque le rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance, ce qui a été historiquement le cas la plupart du temps, sauf pendant les décennies exceptionnelles de forte croissance de l'après-guerre, les patrimoines déjà constitués grossissent plus vite que l'économie entière. Comme ce capital se transmet par héritage, l'inégalité tend à se reproduire, voire à s'accentuer, d'une génération à l'autre, ce que Piketty décrit comme un possible retour à un capitalisme patrimonial proche de celui du dix-neuvième siècle. Sa préconisation d'un impôt mondial et progressif sur les grandes fortunes reste très discutée, jugée irréalisable sans coordination internationale ; et la relation elle-même a été critiquée, certains lui reprochant de traiter comme une loi mécanique ce qui dépend aussi des institutions et de la fiscalité choisie par chaque pays. Le diagnostic empirique, en revanche, a durablement renouvelé le débat sur les inégalités patrimoniales.

À l'échelle mondiale, l'économiste Branko Milanović propose une autre image marquante, dans Inégalités mondiales, paru en 2016. En comparant l'évolution des revenus entre la fin des années 1980 et le début des années 2010 selon la position de chacun dans la distribution mondiale, il dessine une courbe en forme de dos d'éléphant : les classes moyennes des pays émergents, en particulier en Asie, ont connu une progression spectaculaire de leur revenu, de même que les très riches du monde entier, tandis que les classes populaires et moyennes des pays riches ont vu leur revenu quasiment stagner. La mondialisation a donc réduit une partie des inégalités entre nations tout en nourrissant, dans les pays développés, un sentiment de déclassement chez ceux dont le revenu n'a guère progressé.

Face à cette dynamique, les États disposent de plusieurs instruments de redistribution. Le premier est la fiscalité progressive, où le taux d'imposition croît avec le revenu ou le patrimoine, et qui réduit l'inégalité avant même que la moindre prestation soit versée. Le second est le système de prestations sociales, allocations familiales, minima sociaux, indemnisation du chômage. Le troisième, souvent sous-estimé, est l'accès à des services publics gratuits ou quasi gratuits, la santé, l'éducation, qui constituent un revenu indirect considérable pour les ménages modestes. Comparer les pays sur le seul écart de Gini avant et après impôts et prestations monétaires sous-estime donc l'effort redistributif réel de pays comme la France ou les pays nordiques. C'est cet écart entre inégalités avant et après redistribution qui mesure, de la façon la plus directe, l'ampleur de l'intervention de l'État.

Mais la redistribution soulève un débat classique entre efficacité et équité. L'argument le plus ancien, la courbe de Laffer, avance qu'au-delà d'un certain taux, l'impôt décourage le travail et l'investissement au point de réduire les recettes fiscales elles-mêmes, ce qui plaiderait pour des prélèvements modérés. Cette relation, séduisante sur le principe, s'est révélée empiriquement très fragile : le seuil à partir duquel elle jouerait varie énormément selon les études, sans qu'aucun consensus n'en ait tiré un chiffre universel. Un raisonnement voisin, l'argument du ruissellement, soutient que favoriser fiscalement les plus riches et les entreprises stimule l'investissement, dont les fruits finiraient par profiter à toute la société. Or plusieurs travaux menés depuis les années 2010, notamment à l'Organisation de coopération et de développement économiques et au Fonds monétaire international, ont montré que les baisses d'impôts ciblées sur les hauts revenus n'entraînaient pas de gain de croissance mesurable, tandis qu'un excès d'inégalités pouvait peser sur la croissance de long terme. Ce constat a nourri l'idée que l'équité n'est pas seulement une exigence morale, mais peut aussi être une condition de l'efficacité économique elle-même.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la mesure des inégalités mobilise des outils complémentaires, déciles et rapport interdécile, courbe de Lorenz, coefficient de Gini, qu'il faut savoir manier mais aussi critiquer, notamment pour leur difficulté à saisir la concentration au sommet et la différence entre revenus et patrimoine. Ensuite, l'espoir d'une réduction spontanée des inégalités porté par la courbe de Kuznets a été contredit depuis les années 1980, et Piketty a montré que la baisse du milieu du vingtième siècle tenait à des chocs historiques précis, non à une loi naturelle de la croissance. Troisièmement, la comparaison entre inégalités avant et après redistribution mesure directement l'ampleur de l'intervention de l'État. Enfin, le débat entre efficacité et équité, longtemps dominé par la courbe de Laffer et l'argument du ruissellement, a été nuancé par des travaux récents montrant que des inégalités excessives peuvent elles-mêmes freiner la croissance.

Dans le prochain épisode, nous nous demanderons comment les sociétés développées ont institutionnalisé cette redistribution à travers l'État-providence : nous verrons comment se sont construits, historiquement, deux modèles fondateurs de protection sociale, celui d'Otto von Bismarck et celui de William Beveridge, et comment le sociologue Gøsta Esping-Andersen a proposé de comparer les systèmes de protection sociale contemporains.

Gøsta Esping-Andersen
Épisode 73 · 8:30

État-providence et protection sociale

Sociologue danois, Esping-Andersen distingue dans The Three Worlds of Welfare Capitalism (1990) trois régimes : libéral, conservateur-corporatiste et social-démocrate. Sa notion de démarchandisation mesure à quel point on vit décemment hors du marché. Une typologie incontournable des protections sociales.

Gøsta Esping-Andersen1947 – — Les trois mondes de l'État-providence et la démarchandisation

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Imagine un instant que tu tombes gravement malade, que tu perdes ton emploi du jour au lendemain, ou que tu arrives au bout de ta vie active sans avoir réussi à épargner. Au dix-neuvième siècle, dans une économie de marché pure, ces événements te précipitaient dans la misère, toi et ta famille. Aujourd'hui, dans la plupart des pays développés, un vaste appareil collectif amortit le choc : tu reçois des indemnités, des soins, une pension. Cet appareil, c'est l'État-providence, et il représente la transformation la plus massive du rôle de l'État au vingtième siècle. En France, les dépenses de protection sociale avoisinent aujourd'hui trente-deux pour cent du produit intérieur brut, ce qui en fait le premier poste de la dépense publique, loin devant l'éducation ou la défense. Comprendre cet objet, c'est comprendre comment nos sociétés ont décidé de socialiser le risque.

Au lycée, tu as appris que le marché peut défaillir et que l'État intervient pour corriger les inégalités. Reprenons ce fil et montons d'un cran. La protection sociale ne se réduit pas à de la redistribution : c'est d'abord un dispositif d'assurance collective contre ce qu'on appelle les risques sociaux, ces événements qui menacent le revenu ou exigent des dépenses lourdes. On en distingue classiquement plusieurs : la maladie, la vieillesse, le chômage, la famille, les accidents du travail. Face à chacun, l'individu seul est mal armé, car le marché de l'assurance privée se heurte aux asymétries d'information que tu connais depuis le module de microéconomie. L'antisélection, mise en évidence par Akerlof, fait fuir les bons risques ; l'aléa moral décourage les assureurs. La mutualisation obligatoire et publique répond précisément à ces défaillances de marché.

L'histoire de l'État-providence se noue autour de deux figures et de deux modèles que tu dois absolument distinguer. Le premier, c'est le chancelier Otto von Bismarck qui, dans l'Allemagne des années 1880, instaure les premières assurances sociales obligatoires : assurance maladie en 1883, accidents du travail en 1884, vieillesse et invalidité en 1889. Sa logique est assurantielle et professionnelle : les cotisations sont prélevées sur les salaires, les prestations sont proportionnelles aux contributions versées, et la couverture concerne d'abord les travailleurs. Bismarck, conservateur, agit autant par calcul politique, pour désarmer la montée du socialisme ouvrier, que par souci social. Le second modèle naît en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale. William Beveridge publie en 1942 un rapport célèbre, Social Insurance and Allied Services, où il déclare la guerre à ce qu'il nomme les cinq géants : la misère, la maladie, l'ignorance, l'insalubrité et l'oisiveté. Sa logique est inverse de celle de Bismarck : universelle, financée par l'impôt, offrant à tous un minimum de protection selon les trois principes d'universalité, d'unité et d'uniformité. La célèbre formule veut qu'on protège « du berceau à la tombe ». La France de 1945, avec les ordonnances qui fondent la Sécurité sociale sous l'impulsion de Pierre Laroque, réalise un compromis hybride entre ces deux matrices : une architecture bismarckienne par les cotisations, mais une ambition beveridgienne d'universalité.

Cette diversité historique débouche sur la grande référence théorique de l'épisode, l'ouvrage du sociologue danois Gøsta Esping-Andersen, The Three Worlds of Welfare Capitalism, paru en 1990. Esping-Andersen propose deux concepts pour comparer les systèmes. Le premier est la démarchandisation, c'est-à-dire le degré auquel un individu peut maintenir un niveau de vie décent indépendamment du marché, sans avoir à vendre sa force de travail. Le second est l'effet du système sur la stratification sociale, c'est-à-dire la manière dont il consolide ou réduit les hiérarchies. À partir de là, il distingue trois mondes. Le régime libéral, qu'on trouve aux États-Unis ou au Royaume-Uni, privilégie l'assistance ciblée sous condition de ressources, des prestations modestes et un large recours au marché privé : la démarchandisation y est faible. Le régime conservateur-corporatiste, illustré par l'Allemagne ou la France, repose sur l'assurance professionnelle, préserve les statuts et les hiérarchies de métier, et s'appuie sur la famille. Le régime social-démocrate, incarné par la Suède et les pays nordiques, vise l'universalité, des prestations généreuses et l'égalité ; la démarchandisation y est maximale. Cette typologie reste un outil de classement incontournable pour toute dissertation, même si elle a été critiquée, notamment parce qu'elle néglige la dimension du genre et le travail domestique des femmes, comme l'ont souligné des chercheuses telles que Jane Lewis.

Mais l'État-providence n'a jamais cessé d'être contesté, et c'est là que se joue le débat prépa. Dès les années 1970, avec la stagflation que tu as rencontrée avec les chocs pétroliers, les critiques libérales se font virulentes. Milton Friedman dénonce un système qui déresponsabilise et propose, dans Capitalisme et liberté en 1962, l'idée d'un impôt négatif sur le revenu pour remplacer l'enchevêtrement des aides. Surtout, l'économiste américain Martin Feldstein soutient dans les années 1970 que les retraites par répartition découragent l'épargne et freinent l'accumulation de capital. On parle de trappes à inactivité : si la différence entre un revenu d'assistance et un salaire modeste est trop faible, l'incitation à reprendre un emploi s'érode. La théorie du choix public, avec James Buchanan, ajoute que l'État social engendre ses propres clientèles et tend à gonfler indéfiniment. Face à ces critiques, les défenseurs répondent que la protection sociale est aussi un facteur de croissance : elle stabilise la demande globale dans la logique keynésienne, elle finance la santé et l'éducation, donc le capital humain cher aux théories de la croissance endogène, et elle assure une cohésion sociale sans laquelle l'économie de marché serait politiquement intenable. L'État-providence n'est pas seulement un coût, il peut être un investissement.

Le débat contemporain s'est déplacé vers la soutenabilité. Le vieillissement démographique bouleverse l'équilibre des systèmes par répartition, où les actifs financent les retraités : quand le rapport entre cotisants et pensionnés se dégrade, le financement vacille, d'où les réformes successives des retraites en France et ailleurs. On observe partout un mouvement vers ce que Pierre Rosanvallon, dans La crise de l'État-providence en 1981, analysait déjà comme une crise à la fois financière, idéologique et de légitimité. Les réponses récentes parlent d'État social actif, ou d'investissement social, idée portée notamment par Esping-Andersen lui-même dans ses travaux ultérieurs : il s'agirait moins d'indemniser passivement que de préparer les individus, par la formation et l'accueil de la petite enfance, à affronter les risques d'une économie de la connaissance. Le débat sur le revenu universel d'existence prolonge aujourd'hui cette réflexion.

Que faut-il retenir ? D'abord que l'État-providence socialise les risques sociaux et répond à de véritables défaillances de marché en matière d'assurance, ce n'est pas seulement de la générosité. Ensuite qu'il existe deux matrices fondatrices, la bismarckienne assurantielle et professionnelle, la beveridgienne universelle et fiscale, et que la typologie d'Esping-Andersen en trois mondes structure toute comparaison. Retiens aussi que ce modèle est traversé par un débat permanent entre une critique libérale, qui pointe le coût, la désincitation et la déresponsabilisation, et une défense qui y voit un stabilisateur économique et un investissement dans le capital humain. Enfin que la question vive est désormais celle de la soutenabilité face au vieillissement et de la mutation vers un État social investisseur. Nous refermons ici le programme proprement dit. Les derniers épisodes sont consacrés à la méthode, et le prochain t'apprendra à lire et mobiliser l'actualité économique : où t'informer, comment relier un fait de presse à une théorie, et comment constituer ce stock de chiffres et d'exemples qui fait la différence dans une copie.

Module 16 — Méthode et travail de prépa

Actualité, dissertation d'ESH, auteurs-clés
Kenneth Rogoff
Épisode 74 · 10:10

Lire et mobiliser l'actualité économique

Économiste de Harvard, Rogoff signe avec Reinhart l'étude (2010) prétendant qu'au-delà de 90 % de dette la croissance s'effondre. Une erreur Excel révélée en 2013 la discrédite : l'exemple parfait de la prudence critique face aux chiffres.

Kenneth Rogoff1953 – — Le seuil de dette à 90 % et l'erreur de tableur

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Le jour du concours, ton sujet d'ESH s'intitule « La dette publique est-elle un problème ? ». Deux copies arrivent sur la table du correcteur. La première récite proprement le multiplicateur keynésien et l'équivalence ricardienne, mais reste dans l'abstraction des manuels. La seconde fait exactement la même chose, puis ajoute que la dette publique française a franchi 110 % du PIB après la crise du Covid, que la Banque centrale européenne a relevé ses taux à partir de 2022, ce qui a brutalement renchéri le coût du service de la dette, et que le débat budgétaire de 2024 en France a remis sur la table la question de la soutenabilité. Devine laquelle obtient la meilleure note. L'actualité, en prépa, n'est pas un supplément d'âme : c'est ce qui transforme une récitation en démonstration vivante.

Tu connais déjà l'idée, héritée du lycée, qu'il faut « illustrer ses arguments par des exemples ». À ce stade, c'était souvent un réflexe cosmétique. En prépa, le rapport s'inverse. L'économie est une science sociale historique : ses lois ne valent que situées. Tu ne peux pas comprendre la politique monétaire de la Banque centrale européenne sans la crise de 2008 et celle de la zone euro en 2010-2012, ni juger du libre-échange sans les guerres commerciales sino-américaines des années 2018-2025. Mobiliser l'actualité, c'est donc d'abord prendre au sérieux le fait que la théorie économique est une boîte à outils pour lire le présent, et le présent un terrain d'épreuve pour les théories.

Commençons par les sources, car toutes ne se valent pas et un bon élève sait les hiérarchiser. Au premier rang, les sources d'analyse de fond. Alternatives Économiques, mensuel fondé en 1980 dans la tradition de Denis Clerc, est précieux pour sa pédagogie et son ancrage hétérodoxe ; il t'apprend à problématiser un fait social. The Economist, hebdomadaire britannique né en 1843 dans la mouvance du libéralisme de Richard Cobden et de la lutte contre les Corn Laws, offre la perspective inverse, plus orthodoxe et plus globale ; le lire en anglais te prépare aussi à l'épreuve de langue. Le Monde, et singulièrement ses pages économiques et les chroniques de ses éditorialistes, te donne le fil quotidien français. Ajoute, si tu as le goût des chiffres, les Échos pour l'angle entreprises et marchés, et le Financial Times pour la finance internationale. Ces journaux ne sont pas neutres : repère leur orientation, c'est déjà faire de l'analyse.

Au-dessus de la presse, il y a la matière première : les rapports institutionnels. L'Observatoire français des conjonctures économiques, l'OFCE, fondé en 1981 et longtemps dirigé dans l'esprit keynésien de Jean-Paul Fitoussi, publie des analyses conjoncturelles d'une grande rigueur. Le Conseil d'analyse économique, le CAE, créé en 1997 auprès du Premier ministre, produit des notes courtes et chiffrées sur des questions de politique publique, souvent contradictoires entre auteurs, ce qui est un modèle de débat argumenté. N'oublie pas l'INSEE pour les données françaises, Eurostat pour l'Europe, et les grandes institutions internationales : les rapports du Fonds monétaire international, les Perspectives économiques de l'OCDE, les World Development Reports de la Banque mondiale. Ces documents sont l'or pur du candidat : un chiffre tiré d'un rapport du FMI vaut dix exemples vagues.

Mais lire ne suffit pas ; encore faut-il relier. C'est ici que se joue la véritable compétence prépa, celle qui sépare le bon élève de l'excellent. Prenons un exemple concret. Tu lis que l'inflation en zone euro a culminé autour de 10 % à l'automne 2022, après des années proches de zéro. Le réflexe scolaire serait de noter le chiffre. Le réflexe prépa consiste à le faire dialoguer avec la théorie. S'agit-il d'une inflation par la demande, comme dans le schéma keynésien d'une demande effective excédentaire ? D'une inflation par les coûts, liée au choc énergétique post-guerre en Ukraine, ce qui rappelle la stagflation analysée après les chocs pétroliers de 1973 ? Ou d'un phénomène monétaire, conforme à la théorie quantitative de la monnaie d'Irving Fisher reprise par Milton Friedman dans son adage de 1963 selon lequel l'inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ? Le fait brut devient ainsi un point d'entrée vers une controverse théorique. Voilà ce qu'on attend de toi : non pas illustrer, mais instruire un débat.

Ce travail de mise en relation suppose une discipline, et je vais être direct : sans méthode d'archivage, ta culture économique fuit comme l'eau. Tu lis un excellent article, tu en retiens la substance trois jours, puis tu oublies. La solution éprouvée par des générations de préparationnaires est la fiche d'actualité. Constitue, d'abord, un stock de chiffres-clés que tu connais par cœur : croissance du PIB français, taux de chômage au sens du Bureau international du travail, ratio dette sur PIB, niveau d'inflation, part des dépenses publiques dans le PIB, qui place la France parmi les plus élevées de l'OCDE à plus de la moitié. Une dizaine d'ordres de grandeur sûrs, actualisés, vaut mieux qu'une avalanche de chiffres approximatifs. Constitue, ensuite, un stock d'exemples emblématiques, chacun relié à une notion : la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 pour l'aléa moral et le too big to fail ; le rachat massif de titres par les banques centrales, le quantitative easing, pour les politiques monétaires non conventionnelles ; la taxe carbone pour Pigou et l'internalisation des externalités ; les difficultés de la Grèce après 2010 pour les limites d'une union monétaire sans union budgétaire, dans l'esprit de la zone monétaire optimale de Robert Mundell en 1961.

Comment ficher concrètement ? Pour chaque thème du programme, tiens une page vivante où tu accumules : la définition rigoureuse, deux ou trois auteurs sourcés, et surtout trois à quatre faits d'actualité datés et chiffrés que tu réviseras. Un bon exemple est polyvalent. La crise de 2008, par exemple, sert à parler d'asymétries d'information à la Akerlof et son article sur le marché des « lemons » de 1970, de défaillance des marchés, de régulation financière, du retour de l'État keynésien, et de politique monétaire. Apprends à recycler tes exemples sous plusieurs angles : un correcteur valorise la souplesse, pas le catalogue.

Une mise en garde, car c'est un piège classique. L'actualité ne remplace jamais la théorie : elle la sert. Une copie bourrée de faits sans cadre conceptuel n'est qu'une revue de presse ; une copie théorique sans ancrage est désincarnée. L'excellence est dans le tissage. De même, méfie-toi du présentisme : un sujet d'ESH couvre la période de 1850 à nos jours, et la « nouveauté » de l'actualité s'éclaire toujours d'une profondeur historique. La stagnation séculaire dont parle Robert Gordon dans son ouvrage de 2016 sur le déclin de la croissance américaine fait écho aux débats des années 1930 chez Alvin Hansen. Rien n'est tout à fait neuf, et le savoir te distingue.

Un dernier réflexe, et c'est sans doute le plus important : la prudence critique face aux chiffres eux-mêmes. Un chiffre, même tiré d'un article réputé, n'est jamais une vérité brute ; c'est une mesure produite par une méthode, et la méthode peut être fausse. L'exemple canonique est celui de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff. Dans une étude de 2010 intitulée « Growth in a Time of Debt », ces deux économistes de Harvard semblaient établir qu'au-delà d'un ratio de dette publique de 90 % du PIB, la croissance s'effondrait. Le seuil des 90 % est aussitôt devenu un argument d'autorité, brandi partout pour justifier les politiques d'austérité de la zone euro après 2010. Or, en 2013, trois chercheurs de l'université du Massachusetts, Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin, ont voulu reproduire le résultat et ont découvert qu'il reposait sur une erreur de manipulation dans un tableur Excel, doublée d'exclusions de données discutables : une fois le calcul corrigé, le fameux seuil-couperet des 90 % s'évanouissait. L'étude a ainsi été en grande partie discréditée. La leçon pour le candidat n'est pas d'oublier ce chiffre, mais d'en faire un usage retourné : ne cite jamais le seuil des 90 % comme une référence valide sans réserve ; sers-t'en au contraire comme l'exemple parfait de la prudence qui doit accompagner toute donnée. Savoir d'où vient un chiffre, et savoir qu'il peut être faux, voilà ce qui distingue un esprit critique d'un perroquet de statistiques.

Que faut-il retenir ? D'abord, que lire l'actualité économique est un travail méthodique de candidat, pas une consommation passive d'informations : on hiérarchise ses sources, de la presse d'analyse aux rapports de l'OFCE, du CAE et du FMI. Ensuite, que la valeur d'un fait ne tient pas à lui-même mais à la théorie qu'il permet d'éclairer ou de discuter : un chiffre sans concept est muet, et un chiffre dont on ignore la fabrication est dangereux. Troisièmement, qu'il faut constituer patiemment, dès maintenant, un double stock de chiffres-clés et d'exemples polyvalents, organisé en fiches thématiques que tu réviseras comme tes cours. Enfin, que cette culture n'a de sens qu'inscrite dans la durée historique propre à l'ESH. Tout ce travail de mobilisation, justement, ne prend tout son sens que lorsqu'il s'organise dans une copie. C'est précisément l'objet du prochain épisode, qui t'enseignera la méthode de la dissertation d'ESH : comment analyser un sujet, bâtir une problématique et un plan, et faire dialoguer faits, théories et auteurs sous l'œil du concours.

Joseph Schumpeter
Épisode 75 · 8:32

La méthode de la dissertation d'ESH

Dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), Schumpeter forge la destruction créatrice : l'innovation détruit l'ancien pour bâtir le nouveau, plaçant l'entrepreneur au cœur du capitalisme. Un auteur-pivot pour disserter sur progrès technique et emploi.

Joseph Schumpeter1883 – 1950 — La destruction créatrice de l'innovation

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Imagine la scène. Tu es en avril, dans une salle de concours, devant une copie blanche. En haut, une seule phrase : « Le progrès technique est-il toujours créateur d'emplois ? » Tu as quatre heures. À côté de toi, deux cents candidats qui connaissent les mêmes auteurs que toi, les mêmes courbes, les mêmes dates. Ce qui te distinguera, ce n'est pas ce que tu sais : c'est ce que tu fais de ce que tu sais. La dissertation d'ESH n'est pas un examen de récitation, c'est une épreuve de pensée. Et la pensée, ça s'entraîne et ça se discipline.

Commençons par dire ce qu'est l'ESH. L'Économie, sociologie et histoire du monde contemporain est l'épreuve reine de la voie économique et générale aux concours des écoles de management, qu'il s'agisse de la banque commune d'épreuves, la BCE, ou d'Ecricome. Son programme court depuis le début du dix-neuvième siècle jusqu'à nos jours : attention à cette borne, l'ancienne voie économique et commerciale option économique partait conventionnellement de 1850, mais le programme de la voie générale, fixé en 2021, remonte au début du siècle, révolution industrielle comprise. Trois disciplines y dialoguent : l'économie, la sociologie et l'histoire. Cela veut dire qu'une bonne copie ne se contente jamais de théorie pure : elle l'incarne dans des faits historiques datés et l'éclaire de regards sociologiques. Sur la croissance, tu mobiliseras Solow et Romer, mais aussi les Trente Glorieuses et la stagflation des années soixante-dix, et peut-être Weber sur l'éthos du capitalisme. C'est cette tresse à trois brins qui fait la signature de l'épreuve.

Le premier geste, le plus négligé et le plus décisif, c'est l'analyse du sujet. On ne se jette jamais sur un plan ; on commence par définir chaque terme. Reprends notre sujet. « Progrès technique » : Schumpeter, dans Capitalisme, socialisme et démocratie de 1942, parle de destruction créatrice ; il faut distinguer innovation de procédé et innovation de produit. « Toujours » : ce petit mot est un piège, il t'invite à nuancer dans le temps et selon les configurations. « Créateur d'emplois » : il faut opposer la destruction immédiate de postes et la création différée dans de nouveaux secteurs, ce que les économistes appellent le déversement, notion qu'Alfred Sauvy a popularisée. Définir, c'est déjà problématiser. Chaque définition ouvre une tension, et c'est dans ces tensions que loge ton plan.

Vient alors la problématique. Une problématique n'est pas une reformulation du sujet suivie d'un point d'interrogation. C'est la mise en évidence d'un paradoxe, d'une contradiction apparente que ta copie va travailler. Ici, le paradoxe est limpide : l'expérience historique montre qu'à long terme les économies qui innovent le plus créent le plus d'emplois, et pourtant chaque vague d'innovation détruit massivement des emplois et nourrit la peur du chômage technologique, depuis les luddites du début du dix-neuvième siècle jusqu'aux craintes contemporaines autour de l'intelligence artificielle. Ta problématique tient la corde entre ces deux vérités. Le correcteur doit sentir, dès l'introduction, que tu as repéré la difficulté et que tu ne vas pas la dissoudre paresseusement.

Parlons de l'introduction, car elle pèse lourd. Elle suit un mouvement éprouvé : une accroche, c'est-à-dire un fait, une citation ou une donnée qui ancre le sujet dans le réel ; la définition des termes ; la délimitation du cadre spatial et temporel ; la problématique ; et enfin l'annonce du plan. Une bonne accroche sur notre sujet pourrait partir d'un chiffre, par exemple la disparition quasi totale des emplois agricoles en France, passés d'environ un tiers de la population active au début du vingtième siècle à moins de trois pour cent aujourd'hui, sans chômage de masse permanent pour autant. Tu vois comment un seul fait bien choisi installe immédiatement le paradoxe.

Le cœur de l'épreuve, c'est le plan. La règle d'or de l'ESH, c'est le plan en trois parties, chacune comportant idéalement trois sous-parties. Évite à tout prix le plan plat de type « avantages, inconvénients » : il signale une pensée binaire. Le plan dialectique classique, thèse, antithèse, synthèse, reste valable, mais la synthèse doit être un véritable dépassement, pas un mou compromis. Souvent, le meilleur plan est dynamique ou analytique : il montre comment le phénomène se déploie et se transforme dans le temps. Sur notre sujet, on pourrait soutenir d'abord que le progrès technique détruit des emplois à court terme et selon les qualifications, puis que le mécanisme de déversement recrée de l'emploi à long terme, et enfin que cette recréation n'a rien d'automatique : elle dépend des institutions, de la formation et des politiques publiques, ce qui rejoint les analyses sur le chômage technologique et la polarisation du marché du travail.

Chaque sous-partie doit fonctionner comme un petit raisonnement complet : une idée directrice énoncée d'emblée, une démonstration appuyée sur un mécanisme économique, et surtout une illustration. C'est ici que se joue la différence entre une copie moyenne et une excellente copie. Il te faut un auteur, un fait et un chiffre par sous-partie. L'auteur apporte la théorie : Ricardo, qui dans ses Principes de l'économie politique et de l'impôt de 1817 ajoute, dès la troisième édition, un chapitre célèbre sur les machines où il admet que l'introduction des machines peut nuire aux ouvriers. Le fait apporte la chair historique : l'automatisation de l'industrie automobile, l'essor des emplois de services. Le chiffre apporte la précision et la crédibilité. C'est exactement ce que tu as appris à constituer dans l'épisode précédent sur l'actualité : un stock de chiffres et d'exemples mobilisables.

Un mot sur l'érudition, car c'est l'enjeu majeur en prépa. Citer un auteur, ce n'est jamais lâcher un nom en l'air. C'est nommer l'auteur, son ouvrage, sa date, et surtout son idée précise. Comparer « Keynes pense que l'État doit intervenir » et « Keynes, dans la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de 1936, montre par le multiplicateur qu'une dépense publique initiale engendre un surcroît de revenu supérieur à elle-même » : la seconde formulation vaut trois fois la première. Et veille à confronter les écoles plutôt qu'à les juxtaposer : oppose la lecture néoclassique du chômage comme rigidité des salaires à la lecture keynésienne du chômage involontaire né d'une insuffisance de la demande effective. Le correcteur cherche un esprit qui met les théories en débat, pas un perroquet savant.

Restent les pièges et le pilotage du temps. Le hors-sujet guette celui qui n'a pas analysé les termes : on plaque un cours connu au lieu de traiter la question posée. La récitation guette celui qui empile les connaissances sans les ordonner vers une démonstration. L'absence de transition entre les parties donne une impression de morceaux cousus à la hâte : ménage donc, entre chaque grande partie, un bilan suivi d'une question qui ouvre la suivante. Sur quatre heures, une répartition saine consiste à consacrer environ une heure à l'analyse du sujet et au plan détaillé au brouillon, deux heures et demie à la rédaction, et le reste à la relecture. La conclusion, enfin, répond fermement à la problématique, sans introduire d'argument neuf, et s'autorise une ouverture mesurée vers un débat contemporain, par exemple l'intelligence artificielle et la question, toujours ouverte, de savoir si cette fois sera différente.

Ce qu'il faut retenir tient en quatre idées. D'abord, la dissertation d'ESH récompense la pensée, pas le stock : un sujet se traite, il ne se récite pas. Ensuite, tout se joue au brouillon, dans l'analyse des termes et la construction de la problématique : une bonne copie est gagnée avant la première phrase rédigée. Puis, l'érudition n'a de valeur que sourcée et confrontée : auteur, œuvre, date, idée, et toujours le débat entre les écoles. Enfin, l'ESH est une épreuve à trois disciplines : sans faits historiques datés ni regard sociologique, l'économie y reste désincarnée. Le dernier épisode te donnera le panorama des auteurs-clés et la méthode pour bien démarrer ta prépa.

John Maynard Keynes
Épisode 76 · 8:20

Auteurs-clés et bien démarrer sa prépa

Avec la Théorie générale (1936), Keynes fait basculer la macroéconomie : demande effective, multiplicateur, chômage involontaire que le marché seul ne résorbe pas. Géant à opposer à Friedman, il structure le grand débat des écoles que toute prépa doit maîtriser.

John Maynard Keynes1883 – 1946 — Demande effective, multiplicateur et chômage involontaire

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Nous y voilà. Quarante-sept épisodes derrière nous, et celui-ci referme la série. Souviens-toi du premier : nous étions partis de Lionel Robbins et de sa définition de 1932, l'économie comme science qui étudie le comportement humain face à des fins multiples et des moyens rares. Tout est parti de là, de cette tension entre le désir et la rareté, du coût d'opportunité qui hante chaque choix. Aujourd'hui, au lieu d'introduire une notion nouvelle, je voudrais que nous prenions de la hauteur, que nous regardions le chemin parcouru, et que je te donne quelques clés très concrètes pour entrer en prépa sans te noyer.

Commençons par un panorama des incontournables, ceux dont tu ne peux pas faire l'économie, c'est le cas de le dire. Adam Smith d'abord, avec la Richesse des nations en 1776 : la main invisible, la division du travail, l'ordre marchand qui émerge sans architecte. David Ricardo en 1817, dans les Principes de l'économie politique et de l'impôt, te donne l'avantage comparatif, ce raisonnement contre-intuitif qui justifie l'échange même quand un pays est moins productif partout. Karl Marx, avec Le Capital en 1867, t'offre la critique radicale : la valeur-travail, la plus-value, les contradictions du capitalisme. Ce trio classique, tu dois l'avoir au bout des doigts.

Puis vient la rupture marginaliste des années 1871 à 1874, avec Jevons, Menger et Walras, qui fondent la microéconomie moderne sur l'utilité marginale et la subjectivité de la valeur. Alfred Marshall, en 1890, avec ses Principes d'économie politique, te donne les ciseaux de l'offre et de la demande et l'image durable de l'équilibre de marché. Garde Vilfredo Pareto pour l'optimum et l'économie du bien-être. Et n'oublie jamais Joseph Schumpeter, qui dans Capitalisme, socialisme et démocratie en 1942 forge la destruction créatrice, l'idée que l'innovation détruit pour reconstruire, et place l'entrepreneur au cœur du capitalisme.

L'autre géant, évidemment, c'est John Maynard Keynes, dont la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie en 1936 a fait basculer la macroéconomie : la demande effective, le multiplicateur, la préférence pour la liquidité, le chômage involontaire que le marché seul ne résorbe pas. Face à lui, sache opposer Milton Friedman, sa contre-révolution monétariste et son rôle de la monnaie, puis Robert Lucas et les anticipations rationnelles. Pour la croissance, oppose le modèle de Solow de 1956, où le progrès technique tombe du ciel, à la croissance endogène de Paul Romer et Robert Lucas, où la connaissance et le capital humain s'accumulent et s'entretiennent.

Ne néglige surtout pas la microéconomie des défaillances, très présente aux concours. Arthur Pigou et sa taxe pour internaliser les externalités, face à Ronald Coase qui en 1960, dans Le problème du coût social, montre que des droits de propriété bien définis peuvent suffire. Paul Samuelson en 1954 pour les biens publics, Elinor Ostrom pour la gouvernance des communs contre le fatalisme de Hardin, George Akerlof en 1970 avec le marché des voitures d'occasion pour l'asymétrie d'information. Et pour les enjeux contemporains, Amartya Sen et ses capabilités, John Rawls et son principe de différence, Thomas Piketty et son Capital au XXIe siècle en 2013 avec la fameuse inégalité r supérieur à g, où le rendement du capital l'emporte sur la croissance.

Voilà pour le panorama, mais retenir des noms ne sert à rien si tu ne sais pas les utiliser. Apprends donc à ficher un auteur proprement. Une bonne fiche tient sur un recto. Elle comporte d'abord l'identité et l'école de pensée, ensuite l'œuvre majeure avec son titre exact et sa date, puis la thèse centrale en une phrase nette, ensuite le mécanisme ou le concept clé que tu peux mobiliser, et enfin l'objection ou l'auteur qui s'oppose. Car en prépa, un auteur isolé ne vaut rien : ce qui compte, c'est le débat. Tu dois pouvoir dire d'abord ce que Keynes affirme, ensuite ce que Friedman lui rétorque, et enfin comment la nouvelle économie keynésienne tente de réconcilier les deux. Pense toujours en controverses, jamais en récitations.

Maintenant, la méthode de travail, car c'est elle qui fera la différence bien plus que ton talent. La prépa, ce n'est pas un sprint d'intelligence, c'est un marathon de régularité. Le premier principe, c'est la constance : mieux vaut une heure d'économie chaque jour que sept heures le dimanche dans la panique. Le savoir économique se sédimente, il a besoin de temps pour se déposer. Le deuxième principe, c'est l'apprentissage actif. Relire passivement ton cours en surlignant te donne l'illusion de savoir sans rien fixer. Ferme le cahier, et réexplique à voix haute le multiplicateur keynésien ou le théorème de Coase comme si tu enseignais. Si tu butes, c'est là qu'il faut retravailler. Ce que les psychologues appellent la récupération en mémoire est l'outil le plus puissant que tu possèdes, et il est gratuit.

Le troisième principe, c'est de constituer dès la rentrée tes deux trésors : un stock d'auteurs fichés, et un stock de chiffres et d'exemples datés. Quand tu lis qu'en 2008 la faillite de Lehman Brothers a précipité la crise financière mondiale, note-le. Quand tu retiens que les Trente Glorieuses désignent la période de forte croissance des années 1945 à 1973, fixe la borne. Ces exemples précis, bien datés, sont ce qui sépare une copie brillante d'une copie creuse. La théorie sans le fait reste en l'air, le fait sans la théorie reste muet : c'est le mariage des deux qui fait l'ESH.

Un mot sur les colles, ces interrogations orales qui t'effraient peut-être déjà. Ne les redoute pas, chéris-les. Une colle, c'est un entraînement protégé, où l'erreur ne coûte rien et apprend tout. Le colleur n'attend pas la perfection, il attend de te voir penser, structurer, mobiliser. Accepte de te tromper devant lui : c'est exactement à cela qu'il sert. Ceux qui progressent le plus vite ne sont pas ceux qui savent déjà, ce sont ceux qui osent buter en public et corriger aussitôt.

Et puis il y a la dissertation d'ESH, dont nous avons parlé dans l'épisode précédent : analyse fine du sujet, problématique qui crée une vraie tension, plan argumenté, et cette discipline constante de tisser ensemble les faits, les théories et les auteurs sur la période qui va de 1850 à nos jours. C'est le cœur de l'épreuve, et tout ce que nous avons vu depuis le premier épisode y converge.

Alors, qu'est-ce qu'il faut retenir de toute cette série ? D'abord que l'économie n'est pas un catalogue de recettes mais une science du choix et des débats, où aucune thèse ne règne seule. Ensuite que les auteurs sont des outils, pas des idoles : on les mobilise pour trancher un problème, on les oppose, on les discute. Puis que les faits et les chiffres sont la chair de tes raisonnements, sans eux ton propos reste abstrait. Enfin, et c'est peut-être le plus important, que la régularité et le travail actif battront toujours le talent désordonné.

Il me reste à te dire l'essentiel. Tu as tenu jusqu'au bout de ce cours, et cela en dit long sur toi. La prépa va être exigeante, certains soirs tu douteras, tu te sentiras dépassé, et ce sera normal : tout le monde passe par là, même les majors. Ce n'est pas un signe que tu n'es pas à ta place, c'est le signe que tu apprends vraiment. Sois patient avec toi-même, garde ta curiosité intacte, et rappelle-toi que tu n'apprends pas l'économie pour réciter mais pour comprendre le monde qui t'entoure, les crises, les inégalités, les choix collectifs. C'est un privilège rare. Alors va, prends des notes, pose des questions, trompe-toi, recommence. Je suis convaincu que tu vas y arriver. Bonne rentrée, et bon courage : la plus belle aventure intellectuelle de ta vie commence maintenant.

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